‹ La famille JouffroyChapitre 56 sur 60 · L- •W.-rcot«sl.E,tr(M:l.ji:.p|.Rov · texte numérisé non relu

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LA l'AMII.I.K JOITI'UOY

Ie jour de ton évasion sera fixé de sorte qu'il corresponde avec le départ de ce bâtiment; à ion débarquement à New-York, l'un des correspondants de mon mari te remettra, chaque mois, une somme suffisante pour que tu puisses vivre dans l'aisance. Quant à l'avenir, je compte, chère sœur, oui, je compte avec certitude sur ce qu'il y a en toi de foncièrement bon... oui, j'en suis persuadée, tu reviendras au bien, et qui sait si, lorsque les années auront blanchi nos cheveux , tu ne te rapprocheras pas de nous? qui sait si nous ne terminerons pas nos jours ensemble?...

— Ce projet est fort beau... mais...

— Un mot encore, Aurélie. Ce projet, vas-tu peut-être me répondre, est dii té, non par l'affection, mais par notre désir de t'épargner une condamnation qui rejaillirait sur nous et blesserait ce que tu appelles notre amour-propre de famille. Soit, pauvre chère sœur ; crois cela; que t'importe, après tout, p itirvu que tu recouvres ta liberté!

- Vous me faites pitié! Je ne veux pas de la liberté sans Angelo.

— Qu'entends-je !

— Je ne veux pas lâchement échapper à ma condamnation tandis que mon amant subira la sienne.

— Aurélie! ma sœur!

- Je ne veux pas quitter la France, où Angelo restera, je le retrouverai lors [lie nous sortirons de prison, c'est convenu, c'est juré entre lui et moi.

— Mais je...

- Mais je ne suis pas lâche, moi, madame ! je pouvais nier avoir eu connaissance que les bank-notes saisies sur moi étaient fausse-, et je me suis hautement déclarée complice d'Angelo, afin de partager son sort.

— Mon Dieu ! c'est insensé !

— Ma résolution contrarie vos desseins ! vous n'échapperez point à ma flétrissure ! Aurélie JoulTroy, comtesse de Villetaneuse, sœur de la femme de Fortuné Sauvai, le célèbre artiste, sera condamnée à la réclusion ; mon ignominie vous atteindra, j'en suis désolée, vous n'en doutez pas ; mais, avant-hier encore, je jurais à Angelo que son sort serait le mien, et, entre gen< de notre espèce, voyez-vous, ces serments-là on les tient jusqu'à la mort!

— Aurélie, je t'en conjure, ne refuse pas de tenter la voie il.' salut que je t'offre.

— ■ Assez, madame, a<M'/, ;

— Non, non, tu m' écouteras ! ton âme est généreuse encore ! j'en ai la preuvre dans ton refus dicté par un sentiment de dévouement, si aveugle qu'il soit, si indigne qu'en soit l'objet !

— Voilà... une insulte., peu courageuse!...

— Quoi..: ce faussaire... qui t'a perdue...

— Et. si je l'aime, moi, ce faussaire ! si je veux me perdre avec lui !

— Ma sœur. . .

— Madame, je croyais que, du moins en prison, l'on pourrait jouir en repos de la solitude... Cette visite sera, je l'espère, la dernière que je recevrai de vous...

— Aurélie, ne crois pas te soustraire à mon affection! elle survit... elle doit survivre à tout. Tues ma sœur; quoi que tu dises, quoi que tu fasses, quoi que tu penses, tu seras toujours ma sœur; aucune de tes paroles, aucun de te actes ne pourront jamais briser les liens sacrés qui nous unissent; je t'aimerai malgré toi, je te sauverai malgré toi, et...

Marianne s'interrompit en voyant la comtesse courir vers la porte de la en imbre et y frapper à coups redoublés.

— Aurélie! s'écria la jeune femme, que fais-tu?... pourquoi heurtr ainsi cette porte?

— Vous allez le savoir, madame.

Presque aussitôt la lourde clef grinça dans la serrure et le geôlier parut.

— Monsieur, lui dit la comtesse de Villetaneuse avec une ironie amère, vous tenez san-; doute beaucoup à conserver vos prisonniers?

— Certainement.

— Regardez bien madame, afin de la reconnaître.

— Que signifie?

— Cela signifie, monsieur le geôlier, que madame est ma sœur, et qu'elle vient me proposer des moyens d'évasion.

