‹ La Famille Monod = portraits et souvenirsChapitre 9 sur 23 · TARIS · texte numérisé non relu

TARIS

Avec la grammaire française, Kiisler avait banni de son enseignement la philosophie proprement dite et le peu que j'en ai appris est dû à mes études personnelles. Je ne puis mieux faire connaître l'enseignementde Kiister qu'en consignant ici ce que Frédéric, venu de Genève en 1817 pour passer ses vacances dans la famille, écrivait à un de ses amis: «Les enfants ont subi l'autre jour un examen qui m'a fait grand plaisir. Il roulait sur l'anglais, l'italien et l'allemand, et ces petits drôles, jusqu'à Valdemar, parlent et traduisent dans ces trois langues avec facilité.

« Dans quelques jours, nous en aurons un sur le grec, le latin, la géographie et puis sur l'histoire naturelle, l'arithmétique, les antiquités.

«C'est un charme de les entendre. Ils me feront bien honte, mais n'importe, pourvu qu'ils réussissent. Ce 31. Kiister est un trésor inappréciable!...»

Je pus faire honneur à l'enseignement de Kiister par le succès que j'obtins lorsqu'en 1821 je subis les épreuves du baccalauréat ès-lettres '.

En J829, Kiister s'éprii d'une jolie fille qui était la femme de chambre de maman et l'épousa. Par suite de ce mariage, il dût se loger hors de chez mon père, tout en continuant à instruire les pensionnaires, dont je ne faisais plus partie. Mais après

^ Voir pour les détails ma biographie.

la naissance d'un fils, il alla s'établir en Suisse dans le pays de sa femme, où ils vivaient sur les économies que Kûster avait faites et sur une pension allouée par mon père. Il se serait retiré dans l'aisance s'il avait su garder son argent et si sa grande générosité et son peu de défiance ne l'avaient trop souvent rendu victime de la fourberie d'autrui. Plusieurs des parents dont les fils avaient été confiés à Kûster lui avaient manifesté leur reconnaissance par des dons en argent. M. Hottinguer notamment lui avait donné un titre de 500 fr. de rente française. Kûster est mort quelques années après, laissant deux fils que j'ai complètement perdus de vue. S'il n'avait pas fait la folie de se marier ainsi , il serait resté dans la famille où il avait si bien conquis sa place, et y serait mort entouré de l'affection et de la reconnaissance de tous ses élèves et de leurs parents.

Notre séjour dans la propriété de la rue Pigalle ne dura que trois ans. Il fut marqué par l'introduction de Kûster dans la famille, le départ de Frédéric pour Genève, la naissance de Marie en 1809, et celle d'Edmond en iSi^l . Marie a été nourrie avec plein succès par le lait d'une chèvre achetée pour elle et installée dans l'écurie de la maison. Plus tard on attribuait les sauts de cabri de celte charmante et vive enfant à l'influence de sa nourrice.

Après notre départ, cette propriété a été morcelée. Du côté de la rue Pigalie s'est établie la poste aux chevaux, aujourd'hui disparue. Le jardin a fait place à plusieurs beaux hôtels ouvrant sur la rue de la Tour-des-Dames et ayant de petits jardins qui sont les restes de celui dont nous jouissions.

C'est dans cette maison qu'arrivèrent les deux premiers pensionnaires de papa, Henri Hottinguer et Georges Grivel, un peu plus âgés que moi, et qui, après avoir achevé avec moi leur éducation sous la direction de Kiister, sont restés mes amis jusqu'à leur mort.

Je me souviens du jour où Kùster m'annonça la prochaine arrivée de ces deux camarades. Il me dit qu'ils étaient bien plus instruits que moi, qu'ils avaient commencé l'étude du latin et me feraient honte de mon ignorance.

En effet, j'avais alors huit ans et ne savais presque rien. Autant j'avais besoin d'occuper mes mains et mes pieds, autant j'avais de répugnance à faire travailler ma tête. Ce n'est qu'à l'âge de sept ans que, grâce à la persévérance de maman, j'étais parvenu à lire couramment. L'arrivée de ces deux camarades me piqua au jeu. Je commençai enfin à travailler, et en quelques mois je parvins à les dépasser, môme pour le latin.

