SCÈNE V
LAMBERT, JULIE, GÉRARD, en habit de voyage.
GÉRARD, très-ému, à part, aprèi avoir étudié le visage de Lambert.
Allons, c’était la vérité. (Haut.) Mes amis, j’avais bien projeté de partir sans vous voir, mais il m’cùt été trop cruel...
LAMBERT
Tu t’en vas donc, Gérard ?
JULIE
C’est impossible, monsieur.
Comment aurais-je assez de force pour demeurer au milieu d’une famille où à chaque instant, à chaque pas, je rencontrerais le visage de celle que je ne puis oublier!
JL'ÊlE.
Encore une fois, monsieur, ce départ, cette séparation sont impossibles. Non! vous n’accomplirez pas un, tel projet, ce serait un malheur éternel pour cette maison.
GÉRARD
Au contraire, madame, c’est ma présence qui serait un malheur éternel pour cette maison ; mais si je suis forcé de la quitter, je ne dois pas pour cela, mon bon Lambert, compromettre ta fortune, et je la compromettrais en me séparant ‘ tout à fait de toi. Nos intérêts resteront unis. Tu agiras enfin comme si j’étais toujours là.
• LAMBERT
Comme si tu étais toujours là ! Mais quand lu ne seras plus là, est-ce que je pourrai commander à cette armée d’ouvriers qui n’écoutaient bien que tes avis ? Moi-même, comme eux, j’étais habitue à tes conseils, j’avais besoin de ton approbation, j’avais besoin de t’entendre dire: « Lambert, courage, c’est bien. » C’est que, vois-tu, Gérard, une association de cœur, comme était la nôtre, c’est l’amitié, c’est la fraternité de deux pauvres marins embarqués sur le même vaisseau , exposés aux mêmes tempêtes. Je vais rester seul; je tomberai
au moindre découragement, je... Ainsi, mon ami, reprends ta fortune ; elle serait trop aventurée entre mes mains mal assurées; tu chargeras quelqu’un... je lui rendrai fidèlement
Compte... (L’émotion empêche Lambert de continuer.)
JOLIE, désolée, près de la cheminée, la tète dans ses mains, à elle-même.
Ah ! c’est trop de malheur, c’est trop !...
GÉRARD
Qui aurait dit hier que nous nous séparerions aujourd’hui? Nous étions trop heureux, Lambert !
LAMBERT
Oui, trop heureux !
JULIE, à part.
Et c’est moi qui suis cause... 11 ne faut pas qu’il parte.
GÉRARD
Vous penserez un peu à moi ?
LAMBERT
Gérard !
GÉRARD
Mon ami. •
LAMBERT
Ce portrait que tu as fait faire il n’y a pas longtemps, tu nous le laisseras.
Je ne l’ai plus, je l’ai donné à ta...
JULIE
Elle me l’a remis.
GÉRARD
Gardez-le tous les deux. Je voudrais qu’en mon absence, madame, il pût chaque jour vous remercier des bons soins que vous avez eus pour l’ami, pour le meilleur ami de votre mari, pour celui... Non! ne revenons plus là-dessus... n’en parlons plus. A quoi bon? il faut pourtant que je parle d’elle encore une fois : vous lui direz, n'est-ce pas, madame, ou bien toi, mon ami... parce que moi... vous comprenez, sa vue, sa présence... je lui ferais trop de peine, si je la voyais... Oh ! mais ne la revoir jamais !...
JULIE, exaltée pur les dernières paroles de Gérard.
Vous la reverrez, monsieur; je ne veux pas!... Vous em-