‹ La Famille Monod = portraits et souvenirsChapitre 10 sur 23 · TARIS · texte numérisé non relu

TARIS

ragée dans cette jolie idée par papa, Adèle et Edouard, avait renoncé à ce projet par suite de la mort de grand'maman de Goninck, survenue le 8 mai. Mais papa pensa avec raison que ce voyage serait une douce distraction pour elle ; qu'elle se rencontrerait à Genève avec Frédéric et Gonstance et reviendrait avec eux; qu'elle assisterait au mariage de Munier ; enfin qu'elle pourrait satisfaire le désir de Henri d'avoir le portrait de sa mère dessiné iî l'estompe par JM"'' Romilly. Tous ces motifs déterminèrent maman à reprendre le projet qui en réalité lui tenait au cœur, et elle partit dans les premiers jours de juin en compagnie de W^ Leuzinger et de son fils âgé de cinq ans, futur chef de la comptabilité de la Gompagnie des chemins de fer de l'Est et fondateur de l'Église évangélique de Noisy-le-Sec ' .

31 aman revint en août avec Frédéric, plus jeune, plus jolie, plus active que jamais.

M'"" Bourdillon, amie de mes parents, avait consenti à venir demeurer chez nous pendant l'absence de maman pour surveiller les enfants, et Adèle avait pris la direction du ménage. Toutes deux s'étaient acquittées à merveille de leurs tâches respectives.

^ Le lieu de culte de cette Église, construit aux frais de M. Leuzinger et de quelques amis, fut détruit par l'ennemi pendant le siège de Paris en 1870.

Frédéric s'établit dans l'appartement du second, laissé disponible par le départ de M. Tardif; c'est là qu'est né son premier fils, Jean, en 1822.

M'"*' Babut, qui était partie pour la Hollande avec l'intention de s'établir chez une de ses parentes, était revenue a Paris, à la mort de cette parente, et les relations de la famille avec elle étaient plus intimes que jamais. Elles aboutirent au mariage d'Adèle avec Edouard Babut et à l'établissement d'Adèle à Londres en août 1822. A l'occasion de ce mariage a eu lieu la dernière réunion des douze autour de nos parents. Malheureusement le journal d'Adèle présente une lacune complète du 2/| septembre 1821 à ce départ; aucun document ne peut la combler et je suis obligé de m'en tenir aux dates.

A partir de cette époque, jusqu'en 1827, année oii il prend fin, le journal d'Adèle se rapporte aux faits concernant sa vie et celle des siens à Londres, et c'est incidemment que s'y trouvent des détails concernant la famille. Les deux derniers volumes sont d'ailleurs composés en majeure partie par des lettres qui ne peuvent remplacer le journal. J'ai tâché de suppléer à celte lacune par la biographie des Douze et de nos parents, et je me borne à consigner ici quelques faits qui ont marqué notre séjour à la Tour et qui ne seraient pas à leur place dans ces notices.

En 1823, nous avons eu la douleur de perdre Jenny, la bonne des enfants, bras droit de maman, morte d'une fluxion de poitrine. Elle était la sœur du fidèle André qui a été domestique dans la famille pendant une vingtaine d'années. Ils étaient genevois. Quand maman, après la dispersion de la famille, n'eut plus besoin d'André, celui-ci nous quitta ; il fut recueilli plus tard dans l'Asile suisse à Saint- Mandé, grâce à une pension que je lui avais constituée de concert avec Valdemar et quelques-uns des anciens pensionnaires de papa. C'est dans cette maison qu'il est mort, dans un âge avancé.

En 1825, la seconde demi-douzaine des enfants Monod prit la rougeole, et le petit salon de la Tour fut converti en infirmerie, afin de faciliter la surveillance et les soins qu'exigeait cette maladie. Elle fut, grâce à Dieu, légère pour les cinq derniers, mais eut des conséquences sérieuses pour moi, comme on le verra plus loin.

Parmi les événements de famille qui marquèrent les dernières années de notre séjour à la Tour, je me borne à rappeler la visite d'Adèle, ramenée de Londres par papa et Adolphe en 1825, et les fiançailles de 3Iarie en 182().

