I-A FAM1U.K JOUFFROY
— Ah! ma famine! ma femme! peux-tu parler ainsi à Roussel, à noire meilleur ami?
— Madame, se hâta de dire le vieillard, je vous le demande en grâce, souffrez au contraire que M. Roussel parle en toute liberté. Je serais au désespoir de paraître reculer devant les questions qu'il peut avoir encore la fantaisie de m'adresser, car il me paraît fort inlerrogant, M. votre cousin!
— C'est l'un de mes moindres défauts, monsieur, et j'ai entre autres celui d'être si complètement étranger aux mœurs d'un certain monde, qu'il me semble au moins étrange que votre neveu, voulant rompre avec une femme de I e-pèce de Mm0 de Morlac, se soit donné la peine d'aller pour cela chez i lie ce matin, malgré l'amour éperdu qu'il éprouve pour ma jeune parente; un billet de deux ligues suffisait à cette rupture; mais enfin passons.
— C'est bien heureux, reprit Mmi! Jouffroy en rongeant son frein, c'est ma foi, bien heureux !
— Donc, monsieur, c'est chose convenue, votre neveu, soudainement
I assionnémenl épris d'A irélie, ne s'est, je suppose, aucunement soucié de savoir si elle serait ou non richement dotée. Ce sont là, me direz vous, de ces ignob'es questions d'intérêt auxquelles les amoureux demeurent complètem ut ii lifférents.
— Vous allez voir que ma fille n'est pa; assez belle, assez admirablement >ur qu'on puisse l'aimer : er à sa dotl Oh! quelle patience il
faut avoir pour entendre de pareilles choses!
— Monsieur... Roussel, l'ob ervation de madame est d'une telle ji: que e n'ai, quant à présent, rien îi ajo ter uses paroles.
— A la bonne heure, monsieur, mais moi, s'il vous plaît, j'ajouterai ceci : Le désintéressement de M. votre neveu à l'endroit de la dot est d'autanl plus méritoire, je dirai même plus héroïque, qu'il a l'inconvénient (M. voire neveu) de faire circuler des lettres de change que l'on ne veut escompter à aucun prix, sous cet impertinent prétexte qu'il ne les paie pointa , iii- échéance, se; lettres de change! et que sa signature est devenue environ le synonyme de pr itôt.
— Des billets protestés! s'écria M. Jouffroy avec celle sainte horreur du protêt habituelle aux commerçants scrupuleux observateurs de leurs engagements. Qu'est-ce que lu dis là, Roussel? Des billets protestés!
— Tu comprends bien qu'un élégant et beau jeune homme comme M. le comte ne tient pas de livres en partie double; il encaisse d'abord, et il paie... s'il le peut; c'est de la banque... transcendante^ Tant il y a, que l'autre jour, en ma présence, mon ami liadinier a refusé d'escompter une lettre de change de trois mille francs, souscrite par M. le comte Henri de Villetaneuse, prétendant que, commercialement parlant, bien entendu... la signature de M. I»
comte était... comment dirai-je, afin de concilier la politesse et la brutalité?... était aussi fantastique, aussi impalpable que celle de son oncle le pair de France.
— C'est par trop fort... oser insulter M. le marquis! Sortez, monsieur Roussel!
— Non pas. madame, non pas... Monsieur voudra bien d'abord m'entendre, répondit le vieillard. Puis aspirant de nouveau longuement une prise de tabac : Monsieur Roussel a-t-il sur lui un carnet et un crayon?
— Oui, monsieur, voici un carnet et un crayon.
— ■ Très bien. Maintenant monsieur Roussel veut-il me faire la grâce d'écrire quelques mots sous ma dictée?
— Assurément.
— C'est une simple note que je prie monsieur Roussel de prendre en manière de remémorance, et je dicte : « Ecrire à M. Guillot, régi-seur de la terre de Monlfalcon, au château de Monlfalcon, près Grenoble... département de l'Isère. »
— Ensuite, monsieur?
- « Demander audit M. Guillot combien est estimée la terre de Montfalcon, » poursuivit le marquis, « et si cette terre n'appartient pas à M. le comte Henri de Villetaneuse. » Monsieur Roussel a-t-il écrit?
— Mon ami, tu entends? et M. Roussel avait le front de...
— Permettez, belle dame. Je ne blâme point du tout M. Roussel; il ignorait la fortune de mon neveu, de même que mou neveu ignorait la fortune que peut avoir M. Jouffroy.
— Mais enfin, monsieur, ces lettres de change?
— Je répondrai à monsieur Roussel que j'ignore si mon neveu souscrit ou non des lettres de change, mais que sa terre de Montfalcon (de ceci monsieur Roussel pourra s'assurer) est estimée quatre cent mille livres, et que, de plu*, le jour de son mariage, je donne à Henri quatre cent mille livres comptant, et qu'enfin après moi il héritera du restant de ma fortune et de ma pairie, s'il plaît au roi. Le chiffre de cette fortune étonne peut-être monsieur Roussel?
— Elle m'étonne... énormément, monsieur, et vous êtes peut-être aussi énormément étonné que moi de vous savoir si riche.
— Monsieur Roussel est fort plaisant quand il lui plaît, répondit le vieillard aspirant sa prise de tabac; mais enfin, il suit du chiffre de celte fortun: que mon neveu n'est point tout à fait ce que l'on appelle un mendiant, un coureur de dot.
— ■ Ah! monsieur le marquis, nous ne nous serions jamais permis de croire...
— Pardon, belle dame, mais puisque nous parlons chiffres, question
LA FAMILLE JOUFFBOY
11 murmura en cachant sa ligure entre ses mains : un ami de vingt ans 1 mou Dieu! un ami de vingt ans. (P. 136.)
toujours très délicate et réservée aux grands parents, car les amoureux ont horreur des chiffres, ainsi que l'a très judicieusement fait observer M. Roussel, je ne crois pas exagérer les prétentions de mon neveu en espérant pour lui, dans le cas où ce mariage pourrait se conclure, une dot, non point supérieure, mais du moins égale à la fortune dont il jouirait en se mariant, à savoir : huit cent mille francs.
1 IV. 11. — EUGÈNE SUE. - LA FAMILLE JOUFFROY. — II). 1. ROL'PF El G'". UY. 17
■ — Huit cent mille francs! s'écria M. Joufïroy avec ébahissement; saperlotte! huit cent mille francs!... mais...
— Nous pourrions à la rigueur donner cela à notre Rite, monsieur le marquis; aucun sacrifice ne nous coûtera pour assurer le bonheur de notre enfant. . .
— Mais, Sophie, tu oublies que...
Monsieur Jouflïoy n'acheva pas : sa femme lui lança un tel coup d'œil qu'il se tut en regardant Joseph avec stupeur. Le marquis ne parut pas avoir entendu l'objection; il aspira lentement une nouvelle prise de tabac et reprit :
■ — En posant ce chiffre Be huit cent mille francs, madame, je demande ce qui est rigoureusement nécessaire à mon neveu et à sa femme pour qu'ilpuissent tenir décemment leur rang. Madame la comtesse, et plus tard madame la marquise de Villetaneuse, doit avoir une maison convenable pour y recevoir les personnes de sa société et sa famille. J'ai de plus l'espérance, je devrais dire la certitude, qu'une fois marié, mon neveu obtiendra des bontés du roi... une ambassade.
— Une ambassade! ma fille ambassadrice!
— Or, belle dame, les ambassadeurs sont maintenant si piètrement rétribués, que leurs appointements leur permettent à peine de vivre sur un certain pied ; ces considérations posées, je suis obligé d'ajouter, remplissant en cela, quoique à regret, et jusqu'au bout mon rôle de grand parent, que quant à moi (car mon neveu épouserait M"0 Jouffroy, fut-elle pauvre comme Job), que quant à moi, dis-je, et pensant à l'avenir, je ne saurais accepter la moindre réduction dans le chiffre de la dot de mademoiselle votre fille, à savoir : huit cent mille francs.
— Monsieur le marquis doit bien penser que ce n'est pas une question d'argent qui nous arrêtera lorsqu'il s'agit du bonheur de notre enfant. Il est évident qu'étant comtesse de Villetaneuse, et devant peut-être un jour être inilia-sadrice...
■ — Et ce jour, madame, ne serait point fort éloigné. Je m'empresserais de demander au roi, lorsqu'il signerait le contrat de mariage de ma nièce... permettez- moi, belle dame, de dire ma nièce... c'est une supposition.
— Le roi! serait-il possible! le roi daignerait...
— Signer le contrat de mariage de ma nièce? Eh! chère madame, cela va de soi, de même que la présentation de ma nièce, non pas à ces cohues des Tuileries, mais au cercle particulier de la reine et des princesses royales. J'avais donc l'honneur de vous dire que je profiterais de l'occasion de la signature du contrat de ma nièce par le roi pour rappeler à Sa Majesté la promesse de cette ambassade.
— Monsieur, reprit Joseph, revenu de la surprise embarrassée où l'avait
LA l'AUll.l.K IOUFFROY
i jeté l'évaluation de la fortune du marqui ■ point que vous ne soyez parfaitement en cour, tuais...
— Comment, encore! comment, monsieur Roussel! M. le marquis \ terra se ! et vo is osez...
De grâce... belle dame, lai sez M. Roussel oser tant qu'il lui plaira!
- Donc, monsieur, si terrassé que je sois, j'oserai vous l'aire oh premièrement : que les plus belles propriétés du monde peuvent être d'hypothèques, presque jusques à la concurrence de la valeur; secondqu'il h s'agit pas seulement de dire que l'on avantagera son neveu de cent mille francs le jour de son mariage; cette libéralité-là esl
niais, dit le proverbe, promettre et tenir sont deu\. Or, serait-il indiscret de vous deman 1er, monsieur, sur quelle sérieuse garantie repose ce don de quatre cent mille francs en avance d'hoirie?
- Madame, vous entendez? reprit M. de Villetaneuse en se levant avec une Gerté courroucée. 11 est certains soupçons si offensants pour la
galant homme, qu'il ne peut, qu'il ne doit y répondre que par I-' dé tain.
— Le dédain est fort commode, dit le cousin Roussel, mais peu concl
— - Monsieur le marquis, un mot, de grâce! Je suis désespérée de...
