‹ La famille Juchereau DuchesnayChapitre 5 sur 126 · JEANNE-FRANÇOISE JUCHERBAU DE SAINT-IGNACE · texte numérisé non relu

JEANNE-FRANÇOISE JUCHERBAU DE SAINT-IGNACE

elle lui dit d'un ton inspiré: " Ma chërc petite fille, sois toujours bien bonne et bien pieuse ; car Dieu to destine à devenir une sainte hospitalière. Je to lègue mon nom de religion que tu porteras un jour dans cette communauté.'*

" Cette scène avait fait dans sa mémoire une impression qui ne s'effaça plus. En s'éloignant du lit de la sainte mourante, elle repassa dans son esprit l'exhortation qu'elle venait d'entendre, et, à l'exemple de la sainte Vierge, dont sa figure candide et son innocence rappelaient la douce image, elle conserva toutes ses paroles dans son cœur. Elle en fit le sujet de ses petites méditations, et elle ne cessa de demander à Dieu de se rendre digne de cette belle vocation. 8a mère, de son côté, qui était le modèle d'une femme chrétienne dans le monde comme sa sœur avait été le modèle d'une religieuse dans le cloître, cultivait attentivement les précieux germes qu'elle voyait poindre dans l'âme de sa fille et suivait avec complaisance les progrès de la grâce en elle, bénissant Dieu de voir que cet avancement dépassait même ses espérances. Jeanne-Françoise était, en effet, une de ces enfants exceptionnelles qui naissent avec tous les avantages du corps, de l'esprit et de l'âme, et dont Tinfluence se fait toujours fortement sentir dans le milieu oà elles vivent, féconde ou déBastreuse,selon la direction qu'elles impriment à leur vie. Avec ses grâces corporelles et son intelligence précocejorsque Jeanne-Françoise apparaissait au milieu des autres enf ants,on disait qu'elle ressemblait à un de ces astres du firmament qui font pâlir, dès qu'ils s'élèvent à l'horizon, l'éclat de toutes les étoiles.

^^ 11 était évident pour tous ceux qui connaissaient cette enfant que Dieu l'avait marquée du doigt, dès sa

naissance, et qa'il la destinait à devenir un vase d'élection qu'il vc»ulait faire servir à Tornement de ses tabernacles. li'Epoux céleste des âmes lui fit euteudre sa voix avec tant de charme et d'empire, que,dës l'âge do douze ans, elle sentit un attrait irrésistible pour la vie religieuse, et qu'elle pria sa mëre de lui pe rmettre d'entrer au noviciat de THôtel-Dieu. Madame de la Ferté essaya d'abord de modérer cette ardeur qu'elle croyait prématurée, mais la jeune fille supplia sa mëre avec tant d'instances, dé prières et de larmes qu'elle finit par obtenir son consentement.

" Quelques jours après, madame de la Ferté la conduisait aux pieds de Mgr de Laval, afin de lui demander sa bénédiction avant de la présenter à. la porte 4u cloître. L'évê pie de Québec fut charmé d'apfirendre que Dieu choisissait de si belles prémices parmi son troupeau, et il bénit en souriant l'aimable et gijnéreusa enfant.

" Les Hospitalières ne consentirent cependant à la recevoir qu'à titre de pensionnaire à cause de son excessive jeunesse (22 avril 16t32). Ce ne fut qu'après deux années d'épreuves qu'elles lui permirent de quitter les habits du siècle pour revêtir le voile bJanc des novices. Elle prit en religion le nom de sœur de Saint- Ignace, ce nom de bon augure et déjà si vénéré dans la communauté, parce qu'il avait été porté par la première supérieure, et après elle par la tante de notre petite novice. Celle-ci était destinée à le rendrvj plus cher et plus vénérable que jamais par l'éclat de ses vertus et de sa supériorité. Ce nom n'a jamais cessé d'être porté depuis par quelques-unes des religieuses : il a été transmis de génération en génération comme un gage de l'esprit primitif.