En 1829, les neuf années de notre bail étaient expirées; la propriété élait vendue et le nouveau possesseur avait hàle de nous voir déguerpir, ayant

en tête de tout bouleverser dans cette Tour, dont le souvenir est resté cher à tous ceux qui l'ont occupée.

Papa transporta son domicile (ce fut son dernier déménagement) au N° 80 du Faubourg Saint-Martin.

Cette propriété n'était pas située sur la rue. Elle en était séparée par une caserne, occupée par la gendarmerie et par une grande maison de rapport. C'est entre ces deux bâtiments que se trouvait ménagée une longue allée, assez large pour le passage d'une voilure, et aboutissant à une vaste cour flanquée de bâtiments des deux côtés, au fond de laquelle se trouvait la maison dont nous occupions le rez-de-chaussée et le sous-sol.

Je dis sous-sol, du côté de la cour, mais non pas du côté opposé, qui ouvrait sur un grand jardin en contre-bas de la cour, de la hauteur d'un étage. L'appartement, en réalité, était au premier étage, et le sous-sol formait, du côté du jardin, un rez-de-chaussée, communiquant avec l'appartement par un large escalier qui ouvrait sur le vestibule. Ce rez-de-chaussée, où se trouvaient la salle à manger fort vaste et une grande cuisine avec ses dépendances, était de niveau avec le jardin. Du côté de la cour il fallait donc pour arriver à la salle à manger sortir de l'appartement, tandis qu'on pouvait l'atteindre de plain-pied par le jardin.

Le jardin était ménagé d'une manière aussi originale que singulière. Aux deux extrémités de l'appartement se trouvaient deux portes vitrées, ouvrant sur des terrasses par lesquelles on arrivait, en descendant quelques marches, à une large allée garnie d'arbres et de plates-bandes. Ces deux allées latérales, qui constituaient en réalité le jardin d'agrément, aboutissaient à une allée transversale par laquelle on descendait sur un gazon qui occupait l'intervalle des deux allées latérales dont la surélévation était assurée par un mur. Le gazon était de plain-pied avec le rez-de-chaussée.

Au fond du jardin d'agrément se trouvait le jardin potager qui était en contre-bas, et auquel on parvenait par un escalier ménagé dans un coin du bout du premier jardin. Encaissé de toutes parts par des bâtiments, ce potager ne méritait pas ce nom et avait été à juste titre complètement négligé. Maman ne jugea pas à propos, et avec raison, de l'utiliser.

La maison ouvrait sur la cour par quelques marches aboutissant à un large perron flanqué de deux sphinx en plâtre.

Notre appartement était splendide. M. Petit, le propriétaire, ancien notaire, qui avait l'intention de l'habiter, ce à quoi la mort mit obstacle, n'avait rien épargné pour en faire une luxueuse demeure.

lie LA FAMILLE MONOD

La chronique rapportait que, arrivé au chiffre de 300,000 fr. pour les arrangements intérieurs, il brûla ses comptes pour qu'on ne pût vérifier ce qu'il avait dépensé. Cette folie a empêché sa veuve d'occuper cet appartement, qu'elle a dû louer, en se réservant un modeste logement dans un des bâtiments latéraux.

L'appartement était singulièrement élevé, à telles enseignes qu'aux deux extrémités on avait pu abaisser suffisamment le plafond pour créer une pièce d'entre-sol à laquelle on parvenait par un petit escalier intérieur. Ces pièces avaient le défaut de ne mesurer que six pieds de hauteur et leur accès n'était possible à un individu de grande taille qu'à la condition de courber la tête. L'une d'elles n'en a pas moins logé un homme heureux, car ma femme a consenti à s'en contenter au début de notre mariage. L'habitation de cette chambre exigeait^ il est vrai, des précautions. Un jour, dans un élan de joie, je fus victime de l'oubli de ces précautions, je fis un saut et fus violemment repoussé par le plafond. Heureusement j'avais la tête dure.