C'est l'émulation qui m'a poussé au travail dans mon enfance ; et c'est grâce au même mobile que

j'ai réussi à me faire ma petite part clans la grande bataille de la vie.

Au commencement de 1812, papa transféra sa famille au n° l/t de la rue d'Hauteviiie. Il s'installa dans une maison entre cour et jardin qu'il occupa tout entière. Elle se composait d'un sous-sol où se trouvaient la cuisine et les caves, d'un rez-dechaussée comprenant la salle à manger, le salon et plusieurs chambres à coucher; d'un premier étage où étaient le cabinet de papa, la salle d'étude et des chambres à coucher. Au second et dernier étage étaient les chambres de domestiques et le grenier. Au devant de la cour se trouvait une grande maison alignée sur la rue et habitée par plusieurs locataires, entre autres par une vieille demoiselle Calas, dernière descendante du malheureux Calas roué à Toulouse en 1762 et réhabilité par Voltaire en 1765.

Cette propriété était séparée de la rue d'Enghien par un vaste terrain qui s'étendait de la rue d'Hauteviiie au faubourg Saint-Denis. Une très petite partie en était occupée par un fabricant de roues de charrettes et le reste par un chantier pour la taille de pierres à bâtir. Les pierres ne prenaient que peu de place dans ce terrain.

Le jardin attenant à la maison était bien petit auprès de celui de la rue Pigalle, mais suffisant

cependant pour nos ébats, d'autant plus qu'on n'y avait laissé subsister que deux arbres : un érable au milieu, et un gros saule-pleureur près de la maison.

Pour certains jeux, les billes, la marelle, le terrain non sablé n'était pas favorable, mais, grâce à nous, il fut bien battu. Nous avions d'ailleurs la jouissance du chantier voisin et nous en profilions quand le jardin ne nous sulïisait pas.

La famille a occupé celte maison pendant neuf ans. C'est là qu'elle s'est complétée par la naissance d'Horace, Élisa et Betsy. C'est là que se sont accentuées nos relations avec quelques-unes des familles dont papa était devenu le pasteur. Plusieurs de ces relations sont devenues de chaudes amitiés qui ont eu une grande iniluence sur le développement et la prospérité de la famille. Les membres 'de l'Église réformée de Paris n'avaient pas tardé à apprécier leur nouveau pasteur et sa femme et à les entourer de leur estime et de leur affection. Parmi les connaissances et les amis de mes parents, j'aime à citer les familles Hottinguer et Grivel dont les fils ont été déjà mentionnés comme mes camarades dès le séjour à la rue Pigalle, les Odier, les Fergusson, les Féline, les Juillerat, les Jauge, les André, les Cottier, les Mallet, les Oberkampf, les Delessert, les Lutteroih, les Davillier, et plus

particulièrement les familles Vernes, Babut, Gros, Stapfer et Bouffé avec lesquelles se sont établies des unions intimes par mariages, comme on le verra par la suite de ce récit.

Dans l'été de 18 J 2, quelques mois après notre installation, papa put accorder à maman le plaisir de revoir sa mère, veuve depuis un an.

Ils partirent avec Henri et Mè\e pour Copenhague, et leur absence dura deux à trois mois, pendant lesquels papa se fit remplacer comme pasteur par M. Ghenevière, pasteur et professeur à Genève. Maman avait confié sa famille et son gros ménage à M. et M'"^ Fergusson.

Cette dernière était sœur de M"® Odier dont le mari était un des chefs à Paris de la maison Gros- Davillier. Cette maison avait un immense établissement à Wesserling, en Alsace, pour la fabrication de divers tissus ; son principal dépôt était à Paris. M. Fergusson occupait une des premières places dans les bureaux et magasins de Paris.

J'eus plusieurs fois, pendant celte absence, occasion de comparer la tendresse éclairée de maman avec la sévérité mal justifiée de M™^ Fergusson , et ce fut une grande joie, pour moi et pour d'autres, quand la famille se reconstitua par le retour de mes parents.

C'est pendant notre séjour à la rue d'Hauteville

qu'eurent lieu, en 181/i, la chute de l'empire, la première entrée des Alliés à Paris, la restauration des Bourbons, et, en 18J.5, le drame des Cent jours, la seconde entrée des Alliés à Paris et le rétablissement des Bourbons jusqu'en 1830.