Madame, répon lit le vieillard avec, une hauteur contenu-1 son chapeau, dès qu'une personne die votre famille se permet de do itei ' ■que j'affirme, dès que je ne suis pas cru sur parole, il ne me reste [i retirer.
— Monsieur le marquis, un mot, un seul mot! s'écria Mm" Jouffroy d'une voix étouffée, une seule prière! Attendez-moi cinq minutes, seulemei minutes, et je reviens : me refusez-vous cela?
— Je suis à vos ordres, madame, répondit de M. Villetaneuse en s inclinant, j'attendrai.
La mère d'Àurélic sortit précipitamment.
Mm° Jouffroy, -m quittant le grand salon, se rendit en hâte dans une plus peti i :nissait ordinairement la famille, et où se Ire
Fortuné, la tante Prudence, Marianne et sa sœur.
— Aurélie, lui dit sa mère en entr'ouvant la porte, viens vite, j'ai à te parler.
La jeune fille se leva, rejoignit sa ni-',ri'. qui l'emmena dan
co'icher, puis, pleurant de joie, elle sauta au cou d'Aurélie et la couvrit de baisers passionné*, sans pouvoir d'abord prononcer un mot.
— Mon Dieu! maman, comme tu es émue! tu pleures! que se passc-t-il donc?
— Sais-tu, reprit Mme Jouiïroy d'une voix palpitante, entrecoip-e, sais-tu qui est là, dans le salon?
— Qui donc?
. — M. le marquis de Villetaneuse.
— Lui...
— Il vient te demander en mariage pour son neveu.
— Comment? répondit Aurélie, tellement abasourdie, qu'elle comprenait à peine les paroles de sa mère. Que veux-tu dire? quel neveu?...
— Le comte de Villetaneuse, ce charmant jeune homme avec qui tu as dansé hier, chez les Richardet : il est amoureux fou de toi. Il se brûlera la cervelle si nous lui refusons ta main. Il a huit cent mille francs de dot; le roi signera son contrat; il sera ambassadeur, tu seras ambassadrice et comtesse, entends-tu, mon Aurélie? comtesse! et plus tard marquise! Comtesse! marquise! tiens, j'en deviendrai folle! Mais tu ne me réponds pas, tu pâlis, mon enfant ! tu m'effrayes !
— Pardon, maman, mais il me semble que la tête me tourne, murmura la jeune fille ; et portant la main à son cœur pour en contenir les battements désordonnés, je... je... ne sais, mais la surprise... je ne peux croire... je ne sais plus où j'en suis.
— Calme-toi, chère enfant adorée, calme-toi! Tout à l'heure, moi aussi, je ne savais plus où j'en étais; je ne pouvais en croire... c'était trop beau; et pourtant, c'est la vérité... comtesse! Aurélie... comtesse! ambassadrice! marquise! le comte est fou de toi !
— Hélas! ma mère, je l'aimais! s'écria la jeune fille en sanglotant et cachant sa rougeur dans le sein de sa mère. Cette nuit, je n'ai rêvé que de lui.
— Est-il possible! Oh! c'est trop de bonheur. Tu l'aimes autant qu'il t'aime !
— Oui, je l'aimais, reprit Aurélie avec une expression navrante, je l'aimais avant d'avoir appris que cette horrible femme...
— A qui le comte a envoyé un bracelet, n'est-ce pas? Puis, embrassant sa fille avec ivresse : Tout est expliqué!
— Maman !
— Tout est expliqué, te dis-je! Le comte est si amoureux de toi, qu'il est allé chez cette femme... pour rompre avec elle!
— Mon Dieu !. . .
— Ce bracelet qu'il lui donnait, en la quittant élaii un dédommagement.
— Ali! qu'ai-je fait ! qu'ai-je fail!
— Le marquis nous a tout raconté. Son nevea lui a déclaré que s'il ne t'épousait pas, il se tuerait! Faut-il qu'il t'aime, chère enfant! faut-il qu'il t'aime!
— Malheureuse que je suis!
— Amélie... que dis-tu?... reviens à toi!
Ma mère reprit la jeune fille avec un accent déchirant, et Fortuné?
— Fortuné?
— Je lui ai promis de l'épouser!
■ — Qu'est-ce que cela prouve?
— Oh! ma mère... ma mère!
— Aimes-tu le comte, oui ou non?
— Tu mêle demandes, maintenant que je sais qu'il m'aime aussi, maintenant que sa présente chez cette femme est expliquée ! Mais non, non, je ne peux plus, je ne dois plus l'aimer... Fortuné a ma par.de !
— Relire ta parole.
— Jamais, ma mère, jamais! Non, je tâcherai d'oublier le comte... je serai peut-être bien malheureuse... mais...
■ — Te rendre à jamais malheure ise! manquer l'occasion d'être comtesse! un mariage superbe ! parce que tu as fait une promesse en l'air que tu regrettes ! Oh ' je jure bien qu'il n'en sera pas ainsi, par exemple 1
— J'ai librement promis à mon cousin de l'épouser. Tout à l'heure emore, les larmes aux yeux, il me disait : « Aurélie, j'ai le ciel dans l'âme... » Pauvre Forluné! quoi! maintenant, j'irais lui porter un coap affreux! Non, non, et acceptant ce mariage, j'ai surtout cédé... hé bien! oui, je l'avoue, j'ai surtout cédé à un mouvement de dépit, de colère contre le comte. C'est ma faute... je l'expierai !
— Aurélie, écoute-moi. Si Fortuné te rend ta promesse0
— !l m'aime trop, hélas! il m'aime trop! -• Mais enfin, s'il te la rend?
Mais il ne me la rendra pas !
— Attends-moi ici.
— Maman, où vas-t i? que veux-tu faire?
— ■ Dire à Fortuné la vérité.
— Comment?...
— Oui, lui dire : « Ta cousine aimait quelqu'un qu'elle ne croyait pas pouvoir épouser; alors elle t'a donné sa parole; maintenant, cette personne demande ta cousine en mariage... »
— Ma mère...
— Laisse-moi donc achever : « Fortuné, lui dirai-je, Au'rélie, si tu l'exiges, tiendra sa parole; mais, si tu lui rends sa promesse, tu feras le bonheur de ma fille... et elle t'aimera comme le meilleur des frères... »
— Mon Dieu! mon Dieul pauvre Fortuné!... - Je vais le trouver...
— Non, non, je tiendrai ma promesse... j'aurai du courage... et pourtant...
— Attends-moi, je reviens, dit Mm0 Jouffroy voyant faiblir la résolution de sa fille; et sortant précipitamment, elle laissa seule Aurélie, qui la rappelait en vain, mais qui la laissa s'éloigner.
Lorsque la mère d'Aurélie, après un court entretien avec Fortuné Sauvai, rentra dans le grand salon où l'attendaient son mari, le cousin Roussel et le marquis de Villetaneuse, celui-ci, pour se donner une contenance, regardait par la croisée, tournant le dos à Joseph et à son ami, qui s'entretenaient à voix basse, près de la cheminée...
— Monsieur le marquis, se hâla de dire Mm0 Jouiïroy en allant droit au vieillard, je viens de faire part à ma fille de vos offres... elle les accepte avec bonheur.
Et ce disant, l'orgueilleuse jeta un regard écrasant sur son mari et sur le cousin Roussel. Ce regard signifiait : « Maintenant tout est dit. »
En effet, M. Joufiroy regarda Joseph d'un air atterré, landis que le marquis, sentant la nécessité de brusquer les choses, répondit d'un ton pénétré :
— Ah! madame je ne saurais vous exprimer ma joie... Pardonnez mon impatience, mais mon pauvre Henri ne vit pas, il m'attend avec une anxiété dévorante. Souffrez que j'aie pitié de lui... j'ai hâte d'abréger sa torture et de la changer en bonheur céleste, en lui apprenant vos bonnes intentions pour lui.
— Oh! en ce cas-là... partez, monsieur le marquis, partez vite... et dites surtout à M. le comte que son amour est partagé. — • Quoi ! madame?
— Ma fille raffole de lui, elle vient de me l'avouer. Oui, cette nuit, elle n'a rêvé que de M. le comte!
— Je ne m'étais pas trompé, dit tout bas le cousin Roussel, plus d'espoir la malheureuse enfant est perdue!
— Ah ! madame, que m'apprenez-vous? mes vœux sont comblés, dépas èsl
LA FAMILLE M)l FFRCM
s'était écrié le vieillard; s "il en est ainsi... vous me permettrez donc d';
iv soir 11 ni'i, afin qu'il vous exp^pme sa profonde reconnaissance, et que vous
le présentiez Formellement à >l"° Auivlie comme son fiancé?
— Ccriainemcnt, monsieur le marquis, et de grand cœur... nous vous attendons à huit heures.
— Je vous dois, madame, le plus beau jour de ma vie, car j'aime mou neveu comme un père aime son enfant.
Et, lendant la main à M. Jouffroy abasourdi, ne sachant encore s'il veillait ou s'il rêvait: A bientôt, mon cher monsieur... Ce soir je vous amèi era votre fils, car pi je gagne à cette union une fille adorable et charmante, vous gagnerez un fils aussi respectueux pie dévoué. Ainsi, ce soir, à huit heures, je vous amène Henri, ma chère madame.
— Oui, monsieur le marquis, nous aurons l'honneur de vous attendre ; et elle ajouta tout bas : j'écrirai aux Richardet de venir à neuf heures... Ils crèveront de jalousie.
Le marquis de Villetaneuse quitta le salon, où il laissa les divers personnages de la famille.
Joseph, aussitôt après le départ de M. de Villetaneuse, ditgravemeni :
— Ma cousine, vous aimez à votre manière votre fille, mais vous la perdrez. L'orgueil maternel vous aveugle; rappelez-vous bien ceci : ce mariage, s'il a lieu, fera le malheur d'Aurélie et le vôtre.
— Monsieur Roussel! s'écria impétueusement Mme Jouffroy, j'en ai assez enduré depuis une heure! Je ne souffrirai pas plus longtemps qu'un intrus vienne faire la loi ici. Je vous défends de remettre les pieds à la maison!
— Sophie, ah ! Sophie! parler ainsi à notre plus vieil ami!