Le corps de logis principal, où tout était sacrifié à la réception, était insuffisant pour caser ce qui restait d'enfants groupés encore autour de nos parents, et les pensionnaires. Ils furent installés dans les bâti-

nients latéraux. Ma sœur Marie occupa avec son mari et sa famille un grand appartement dans celui de droite, et je débutai dans la pratique en m'instaliant dans trois chambres voisines. C'est dans le bâtiment du côté gauche que furent logés les autres enfants et les pensionnaires.

Mon frère Frédéric ne tarda pas à venir habiter dans un appartement qui était au-dessus du nôtre, et c'est ainsi que dans cette demeure du Faubourg Saint- Martin la famille se trouva de nouveau groupée.

Au rez-de-chaussée de droite était un grand magasin de porcelaines, tenu par une demoiselle Langlois, qui ne larda pas à entrer en bonnes relations avec nous. Je liens à la mentionner parce que c'est chez elle que Valdemar fit la connaissance d'Adèle Lecavelier, parente de M"® Langlois , qui devint ainsi l'intermédiaire du mariage de Valdemar.

M. Kiister nous quitta à cette époque pour aller s'établir en Suisse avec sa femme et son fils et ne fut pas remplacé. Horace suivait les classes du lycée Bourbon, Elisa et Betsy achevaient leur éducation par des leçons particulières.

Les pensionnaires de papa furent alors les trois Schlumberger avec leur précepteur Louis Meyer, futur pasteur de l'Eglise luthérienne, les deux fils de M. Gros de Lyon, et Edouard, fils de M. Gros de

Wesserling, sous la surveillance du jeune pasteur Jaeglé, enfin Benjamin Delessert.

C'est pendant la première année de notre installation au faubourg S'-Martin qu'eut lieu la chute des Bourbons. Pendant les trois glorieuses^ j'eus occasion, pour la première fois, d'entendre siffler les balles dans le faubourg et de voir la caserne de gendarmerie voisine brusquement abandonnée par les gendarmes, puis envahie et pillée par le peuple.

Un mois après je suis allé à Londres avec maman pour la naissance de Fanny Babut \

Peu de temps après mon retour, mes occupations comme praticien avaient pris assez d'extension pour me déterminer à louer un appartement, et je m'établis au N° 12 de la Rue des Petites Écuries. C'était modeste, mais très suffisant pour un jeune célibataire à son début dans la pratique. A cette époque je n'avais besoin ni d'écurie ni de remise, ne me servant pour mes visites que d'un cabriolet loué au mois. Je continuai à dîner chez mes parents et à me perfectionner dans l'art de manger vite, car il m'est arrivé maintes fois d'arriver lorsque le dîner était à sa fin et de me mettre au niveau avant qu'il fût terminé.

^ Voir ma biographie et celle d'Adèle.

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-tro:::-rn:r;emière femme de .voir pour les détails la biographie de papa.

Frédéric, en 1837, fut une nouvelle et grande épreuve pour notre famille*. Constance est morte au faubourg, dans l'appartement occupé par Frédéric au-dessus du nôtre.

Une autre épreuve nous était réservée et j'en ai été la cause bien involontaire. Un soir, après la retraite générale, je rentrai brusquement au salon. Maman y était revenue de son côté en vêtements de nuit; elle voulut s'enfuir, trébucha et tomba sur son poignet gauche, qui fut brisé. Je parlerai dans la biographie de maman, de cet accident et de ses suites.

En i8/i0 eut lieu mon mariage, pour les détails et les conséquences duquel je renvoie à la notice que j'ai écrite sur Jane après sa mort. On y verra comment la perspective de la naissance d'un troisième enfant me força, en i8/i3, d'aller me loger dans la rue Bleue, et par conséquent d'obliger maman de quitter cette maison du faubourg Saint-Martin, qu'elle avait occupée pendant treize ans.

Elle restait seule avec Betsy, sa fidèle Antigone, et elle s'établit dans un petit appartement de la rue de Paradis-Poissonnière, au coin de la rue Martel. Marie avait quitté le faubourg depuis quelque temps et alla demeurer dans la même maison que

1 Voir la biographie de Frédéric.

maman, rue de Paradis. C'est dans cette demeure que sa belle-mère, M""^ P. A. Stapferet M'"*^ BoufTé, toutes deux veuves, se sont établies et sont mortes.