Kiister tenait à faire voir à ses élèves ce qui, dans ces événements, pouvait les instruire. Il nous fit assister pendant plusieurs heures à la première entrée des Alliés par le faubourg Saint-Martin, en i81/|. Dès le lendemain de la bataille de Paris, il nous avait conduits à Montmartre dans le bivouac des troupes victorieuses. Il nous fit assister à plusieurs revues, entr'autres à la reproduction par les Anglais de la bataille de Salamanca. Il nous fit voir les empereurs de Russie et d'Autriche, le roi de Prusse et le duc de Wellington.

Pendant les Cent jours, il nous a procuré l'occasion de voir Napoléon P' à la sortie du Ghamp-de- Mars où il avait passé une revue, et j'ai gardé le souvenir de l'impression pénible que m'a causée le teint jaune de ce pauvre homme, peu de temps avant sa chute définitive à Waterloo.

Voici quelques renseignements sur les amis intimes de la famille.

M. Babut était un des gros banquiers de Paris. Sa femme était une demoiselle Bruyn Kops, Hollandaise. Il menait grand train et avait une

magnifique campagne où nous étions souvent invités. Il fit faillite et ne tarda pas à mourir, laissant sa veuve et ses cinq fils dans une position très modeste. La famille de M™" Babut, qui occupait en Hollande une situation considérable, lui constitua une pension. M™" Babut demeurait dans la rue d'Hauteville, à côté de chez nous, et nos rapports étaient journaliers. De ses cinq fils, dont deux étaient jumeaux, trois ont été militaires.

Henri, l'aîné, capitaine de cuirassiers, a été tué au passage de la Bérésina.

Auguste, un des jumeaux, avait été garde du corps sous les Bourbons. Sa mauvaise santé l'obligea de quitter le service actif et d'entrer dans l'administration militaire. Il a été retraité comme officier principal et est mort à Limoges en d87i.

Edouard., son jumeau, entré dans le commerce, fit son chemin dans la grande maison Baring à Londres et y arriva à une situation qui lui permit de se marier avec ma sœur Adèle. La biographie de celle-ci contient tous les détails concernant cette union et ses suites.

Gaston était élève à l'École navale alors en formation. Sur les instances de sa mère, il quitta la France et entra dans la marine hollandaise. Il regretta ce changement et, en 1815, revint à Paris avec les Bourbons comme garde de Monsieur.

Il fut incorporé dans la garde royale et la quitta pour faire la campagne d'Espagne, puis celle d'Alger. Pour se marier, il sortit de l'armée active où il aurait atteint le grade de général et entra dans la gendarmerie. Il a été retraité comme colonel. Il était commandeur de la légion d'honneur à sa mort, en J873.

Adolphe, le plus jeune, après avoir été mon camarade chez papa, est entré dans une maison de commerce à Londres qui l'envoya plus tard à la Havane où il est mort peu après son arrivée.

M"'^ Babut est morte chez son fils Auguste à Provins, en 1829.

IM. Gros était l'ainé de trois frères; il dirigeait avec M. Odier le dépôt de la fabrique de Wesserling à Paris; le second était à la tête d'un dépôt à Lyon et le troisième dirigeait la fabrique; tous trois mariés et pères de famille. L'une des filles de M. Gros de Paris, Camille, a épousé mon frère Henri, et l'une des filles de M. Gros de Wesserling, Élisa, a épousé mon frère Edouard. Les deu\ fils de M. Gros de Lyon, et Edouard, fils de U. Gros de Wesserling, ont été pensionnaires de papa. A tous ces titres s'explique l'union de la famille Gros avec la nôtre.