— Oui, au plus vieil ami de nos dîners, qu'il vient gueuser deux fois par semaine, sans compter les jours où, sans façon, il s'invite à déjeuner, comme il a fait ce matin. Dieu merci ! l'on n'en manque jamais, de ces amis-là ; et pour un de perdu, dix de retrouvés.
— • Mais c'est absurde et odieux ce que vous dites-là, ma femme s'écria M. Jouffroy avec une douloureuse indignation. Et se tournant vers son cousin : Mon cher Joseph, la colère l'emporte, elle ne réfléchit pas à ses paroles.
— J'y ai si parfaitement réfléchi, que je répèle à M. Roussel qu'il est un pique-assiette, et que j'ai assez, que j'ai trop de ses visites; je n'en veux plus '.
— Tenez ma femme! si vous parliez ainsi de sang-froid, vous seriez une
méchante créature! Mais, Dieu merci! vous ne savez plus ce que vous dites dès que vous êtes en colère.
— Vous verrez si je ne fais pas une avanie à M. Roussel, dans le cas où il oserait revenir à la maison!
— Rassurez-vous, madame, reprit dignement Joseph ; je vous épargnerai ce mauvais procédé, je ne remettrai pas les pieds ici.
— Joseph, mais tu es fou! Tu ne peux pas prendre au sérieux les paroles de ma femme 1
— Non, mon vieil ami, mais ce que je prends au sérieux, ce sont les malheurs que je prévois; je ne sa:rais, non plus que toi, les empêcher; le cœur me saignerait toutes les fois que je viendrais chez toi; mes conseils seraient aussi vains qu'ils l'ont été aujourd'hui; ta femme sera donc satisfaite : elle ne me verra plus.
— J'y comple, monsieur Roussel.
— Mon Dieu ! murmura M. Joulïroy les yeux pleins de larmes, un ami de vingt ans !
— Si tu as jamais besoin de moi, tu me retrouveras toujours tel que par le passé.
— Joseph ! s'écria M. Jouffroy en serrant entre les siennes la main que son ami lui tendait, et attachant sur lui ses yeux baignés de larmes, tu ne romps pas avec moi pour toujours! non! c'est impossible! l'on ne renome pas ainsi à une affection qui date de l'enfance. Quelques paroles échappées à une femme irritée ne peuvent te blesser à ce point.
— Encore une fois, tu me connais assez pour croire que de vains mots ne sauraient m'atteindre. Peudant vingt ans j'ai vu régner le bonheur, l'union, la paix dans ta famille; tout cela va changer; il me serait trop pénible d'être témoin des choses que je prévois. Ce fatal mariage aura lieu, quoi que tu dises, quoi que tu fasses. Ce matin j'avais deviné le secret penchant d'Aurélie pour le neveu du marquis; j'ai tenté de conjurer le péril que je redoutais; un moment j'ai cru réussir; mes efforts ont été déjoués par l'arrivée de M. de Villetaneuse: maintenant, je n'ai que faire ici. Adieu, reprit le cousin Roussel d'une voix étouffée par l'attendrissement, adieu !
Et il quitta le salon précipitamment.
— Joseph, Joseph! s'était écrié M. Jouffroy, en faisant quelques pas à la suite du cousin Roussel ; puis tombant dans un fauteuil, il murmura en cachant sa figure entre ses mains : Un ami de vingt ans! mon Dieu! un ami de vingt ans!
— Bon voyage! dit Mm8 Jouffroy triomphante, bon voyage! cousin Roussel.
— Oui, vous avez fait là un beau coup, allez, vantez-vous-en! reprit
LA FAMILLE JOUFKROY
Mmc JouDroy qui unissait d'écrire sa lettre d'invitation aux Richardet, vit entrer Marianne dan9 sa chambre à coucher. (P. 142.)
amèrement le digne homme en s'adressant à sa femme. C'est parce qu'il parlait en homme ferme, sensé, dans notre intérêt à tous, que vous l'avez chassé d'ici. Ah! maudit soit ce mariage! il commence par me brouiller avec mon meilleur ami.
— Ainsi, moi et votre fille, nous ne sommes rien pour vo:is? nous ne pouvons remplacer dans votre affection ce cher et si regrettable M. Roussel? Tci;ez, vous me faites pitié!
L1V. 1S. — ECGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFRQY. — ÉD. 1. ROCFF ET C1». UV. iS
— Et vous aussi, vous me faites pitié, car vous êtes folle! Ah! Joseph avait raison, vous ferez, voyez-vous, le malheur de votre fille et le nôtre, avec votre sotte vanité! Comment! elle a promis à son cousin de l'épouser, ce mariage était convenahle de tous points, et maintenant tout est changé!
— Ta, la, ta! vous parlez sans savoir seulement ce dont vous parlez. J'ai été trouver Fortuné, je lui ai dit qu'avant de s'engager avec lui, Aurélie avait une inclination...
— • Quelle inclination?
— Aurélie s'est éprise du comte, comme il s'est épris d'elle; oui, tout à l'heure elle me l'a avoué... Cette nuit elle a rêvé de lui, elle l'adore !
— Allons! hon, voilà autre chose maintenant!
— Quoi, vous ne m'avez pas entendu dire à M. le marquis de Villetaneuse qu Aurélie aimait M. le comte?
— Au diable vos marquis et vos comtes! Tenez, si ça continue, vous me ferez perdre la tête... Je me sens des battements dans les tempes et le front me brûle.
— C'est qu'aussi vous vous ahurissez d'un rien. Toujours est-il que j'ai dit à Fortuné : « Ta cousine n'a que sa parole, elle la tiendra si tu l'exiges; mais tu la rendras bien heureuse si tu renonces à elle. » — ;« Ma tante, m'a-t-il répondu, jamais je n'épouserai Aurélie contre son gré... Adieu! » Et il est parti, il n'en a été que cela.
— Il n'en a été que cela ! parce qu'il n'a pas osé se désespérer devant vous. Pauvre garçon! je suis sûr qu'à cette heure, il pleure toutes les larmes de son cœur.
— Bon, lion, les chagrins d'amour ne durent guère. Je suis donc retournée, auprès d'Aurélie lui dire : « Ton cousin te rend ta promesse: veux-tute marier avec le comte? » La chère enfant m'a sauté au cou pour toute réponse.
— Et puis après?
— Comment et puis après? Eh bien! notre fille sera comtesse.
— Avec huit cent mille francs de dot, n'est-ce pas?
— Pourquoi non?
— Ah çà! est-ce que vous vous moquez du monde, à la fin des fins? Est-ce que je peux donner à Aurélie une dot de huit cent mille francs, moi ! Est-ce qu'il ne faut pas aussi que j'établisse sa sœur? Et se levant brusquement, M. Jouftroy se mit à marcher avec agitation dans le salon. Huit cent mille francs! Plus des quatre cinquièmes de notre fortune! Est-ce que nous n'avons pas une autre enfant? Est-ce que nous devons donner tout à l'une et rien à l'autre? Miséricorde! je ne suis pas un mauvais père, heureusement, non, non! Et parce que cette pauvre Marianne est iufirme, je ne la sacrifierai pas à votre sotte vanité de voir Aarélie «omtesse ou marquise! Entendez-vous bien
LA I VMILLE J01 ! THOY 139
cela, ma femme? Ali! mais ne me croyez pas plus faible et pins bonasse que je le suis, car vous vous tromperiez fort, je vous en avertis!
— Qu'est ce que cela signifie? ma volonté ne compte donc pour rien ici?
— Non! s'écria M. Jouffroy élevant la voix au-dessus de celle de sa femme, non, votre volonté ne comptera pour rien si vous voulez me forcer à commettre une injustice, une indignité! absurde et folle créature!
— Vous êtes un manant !
— Et vous... une mauvaise mère!
Soudain, au milieu des éclats de voix des deux époux irrités, la porte du salon s'ouvrit brusquement. Aurélie, inquiète, s'arrêta au seuil de l'appartemenl A la vue de leur lille, le père et la mie gardèrent le silence.
Aurélie, après être restée un instant au seuil de la porte, s'avança timidement, et dit en s'adressant aux deux époux :
- Excusez-moi d'être entrée indiscrètement peut-être mais, en passant devant la porte du salon, j'ai entendu des éclats de voix, et je...
— Sais-tu ce qui arrive? Ton père ne veut pas que tu te maries avec M. de Yillctaneuse.
A ces mots de sa mère, qui ruinaient si brusquement ses plus chères espérances, Aurélie éprouva un tel saisissement qu'elle pâlit, chancela et fut obligée de s'appuyer au dossier d'un canapé. Mm8 Jouffroy, alarmée, la voyant presque défaillante, courut à elle, la prit dans ses bras, et, l'asseyant sur ses genoux, comme on y asseoit un enfant, elle l'étreignit passionnément et mêla ses larmes aux siennes.
Cette femme, dominatrice jusqu'à la dureté, vaniteuse jusqu'à la complète aberration du sens commun, sentait en ce moment son cœur déchiré par la douleur de sa fille, et elle lui dit d'une voix entrecoupée :
— Ma chérie, ne pleure pas ainsi, je t'en supplie ; calme-toi, mon Dieu ! c'est la première fois que je te vois éprouver un vrai chagrin. Ah ! je ne connaissais pas le mal qu'on endure en voyant souffrir son enfant!
— Oh! maman, reprit Aurélie en sanglotant et serrant convulsivement sa mère contre son sein, tu es bonne, toi... tu es bonne!
Et toutes deux restèrent ainsi enlacées.
A ces mots d'Aurélie : Tu es bonne, toi, maman! M. Jouffroy éprouva une peine cruelle. Il était donc méchant, lui? Atterré, muet, désespéré, l'excellent homme regardait sa femme et sa fille, qu'il adorait, abîmées dans leur chagrin
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et le laissant à l'écart. Hélas! lui aussi voyait pour la première fois, en proie à une véritable douleur, saillie toujours idolâtrée! Lui aussi, il ressentait pour la première fois ce mal qu'on endure en voyant souffrir son enfant ; pour la première fois il voyait sa femme plongée dans une affliction profonde. Leur vie avait été jusqu'à lors si paisible, si heureuse! Incapable de résister plus longtemps à ses fermes et sages résolutions, s'étourdissantsur la question de la dot, et cédant à la faiblesse habituelle de son caractère, il se rapprocha de sa femme et de sa fille, s'agenouilla devant elles et leur dit d'une voix suppliante, en lâchant de saisir leurs mains afin de les baiser :
— Aurélie... Sophie... ne me repoussez pas; pardonnez-moi si je vous ai affligées, c'est involontairement.