En 185(3, Marie s'installa avec sa famille dans une partie de l'appartement que nous avions occupé à la Tour, mais qui avait été complètement changé par le nouveau propriétaire. Ceux qui avaient connu l'idéale Tour d'autrefois ne pouvaient que soupirer en voyant la Tour actuelle. Je renvoie à la notice biographique de Marie pour tout ce qui la concerne après cette installation. Frédéric revint aussi dans l'appartement qu'il avait occupé après son mariage avec Constance de Coninck. Il était alors remarié avec Suzanne Smedley, et c'est là qu'il est mort en 1863 '. C'est ainsi que la famille a définitivement abandonné le faubourg Saint-Martin.

Maman allait presque tous les ans avec Betsy passer la belle saison au Havre chez Henri. Ce fut lors d'un de ces séjoui's au Havre qu'elle fut victime d'un accident semblable à celui mentionné plus haut. En tombant dans un escalier elle se fractura l'autre poignet. Les suites furent les mêmes que pour la première fracture et maman resta privée d'une partie des mouvements des

* Voir la biographie de Frédéric,

doigts de l'une et l'autre main. Elle supporta cette double infirmité avec sa soumission habituelle et tira très habilement parti des mouvements qui lui étaient conservés.

A Paris, elle réunissait autour d'elle, tous les mardis soirs, ceux de ses enfants et petits-enfants qui demeuraient dans cette ville.

C'était une fête hebdomadaire pour eux. Elle aimait aussi à recevoir dans sa petite salle à manger quelques-uns d'entre eux à tour de rôle. Elle avait pris en grande affection ma femme et ma fille Gertrude, qu'elle appelait la petite lady. Celle-ci la payait de retour.

Maman était atteinte depuis longtemps d'une lésion du cœur, semblable à celle dont papa était mort. La maladie s'aggrava au début de l'année 1854, et maman comprit aussi bien que nous que sa fin était prochaine. Elle vit venir la mort sans crainte ; elle s'y était préparée depuis longtemps. La lutte fut très pénible pendant les derniers jours par le fait de la gêne de la respiration, qui allait en augmentant. L'oppression finit par devenir si grande qu'elle ne put plus rester dans son lit; c'est dans son fauteuil qu'elle est morte, le soir du 4 mars 1851.

Soutenue par sa foi, elle put glorifier son Sauveur jusqu'à son dernier soupir, laissant à sa

famille l'exemple d'une mort vraiment chrétienne, et des souvenirs qui ne s'effaceront pas pour tous ceux qui ont eu le privilège de la connaître.

Dans cette dernière soirée, elle était entourée de tous ses enfants moins Frédéric, Billy et Horace. Frédéric était retenu dans son lit à la Tour d'Auvergne par une violente sciatique ; quelques-uns d'entre nous voulurent faire une tentative pour l'amener sur une civière; mais le pauvre Frédéric, après de vains efforts, dut renoncer à l'espoir de pouvoir surmonter la douleur qui le retenait cloué sur son lit. Billy n'avait pu quitter Alger. Horace n'arriva que le lendemain de la mort de maman.

Adèle et Betsy ont conservé dans une précieuse notice le souvenir de cette solennelle soirée, qui fut le dernier terme de notre vie de famille autour de nos parents. Cet écrit doit faire partie des archives de tous les chefs de la famille Monod.

Nous avons continué les réunions du mardi pendant quelques années. La soirée avait lieu chez l'un de nous à tour de rôle, et se terminait par la lecture de la Bible et la prière. La mort y a mis lin: aujourd'hui, nos parents se reposent auprès de Christ, où neuf des douze les ont rejoints. Des trois survivants, Betsy, âgée de soixantedouze ans, est fixée au Havre; Billy, dans sa

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quatre-vingt-onzième année, vit, par suite de sa maladie, dans une retraite relative; et moi je reste dans la solitude, y attendant l'appel que Dieu, malgré mon entrée dans ma quatre-vingt-septième année, a jugé bon de retarder.

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