‹ La famille Le Compte DupréChapitre 87 sur 88 · EN MARGE DE LA CARRIÈRE POLITIQUE DE M. DUPRÉ · texte numérisé non relu

EN MARGE DE LA CARRIÈRE POLITIQUE DE M. DUPRÉ

Les témoignages se multiplient au sujet de l’efficacité des interventions de M. Maurice Dupré pendant qu’il faisait partie du cabinet Bennett de 19vS0 à 1935. "‘J’ai lu avec beaucoup d’intérêt, nous écrit un ancien député conservateur, l’aimable article que vous avez publié dans le Le Devoir, à la suite du décès de mon ami Dupré. Les sentiments que vous exprimez dans cet article me touchent profondément, d’autant plus que j’ai vécu pendant cinq ans, à Ottawa, en constantes relations avec Dupré. Dans cet article vous mentionnez la lutte qu’il avait faite pour empêcher la centralisation de radminisration des ports nationaux. Il y aurait bien des choses à raconter sur les interventions, presque toujours efficaces, de Dupré alors qu’il était membre du cabinet Bennett. Ces interventions mériteraient d’être citées en exemple. Dupré avait plus d’influence à lui seul dans le cabinet Bennett que tous les autres membres venus de la province

de Québec réunis, moins sir George Perley.”

Notre correspondant, collègue de M. Dupré pendant cinq ans, rapporte un incident qui eût pu devenir tragique pour nos compatriotes d’Ontario. “Permettez-moi, nous dit-il, de vous rappeler une circonstance où l’influence de Dupré a été fort utile pour nos concitoyens de la province d’Ontario. Vous devez vous souvenir de la péride où il nous a fallu procéder, à la suite du recensement de 1931, à une nouvelle distribution des circonscriptions électorales. J’étais membre de ce comité. A notre première réunion générale, il avait été décidé que chaque province formerait un sous-comité et que les réunions du comité général n’auraient lieu qu’àprès que les rapports auraient été adoptés par les sous-comités. Nous étions au travail depuis un cer-

tain temps lorsque la rumeur s’est répandue qu’il était question de réunir les comtés de Presscott et de Russell. Certains journaux prirent part à la discussion, entre autres Le Devoir, et Le Droit.

“Lorsque je pris connaissance de ces rumeurs, j’allai voir immédiatement le président du sous-comité pour la province d’Ontario; c’était M. Mac- Nicoll, député actuel (M. J. R. MacNicoll est député conservateur de Toronto-Davenport et il exerce une g’rande influence dans les conseils du parti). Je lui fis part des rumeurs qui avaient cours et de notre appréhension à ce sujet. Tout au début, je reçus une réponse qui me surprit et me fit tressaillir. La réponse, c’était qu’il avait été convenu que chaque province formerait un sous-comité et qu’étant donné l’adoption de cette idée, il s’ensuivait que les membres du sous-comité de la province de Québec n’avaient rien à voir dans le travail du sous-comité de la province d’Ontario. J’eus alors une forte discussion, qui dura plus d’une heure avec M. MacNicoll. Je revins à la charg-e, mais toujours inutilement.

“Ce fut alors que je mis M. Dupré au courant de ce qui se passait. Il me promit de s’occuper de la chose et d’attirer sérieusement l’attention du premier ministre sur cette question ; et vous savez oue l’ancien premier ministre n’était pas toujours facile à convaincre. Un jour, après peut-être un mois de discussion et d’intances, M. Dupré me téléphona pour me dire d’aller le rencontrer à son bureau de la Chambre des Communes. La question venait d’être débattue au conseil des ministres et M. Bennett s’était rendu à la demande de M. Dupré. Le premier ministre nous assurait qu’aucun changement ne serait fait en ce qui concernait la représentation canadienne-française dans les comtés de Prescott et de Russell. Je dois vous dire que cette victoire était due uniquement à l’intervention de M. Dupré. C’est un point sur lequel, à la suite de votre aimable article, je désirais attirer votre attention”.