— Aurélie ! s'écria Marianne avec un accent de douloureux reproche. Mon Dieu ! rien ne peut donc te toucher.

— Comment, madame, reprit le guicheler en s'adressant à Marianne, c'est ainsi que vous abusez de la permission que l'on vous a accordée? Vouloir faire évader une prisonnière !

— Ces propositions que madame m'a faites, reprit la comtesse, suffiront, je l'espère, à empocher madame d'être introduite dans ma prison.

— Je le crois bien! et je vais faire à l'instant mon rapport à M. le directeur, répondit le geôlier, tandis que Marianne fondait en larmes, désespérée des refus de la comtesse, oubliant ses duretés, qu'elle attribuait moins à son cœur qu'à une exaltation passagère.

A ce moment, un autre employé de la prison accompagné d'un gendarme entra et il dit à Aurélie :

— M. le juge d'instruction vous mande dans son cabinet; vous allez vous y rendre sous la garde de ce gendarme.

— C'est bien, répondit froidement la comtesse.

Et elle alla prendre sur le coffre son manteau, ses gants, son chapeau, et.

silencieuse, elle ajusta sa toilette de prison devant le petit miroir pendu à la muraille.

— Ah! se disait Marianne désespérée el attachant sur sa sœurses yeux baignés de larmes, combien de fois, alors que nous étions jeunes filles, je parais avec amour el orgueil la beauté d'Aurélie prête à partir pour le bal, radieuse de bonheur et d'innocente coquetterie '■

Ce contraste déchirant mire le présent el le passé, le refus d'Aurélie au sujet d'une tentative d'évasion dont le'suceès étail possible, impressionnèrent si

vivemenl Marian [u'elle nepul retenir ses sanglots envoyant la comtesse, sa

toilette achevée, se rapprocher du gendarme en lui disant :

— Monsieur, me voilà prête; je vous suis.

— Ma sœur ! s'écria Marianne s'élançant au cou d'Aurélie et la serrant entre ses liras, §j je ne dois jamais te revoir, au moins un mot, un seul mot, et un dernier baiser d'adieu!

Cette étreinte palpitante, les battements de ce cœur qui battait sur le sien, le souvenir involontaire des jours de son enfance, émureat Aurélie, malgré son eudurcissement : ses yeux se mouillèrent, elle serra Marianne contre son sein, la baisa au front, et lui dit tout bas de sa douce voi>: d'autrefois:

— Adieu, petite sœur; je te sais gré de ton offre généreuse, mais je ne saurais en profiter. Ne cherche pas a me revoir, ce serait inutile. Adieu! pour toujours... adieu!

Et se dégageant brusquement des bras de Marianne, elle disparul rapidement sur les pas du gendarme. M'" de Villelaneuse, durant tout le temps de -a captivité préventive, refusa opiniâtrement de von- personne de sa famille. Fortuné Sauvai fit de nombreuses et actives démarches, espérant apitoyer les juges de cette malheureuse jeune femme, plus égarée que coupable, disait-il; mais, lors des débats criminels, enhardie, excitée par la présence d'Angelo, .subissant plus que jamais son abominable empire, elle montra si peu de repentir et tant d'audace, qu'elle indigna ses juges et l'ut condamnée à cinq ans de réclusion. Mauléon, Angelo, Robert et Henri de Villetaneuse furent condamnés a cinq ans de galères. Le comte échappa an bagne en trouvant le moyen de se pendre dans sa prison.

Cinq ans et quelques semaines se sont passés depuis la condamnation des faussaires. II fait nuit, il neige ; la lune en son plein projette sa pâle lumière à travers les nuacres chargés de frimas.

Une maison isolée se trouve à l'embranchement de deux routes, dont l'une conduit à Paris, éloigné environ d'une lieue de cette espèce de carrefour.

Une femme postée en vedette au point de jonction des deux chemins de temps à autre prête l'oreille du côté de la maison.

Un morne silence règne autour de cette demeure; l'on n'en'.end que les sifflements de la bise chargée de neige, qui fouette la figure delà femme aux aguets, et couvre à demi ses vêtements. Son mouchoir à carreaux, noué en marmotte, laisse apercevoir deux bandeaux de cheveux bruns ; son châle de tartan croisé sur sa poitrine se noue derrière son dos ; elle cache dans les poches d'une jupe grossière ses mains glacées par le froid ; de temps à autre elle frissonne en continuant de faire le guet aux alentours de la maison isolée.

