‹ La famille JouffroyChapitre 8 sur 60 · LIV. 21. — EUGÈNE SUE. — IA FAHILLE JOUFFROY. —ÉD. 1. ROUI F HT · texte numérisé non relu

LIV. 21. — EUGÈNE SUE. — IA FAHILLE JOUFFROY. —ÉD. 1. ROUI F HT

La courlisane, entendant ouvrir une porte, avait brusquement rabattu son voile, afin de cacher sa pâleur et ses larmes. Elle n'aperçut dune pas le jeune orfèvre, qui parut et disparut presque instantanément, taudis que le père Laurencia, de plus on plus préoccupé de la pensée que venait de lui suggérer la présence de son patron, gardait un silence méditatif.

— Monsieur, lui dit Mm° de Morlac d'une voix altérée, mes forces sont à bout... ce que j'ai souffert depuis que je suis ici est horrible., il ne me reste aucune espérance... je ne m'abuse pas. En vain, je m'adresserais à la justice pour réclamer mon enfant : l'indignité de ma vie s'opposerait à ce qu'il me fût rendu; enfin, en lui révélant qui je suis... vous pouvez lui inspirer pour moi une horreur invincible. Un moment j'avais cru épurer la source de mes richesses en les consacrant à Michel : vous m'avez anéantie par ces terribles paroles : Comment avez-vous gagné cet argent?... Je le reconnais, mon fils ne pourrait, sans souillure, profiter d'une obole de mes biens... Et pourtant je l'aime passionnément! Vous me diriez de sacrifier à ce moment ma triste vie pour lui, je la sacrifierais avec ivresse... De ce sacrifue, du moins, mon enfant n'aurait pas à rougir... Mou Dieu! serez-vous donc sans pitié! toujours sans pitié ! Si vous doutez encore de ma tendresse maternelle, éprouvez-moi, ordonnez. Que faut-il faire? J'obéirai... Laissez-moi un espoir, si vague, si lointain qu'il soit, mais que du moins je puisse espérer!... L'on n'a jamais refusé l'espérance à ceux qui se repentent!

Et de nouveau Catherine étouffa ses sanglots dans son mouchoir.

— ■ Ecoutez, reprit le père Laurencin, je croisa voire repentir; je crois qu'à la vue de votre fils, pauvre enfant si digne d'être aimé... votre cœur de mère s'est réveillé.

— Merci, oh! merci, de croire cela! murmura la courtisane avec ravissement. Et en tombant à genoux devant le vieillard, elle saisit malgré lui ses mains, qu'elle baisa en pleurant... L'émotion le gagna et aidant Catherine à se relever, il lui dit d'une voix moins sévère :

— Vous m'avez rendu depuis quinze ans le plus malheureux des hommes ! Il ne s'est pas passé un jour sans que j'aie pleuré mon fils; j'ignore si je pourrai jamais oublier le mal que vous lui avez fait, mais enfin parlons du présent. Vous rendre Michel, c'est impossible.

— Je le sais, mon Dieu! Je le sais... je ne demande pas cela...

— Vous me disiez tout ù l'heure : Ordonnez! Que faut-il faire pour vous prouver ma tendres-e à l'égard de mon fils?

— Oh ! parlez '. parlez !

— Vous devez une profonde reconnaissance à ceux qui se sont intéressés à lui.

— Pourriez-vous en douter! Ne vous ai-je pas dit que vous...

— Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai pas seul concouru à l'éducation de Michel, aie rendre ce qu'il est devenu: laborieux, doux, modeste, appliqué, déjà savant dans son métier. Mon patron, M. Fortuné Sauvai, l'a aimé, instruit, dirigé, ainsi qu'il eût fait pour son enfant.

— Oh! la reconnaissance de toute ma vie est acquise à cet homme généreux !

— Si je pouvais vous croire!

— Oh! de grâce ! de grâce ! mettez-moi à l'épreuve.

— Vous vivez avec M. de Villetaneuse.

— Oui, — répondit la courtisane en rougissant pour la première fois de honte à la pensée de celte liaison, oui, mais je vous jure que désormais...

— Vous avez un très grand empire sur M. de Villetaneuse?

— Mon empire sur lui était absolu.

— Il va se marier.

— Lui?...

— Oui.

— C'est impos-ible, je le saurais.

— Je vous le répète, il va se marier.

— Non, non, car je...

Mais s'interrompant et réfléchissant.

— J'oubliais que ce matin, lorsque j'ai eu repris connaissance, après votre départ de chez moi, M. de Villetaneuse m'a dit qu'il avait une chose très importante à me confier; mais tout à la pensée de Michel, je n'ai voulu rien entendre, et j'ai renvoyé M. de Villetaneuse de chez moi. Sans doute, il voulait m'instruire de son mariage. Soit! qu'il se marie! peu m'importe à présent; je neveux vivre que pour mon fils!

— Il ne faut pas que M. de Villenateuse se marie.

— Que dites-vous?

— 11 faut qu'usant de votre empire absolu sur lui, vous empêchiez ce mariage.

— Moi!

— Écoutez : monsieur Fortuné Sauvai, qui a tant fait pour Michel, aime passionnément sa cousine, M"e Jouffroy.

— M"" Jouffroy? reprit Catherine en tressaillant à ce nom ; puis se parlant à elle-même :

— Il y a tant de Jouffroy!... Mais cependant... Elle reprit tout haut :

— Le père de Mlle Jouffroy avait-il un frère?

— Oui, reprit amèrement le vieillard; ce frère, M. Laurent Jouffroy, était votre parrain : c'est lui qui a conseillé à mon pauvre fils de vous épouser.

LA l-'AMILLK JOL'FFKOY

— Grand Dieu !