L’affaire que rappelle ici notre correspondant

a été sans contredit Tune des plus importantes, du point de vue canadien-français, du régime Bennett. La révision des frontières des circonscriptions électorales était, en elle-même, de nature à soulever les passions politiques. On a vu, pour la première fois, des députés se réunir souvent et tenir de longues séances, penché sur des cartes géographiques. C’était du nouveau et de l’ancien. Du nouveau, car certains députés, d’ordinaire silencieux bons garçons. pas très sérieux, s'agitaient, consultaient, discutaient, restaient à Ottawa en fin de semaine. De rancien, car le spectacle de cette activité inusitée ne faisait que confirmer le fait que si l’on veut intéresser les députés, stimuler leurs énergies, il suffit de s’en prendre à leurs fiefs électoraux et à leurs chances de réélection. Il est à parier que la question de la conscription ne révolte pas plus les députés que ne l’a fait le dernier remaniement de la carte électorale.

Quoi qu’il en soit, la période était orageuse. Pour comble de maladresse, le sous-comité d’Ontario avait pratiquement décidé de fusionner les deux comtés fédéraux de Prescott et de Russell, privant ainsi les Franco-Ontariens d’un représentant à la Chambre des Communes. Des journaux ont fait campagne, particulièrement Le Droit, car la question intéressait en tout premier lieu la population de l’est ontarien. Déjà l’on commençait de tenir des assemblées publiques pour protester -contre la disparition du comté de Russell, château fort de la résistance franco-ontarienne. Des porteparole du sous-comités de l’Ontario tentaient de faire croire, afin d’apaiser les esprits, qu’en guise de compensation on créerait un nouveau comté franco-ontarien dans le nord de la province où nos compatriotes font, avec une persévérance admirable. la lente et dure conquête du sol.

A cela les Franco-Ontariens répondaient: ‘"Si nous sommes assez nombreux pour avoir droit à un nouveau comté dans le nord de la province, c’est le devoir du gouvernement de nous l’accorder. Mais nous voulons mettre en pratique la politique an-

glaise: What vje hâve, we hold. Nous avons Prescott et Russell, nous tenons à les garder. D’abord, cela. Ensuite, nous ferons reconnaître nos droits à un autre comté”. Les Canadiens français trouvaient que les Anglo-Ontariens en prenaient vraiment trop à leur aise, s’attribuant plus que leur part de représentation fédérale et diminuant celle des Franco-Ontariens. L’agitation était à son comble. Une partie de l’opposition libérale était prête à en faire une question politique. Les conservateurs étaient ennuyés, pour employer un euphémisme, par la tournure des événements.

Au fond, il ne s’agissait, ni plus ni moins, que de la mise en oeuvre de cette politique anglo-canadienne qui consiste à gruger l’influence française au Canada chaque fois que l’occasion s’en présente. Sur cette question particulière, la position des députés conservateurs de langue française était assez faible auprès de leurs chefs, car ils savaient pertinemment qu’en faisant la lutte en faveur du comté de Russell, ils ne travaillaient pas pour leur parti, le comté de Russell n’ayant pas élu de député conservateur depuis 1882. Ils ne pouvaient pas se placer sur le terrain de l’intérêt du parti pour combattre les visées du sous-comité ontarien. Ils devaient, au contraire, travailler contre leur parti, mais en faveur des avantages permanents des Franco-Ontariens. Voilà ce que M. Maurice Dupré nous a dit, un soir de confidence, et ce que la lettre de notre correspondant confirme de point en point.

La mémoire de M. Dupré n’en méritera que mieux d’être conservée, non seulement par ses amis, mais par tous ceux qui mesurent la valeur d’une action par le dévouement, le désintéressement et le patriotisme qu’elle exige (Léopold Richer. Le Devoir, Montréal, 16 octobre 1941).