— Laissez-nous, laissez-nous ! reprit Mmo Jouffroy, non plus avec un accent impérieux et irrité, mais avec un accent navrant. La douleur abattait cette femme altière ; la sincérité de son affliction donna un dernier coup à son mari, qui s'écria :
— ■ Aurélie, ma fille chérie, puisque tu aimes le comte et qu'il t'aime, tu l'épouseras, je te le promets ; nous arrangerons les choses comme nous pourrons ; mais par pitié, ta mère et toi, ne me repoussez pas, ne me désespérez pa<= !
A ces mots tous deux tournèrent peu à peu vers lui leurs visages baignés de larme- ; il lut sur leurs traits ce qu'il appelait son pardon et les enlaçant alors toutes deux dans ses bras :
— Vous ne m'en voulez plus? vous me pardonnez? Je ne suis plus un méchant homme?
— Toi, méchant? Mon Dieu peux-tu croire que j'aie pensé cela? reprit Aurélie en essuyant ses pleurs; tu es ce que tu as toujours été, le meilleur des pères.
— Et d'une ! reprit le faible et excellent homme, ne se possédant pas de joie et baisant la main d'Aurélie. Et l'autre, la maman, est-ce qu'elle ne sera pas aussi indulgente que la fille ? El il cherchait aussi à prendre la main de sa femme, que celle-ci lui abandonna enfin en murmurant :
— Vilain Jouffroy, va!... Vois-tu, nous sommes trop bonnes!
— Ne dis pas cela, ne dis pas cela ! reprit-il en serrant dans ses mains celles de sa femme et de sa fille. Enfin, la paix est faite ; plus de chagrins, plus de larmes!
— Non, non, mon ami; puisque tu es raisonnable, nous serons heureux comme parle passé.
— Oh! merci, merci à vous deux! si vous saviez combien j'ai souffert! Quel martyre durant ces quelques instants où je vous voyais là, pleurer en me repoussant!... Je l'avoue, pauvre Mimi, j'ai été trop vif envers toi, j'ai eu tort; mais que veux-tu... cette dot m'avait...
LA FAMILLE JOUFFUOY 141
— Ne parle plus de cela; j'arrangerai la chose, ne te tourmente pas.
— De quoi s'agit-il? maman? < j 1 1 o 1 1 e dot?
— Il s'agit d'affaires, mon enfant; lu n'y entends rien : cela mo regarde. Et, s'adressant à son mari : Je te le répète : j'arrangerai la cho<e à ta satisfaction... me comprends-tu? à ta complète satisfaction... Est-ce clair?
— Mais, comment?..,
— Laisse-moi faire!...
— Ah ! si cela se pouvait !
— Cela se peut; cela sera. Sois tranquille, tu n'auras rien, absolumenl rien à te reprocher !
— Bien sur?
— Je te le promets !
— Aprè< cela, Mimi, je sais que quand tu as quelque chose dans la tête, ça y est bien, reprit M. Jouffroy, enchanté de voir sa femme se charger de résoudre îa question de la dot de façon à ce qu'il n'eût à se reprocher aucune injustice, quoiqu'il ne devinât pas par quel moyen l'on pouvait arriver à ce résultat; mais, grâce à sa confiance aveugle dans sa femme, il se sentait délivré d'un grand poids.
— Ah ça! maintenant, reprit Mme Jouffroy, il ne faut pas oublier que M. lo marquis nous présente ce soir son neveu.
— Ce soir ! dit Aurélie, rougissant et tressaillant de bonheur. Il viendra ce soir?
— Fifillc.. Tu l'aimes donc bien ?
— Ah! mon père!... je n'osais l'avouer. Mais, depuis hier... je ne pensais qu'à lui! Et si tantôt j'ai promis à ce pauvre Fortuné de...
— ■ Ton père sait tout. C'est fini... 11 sait aussi que ton cousin t'a rendu ta parole, et qu'il a pris très facilement son parti là-dessus.
— Tu me Tas dit, maman, et cette pensée adoucit mes remords.
— Tu ne dois pas en avoir; ne pensons plus à cela, c'est fini. Et maintenant, dépéchons-nous, il est tard; il faut, mon enfant, songer à ta toilette. Toi, Jouffroy, tu vas ôter les housses des meubles du salon, la gaze du lustre et des candélabres, et veiller à ce que l'on mette des bougies neuves partout.
— Oui, Mimi, et l'on allumera le feu d'avance, pour que ça ne fume pas comme ce matin.
— Il faudra aussi dire à Pierre de mettre sa redingote neuve pour ouvrir la porte; nous dînerons de bonne heure, afin que la salle à manger soit rangée quand ces messieurs entreront.
— Mon Dieu! maman, il sera trop tard pour avoir le coiffeur. Voilà qu'il est déjà quatre heures.
— Marianne et moi nous te coifferons, sois tranquille; il ne s'agit pas
d'une coiffure de bal... Avec tes beaux cheveux ondes en bandeaux et une tresse, tu seras toujours charmante... Ah! mon ami, j'oubliais! je vais tout de suite écrire aux Richardet pour leur demander de venir ici sur les neuf heures, passer la soirée sans façon avec nous. Cette glorieuse Mme Richardet, qui faisait sonner si haut l'avantage de recevoir dans sa société un comte et un marquis, les trouvera ce soir chez nous. Et quand elle saura pourquoi ils y sont, elle sera capable d'en crever de jalousie. Tant mieux ! Allons, Aurélie va vite tout préparer pour ta toilette, et dis à Marianne de venir me parler dans ma chambre,
— Oui, maman.
— Et toi, mon ami, fais vite enlever les housses du salon.
■ — Afin que ce soit plus tôt fait, dit M. Jouffroy en ôtant sa redingote, je vais me charger de ce soin, et j'aiderai Pierre à tout ranger ici. Puis, le digne homme ajouta tout bas : Je vais me mettre en quatre pour contenter Mimi, et j'obtiendrai que mon pauvre ami Roussel revienne à la maison comme par le passé.
— Ah! fit Mme Jouffroy, et les rafraîchissements? Il faudra des gâteaux, un fromage glacé ; cours chez le glacier et chez Félix; Pierre arrangera le salon.
— Très bien, Mimi, répondit M. Jouffroy en reprenant et vêlissant à la hâte sa redingote, qu'il venait de quitter afin d'être plus à l'aise; je cours chez le glacier.
Quelques instants après, Mme Jouffroy, qui finissait d'écrire sa lettre d'invitation aux Richardet, vit entrer Marianne dans sa chambre à coucher.
Marianne, après avoir entendu sa sœur promettre sa main à Fortuné Sauvai, venait d'apprendre que ce mariage était rompu; aussi, se rappelant les paroles de la tante Prudence, se disait-elle avec l'égoïsme inséparable de l'amour :
— ■ Le refus d'Aurélie plongera Fortuné dans une douleur profonde ; il sentira le besoin de consolations, d'affection. Peut-être me sera-t-il donné j d'adoucir un peu sa peine, à force de témoignages d'intérêt et d'attachement.
— Ma chère Marianne, lui dit affectueusement sa mère en lui faisant signe (de s'asseoir à côté d'elle, nous avons à causer très sérieusement ensemble.
■ — Maman, je t'écoute.
— Tu sais que ta sœur a retiré la promesse qu'elle avait faite à Fortuné?
— Oui, maman.
— Il se présente pour Aurélie un parti superbe, inespéré : M. le comte de
LA FAMILLE JOUl'lT.OY 143
Villetaneuse, neveu de M. le marquis de Villetaneuse, la demande en ma le roi signera au contrat; enfin, c'est magnifique.
— Elle vient de me raconter cela. Si tu savais, maman, combien elle est heureuse, cette chère Aurélie !
■ — Je le sais, je sais aussi que tu es une excellente fille, et que tu adores ta soeur.
— C'est tout simple.
— Certainement, et rien ne te coûterait, j'en suis sûre, pour assurer son bonheur.
— Oh ! non, rien.
— Hé bien ! mon enfant, tu peux beaucoup pour le bonheur de ta sœur. — ■ Moi, maman ?
— Oui.
— Je ne te comprends pas.
— Je m'expliquerai plus clairement tout à l'heure. Mais, dis-moi, je me suis, ainsi que ton père, aperçue depuis longtemps du peu de goût que lu as pour le monde, et de ton penchant à la retraite. Car enfin, quelle est ta vie ici? Tu ne sors presque jamais avec nous; cela te convient, rien de plus nat rel. Tu n'aimes pas la toilette, et pourvu que tu aies une robe chaude en hiver, légère en été, peu t'importe sa couleur et qu'elle soit taillée comme un sac, puisque tu es la modestie et la simplicité en personne. Tu restes toute la sainte journée occupée à broder ou à coudre dans ta chambre ou dans celle de ta tante Prudence ; ce n'est guère récréatif; mais encore une fois, cela te plaît, rien de mieux. Aussi, voyons, ma petite Marianne, sois franche; avoue que plus d'une fois tu as pensé à te retirer dans un couvent.
— Moi, maman? répondit Marianne avec stupeur, moi!
— Ne t'en défends pas.
— Je vous assure que...
— ■ Hé ! mon Dieu! je te devine : tu crains qu'une pareille résolution nous fasse douter de ta tendresse pour nous. Non, non, mon enfant, rassure-toi. D'abord, je te l'ai dit, pour rien au monde, je ne voudrais contrarier tes goûts. Et puis, si tu entrais au couvent, cela serait au mieux pour ta sœur. Voilà pourquoi je te disais tout à l'heure que tu pouvais beaucoup pour son bonheur. Écoute-moi bien, tu vas comprendre cela tout de suite.
— Oui, maman? reprit Marianne abasourdie* Je t'écoule.
— Mais d'abord il faut me promettre une chose...
— Laquelle, maman?
— De ne pas dire un mot à la sieur de notre entretien ; c'est une preuve de grande confiance que je te donne; me promets-tu d'être discrète?
— Oui, maman.