M. Stapfer, qui avait été pendant trois ans ambassadeur de la Confédération helvétique, était

un des hommes les plus savants, en même temps que l'un des plus humbles et des plus aimables chrétiens que j'aie connus. Il n'était pas beau, mais rintelligence et la bonté, dont sa figure était le reflet, embellissaient celle-ci. Il avait obtenu la main d'une des filles de M. Vincens, riche banquier de la Rochelle. M'"*" Stapfer, qui égalait son mari sous le rapport de l'esprit et du cœur, était douée d'une beauté exceptionnelle, à tel point que, dans sa jeunesse, se promenant un jour aux Tuileries, au bras de son frère, très beau garçon , elle attira l'attention des promeneurs qui firent cortège a ce charmant couple. Ils durent se réfugier dans un fiacre pour échapper à ce triomphe qu'ils n'avaient pas cherché. M. Stapfer avait deux fils. Charles, l'aîné, après avoir passé par l'Ecole polytechnique et l'Ecole des ponts et chaussées, d'où il était sorti le premier de sa promotion, a épousé ma sœur Marie qui lui a donné neuf enfants. Albert, le second, s'est fait une place distinguée dans la littérature par d'excellentes traductions du Faust de Gœthe et de la biographie de son père, P. A. Stapfer, par Luginbuhl, et dans la politique par sa collaboration au National, lors de la fondation de ce journal par Thiers et Carre). Il a épousé une de ses cousines Vincens et en a eu deux fils et deux filles. Charles et Albert ont

été les compagnons d'étude de mes frères Billy et Adolphe.

M. Bouffé, rentier, avait épousé la sœur de M'"* Stapfer dont il avait eu un fils, Amédée, qui a été pensionnaire de papa et mon camarade le plus intime; il est resté mon ami jusqu'à sa mort.

M. et M'"" Stapfer, M. et M'"^ Bouffé étaient intimement liés avec nous. Les rapports étaient presque journaliers et ces précieux amis ont pris part à tous les événements qui ont marqué la vie de notre famille.

Le père de M. Bouffé avait une belle propriété appelée la Couarde, près de la Queue-en-Brie (Seine-et-Oise). M. et M'""" Bouffé y passaient la belle saison. Leur fils et moi avons été maintes fois les rejoindre à l'époque de nos vacances, pendant que Billy et Adolphe passaient les leurs chez M. Stapfer qui avait une modeste habitation appelée le Belair, près de Monlfort-l'Amaury, à quelques kilomètres de la Couarde. Aussi les rapports entre les deux campagnes étaient-ils fréquents ainsi qu'avec la ÎMormaire, propriété appartenant à i\I. Pétau, beau-frère de IM. Bouffé, à peu de dislance du Belair et de la Couarde. Nous passions là de belles vacances, dont j'ai gardé un charmant souvenir.

Pendant le reste de l'année, nous étions souvent

invités à dîner, soit aux Prés Saint-Gervais chez M. Hottinguer qui y possédait une belle propriété, soit chez M. Grivel dans sa magnifique campagne de Passy. J'ai eu souvent le privilège d'aller avec mon camarade Georges Grivel diner le samedi à Passy pour ne revenir à Paris que le lundi matin.

Mais les vacances que nous préférions de beaucoup étaient celles que nous passions à Auchy-les- Moines, près Hesdin, dans le Pas-de-Calais. M. Grivel y avait créé une filature de coton dans les bâtiments d'un ancien couvent; il y avait joint une belle et spacieuse maison d'habitation et plus tard une fabrique de sucre de betteraves.

Grâce à ce que Georges Grivel et après lui son neveu Louis Vernes, maintenant président du Consistoire de l'Eglise réformée de Paris, étaient pensionnaires de papa, nous avons, pendant plusieurs années, été invités par M. Grivel à passer une partie de la belle saison à Auchy. Comme nous ne suivions pas les classes des lycées et que nous partions munis des livres nécessaires, sous la conduite de notre précepteur, nous n'étions pas assujettis aux limites fixées pour la clôture des lycées et la rentrée des classes, et nous pouvions continuer, dans une certaine mesure, nos études de Paris. La durée de ces séjours, qui dépassait quelquefois

deux mois, dépendait de la décision prise par nos hôtes, de concert avec Kiister.

