LA KAMI I. LE JOUFPROÏ 6H
— Rien ; seulement, je me rappelle que, lorsque j'étais en pension, j'allais
avec ma famille passer les vacances à Neuilly, chez un ami de mon père.
— En ta qualité de pensionnaire actuelle de la mère Bancal, tu choi is drôlement le moment pour songer aux jours de ion innocence, ma chère '■
— C'est vrai, je ne sais comment je songe à cela maintenant. Il me
que je n'ai plus la tête à moi; c'est sans doute l'effet du froid, de la fatigue. Tiens, Angelo, laisse-moi mourir ici, dit Mm° de Villetaneuse en tombant sur la neige et s'adossant à l'un des arbres delà route. Prends tout l'argent, rentre : Paris.
— Ah! triple lâche! s'écria le forçat, menaçant du poing la comtes- ■ . -■ devine la cause de tes simagrées... Tut as peur!
— De quoi ai-je peur?
— De rentrer à Paris avec moi après le coup de cette nuit. Prends si tu ne marches pas, je te crosse à coups de pied jusqu'à la barrière.
— Tu m'as si souvent battue que ta menace ne m'effraye pas; je su à tes mauvais traitements : c'est mon sort.
11 esi encore trop beau pour toi, ton sort, triple lâche!
Je ne suis pas lâche. Je nie suis déclarée ta complice dans l'affaire des bank-notes : je pouvais tout nier.
— ■ Il ne s'agissait que d'un faux, et aujourd'hui il s'agit pour toi de complicité dans un assassinat... mais tu as peur, et...
— Ecoute, Angelo... cet endroit est désert, nous sommes seuls... j'ai le secrel de ce meurtre... tue-moi d'un coup de couteau... je ne pousserai pas un cri... Est-ce de la lâcheté, cela?
— Je ne te tuerai pas, et mon secret sera gardé. Je te connais : tu es lâche, mais incapable de me trahir; ce n'est pas ta mort qu'il me faut, c'est ta vie! Oui, il me faut une femme à moi! entends-tu, comtesse! une femme santé et dévouée comme un chien fidèle à son maître; une femme [ui
dans mes vols et veille au guet si je trouve prudent de me débarrasser d'un témoin dangereux. Tu es ou tu seras cette femme-là... je te garde... Tes dernier scrupules s'évanouiront comme se sont évanouis les autre-.
— Angelo... écoute-moi...
■ — Réponds. Ne me disais-tu pas : « Jamais je ne tromperai le duc... Ce serait infâme!... » L'as-tu trompe.'
— Oui.
— Ne m'as-tu pas dit à Bordeaux : « Jamais je ne t'aiderai dans tes escroqueries au jeu... Ce serait infâme!... » M'as-tu aidé?
— Oui... mais...
— Enfin, ne m'as-tu pas dit avec épouvante : « Moi, émettra de fausses
bank-notes... jamais!... » Et lorsque l'on en a saisi un paquet sur loi, dans la maison de Batignolles, n'as-tu pas avoué crânement ta complicité?
— C'est vrai... mais ce n'est pas ma faute à moi si le meurtre m'épouvante !
— Tu t'habitueras au meurtre comme à autre chose : il n'y a que le premier pas qui coûte. Je te connais, voilà pourquoi je tiens à te garder. Et puis, enfin, veux-tu que je te le dise? ajouta le forçat avec une expression de passion, je te trouve encore belle, moi!... toujours belle!
— Tais-toi, ne me dis pas cela!... en ce moment tu me ferais perdre le peu de raison qui me reste pour résister à tes paroles de sang.
— Non, ni tes trente ans ni la prison ne t'ont changée à mes yeux! poursuivit le forçat d'une voix vibrante, en couvant de son regard magnétique cette malheureuse qu'il fascinait comme le serpent fascine l'oiseau. Je te le répète, Anrélie, tu es toujours la même à mes yeux; c'est bizarre, mais la puissance de mes souvenirs est si vivace, que je vois toujours en toi l'adorable et éblouissante comtesse d'Arcueil de la villa Farnèse ; cette vision me poursuivait au bagne durant mes nuits d'insomnie; ta présence me rappelle, me rappellera toujours le seul amour et le plus beau temps de ma vie.
— Quand je t'entends parler ainsi, Angelo, je ne me connais plus, je ne m'appartiens plus.
■ — C'est à moi que tu appartiens, et si tu n'étais pas désormais ce que tu dois être, l'esclave aveugle de ma volonté, liens, je ne te battrais pas, je ne te tuerais pas, je t'abandonnerai.
— Tu ne ferais pas cela!
— Cela me coûtera; mais je le ferai si tu m'y obliges.
— Angelo, tu n'abandonneras pas une femme qui, pour toi, s'est perdue, à tout jamais perdue!... Je pouvais compter sur l'indulgence et l'affection de ma famille; j'ai renoncé à cette dernière espérance pour te suivre à Bordeaux. Plus tard, ma sœur m'a offert de faciliter ma fuite de la prison : j'ai repoussé la chance d'échapper à un jugement infamant, et j'ai voulu partager ton sort. Enfin, à ma sortie de prison, mes parents m'ont encore offert leur appui : j'ai refusé, et j'ai èlé l'attendre, tu sais où, Angelo!... Tu ne m'abandonneras pas... Je n'ai que toi au monde, dans la fange où je vis!
— Alors, sois la femme qu'il me faut! et je te garde; c'est mon plus vif désir, je te l'ai dit; sinon, je t'abandonne, et, en ce cas, mon choix est fait.
— Quel choix?...
— Celui d'une autre femme.
— De qui veux-tn parler? murmura Mmt de Villelaneuse d'une voix sourde; et, de demi couchée qu'elle était au pied de l'arbre, elle se redresse lentement