— Je compte sur ta parole. Tu sauras donc que M. le comte de Villetaneuse apporte en mariage à Aurélie huit cent mille francs. Tu le vois, c'est superbe. Il suit de là qu'il est en droit d'attendre d'Aurélie une pareille dot, parce que ta sœur, une fois comtesse et plus tard ambassadrice, figure-toi qu'elle sera un jour ambassadrice ! enfin, ta sœur lancée dans le plus grand monde, ta sœur doit, comme nous le disait M. le marquis, tenir honorablement son rang, avoir une voiture, des diamants, de ravissantes toilettes, un hôtel pour recevoir la belle société de son mari. Or, tout cela coûte beaucoup d'argent... beaucoup, tu comprends bien, n'est-ce pas, mon enfant?
— Certainement...
— Hé bien! pour que nous puissions donner à Aurélie huit cent mille francs de dot, il faut que, toi comme nous, chacun y mette du sien; c'est pour ta sœur un si magnifique mariage, que, pour l'assurer, aucun sacrifice ne doit nous couler à tous ; ainsi, moi et ton père, nous réduirons énormément notre dépense ; il est probable que nous nous mettrons en pension chez notre gendre, et nous nous contenterons d'un petit appartement dans son hôtel, afin de n'être pas séparés de ta sœur. Ah dame! ajouta naïvement, sincèrement, Mm8 Jouffroy, quand on aime ses enfants, il faut savoir se sacrifier. Tu le vois, nous te prêchons d'exemple; il ne sagit pas même pour toi d'un sacrifice, puisque, par goût, tu préfères la vie du couvent. La pension que nous aurions à payer pour toi dans l'un de ces établissements sera peu de chose, de sorte que, n'ayant plus qu 'Aurélie à doter, nous pouvons lui donner ces huit cent mille francs; c'est enfin comme si nous n'avions qu'une fille.
— Oui, ma mère, répondit Marianne, pouvant à peine contenir ses larmes, en effet, vous agissez comme si vous n'aviez qu'une fille.
— Absolument, car tu sens bien que, s'il avait été dans tes goûts de te marier, nous ne pouvions, sans une injustice criante, te donner une dot moindre que celle de tajsœur; or, comme il nous est impossible de donner huit cent mille francs à Aurélie et autant à toi, le mariage dont il s'agit n'avait pas lieu, et ta pauvre sœur eût été capable de mourir de chagrin. Heureusement, ton entrée au couvent arrange tout. Je vais aller dire à ton père que c'est une affaire convenue entre nous. Embrasse-moi, tu es une excellente fille.
— Maman, excusez-moi, mais...
- Mais?...
— Vous vous êtes méprise... vous vous méprenez sur mes intentions...
— Comment cela?
— Je n'ai pas, je n'ai jamais eu la pensée d'entrer au couvent. Dotez ma sœur aussi richement que vous le voudrez, je ne suisjalouse que de votre affection. Je vous demande seulement la permission de vivre auprès de vous, comme par le passé, sans me montrer plus que par le passé, moins encore peut-être,
LA FAMILLE JOITIROY
US
A ce moment, la porte extérieure de l'atelier s'ouvrit, et une femme vôtue d'une robe et d'un mantelet noir» entra lentement. [V. 1j2.)
car je sens combien je serais déplacée dans la brillante société qui va désormais être la vôtre.
— Voilà cl a nouveau, par exemple! Gomment! vous ne voulez plus entrer au couvent?
— Mais, maman, encore une fois, jamais je n'ai eu telle pensée.
— Que vous l'ayez eue ou non, qu'est-ce que cela prouve? Vous êtes dé. idée
L1V. 19. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFHOY. — in I. ROUFF ET C,B. L1V. 1!)
à vivre en recluse, pourquoi ne pas aller au couvent? C'est donc de l'entêtement, un entêtement absurde, ou plutôt c'est de l'envie contre votre sœur. Vous voulez, méchamment, faire manquer son mariage.
— Ah! un pareil reproche, dit Marianne en fondant en larmes, c'est trop, c'est trop, je ne le mérite pas !
— Vous le méritez!
— Mon Dieu! je vous le répète, dotez ma sœur aussi richement que vous le voudrez, mais...
— - Vous ne savez pas ce que vous dites. Est-ce que si vous ne vous faites pas religieuse, nous pouvons donner huit cent mille francs à votre sœur et à voupresque rien! Tout le monde crierait à l'injustice; tandis que si vous entrez au couvent, la chose est simple comme bonjour.
Mais, changeant de ton et espérant obtenir par la douceur, par la persuasion, ce qu'elle craignait de ne plus obtenir par une autorité impérieuse, Mmc Jouffroy ajouta en câlinant sa fille :
— Hé bien ! j'ai eu tort. Non, tu n'es pas jalouse de ta sœur; non, tu ne voulais pas faire manquer son mariage... Je connais ton bon cœur. Mais, voyons, ma petite Marianne, raisonnons un peu : tu l'avoues toi-même, tu es décidée à vivre encore plus retirée que par le passé... Alors, qu'est-:e que cela peut donc te faire d'entrer au couvent?
Marianne n'osait et ne pouvait dire qu'en allant au couvent, elle perdait tout espoir de revoir Fortuné. Puis, malgré la préférence dont elle se voyait, surtout en ce moment, victime, elle aimait son père, sa mère, sa sœur, non moins tendrement que la tanle Prudence, surtout depuis l'échange de ses conlidences avec la vieille fille. Aussi, Marianne put répondre avec sincérité, tout ci conservant le secret de son cœur :
— Si j'entre au couvent, je serai pour toujours séparée de vous, de mon père, de ma tante, de ma sœur... et cela me serait trop pénible.
— Ce sont là des enfantillages.
— Ah! ma mère! ma mère!...
— Nous irons te voir souvent... tu viendras à la maison...
— Mon Dieu! est-ce que c'est la même chose? Je ne vous verrai ainsi que de loin en loin, au lieu de vous voir chaque jour, comme à présent.
— Tu exagères tout.
— Bonne et chère mère! je ne désire au monde qu'une chose : rester près de vous; je vous le répèle, dotez ma sœur aussi richement que vous le voudrez ; loin de m'en plaindre, je m'en réjouirai, puisque le bonheur d'Aurélie est à ce prix... mais quitter la maison me serait impossible.
— C'est ce que nous verrons, mademoiselle! s'écria Mm0 Jouffroy, exaspérée de la résistance de Marianne. Vous n'êtes qu'une envieuse, et j'ensuis
LA l'A MILLE JOUFFROY 147
maintenant certaine. Vous voulez, par mé h incetô, empêcher le mariage de votre sœur. Vous ne valez pas mieux que votre tante Prudence, et parce que vous êtes, comme elle, laide et sans cœur, vousêtes rongée de jalousie. Mais je i : vous mater, entendez- vous ! Et que vous le désiriez ou non, vous irez au couvent. Je vais prévenir votre père que vous consentez a cela de bon gré. Nous verrons si vous avez l'audace de me démentir!
— Ah! ma mère! je m'en aperçois aujourd'hui, vous ne m'avez jamais aimée, répondit Marianne en fondant en larmes; ma sœur est tout pour vous, el moi... rien.
— Vous êtes une insolente! retirez-vous, el si vous allez pleurnicher auprès de votre sœur, au sujet de tout ceci, vous aurez affaire à moi.
— - Rassurez-vous, ma mère, répondit Marianne avec un accent navrant, je connais le cœur d'Aurélie; elle m'aime tendrement, elle! oh! oui; etplutôl que de me voir malheureuse, elle renoncerait à ce mariage, qui lui est pourtant bien cher. Mais, je l'ai promis, elle ne saura rien de ce que vous venez de m'apprendre. Je ne veux pas diminuer son affection pour vous. Grâce à Dieu! ma s eur ignore, ignorera toujours ce que vous exigez de moi en son nom.
Et Marianne, désolée, quitta la chambre de sa mère.
Pendant que les scènes précédentes se passaient dans l'intérieur de la famille Jouffroy, Fortune Sauvai, le désespoir dans l'âme, retournait chez lui, où l'avaient devancé, depuis une demi-heure environ, le père Laurencin et Michel l'apprenti.
L'on sait quelles furent la surprise, la douleur, l'indignation du vieillard, lorsqu'il eut reconnu la mère de son petit-fils dans Mmo de Morlac, courtisane de renom. Agité par mille pensées, par mille appréhensions, songeant, à en juger du moins d'après la violence des émotions de celte femme, suivies d'un évanouissement, qu'elle avait aussi reconnu son fils, et voudrait peut-être, un jour, user île ses droits maternels afin de garder Michel auprès d'elle, le père Laurencin était revenu en hâte à l'atelier avec l'apprenti, afin de réfléchir plus à loisir, et, au besoin, de consulter Fortuné sur la conduite à tenir en cette circonstance.
Michel, de son côté, assez surpris de ce qui s'était passé en sa présence chez M"10 de Morlac, se rappelant l'évanouissement de celle-ci, l'empressement du père Laurencin à sortir de la maison et à retourner à l'atelier, Michel regrettant quelque peu sa promenade du dimanche, remarquait avec inquiétude l'air soucieux de son grand-père, qui demeurait silencieux et accablé.
Ils venaient d'entrer tous deux dans l'atelier : la forge éteinte ne jetait plus çà et là ses clartés flamboyantes sur les noires murailles. L'on ne voyait dans la montre ou sur l'établi aucune de ces orfèvreries élincelantes, en or ou en argent, dont l'éclat semblait égayer cette vaste salle froide, basse, sombre et enfunne; aussi rien de plus triste que l'aspect qu'elle présentait alors.
Le père Laurencin plaça dans la caisse le prix du bracelet vendu à M™0 de Morlac, se jeta sur une chaise voisine de la porte, appuya ses coudes sur se? genoux et son front dans ses mains. Michel, de plus en plus surpris et alarmé, s'approcha de son grand-père et lui dit timidement :
— Mon Dieu! qu'avez-vous donc? c'est à peine si vous m'avez parlé pendant notre retour ici! Est-ce que vous ê;es fâché contre moi?