Quel bon souvenir m'ont laissé ces vacances à Auchy! La fête commençait avec le départ de Paris. Empilés au nombre de six ou sept dans une grande voiture attelée de trois chevaux, dont l'impériale était surchargée de bagages, nous partions de grand matin au petit trot de ces braves bêtes qui n'inspiraient pas la crainte de les voir s'emballer. Aux grandes montées on allait à pied; on avait tout le temps de faire connaissance avec le pays qu'on traversait; on s'arrêtait deux fois en route, pour le déjeuner et pour le dîner des voyageurs et des chevaux. La première journée se terminait à Beauvais dans l'hôtel choisi par le voiturier, qui, le lendemain soir, nous déposait il Abbeville chez M. Tholomé, entrepositaire des balles de coton destinées à la filature d'Auchy. Là se terminait la tache du voiturier. Le surlendemain nous montions avec nos bagages dans un grand chariot attelé de quatre chevaux et chargé de balles de coton en quantité calculée pour nous laisser la place dont nous avions besoin. Nos sièges étaient les balles de colon, h moins que nous ne préférions suivre ou devancer le chariot à pied. C'est ainsi que nous franchissions la distance de trente à quarante kilomètres qui

sépare Abbeville d'Auchy où nous arrivions pour dîner. En terminant la description de ce voyage, j'éprouve le besoin de plaindre nos descendants de ce qu'ils ne connaissent pas les charmes du voyage en voiture à petites journées, seul mode de voyager qui, avec le voyage à pied, mérite véritablement ce nom. De nos jours on est transporté à l'instar d'un colis, à moins qu'un déraillement, une collision, un assassinat ou autre obstacle de ce genre ne vous arrête en route. On ne voyage plus.

On trouvait facilement à caser toute la bande joyeuse dans la maison d'habitation, en réservant une chambre pour la classe. Nous étions admirablement accueillis par nos hôtes qui étaient M. et M™^ Grivel, M'"^ Gaillard, sœur de M'"" Grivel, M'"' Charles Yernes, fille de M'"' Grivel, et sa sœur M"' Gabrielle Grivel, qui plus lard est devenue M'"*" Gouderc. M. Vernes, alors associé de M. Dassier, venait rejoindre sa famille quand il pouvait s'échapper de Paris.

Kûsler tenait à ce que la matinée fût donnée au travail. Nous profitions de l'après-midi pour faire de grandes excursions dans les environs et des promenades en bateau sur une petite rivière, la Ternoise, qui bordait la propriété et qu'on avait utilisée pour obtenir à l'aide d'un barrage une chute d'eau,

moyennant laquelle tous les métiers de la filature étaient mis en mouvement.

Mais une des principales occupations était de jouer des pièces de théâtre. Dans le cours de nos séjours à Auchy on a joué Alhalie, EsLher, les Plaideurs, Vavocat Patelin, les Templiers et une parodie de cette tragédie en vers, composée en quelques jours par Billy et Adolphe.

La fabrication des costumes, l'étude des rôles et les répétitions occupaient beaucoup les acteurs. Un jour on me surprit en tête à tête avec M^''' Grivel; elle était, à titre d'Esther, à mes pieds; et moi, Assuérus, je lui tendais un manche à balai, en guise de sceptre, pour la rassurer.

Au signal donné par Kiister, nous renoncions à tous ces plaisirs et nous rentrions à Paris par les mêmes moyens qui nous avaient conduits à Auchy.

Je renvoie mes lecteurs à la biographie de mes frères aînés et de ma sœur Adèle pour tout ce qui les concerne à cette époque de leur vie.

Valdemar, IMarie, Horace, Élisa et Betsy justifiaient par leur développement les espérances fondées sur eux à leur naissance.

Je ne puis mieux terminer le récit de ce séjour dans la maison de la rue d'Hauteville, où nous demeurâmes pendant neuf ans, qu'en consignant ici le tableau qu'a fait de la

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famille ma nièce Sarah, dans la biographie de son père '.