— Qu'avez-vous?

— M110 Jouffroy serait la nièce...

— De votre parrain.

— Il n'était pas mon parrain.

— Comment?

• - C'était mon père !

— Lui! — s'écria le vieil artisan en joignant les mains, frappé de stupeur, lui !...

— Oui. continua Mm0 de Morlac, M. Laurent Jouffroy était mon père. Il avait séduit et abandonné ma mère. Cette première faute l'a conduite au désordre, à la honte. Jugez quels enseignements j'ai reçus dans ma première jeunesse.

— Ainsi, s'écria le père Laurencin, vous appartenez à la famille Jouffroy! Mon Dieu! quelle honte pour elle!

— Cette honte elle l'ignorera toujours, si vous me gardez le secret; vous seul le savez.

— Quelle révélation! j'en tremble!

— En deux mots j'ai fini sur ce triste sujet. Mon père, M. Laurent Jouffroy voyageait à l'étranger pour le commerce ; de temps à autre, il nous visitait, ma mère et moi, quand il venait en Belgique; il nous donnait quelques secours; il passa d'abord à mes yeux pour mon parrain ; plus tard, ma mère m'apprit qu'il était mon père. J'avais quinze ans et demi, lorsqu'il trouva une position avantageuse pour votre fils dans une maison de Bruxelles.

— Oui... ce fut à la recommandation de M. Fortuné; mon pauvre fils, voulait absolument voir un peu de pays, et M. Laurent Jouffroy, voyageur de commerce, nous avait offert ses services. Ah ! maudit soit le jour où je les ai acceptés.

— Votre fils nous fut présenté par mon prétendu parrain. Ce que je vous dis là est affreux... mais c'est la triste vérité. Pour échapper à la responsabilité que ma naissance faisait peser sur lui, et pour que je ne fusse plus à charge à ma mère, M. Laurent Jouffroy a été l'instigateur de ce mariage.

— Oh! c'est infâme! il devait vous connaître!

— Il savait, il devait savoir que l'éducation, que les enseignements que j'avais reçus ne pouvaient offrir aucune garantie de bonheur à mon mari ; ma vie chez ma mère était tellement misérable, que, poursortir de cet enfer, je consentis avec joie à épouser votre fils. Il m'aimait ôperdument; mon ingratitude envers lui a été odieuse. Je ne cherche pas à excuser ma conduite. Vous en connaissez les suites. Le nom de M"e Jouffroy a provoqué la révélation que je vous fais. Malheureuse jeune fille, épouser Henri de Villetaneuse. Mais elle ignore donc quel est cet homme?

ŒUVRES DE EUGENE btE

Le père Laurencin, encore sous le coup de la révélation de la courtisane, garda un moment le silence, et reprit :

— Par respect pour les parents de M. Fortuné, je garderai le secret que vous m'avez confié ; personne ne saura que vous appartenez à cette famille, dont vous seriez le déshonneur ; personne ne saura que le frère de l'estimable M. Joulïroy a été l'auteur de cet indigne mariage qui a causé le désespoir et la mort de mon fils. Maintenant, écoutez-moi : s'il vous reste ou s'il s'est éveillé en vous quelque bon sentiment, usez de votre empire absolu sur M. de Villetaneuse, empêchez-le de se marier avec M"e Jouiïroy ; ce que vous venez de dire de cet homme prouve combien elle serait à plaindre si cette union s'accomplissait. M. Fortuné aime beaucoup sa cousine ; il est plus que personne au monde digne et capable de la rendre heureuse; elle lui avait d'abord promis de l'épouser, puis, par un caprice de jeune fille, elle lui a préféré ce M. de Villetaneuse ; mais si celui-ci renonçait à elle, j'en suis convaincu, elle redeviendrait pour le bonheur de sa vie à son cousin, à son ami d'enfance.

— Mais mon fils! mon fils !

— ■ N'est-ce donc rien pour vous de prouver votre reconnaissance à celui qui, depuis cinq ans, traite Michel, non comme son apprenti, mais comme son enfant?

— Ecoutez-moi à votre tour. Rompre le mariage de M. de Villetaneuse, c'est forcément renouer ma liaison avec lui, c'est continuer le commerce infâme que vous avez flétri et dont j'ai horreur depuis que j'ai retrouvé mon enfant. Cela, n'est-ce pas, vous semble étrange? Vous allez me dire encore que je mens! et pourtant, je dis la vérité. A la seule pensée, voyez-vous, de vivre comme par le passé avec M. de Villetaneuse ou avec tout autre, tout en moi se révolte. Oui, d'aujourd'hui, je me sens honnête femme. Avec la maternité, l'honneur m'est revenu.

Catherine ne mentait pas, l'amour maternel devait la réhabiliter, de même qu'un amour sincère, dévoué, apu réhabiliter d'autres courtisanes. Aussi. malgré l'aversion qu'elle inspirait au père Laurencin, il crut, il eut raison de croire à son repentir, à ses bonnnes résolutions.

— 11 se peut que, vous régénérant dans la sainteté de l'amour maternel, vous soyez résolue à renoncer à vos désordres, reprit le vieillard. La douleur de M. Fortuné me navre ; sa cousine sera malheureuse avec M. de Villetaneuse. J'avais d'abord pensé que votre influence sur lui pouvait rompre ce mariage, mais dès que vous êtes fermement décidée à entrer dans une voie meilleure, il ne m'est plus permis de vous demander un service qui vous obligerait de continuer votre liaison avec cet homme. Non, non, le changement qui s'opère en vous est d'un heureux augure, je ne veux pas risquer d'ébranler vos bonnes intentions. Que ce fatal mariage s'accomplisse donc !

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