— Fâché contre toi, cher enfant ! reprit le vieillard en relevant la tête et en embrassant son petit-fils avec effusion. Non, non, c'est toi qui devrais être fâché contre moi; je te ramène au lieu de continuer notre promenade et de faire notre petite partie du dimanche, après avoir rapporté l'argent dans la caisse; mais, mon pauvre enfant, il faut absolument que j'attende M. Fortuné; j'ai à m'entretenir avec lui ; je crains bien que, pour aujourd'hui, tu sois obligé de renoncer au plaisir que tu te promettais.
— Eh bien! grand-père, remettons notre partie à la semaine prochaine; il n'y a pas, Dieu merci! qu'un dimanche dans l'année. Dès que vous n'êtes pas fâché contre moi, je n'ai rien à regrette:-, ajouta-t-il résolument. Je passerai ma journée aussi bien ici que dehors : je vais m'amuser à copier ce bel ornement tracé au trait par maître Fortuné ; vous savez? cet encadrement de feuillage au milieu duquel il y a des enfants et des oiseaux. Puis tendant son front ai vieillard avec une grâce charmante : Embrassez-moi encore une fois, et ne vous inquiétez pas de moi : vous savez combien j'aime à dessiner...
Après avoir reçu cette nouvelle caresse du père Laurencin, l'apprenit approcha une table, prit dans un carton le modèle de l'ornementation qu'il voulait reproduire, et se mit allègrement au travail, pendant que le vieillard s'absorbait dans les pensées éveillées en lui par la rencontre imprévue de la mère de Michel.
— Grand-père, dit l'apprenti au bout de quelques instants et continuant de dessiner, j'y pense maintenant : est-ce que pendant qua je vous attendais sous la porte cochère de la maison de cette dame, c'est vous qui m'avez envoyé chercher par sa bonne?
— Non, mon enfant, reprit le père Laurencin, embarrassé de cette question, c'est ce monsieur qui est monté chez elle.
— Et pourquoi donc m'a-t-il envoyé chercher?
— Je n'en sais rien, il allait sans doute nous l'apprendre quand cette femme s'est trouvée mal.
LA i \ Mll.l. I J01 I I ROV
Le viril ouvrier prononça ces mots cette femme, avec une si méprisante amertume, que l'apprenti, frappé de l'accent de ces paroles, s'interrompit de dessiner en disant avec surprise :
— On croirait que vous avez quelque chose à lui reprocher, à cette pauvre dame.
— Moi? mais non, pas du tout.
— • Ah! tant mieux! reprit Michel en continuant de dessiner. Pauvre dame! quand je suis entré, elle est devenue si pâle, si pâle, que j'en ai été effrayé! Mon cœur s'est serré. C'est qu'aussi il y avait bien de quoi s'effrayer : elle serait tombée à la renverse sur le tapis, sans ce monsieur qui l'a soutenue dans ses bras. Klle a une ligure bien jolie et bien douce, celle dame, n'est-ce pas, grand-père?
— Je ne l'ai pas très bien regardée, répondit le vieillard, que cet entretien navrait; et alin de le rompre, il reprit : Mon pauvre Michel, je le fais passer un triste dimanche; mais si M. Fortuné ne rentre pas trop tard, nous pourrons sortir après que j'aurai causé avec lui.
— Comme il vous plaira. Quant à moi, j'ai tant de plaisir à copier cet ornement, que je ne quitterais pas ma table d'ici à ce soir, si vous vouliez.
— En travaillant ainsi, et grâce à tes dispositions, tu seras un jour un véritable artiste.
— Oh! je n'ai pas tant d'ambition. Devenir seulement aussi bon ouvrier que vous l'êtes, grand-père, et que l'était mon père, voilà tout ce que je demande. Puis, l'apprenti soupira soudain, sa jolie ligure s'attrista, et, après un moment de silence, il reprit : Ah! tenez, savez-vous parfois ce qui me donne envie de pleurer, comme je l'ai maintenant?
— ■ En effet, tu as les larmes aux yeux ; d'où te vient ce chagrin?
— Pardon, grand-père, de vous attrister, mais quand je pease à cela. . .
— Parle, mon enfant, ne crains pas de m'attrister, va!
— Hé bien! quand je pense à mon père, il me semble que je parviens à me le figurer tel qu'il était, à le voir enfin, puisque vous m'avez dit qu'à part l'âge il vous ressemblait beaucoup; mais ce qui m'afflige, c'est de ne pouvoir me représenter manière, puisque vous ne l'avez jamais vue, et qu'il vous est impossible de me donner aucune idée de ses traits.
— Je te l'ai dit, mon enfant, ton père s'est marié en pays étranger, ta mère est morte peu de temps après t'avoirmis au monde, et ion père est revenu à Paris, t'amenant avec lui tout enfant.
— D'après ce qu'il vous racontait de ma mère, vous n'avez jamais pu vous figurer comment elle était?
— Non.
— Cependant il devait vous parler d'elle bien souvent... Hélas! morle si jeune! il devait tant la regretter!
— Oui, sans doute, reprit le vieil artisan, voyant avec peine la conversation ramenée sur le sujet dont il avait tâché de la détourner. Mais, tiens, Michel, causons d'autre chose.
— Grand-père, reprit tristement l'apprenti, lorsque je vous parle de ma mère, est-ce que je vous fais de la peine?... Vous changez toujours d'entretien.
— C'est que cela me rappelle de cruels souvenirs, mon enfant!
• — Je m'en suis déjà aperçu; sans cela je vous aurais fait beaucoup de questions sur ma mère, dont je ne sais presque rien. Mais, pardon, ma curiosité vous afflige.
— Non, non, elle est si naturelle! Et puis elle prouve ton bon cœur. Michel, après quelques moments de silence, reprit en soupirant :
— Ah! ceux qui ont leur père et leur mère sont bien heureux! Sans doute vous me restez, bon grand-père ; je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais, hélas! mes parents vous manquent autant qu'à moi. Oh! dites, quel honneur c'eût été pour nous de travailler ensemble dans l'atelier de maître Fortuné, le grand-père, le père et le petit-fils! puis, notre journée finie, de retourner à la maison, et d'y trouver ma mère nous attendant Ions trois! Quelle joie chaque soir que ce retour chez nous! Tenez, grand-père, j'ai beaucoup de cœur à l'ouvrage, je suis très content lorsque maître Fortuné me dit qu'il est salisfait de mon application; mais, si j'avais encore ma mère, oh! voyez-vous, je ne sais pas tout ce que j'aurais fait pour qu'elle fût fière de moi! Mon Dieul combien je l'aurais aimée!
Un léger bruit, plaintif, semblable à un sanglot étouffé, se fit entendre derrière la porte de l'atelier, non loin de laquelle se trouvaient le vieil artisan et l'apprenti. Leur attention eût été sans doute attirée par ce bruit, si, au même instant, la porte n'avait été ouverte, puis refermée, par Fortuné Sauvai, qui rentra dans l'atelier, disant à une personne invisible, restée au dehors !
— Madame, vous vous trompez; ce nom m'est inconnu.
— A qui parlez-vous donc, monsieur Fortuné? dit le père Laurencin, en s'adressant au jeune orfèvre, dont il ne remarqua pas tout d'abord la pâleur. Est-ce qu'il y avait quelqu'un là?
Mais Fortuné, sans répondre au vieillard, se jeta sur un siège, cacha son visage entre ses mains, poussa un douloureux gémissement et murmura :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je souffre !
LA I AMI 1 l.i: JOLT I ilOY
Le père Laurcncin et son petit-fils, à la vue de leur patron pâle, défait. accablé, murmurant : « Mon Dieu! que je souffre! » coururent à lui. L'apprenti s'écria dans son naïf effroi :
— Est-ce que vous êtes blessé, maître Fortuné?
A ces mois, l'orfèvre releva son pâle visage, empreint d'une douleur si narrante, que le vieil artisan recula d'un pas en joignant les mains, tandis que Fortuné, regardant Michel avec une sorte d'égarement, lui répondit :
— Tu me demandes si je suis blessé! Oui, je suis blessé au cœur? blessé à mort !
— 0 ciel! reprit l'apprenti, dont les yeux, se remplirent de larmes, et qui, de plus en plus frappé de l'altération des traits de son patron, qu'il aimait tendrement, prit ces paroles dans leur sens physique. Vous entendez, grandpère, maître Fortuné est blessé !
— - Rassure-toi, pauvre enfant, dit l'orfèvre avec une poignante amertume; ces blessures-là ne saignent pas au dehors ; elles saignent au dedans, et sans cesse !
Et sa douleur faisant explosion, il s'écria en pleurant :
— Ah! mes amis, je suis bien malheureux! je vous le dis à vous, les seuls compagnons de mes travaux... Oh! je suis bien malheureux !
Il y avait quelque chose de si touchant et de si désespéré dans cette confidence faite par Fortuné à cet enfant, à ce vieillard, humbles compagnons de sa vie, que le père Laurencin et son petit-lils fondirent en larmes.
— Hélas! reprit le vieil artisan, rompant le premier le silence, que vous est-il donc arrivé?
— Ma cousine consentait à notre mariage! j'avais sa foi, sa parole; elle a retiré sa promesse! répondit Fortuné avec désespoir.
Et sanglotant, brisé par la douleur, il appuyait sa tête sur l'épaule de l'apprenti, qui se tenait debout à côté de son patron, assis sur une chaise ; puis, après être resté ainsi pendant quelques instants, le front penché sur l'épaule de Michel, interdit et rougissant de cette confidence, l'orfèvre se leva brusquement, el appuyant sur ses tempes ses deux poings crispés, il s'écria:
— Malheur à moi! elle«n épouse un autre... malheur à moi!
Et il marcha çà et là, dans l'atelier d'un pas tantôt chancelant, tantôt précipité.
Le père Laurencin, pensant avec raison que, dans l'égarement et l'expai sion de ses chagrins, Fortuné oubliait que l'âge de l'apprenti ne lui permettait ni
d'entendre ni de comprendre ces tristes confidences, le père Laurencin dit tout bas à son petit- fils :
— Va m'attcndre dans notre chambre, mon enfant...
— Oui, grand-père, répondit Michel avec sa docilité habituelle. Ah! pauvre maître Fortuné, combien il est malheureux! Grand-père, si vous avez besoin de moi, s'i! y avait une commission à faire, vous m'appelleriez.
— Oui, va, et altends-moi.