" La divine Providence, qui avait ménagé à l'Hôtel-

Dieu un de ses plus rares sujets dans la personne de la sœur Jucbereau de Saint Ignace, y tenait en réserve une maîtresse des novices qui était capable de la comprendre et de la former parfaitement aux vertus monastiques. Cette maîtresse des novices n'était autre que la mère de Saint-Augustin. Du jiremier coup d'oeil son regard inspiré avait plongé au fond de cette conscience d'enfant, limpide comme une eau vive; elle en avait connu la beauté et l'avait aimée comme'savent aimer les saints-

" Durant une de ses fréquentes extases, elle vit lifi sainte Vierge qui luimontrala jeune aspirante pendant qu'elle était encore revêtue des livrées du monde, lui révéla plusieurs choses sur son avenir, et' la confia à sa sollicitude. Cette protection arrivait au moment propice; car l'esprit de ténèbres faisait des oft\>rts inouïs pDur décourager cette enfant et lui faire perdre sa vocation. Autant le joug^du Seigneur lui avaît d'abord paru suave et léger, autant il lui parut ensuite lourd et difficile à porter. Au plus fort de ses tentations,la petite soeur allait trouver la mère do Saint-Augustin dans sa cellule, se jetait dans ses bras et lui confiait, en pleurant, ses peines intérieures. La mère de Saint-Augustin relevait pou courage, Téclairait de sa figure sereine et de ses conseils et la renvoyait toute consolée jusqu'à une nouvelle tempête. Dans l'intervalle, la mère de Saint-Augustin redoublait ses prières et ses pénitences en faveur de sa jeu ne protégée.

'*Un soir, après matines, dit-elle, je me sentis inspirée par le père de Brébeuf de faire une neuvaine pour notre petite soeur. Ce bon père me fit entendre qu'elle avait besoin d'être secourue. J'allai la voir ce même jour, et lui parlai assez longtemps. Elle avait le coeur accablé de tristesse et n^ savait presque à

quoi se résoudre. Je lui conseillai de s'alreiser au père de Brébeuf et lui proposai, sans lui rien découvrir de ce qui m'était arrivé, de faire une neu vaine à laquelle je me joindrais. Elle en fut bien aise, et du. rant le temps de la neu vaine eile se trouva beaucoup plus en paix, et conçut une forte espérance que la sainte Vierge la protégerait Le second jour de la neuvaine, comme elle venait de se coucher, elle entendit quelqu'un entrer dans sa chambre. Elle crut d'abord que c'était moi. On s'assit sur son lit, et on lui demanda: Eh ! bien, êtes-vousen3ore tentée? Cette question l'étonna. Néanmoins, pensant que c'était moi, elle répondit qu'il était vrai qu'elle l'était encore. Alors la voix ajouta seulement: Quoi donc, vous êtes encore tentée ! Puis cette ombre s'étant tenue sur son lit encore quelque temps, disparut, et laissa la jeun 3 fille dans une grande frayeur, faisant réflexion que ce n'était ni ma voix, ni la façon dont je lui parlais d'ordinaire. Elle sentit son e^^prit fort troublé, et le lendemain elle me demanda si j'avais été la voir le soir précédent ; mais comme je me doutais bien de ce que c'était, je lui laissai croire qu'elle avait rêvé afin de loi ôter la peur.

^' A la fin de la neuvaine le p^re de Brébeuf m'assura qu'elle persévérerait dans le bien et dans la vie religieuse, et que les fondements sur lesquels cette fille bâtissait l'édifice de sa perfection étaient très Kolides."

^^La soeur de Saint-Ignace eut à combattre, avant la fin de son noviciat, un autre ennemi non moms dangereux : le monde, avec ses séductions et ses promesses, qui chercha à l'atteindre jusqu'au fond de sa cellule, et voulut la tenter même à travers les grilles. La position que sa famille occupait dans la société et la réputation d'esprit et de beauté que son passage 7 avait laissée

loi attirèrent les attentions de différentes personnes qui lai proposèrent des établissements avantageux; mais la vertueuse novice triompha de ces tentations et brisa Tune après l'autre les attaches qui la retenaient encore au siècle, avec une générosité dont la mère de Saint-Âugustin elle-même était ravie

^^ Le jour de sa profession, raconte cette sainte, je vis pendant la cérémonie le père de Brébeuf auprès d'elle avec notre très-chère sœur défunte Françoise de Saint- Ignace, sa tante, et sa mère décédée depuis un an, qui étaient venues du ciel pour y assister. Ils paraissaient se réjouir d'avoir foit cette conquête pour Notre-Seignear. La mère rendait de très humbles remerciements au père de Brébeuf des assistances qa'il avait données à sa fille, an bonheur de laquelle elle prenait une grande part. Toutefois la joie de la mère ne me semblait pas à comparer à colle que sa tante en témoignait. Elle paraissait tonte transportée (ralligresse. S'adressaut au père de Brébeuf, elle lui disait : Enfin, mon père, voilà donc que nous avons gagné cette âme. Pais, s'approchant de moi, elle me redisait souvent : Elle est maintenant à nous ; c'en est fait, nous la possédons. Kt elle triomphait comme si elle eût remporté une grande victoire. Le père de Brébeuf et elle se témoignaient une mutuelle joie, et je prenais beaucoup de part à leur réjouissance."