L’HOXORABLE MAURICE DUPRÉ

Sa mort a pris l’aspect d’un deuil national. En

apprenant la pénible nouvelle de l’accident dont il venait d’être victime, tous ceux qui le connaissaient, tous ceux qui avaient entendu parler de lui, formèrent des voeux pour son rétablissement. C’est que personne n’avait jamais dit de mal contre lui; il devait cette faveur à sa personnalité et aux circonstances qui entourèrent sa courte carrière publique. Il était lui-même la dignité faite homme. Plutôt que de déplaire, il aimait mieux s’abstenir de lutter, voire de prendre des décisions. Il a fait de la politique en gentilhomme : pour lui, la foule était un vaste prétoire où il s’exprimait comme devant les plus distingués magistrats. Ses fonctions ne l’ont jamais obligé à porter des coups. Durant les cinq années qu’il a été solliciteur général du Canada, il s’est consacré honnêtement à sa tâche. Ce n’est pas par dégoût qu’il a évité les contacts avec le peuple, mais bien parce qu’il avait une très haute conception de la vie publique. Dans un autre pays, par exemple en Angleterre, il fût devenu un homme d’Etat. Ici, la chance ne l’a pas favorisé, parce qu’il appartenait à un parti qui ne fut jamais chanceux depuis un quart de siècle. Il n’a gardé aucune amertune de ses revers électoraux. Sans cette fin prématurée, il eût continué de faire honneur à sa profession. Un gouvernement se serait honoré en le nommant juge d’un haut tribunal. Pendant trois jours que sa dépouille a été exposée, ce fut un défilé continuel de visiteurs devant sa tombe. Rarement a-t-on vu des gens de classes et de conditions aussi différentes réunis dans une même affliction. Ce témoignage de milliers d’admirateurs obscurs, comme des plus hautes personnalités, donne tout son sens à la carrière de Maurice Dupré.

Humblement, nous déposons sur sa tombe le témoignage d’une admiration qui fut constante et d’une sympathie toujours vivace. Et que les membres de sa famille, en particulier Madame Dupré, daignent agréer nos sincères condoléances {Le Temps, Québec, 17 octobre 1941).

MAURICE DUPRÉ

La mort révèle les hommes et l’opinion que l’on a d’eux. Chacun a pu le remarquer : au lendemain de la mort de Maurice Dupré, les hommes de tous les partis et de toutes les races se sont accordés à souligner certains traits de son caractère : sa noblesse innée, sa haute et bienveillante courtoisie, sa grande bonté. Partout, alors que les auteurs de ces jugements n'avaient pu se concerter, on a retrouvé la même formule : Cet homme eut des adversaires, il ne 'pouvait avoir d’ennemis . . . En fait, c’est probablement Bilodeau qui a trouvé le texte définitif, et le plus complet dans sa brièveté, quand il a simplement qualifié Maurice Dupré de gentilhomme chrétien.

Maurice Dupré avait été des débuts de l’^ssociation catholique de la Jeunesse. Il n’avait point, au cours de sa vie politique, renié l’idéal de sa jeunesse. On le verra peut-être mieux au fur et à mesure que l’on connaîtra davantage sa vie.

Notre camarade Richer a déjà raconté deux ou trois faits de son action politique. Nous pouvons en dire un autre, qui se rattache aux droits du français. Maurice Dupré fut très probablement de ceux qui décidèrent M. Bennett à accepter le principe du bilinguisme en matière de monnaies. Mais la forme où son chef voulut appliquer ce principe : texte anglais et texte français sur des billets différents, au lieu du billet anglo-français, ne lui plaisait point. Il voulut obtenir ce billet anglo- français, mais outre que M. Bennett n’était pas tous les jours commode, il se trouva qu’un incident qui fut assez désagréable au premier ministre vint confirmer celuici dans son obstination. On se rappelle que, même en reconnaissant le principe du bilinguisme, M. Bennett le fit de façon assez désagréable pour nous. Il était ce jour-là visiblement de mauvaise humeur.

Quand Maurice Dupré, — avant le débat parlementaire, croyons-nous, — vit qu’il ne pouvait obtenir plus que les deux billets, anglais et français, il se demanda s’il ne devait pas, pour marquer

son désaccord, sortir du cabinet. Il alla consulter à ce propos, non point l’un de ses amis conservateurs, mais l’un des plus illustres champions du français qui n’appartenait pas à son groupe politique. Celui-ci lui dit : Démissionner? Mais à quoi pensez-vous? Vous venez d’obtenir ce que nous n’avons pas eu depuis 1867. . . On ne s’en va pas sur une victoire, ne fût-elle pas aussi complète qu’on le souhaiterait. Vous avez fait reconnaître le principe; il n’y aura plus qu’à modifier l’application. Cela viendra nécessairement. Ne commettez pas l’erreur de faire un éclat sur ce point de détail. . .

Maurice Dupré suivit le conseil du vétéran, mais il avait éprouvé le besoin de le demander. Il avait envisagé l’éventualité de la retraite. Il était prêt à sortir du cabinet si l’homme de haute conscience qu’il interrogea le lui avait conseillé. O. H. {Le Devoir, Montréal, 17 octobre 1941).

Page 1