L'apprenti sortit par l'une des portes latérales de l'atelier, dont l'une communiquait à la chambre de l'orfèvre, l'autre à celle occupée par Michel et son grand-père, celui-ci, se rapprochant de Fortuné, qui, debout, l'œil fixe, les bras croisés sur la poitrine, paraissait plongé dans un abîme de noires pensées, lui dit :
— Monsieur Fortuné, vous devez bien souffrir... Hélas! chacun a ses peines...
— Pour comble de malheur, reprit l'orfèvre en regardant le vieillard, savez-vous qui Aurélie épouse?
— Je l'ignore.
— M. de Villetaneuse!
— Que dites-vous?
■ — Oui, elle épouse cet homme, et hier encore il est venu ici au bras d'une courtisane ! Ah ! j'oublie mes souffrances en songeant à l'avenir d'un pareil mariage !
— Et cette courtisane, savez-vous qui elle est? s'écria le vieil artisan d'une voix douloureusement indignée. Cette créature perdue, c'est la veuve de mon fils, c'est la mère de Michel !
— Que dites- vous?
— Ah! monsieur Fortuné, vous le voyez, chacun a ses peines, et la mienne est horrible!
— Cette courtisane, répéta Fortuné avec stupeur, est la mère de Michel!... A ce moment, la porte extérieure de l'atelier s'ouvrit, et une femme vêtue
d'une robe et d'un mantelet noirs entra lentement ; elle portait sur son chapeau un voile très épais, qui cachait complètement sa figure. L'orfèvre se retourna vers la nouvelle venue et dit impatiemment au père Laurencin :
— Encore cette femme ; je l'ai tout à l'heure trouvée près de la porte ; elle m'a demandé un nom que je ne connais pas. Si c'est une cliente, recevez-la ; je n'ai pas la tête à moi. Je ne veux voir personne.
Et Fortuné rentra précipitamment dans sa chambre.
Votre infamie a causé la mort de mon Bis. ;P. 159.)
Fortuné Sauvai rentra chez lui, laissant dans l'atelier le père Laurem in et la femme vêtue de noir.
Elle releva brusquement son voile
L1V. 20. — EUGÈNE SUE. - LA FAHltXB JOUFFROY. — ÉD. J. ROUFF ET c"». tIV. 20
C'était Catherine de Morlac.
Le vieillard, en reconnaissant cette femme, courut à la porte de la chambre où se trouvait Michel, ferma la serrure à double tour et mit la clef dans sa poche.
Mm° de Morlac, d'une pâleur mortelle, les joues sillonnées de larmes récentes, la figure bouleversée, remarqua lej'mouvement du vieil artisan et son empressement à fermer à clef la porte d'une chambre voisine de l'atelier. Elle remarqua aussi qu'il se dirigeait ensuite vers la fenêtre; il s'en rapprochait à dessein, cet endroit étant assez éloigné de la chambre de Michel pour que celui-ci ne pût entendre un mot de l'entretien de son grand'père et de Catherine.
Elle suivit le vieillard jusqu'auprès de la croisée, et dit d'une voix à la fois contenue et altérée :
— Monsieur, vous vous appelez Laurencin?
— Oui.
— L'enfant, et la voix de Mmo de Morlac trembla légèrement, l'enfant qui vous accompagnait chez moi ce matin, est... votre petit-fils?
— Qui êtes-vous, madame, pour m'interroger? reprit le vieillard, dominant à peine son indignation; je n'ai pas à vous répondre.
— L'enfant qui vous accompagnait chez moi est votre petit-fils ; sa mère existe.
— Quoi! cette misérable existe encore?
— Monsieur...
— Elle existe encore, cette infâme qui a fait mourir mon fils de chagrin! Ah ! le ciel n'est pas juste!
— Monsieur, elle a pu avoir des torts, des torts graves; son extrême jeunesse pourrait, sinon les justifier, du moins, peut-être, les excuser.
— De sorte qu'après avoir déshonoré son mari et avoir abandonné son enfant, elle s'est repentie? reprit le vieillard en attachant un regard terrible sur Mme de Morlac. De sorte qu'elle s'est amendée? Elle est devenue honnête femme?
— Monsieur, je... je... ne sais...
— Je le sais, moi. Catherine Vandaël, après avoir été adultère, a continué de vivre dans la débauche, dans l'ignominie; elle est à cette heure courtisane et prend le nom de Mm° de Morlac.
A ces paroles écrasantes, Catherine pâlit davantage; elle fut obligée de s'appuyer au rebord de l'établi, afin de ne pas défaillir; puis, espérant imposer au vieillard, elle reprit d'une voix résolue :
— Je viens chercher mon fils !
— Malheureuse!
— Ces injures...
LA FAMILLE JOl 'l'Fliii V
— Votre fils...
— Je suis sa mère, je ferai valoir mes droits.
— Vos droits? queile audace! Tous auriez le droit d'emmener votre fils dans voire maison où vous vous vendez pour de l'argent!
— Mon Dieu!... oh! mon Dieu !
— Vos droits? Osez donc les l'aire valoir en justice! essayez donc de m'cnlever votre fils, élevé par moi dans le travail et l'honnêteté! exigez donc qu'il aille vivre chez vous pour y manger le pain de votre prostitution présente ou passée !
— Grâce! mon fils est là! murmura Catherine, éperdue de honte et d'épouvante, en tombant aux genoux du vieillard; et de nouveau elle murmura d'une voix basse, entrecoupée :
— Grâce, grâce! mon fils peut nous entendre!
— Vous n'avez plus de tils; vous l'avez abandonné à sa naissance; il est mort pour vous, vous êtes morte pour lui!
— Oh ! parlez plus bas, je vous en supplie à genoux! reprit Mmo de Morlac en joignant les mains et les élevant vers le père Laurencin. Si vous saviez ce que ce matin, j'ai ressenti à la vue de cet enfant, lorsque, frappée de sa ressemblance avec moi, et me rappelant quelques-unes de vos paroles...
— Malheureuse! ces paroles vous apprenaient la mort de mon fils; vous êtes restée impassible, le regard sec.
— C'est vrai.
— Elle l'avoue, mon Dieu ! elle l'avoue !
— J'avoue le mal, afin que vous croyez au bien.
— Le bien! Une bonne pensée dans votre âme! Croyez-vous me duper comme ceux que vous ruinez? C'est trop d'effronterie! Sortez!
— Monsieur, par pitié...
— Sortez! s'écria le vieillard hors de lui, en élevant la voix, sortez d'ici!
— Grand-père! qu'y a-t-il donc? demanda soudain Michel à travers li porte; vous parlez d'un ton fâché; est-ce que l'on vous menace?
L'apprenti, essayant d'ouvrir la porte; s'aperçut qu'elle était fermée en dehors.
— Grand-père! ajouta-t-il, je suis enfermé.
— II n'a rien entendu! il ne sait rien encore! dit Catherine avec un élan; de bonheur et d'espérance indicible. Merci, mon Dieu, merci!
L'accent, l'invocation de cette femme, ses yeux noyés de pleurs, ses traits livides, contractés par le désespoir, témoignaient en ce moment d'une douleur si profonde, de remords si sincères, que le père Laurencin en fut frappé, malgré l'horreur que lui inspirait Mmo de Morlac. 11 alla vers la chambre où était enfermé son petit-lils, et lui dit à travers la porte :
— Ne t'inquiète pas, je vais aller tout à l'heure te rejoindre.
Catherine, se relevant, s'assit sur une chaise et fondit en larmes. Le vieil artisan, lorsqu'il revint près d'elle, la contempla en silence et se sentit quelque peu apitoyé, mais il se révolta contre cette faiblesse.
— Ah ! pensa-t-il, c'étaient des larmes de sang que versait mon fils lorsqu'il est mort entre mes bras, après son long martyre!
— Monsieur, reprit la courtisane, d'une voix basse et palpitante, quelle que soit l'ignominie où elle est tombée, une mère est toujours une mère... je le sens.
— Ne parlez pas du sentiment maternel, vous le profanez.
— Vous pouvez me traiter ainsi, vous pouvez me frapper du pied, comme une femme perdue; mais, mon Dieu! vous ne pouvez pas m'empêcher de me sentir mère, moi, depuis que j'ai revu mon enfant.
Ce dernier cri, parti des entrailles maternelles, ce cri, d'une sincérité déchirante, émut le vieillard; mais, se reprochant de nouveau sa faiblesse :
— Vous mentez! vous mentez! Une mère qui se sent mère n'abandonne pas son mari et son enfant après un an de mariage.
— Monsieur, par pitié, écoutez-moi. Je vous le jure, je ne mens pas ! Non! si invraisemblable qu'elle vous paraisse, je vous dis la vérité. Tout à l'heure, je m'écriais : « J'avoue le mal, afin que vous croyez au bien. » Vous ne m'avez pas laissé achever. Eh bien! oui, à seize ans, j'ai abandonné froidement mon mari, mon enfant; oui, jetée depuis lors dans le désordre par ma première faute, je suis devenue courtisane; oui, dans ce commerce horrible, mon cœur s'est endurci, dépravé; oui, sans pitié pour les hommes que je ruinais, je n'avais qu'un but, m'enrichir, afin de sortir un jour de cette fange. Ce but, je l'ai atteint; maintenant, je suis riche.
— Riche de honte et d'infamie !
— C'est vrai. Je me mets aussi bas que possible; je ne marchande pas mon ignominie. Je vais plus loin : oui, ce matin, en apprenant de vous la mort de votre fils que j'avais trahi, abandonné en lui laissant notre enfant, mon cœur est resté froid. Vous le voyez, je ne veux rien atténuer; j'avoue tout. Cependant, comment se fait-il que, quelques instants après, frappée de la ressemblance extraordinaire qui existait entre votre petit-fils et moi, soudain éclairée par le souvenir de vos paroles, mon émotion a été si profonde, que j'ai perdu connaissance au moment où vous emmeniez mon fils?
A un mouvement du vieillard, Catherine s'interrompit et reprit avec une résignation navrante :
— Hé bien! non; pardon! puisque cela vous blesse, je ne dirai plus mon fils, je dirai votre petit-fils. Mais enfin, vous en avez été témoin, je me suis trouvé mal, ce n'était pas un mensonge, une ruse, cela!
— Qui sait?
LA FAMILLE JOUKKHOY 137
— Mon Dieu!