Cette femme, dont l'âge dépasse à peine trente ans, est d'une taille élevée, dont la perfection et la grâce percent encore sous ses grossiers vêtements; ses traits fatigués, flétris, plombés, ont été d'une beauté enchanteresse.

Cette femme est Amélie Jouffroy, comtesse de Villetaneuse, emprisonnée pendant cinq ans avec des voleuses, avec des créatures d'une ignoble et redoutable dépravation.

Le cynisme du vice, la haine delà vertu, la révolte contre le bien, l'orgueil du mal, toutes les passions exécrables ou ardentes que la prison couve et développe, ont envahi l'âme d'Aurélie, déjà corrompue avant son entrée dans cet enfer. Sa jeunesse, son éclatante beauté, son éducation distinguée, la position qu'elle occupait dans le monde, et dont elle se raillait la première avec une sombre ironie, enfin une insolente affectation de perversité, lui avaient donné parmi ses compagnes une détestable autorité : elles l'appelaient la comtesse avec un respect dérisoire : elle trônait au milieu de ces créatures avilies, gangrenées, hideuses, ainsi que jadis, chaste et belle jeune fille, elle trônait dans la maison paternelle, entourée des adulations de sa famille... ainsi que jadis, quoique déjà déchue, mais intéressante encore, elle trônait à la cour souveraine de Meningen, dont elle était l'idole. Ses compagnes de prison l'avaient appelée la comtesse, et comtesse l'appelaient encore ses compagnes d'infamie, dans le repaire où l'avait entraînée une libérée comme elle, où elle était allée attendre Angelo à son retour du bagne. Leur abominable amour avait survécu à leur séparation, s'était enraciné dans leurs âmes; la vie de la prison et du bagne redoublant l'exaltation de cette passion impure, l'ancien forçat et la libérée correspondaient ensemble, se promettant de ne plus se quitter lorsqu'ils se retrouveraient à Paris dans le bouge où Aurélie partageait l'opprobre de celles qui l'appelaient la comtesse.

Et pourtant Marianne, et Fortuné, poursuivant jusqu'à la fin leur œuvre de commisération, avaient écrit lettres sur lettres à Aurélie, durant son séjour en prison, sans recevoir de réponse. Leur pitié ne se lassait pas : ils s'étaient enquis

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du jour où expirait la captivité d'Aurélie, et, en sortant de prison, elle trouva une personne de confiance envoyée par Marianne et Fortuné tous deux revenus à Paris auprès de leur fille gravement malade), Ils envoyaient de l'argent à M""' île Villetaneuse, la conjurant de leurfaire connaître sa demeure future. Elle refusa fièrement ce qu'elle appelait nue aumône. Ses parents n'entendirenl plus parler d'elle. La majhcureuse créature, cédanl aux suggestions d'une autre libérée, était aile/ attendre Angelo dans un bouge ignoble, où il la rejoignit à sa sortie du bagne. Le temps de l'escroquerie élégante, en gants jaune , en bottes vernies, la rose à la boutonnière, était passé pour le grec; esl aussi passé, pour la courtisane, le temps de la galanterie de haut titre, parée de soie et de dentelles. L'heure du vice abject, fangeux; l'heure du crime en haillons avait sonné pour les deux complices. L'âge, la vie du bagne ri de la prison, ayant dévasté non moin> l'âme que la beauté d'Aurélie et d'Angelo, ils devaient emporter de ces pandémoniums des habitudes, un langage, une physionomie indélébiles, ineffaçables dont les gens voués à la recherche des malfaiteurs sont frappés au premier coup d'œil. Sur cent repris ou reprises de justice, il n'eu n'est pas dix qui ne conservent l'empreinte irrécusablede leur indignité. Aurélie et Angelo, moralement et physiquement, ne pouvaient donc plus exercer leur ancienne industrie, se produire, l'un comme escroc de bonne compagnie, l'autre comme courtisane du grand monde; il leur fallait descendre les derniers degrés du vice el du crime. Ils les avaient descendus.

Voilà pourquoi la comtesse, ainsi qu'on l'appelait dans un horrible repaire de la Petite-Pologne (espèce de cour des Miracles située, en ce temps-là, non loin du palais de l'EIysée-Bourbon) ; voilà pourquoi la comtesse, pendant cette nuit d'hiver et de frimas, faisail le guet aux alentours d'une maisonisolée, située sur la route de JXeuilly.