^^ La mère Juchereau de Saint-Ignace était à peine âgée de trente ans lorsqu'elle fut nommée maîtresse des novices. Elue supérieure à trente-trois ans, elle sut également se faire obéir et respecter par les anciennes et par les jeunes religieuses.

'^Celles-là même qui étaient venues ici les première» et qui l'avaient tenue enfant sur leurs genoux, se soi;, mirent à son joug avec une docilité qui fait l'éloge de

ces vénérables mores autant que celui de leur jeune supérieure.

"A partir de cette époque, pendant l'espace de trenteneuf ans, elle ne cessa plus d'occuper l'une des trois premières charges de la communauté, tour-à-tour maîtresse des novices, supérieure ou assistante, selon que le permettaient les constitutions.

"Dans l'exercice de ces diverses fonctions, disent les annales, elle savait se faire obéir 6t se faire craindre, mais par-dessus tout se faire aimer : et l'empire qu'elle avnit sur les cœurs la rendait si absolue que l'on n'examinait jamais ses commandements, e^ qu'on les suivait toujours avec promptitude et avec joie. Depuis la trentième année de son âge nous ne l'avons vue que dans les trois premières charges de notre communauté où elle a été trois ans maîtresse des novices, vingt-quatre ans supérieure, douze ans assistante. C'est dans ces deux derniers emplois qu'elle a passé la moitié de sa vie, n'ayant jamais pris d'autres repos que les travaux mêmes où elle s'est employée pour la gloire de Dieu, pour l'avantage du prochain ou pour le bien de notre communauté. La misère des temps et les circonstances fâcheuses qui se sont rencon' trées pendant ses supériorités lui ont fourni bien des occasions d'épurer ses vertus et de lés affermir dans son âme; mais quelque épineuses que fussent les affaires qu'elle traitait, elle conservait une égalité d'esprit admirable. Ainsi, en tout temps,quand la moindre de nos soeurs, lui demandait la plus petite permission, ellelui répondait avec la même douceur et la même tranquillité que si elle n'eût pas été occupée. Personne ne souffrait de ses embarras ; elle en supportait seule toute la peine et avait encore le secret de calmer les inquiétudes et d'aplanir les difficultés. On trouvait jusque dans ses

réprimandes de quoi redoubler l'attachement et Testîme que Ton avait pour elle parce qu'elle les faisait si à propos, et qu'on y remarquait tant de raison et de grâce, qu'il était impossible de ne pas se rendre à ce qu'elle voulait. Aussi savait-elle après ces réprimandes consoler et réjouir par des paroles tendres et aitaables celles qu'elle avait le plus mortifiées et qui la croyaient encore fort irritée. Elle oubliait aisément leurs fautes des qu'elle les voyait résolues de s'en corriger et elle n'en témoignait jamais aucun ressentiment. La mère de Saint-Ignace avait le coeur généreux et libéral, des manières nobles et honnêtes, naturelles et aisée8,rien d'affecté dans toute sa personne,une conversation charmante qui se faisait tellement goûter qu'on ne pouvait la laisser seule, et qu*elle ne jouissait guère des douceurs de la solitude que quand elle se cachait dans quelque coin éciirté de la maison où on ne la lais sait pas longtemps sans la chercher. Elle se mettait si bien à la portée de toutes les personnes qui lui parlaient que, de quelque rang, de quelque profession et de quelque âge qu'elles fussent, elle les contentait parfaitement. L'étendue de son esprit lui faisait pénétrer tout ce qu'on lui proposait,et elle répondait à tout avec une netteté qui faisait croire qu'elle n'ignorait rien, étant éloquente sur toute sorte de sujets, ce qui lui gagnait les coeurs et lui attirait le respect de ceux mêmes, qui ne faisaient qu'entrevoir ses aimables qualités.

" C'est à sa prudence et à ses soins que nous sommes redevables du nouveau corps de logis ajouté à notre monastère et de la métairie de l'Ile-aux-Oies d'où nous tirons en partie ce qui nous fait vivre, puisque malgré notre peu de revenus elle a trouvé les moyens de nous faire bâtir et d'acheter une terre qui nous fournit bien des choses dont on ne peut se passer.

Page 1