« M. et M'"® Monod élevèrent laborieusement leur nombreuse famille, et cette éducation simple, consciencieuse, chrétienne, fondée avant tout sur la piété, l'amour et le respect du devoir et de l'autorité paternelle, l'honneur du nom et de la famille, porta ses fruits. Les parents marchaient eux-mêmes à la tête de leurs enfants dans toutes les vertus humaines et chrétiennes où ils souhaitaient de les voir s'engager à leur tour, les entraînant plus par leur exemple qu'ils ne les exhortaient par beaucoup de paroles : lui, absorbé par les devoirs de son ministère, sans cesser pour cela de surveiller les études de ses fils, auxquels il s'appliquait à communiquer son admiration pour nos grands auteurs classiques; elle, entretenant avec chacun d'eux, surtout avec ceux que leurs études ou le mariage éloignaient successivement d'elle, des rapports pleins de confiance et de tendresse; conservant sur tous et sur chacun une influence extraordinaire, et la plénitude de son autorité maternelle. Tous sentaient qu'il y a, pour unir, une force plus puissante que l'éloignement et la distance pour séparer, et que la diversité de tendances et d'opinions pour diviser. Le déve-

^ Adolphe Monod. Souvenirs de sa vie, etc., vol. I, p. 6 à 8.

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loppement spirituel et religieux qui s'opéra peu à peu dans chacun des douze enfants ne fit que redoubler leur tendresse et leur déférence pour leurs parents. Rien d'égoïste, du reste, dans ces relations de famille si fortes. « Il semble, écrivait M"'^ P. A. Stapfer, qu'il ne devrait pas rester de place dans des cœurs où l'amour paternel, fraternel et filial doit en occuper une si vaste. Cependant on trouve encore à s'y loger bien plus solidement que dans d'autres moins occupés. » Ils étaient entourés d'amis nombreux et dévoués, et la maison paternelle conserva jusqu'à la fin pour tous un charme que rien ne pouvait faire oublier. »

A l'appui de ce tableau de l'union qui régnait dans la famille je citerai quelques extraits de diverses lettres de Frédéric adressées à un de ses amis à Genève pendant ses vacances à Paris dans l'automne de 1817. 11 avait vingt-trois ans : « Ma vie est comme je l'aime, très uniforme et très sédentaire. Je ne suis pas venu ici pour voir Paris, mais pour jouir du délicieux plaisir de passer quelques semaines avec mes parents, aussi j'en profite. Je me lève entre huit et neuf heures et vais embrasser maman et m'assurer que je suis bien réellement sous le toit paternel, je fais ma cour un moment aux enfants et vais travailler jusqu'au déjeuner. Papa

commence par lire une prière devant toute la maison rassemblée. Les domestiques se retirent et nous déjeunons à une petite table de dix-sept ou dix-huit personnes. Après déjeuner chacun retourne à son ouvrage. Trois fois par semaine, je vais de midi à deux heures prendre des leçons de M. Stapfer avec Billy et Adolphe. A cinq heures et demie, grand dîner : deux immenses terrines de soupe; pièce de bœuf de trente livres; légumes à l'avenant, tout cela découpé et servi par maman, qui ne permettrait pas qu'on lui relève son mouchoir s'il tombait à terre. Si toutes les mères de famille étaient comme elle, les hommes seraient plus heureux et plus vertueux. Après dîner un bout de conversation au coin du feu. . . Arrivent les amis Stapfer et Bouffé; le thé, fait par maman, est pris à neuf heures et demie. A dix heures et demie tout le monde se retire. Me voilà enfin arrivé à la plus belle partie de ma journée. Nous voilà, papa, maman, Adèle et moi seuls au coin d'un bon feu et causant de mille choses... Maman continue, grâce à Dieu, à être bien, je la trouve rajeunie et embellie; elle est quelquefois très jolie et cela me fait plaisir. . . Je couche dans la même chambre que trois de mes frères; je travaille dans un petit trou où je puis à peine me tourner. Ces petites gênes

ne laisseront pas de ni'ètre utiles à plus d'un égard ' »

La puissante influence que papa et maman ont exercée sur leur famille s'explique en partie par le fait que jamais la colère ne s'est manifestée ni dans leurs actions ni dans leurs paroles. Quelle que fût l'indignation qu'ils pouvaient éprouver, leur calme et leur douceur ne se démentaient jamais.

Indépendamment des leçons de leurs divers professeurs, Billy et Adolphe eurent celles d'un singulier personnage nommé Mendeli, que M. Lobstein, leur maître de mathématiques, leur avait imposé par motif de charité. C'était un Hongrois arrivé à Paris en 1814 avec le régiment de cavalerie hongroise dont il faisait partie. Lors du départ des alliés, il trouva moyen de déserter pour rester à Paris.