— Angelo tarde bien à sortir, disait Aurélie d'une voix enrouée par l'abus des liqueurs fortes, qui avaient aussi couperosé son teint hâve etplombé, jadi si pur et si délicat, Angelo m'adil qu'il était certain que la servante était seule dans la maison en l'absence de ses maîtres. Pourtant il m'a envoyé acheter et faire repasser un grand couteau de cuisine, afin de pouvoir se défendre si on l'attaquait. Cette femme est seule, elle n'aura pas essayé de résister, il ne lui aura pas fait de mal. Non ! ajouta-t-el!e, ne pouvant vaincre un frémissement sinistre, non! il ne lui aura pas fait de mal, à cette femme... Mais comme il tarde à revenir! il doit être plus d'une heure du matin.

Les réflexions de la comtesse sont interrompues par Angelo : il sort précipilammentdela maison isoler, dont il referme soigneusement la porte derrière lui.

Le repris de justice, autrefois d'une beauté remarquable, est à peine inconnaissable. Le soleil de Toulon, l'âcreté de l'air marin ont empreint ses traits de cette nuance d'un bronze fauve particulière aux forçats; ses cheveux

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. ras, selon les prescriptions du bagne, ont quelque peu crû et grisonnent sur les tempes ; son visage s'est décharné ; sa taille, légèrement voûtée, certaine façon de tirer la jambe gauche, témoignent de son habitude de porter la chaîne et de traîner de pesants fardeaux ; son misérable accoutrement se compose d'une casquette graisseuse, d'un vieux paletot de velours éraillé, boutonné jusqu'au menton, de bottes éculées et d'un pantalon frangé de boue; il tient d'une main un bâton noueux et de l'autre un mouchoir noué par les quatre angles, renfermant des objets a^sez lourds. Son premier mouvement en arrivant près d'Aurélie est de jeter à ses pieds le bâton et le paquet, qui rend un bruit argentin ; puis il se baisse afin de ramasser de la neige dont il se frotte les mains et le visage.

Le disque de la lune brillante, apparaissant en ce moment a traverj une déchirure des grandes nuées sombres, devenues moins opaques, jette sa vive lumière sur le forçat. La comtesse s'aperçoit que la neige dont il frotte sej mains et son visage devient rouge.

— Du sang! s'écrie Mm° de Villetaneuse en frissonnant. Tues blessé ?...

— Moi?.. Non! répond Angelo.

Et après avoir ainsi lavé dans la neige ses mains et son visage ensanglantés, il tire de sa poche un brûle-gueule culotté par l'usage, le bourre de tabac et l'allume en battant le briquet, sans dire un mot à sa compagne, frémissante à la vue du sang dont le forçat est couvert, et dont il effaçait les traces.

— D'abord, mettons le butin dans nos poches, dit Angelo; et, tenant sa pipe entre ses dents, il se baisse afin de dénouer le mouchoir, d'où il tire plusieurs couverts d'argent, une timbale de pareil métal, et une vingtaine de rouleaux de pièces de cinq francs soigneusement enveloppées de papier ; puis, après avoir placé une partie de cette somme et de l'argenterie dans les poches de son pantalon et de son paletot, il dit à la comtesse :

— Prends le'reste, et en route!... Dépêchons-nous.

Mmc de Villetaneuse hésite à se charger de ces dépouilles; elle n'a pas reculé devant la pensée d'un vol; la pensée d'un assassinat l'épouvante.

— ■ Ah ça! dis donc, reprend le forçat en examinant déplus près la comtesse, on croirait que tu trembles !

— Cette femme... répond Aurélie en balbutiant, cette femme?

— Quelle femme?

— La servante qui gardait cette maison, Angelo? Et puis, ce couteau que tu m'as envoyée acheter...

— ■ Eh bien! quoi! avec le couteau j'ai tué la femme. Elle pouvait jaser

— Mon Dieu! un meurtre!...

— ■ Est-ce que tu vas me faire de la morale, par hasard! s'écrie le forçat d'un ton farouche et menaçant. Mets vile cet argent dans tes poches, et filons! 11 est tard.

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Cela me coûtera; mais je le ferai si tu m'y obliges. (P. 612.)

La comtesse sent ses genoux vaciller; incapable de faire un pas, elle reste immobile, muette, atterrée.

— Voilà comme lu me reçois ? reprend le forçat avec un sourire sinistre. J'apporte de quoi nous habiller à neuf et passer la vie douce pendant un mois ou deux, et pas seulement un mot de remerciaient!

— C'est... c'est... que tu ne m'avais pas dit...

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