— Oa vous dit si rouée!... pour parler votre langage.
— Je mérite tous les soupçons, toutes les injures. Mais pourquoi aurais-je feint de me trouver mal à la vue de mon... de cet enfant?
— Peut-eHre, dans un but que j'ignore, vouliez-vous, par cette odieuse comédie, tromper l'homme avec qui vous vivez maintenant, et obtenir de lui quelque chose.
Et le vieillard se dit :
— lit c'est à un pareil homme que M. Fortuné est sacrifié I
— Ce soupçon est affreux! reprit la courtisane en dévorant ses larmes, et cependant, je vous jure...
Mais se reprenant :
— Non. Que prouverait le serment d'une femme comme moi! Enfin, je songeais alors si peu à M. de Villetaneuse, que le retrouvant près de moi, lorsque j'ai repris connaissance, sa présence m'a été insupportable. Sans vouloir entendre ses paroles, répondre à ses questions, je l'ai renvoyé de chez moi, d'où il est sorti très irrité, me jurant que, de ma vie, je ne le reverrais. Peu m'importait. Je voulais être seule pour réfléchir, pour me livrer à un sentiment si nouveau pour moi, éveillé par la rencontre inattendue de cet enfant. A mesure que ce sentiment pénétrait mon cœur, je me sentais redevenir mère. Mon Dieu! vous allez encore me dire que je mens! vous allez me répondre qu'avant d'avoir revu mon fils, j'étais mère aussi, et que pourtant je l'avais abandonné : c'est vrai! Qu'ignorante de son sort, je n'avais pris de lui aucun souci : c'est encore vrai! Vous le voyez, je ne cherche pas à excuser mes fautes, mon crime passé. Croyez-moi donc, au nom du ciel! lorsque je vous jure que je reviens à des sentiments meilleurs. On n'a jamais blâmé, repoussé le repentir!
— Quand il est sincère.
— Mon Dieu, mon Dieu! mais encore une fois, pourquoi voulez-vous que je mente !
— Non, il n'est pas possible qu'après être restée quinze ans indifférente au sort de votre enfant, vous ressentiez soudain pour lui de la tendresse! non, c'est impossible!
— Impossible? mais songez donc que c'est affreux, ce que je vais vous avouer !
Après un moment de silence :
— Que risqué-je? Vous avez déjà de moi une telle opinion que je ne saurais l'empirer. Hé bien! quand j'ai abandonné cet enfant, il était en nourrice. Je l'avais à peine vu, et je vous l'ai dit, c'est affreux, mais c'est vrai : je ne ressentais rien pour lui, je m'en suis séparée sans regret. Comment se fait-il donc qu'aujourd'hui, le revoyant dans son adolescence, avec sa charmante figure, son
air doux et timide, vêtu de sa blouse d'ouvrier qui annonce assez sa vie laborieuse et rude, oui, comment se fait-il que je me sente tout à coup redevenue mère, capable de tous les sacritices, de tous les dévouements pour me rapprocher de mon enfant? Et je m'en rapprocherai, entendez-vous! Oui, ajouta la courtisane avec résolution, quoi que vous fassiez, je reprendrai mon fils, car il m'aime !
— Lui!
— ■ Avant le retour de M. Sauvai, j'étais là, derrière cette porte, hésitant à entrer. J'ai entendu la voix de Michel, j'ai écouté, il vous parlait de sa mère, il vous disait combien il l'aurait aimée, son cœur filial vibrait à chacune de ses paroles. Oh! quelles délicieuses larmes j'ai versées! je me sentais absoute, pardonnée parla tendresse de mon fils! Et lorsqu'il m'absout, lorsqu'il me pardonne, vous vous mettriez entre lui et moi! vous voudriez me l'enlever! Je vous en défie ! Hé ! je suis par Irop slupide aussi de tant vous supplier!....
Puis, se dirigeant vers la porte :
— Mon fils est là, prenez garde ! puisque vous refusez de me le rendre, j'élève la voix, je lui crie à travers cette porte : « Je suis ta mère ! » et malgré vous, son cœur me répondra.
— Vous auriez cette audace !
Mm0 de Morlac, pour toute réponse, bravant le vieillard, se dirigea vers la chambre, mais il la saisit par un bras et lui dit à mi-voix :
— Si voiLs apprenez à Michel que vous êtes sa mère, moi je lui révèle devant vous, votre vie infâme 1
— Grand Dieu ! murmura la courtisane, écrasée sous cette terrible menace. Ah! c'est irop souffrir, c'est trop!
Et brisée, elle se laissa tomber sur un siège à sa portée; puis, affaissée, repliée sur elle-même, elle mordit son mouchoir pour étouffer le bruit de ses sanglots convulsifs.
Le père Laurencin, après un moment de silence, regagna le fond de l'atelier, d'où l'on ne pouvait entendre la suite de son entretien avec Mm0 de Morlac, et lui dit à demi-voix :
— Rapprochez-vous, et terminons cette conversation : vous ne pouvez rester ici plus longtemps.
Catherine se leva chancelante, et se sentant à jamais dominée par le vieil
LA FAMILLE Jnlil TIIOY 139
artisan, elle revint à quelques pas de lui, el reprit d'une vuix faible, comme si
elle eût craint d'entendre ses propres paroles :
— Menacer une mère de la déshonorée aux yeux de son enfant, ah! c'e-t épouvantable !
— Votre infamie a causé la mort de mon Gis!
— Vengez-le donc ! Ma vie, mon avenir sont entre vos mains ; car, je le sens, je ne vis plus que par mon lils. Qu'exigez-vous de moi?
— Sortez d'ici, et n'y revenez jamais.
— Mais mon fils...
— Je vous l'ai dit : il est mort pour vous, vous êtes morte pour lui!
— Quoi! pas même l'espérance!
— Non.
— Ali ! vous êtes impitoyable !
— Avez-vous eu pitié de mon fil- ?
— Héla • '■ ayez pour moi la pitié dont j'ai manqué pour lui ! Vous m'accusez et vous m'imitez !
— Je suis juste : je punis le crime
— Monsieur, vous êles inflexible envers moi, mais votre cœur est bon, tout le prouve : votre tendresse pour votre fils, et les soins que, dans votre pauvreté, vousavez pris de Michel. Mon repentir doit vous toucher. Que voulezvous que je Casse, sachant mon enfant près de moi, dans cette ville, et me voyant pour toujours séparée de lui?
— N'ayez pas plus de souci de lui que vous n'en avez eu jusqu'ici; son sort est assuré; je l'ai élevé en honnête homme, je lui ai donné un état; il est laborieux, il gagnera honnêtement, courageusement son pain.
— Gagner son pain?... mais je suis riche, moi, et je ne veux pas que mon fils...
Lacourlisane s'interrompit à un brusque mouvement du vieil artisan, mais celui-ci, se contraignant, lui dit :
— Poursuivez.
— Tout ce que je possède au monde appartient à mon fils ; ma fortune est telle qu'il n'a pas besoin de son état pour vivre.
A un nouveau mouvement du père Laurencin, dont elle ne comprit pas la signification, Catherine s'empressa d'ajoulei :
— Mon Dieu! vous m'avez déclaré que je ne verrais plus Michel, mais vous ne pouvez m'empêcher d'espérer malgré vois en votre pitié, de compter sur la sincérité de m m repentir, qui peut-être un jour vous apitoiera. En attendant ce jour, souffrez du moins que je pourvoie aux besoins de mon fils. Il a quinze ans, il est encore d'image à entrer «luis ces pensums d'où l'on sort pour parcourir de brillantes carrières. J'aurais pour lui tant d'ambition! je ferais
avec tant de joie les dépenses nécessaires pour lui donner une excellente éducation. Il aurait un précepteur en chambre, tous les maîtres imaginables! Heureusement doué comme il l'est, il profiterait si bien de leurs leçons ! Monsieur, mon désir est louable ; vous ne pouvez me refuser du moins la consolation de procurera Michel tous les moyens de devenir un homme distingué... Vous ne me répondez pas?
— Je vous écoute, achevez. N'avez-vous pas d'autres projets?
— Que vous dirai-je, reprit 4a courtisane encouragée par le silence du père Laurencin, silence où elle voyait une adhésion tacite à ses espérances. Si un jour mon fils, ayant acquis une position honorable, songeait à se marier, trouvait une jeune personne qui lui plût et fût digne de lui...
— Vous le doteriez sans doute?
— Oh! à lui tout ce que je possède, tout! je me réserverais seulement le plus strict nécessaire, et...
— Dites-moi, reprit le vieillard avec un flegme effrayant en interrompant la courtisane, cet argent que vous destinez à l'éducation de votre fils, cet argent dont vous voulez le doter, après lui avoir assuré une position honorable, cet argent, comment l'avez-vous gagné?
Acetle question terrible, implacable, la courtisane resta muette de stupeur et de honte.
Le vieil artisan poursuivit avec une ironie contenue, mais sanglante :
— De sorte que votre fils devrait son éducation, sa carrière, sa dot, le bienêtre de sa femme et de ses enfants au gain de vos prostitutions!
Mais ne pouvant plus maîtriser son indignation, bien qu'il modérât l'éclat de sa voix afin de n'être pas entendu par Michel, le vieillard ajouta :
— Sortez, sortez!... Votre repentir m'avaitmalgré moi un moment touché; je croyais à vos sentiments maternels, vous mentiez!
— Monsieur... par pitié!...
— Vous mentiez! Quoi! vous osez dire que vous aimez votre enfant, et vous voulez le rendre complice de votre infamie en en partageant les profits avec lui!
— Mon Dieu! murmura la courtisane avec désespoir, mais il aurait tout ignoré...
— Et vous, auriez-vous ignoré que votre fils, à son insu, vivait des fruits de votre honte?
A ces paroles accablantes, Catherine répondit par un sourd gémissement et cacha son visage dans son mouchoir.
Au même instant, Fortuné Sauvai ouvrit la porte de sa chambre et parut au seuil de l'atelier, croyant trouver seul le père Laurencin ; mais celui-ci, frappé d'une idée subite à la vue de son patron, le supplia du geste de rentrer chez lui, ce qu'il fit.
Le vieillard fut interrompu par l'arrivée du cousin Roussel, qui. triste et soucieux, entra dans l'atelier. (P. 167.1