Depuis son enfance Mendeli avait la passion de s'instruire, et ses facultés extraordinaires lui permirent de satisfaire celte passion. Il connaissait et parlait toules les langues de l'Europe et l'arabe, et savait à fond le grec et le latin. Pendant les marches du régiment dans lequel il avait été in-

^ Ce renseignement et beaucoup d'autres concernant Frédéric m'ont été donnés par sa fille Louise Good ; je tiens à signaler à mes lecteurs l'aide que m'a apportée ma chère nièce dans mon travail.

corporé, il s'ingéniait à se faire infliger la punition de veiller les chevaux pendant la nuit, y trouvant l'avantage de profiter de la lampe pour étudier.

Après le départ de son régiment, quelques personnes s'intéressèrent à lui et lui procurèrent le moyen de vivre en donnant quelques leçons de langues étrangères. Au reste, son existence n'était pas coûteuse: on lui avait accordé l'usage d'un petit pavillon au fond d'un jardin dans le haut de la rue Pigalle ; l'ameublement consistait en une table et une chaise. Le plancher lui servait de lit lorsqu'il était trop fatigué pour dormir sur sa chaise. Du pain et des pommes de terre constituaient sa principale nourriture.

M. Lobstein eut, un jour, l'idée charitable de l'habiller à neuf. Dès qu'il fut seul, il s'empressa de se vêtir de nouveau de sa vieille défroque et de porter ses vêtements neufs au marché du Temple pour les vendre. Il fut arrêté comme voleur et mis au Dépôt, où M. Lobstein finit par le découvrir après des recherches faites à la police. Il fut relâché, à son grand mécompte, car il se trouvait très bien d'être logé et nourri aux frais du gouvernement.

Cet homme exceptionnel qui, dans une autre position sociale, aurait pu devenir un savant célèbre, est mort dans un hôpital, sans avoir tiré parti de tout son savoir.

Encore quelques souvenirs pour terminer le récit de notre séjour dans la maison de la rue d'Hauteville. Mon père reçut un jour la visite du célèbre Gall, qui prétendait pouvoir reconnaître les aptitudes et les inclinations naturelles par la simple palpation du crâne. Papa désira soumettre le mien à l'examen de Gall, qui déclara que j'avais la bosse du meurtre très saillante. C'est peut-être sous l'influence de cette bosse que je me suis fait médecin, pour pouvoir suivre mon inclination au meurtre sans être passible de la Cour d'assises.

Un second souvenir est celui d'un incendie quia été arrêté à son début grâce à la vigilance de papa. Depuis quelques jours, une odeur de fumée existait dans la maison sans qu'on pût en découvrir la cause. Papa, qui se couchait toujours le dernier, avait l'invariable habitude de faire une visite générale de toutes les chambres avant de gagner son lit. En entrant dans celle qui précédait son cabinet et qui, servant de classe, n'était pas habitée la nuit, il vit que le plafond ilambait au bord de la muraille, au fond de la chambre. Au-dessus était le grenier, dont le plancher était formé par des poutres saillantes, dont l'une se trouvait en contact avec le tuyau d'un poêle du rez-de-chaussée. Ce tuyau, surchauffé par un feu trop ardent, avait mis le feu à la poutre. Mais, vu l'absence de cou-

rant d'air, celle-ci se consumait lentement, répandant la fumée qui envahissait la maison. Les progrès de cette combustion avaient fini par faire tomber le plâtre du plafond, et, le courant d'air s'établissant, la poutre commençait a flamber lorsque papa entra dans la chambre. Quelques potées d'eau jetées sur la poutre dans le grenier suffirent pour arrêter ce commencement d'incendie, qui, sans la visite nocturne de papa, aurait pu prendre rapidement un développement désastreux.

Le i 8 janvier 1818, nous avons célébré les noces d'argent de nos parents, quinze jours avant la naissance de leur dernier enfant, Betsy.

Le journal d'Adèle rend compte de cette jolie fête à laquelle prirent part les amis intimes de la famille.

Nos parents, tenant à ce que leurs enfants conservassent le souvenir de cette grande bénédiction, leur firent cadeau de livres bien reliés, portant sur une étiquette en maroquin le nom imprimé en lettres dorées de celui auquel ils étaient destinés, et la date de l'anniversaire. Ma part fut la lienriade et le Règne animal de Guvier.

La famille se cotisa avecgrand'maman de Goninck pour offrir une fontaine en bronze destinée à contenir de l'eau bouillante pour faire le thé au

salon. Adèle, Billy et Adolphe ajoutèrent h ce don des vers de leur façon.

A la fin des neuf années de bail passées dans cette maison, et dont j'ai taché de faire connaître les principaux et heureux incidents, M'"^ Thomas, la propriétaire, donna congé à papa avec force assurance de ses regrets de se séparer de si estimables locataires.

Ce n'était pas chose fticile que de trouver à loger une famille aussi nombreuse et les premières recherches furent infructueuses.

Grâce à un avis inséré dans les Petites affiches, papa apprit qu'un vaste appartement avec jardin était à louer rue de la Tour-d'Auvergne, n° 21 '.

Dès la première inspection de cet appartement, la famille s'enthousiasma à l'idée de l'occuper. Maman prit feu comme ses enfants, fit valoir les économies qui résulteraient du profit à tirer du jardin et de la diminution des honoraires du médecin et du pharmacien par suite du séjour dans celte vaste propriété qui, par sa position élevée, était presque une campagne où la maladie n'aurait sans doute pas prise. Le général Jomini, qui quittait cet appartement et que papa connaissait, confirma à celui-ci les avantages de cette habitation et l'affaire ne tarda pas à être conclue. M. Jomini consentit à avancer

^ Cette propriété j)orte maintenant le n^ 41, après avoir porté le no 37.

son déménagement au demi-terme et c'est ainsi que, dès le J5 mai 1820, la famille s'installa dans cette maison, moyennant un bail qui ne devait expirer qu'en 1829.

Je considère le temps de ce séjour comme la période la plus heureuse de notre vie de famille. Les souvenirs de la Tour tiennent une large place dans ceux de la famille, et c'est avec un cœur joyeux et reconnaissant que je m'y reporte dans ma vieillesse. Aussi crois-je devoir consigner ici quelques détails sur cette demeure.

Cette propriété avait été autrefois un rendez-vous de chasse de Louis XV. Lors de notre installation, elle était dans Paris, mais à quelques pas du mur d'enceinte qui séparait la ville de Montmartre, par conséquent dans une position très élevée relativement au centre.

Les maisons dans ce quartier étaient peu nombreuses. A gauche de la maison se trouvait une ferme assez vaste pour avoir des champs de blé. Dans la rue des Martyrs, où aboutissait notre rue, il y avait plusieurs jardins dont un de neuf arpents. Celui qui faisait partie de notre location était de trois arpents ; il s'étendait jusque vers le bas de la rue des Martyrs et était limité là par une propriété consistant en une maison avec un petit jardin. Elle appartenait à notre propriétaire, qui possédait aussi un

terrain inculte qui s'étendait de notre maison jusqu'à la nie des 3Iartyrs et communiquait avec notre cour par une porte.

Nous succédions au général Jomini qui, après avoir trahi la France et être entré au service de la Russie, était revenu à Paris avec les Alliés en iSlli.

A ce moment notre propriétaire offrait au général ses trois propriétés pour 50,000 fr. Il n'osa pas accepter. En 1829 nous quittions la Tour parce que la maison principale avait été vendue 350,000 fr., la petite maison attenante 100,000 fr. et le terrain vague 40,000 fr. A celte époque sévissait à Paris la fièvre de la bâtisse. Notre jardin fut converti en un quartier. Déjà pendant notre séjour la ferme mentionnée plus haut avait disparu, ainsi que les jardins de la rue des Martyrs, pour faire place à des maisons et des rues nouvelles.

La Tour, quand nous l'avons occupée, était bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui.

La porte cochère était à gauche de la cour. Au niveau de la rue ne se trouvait qu'un petit corps de bâtiment comprenant le logement du concierge et une vaste remise, surmontée par trois ou quatre chambres de domestiques. A gauche de la cour, qui était spacieuse, se trouvait une rangée de magnifiques tilleuls qui s'étendait de la porte cochère jusqu'à la maison. A l'entrée de celle-ci se

trouvait a droite un puits très profond qu'on retrouverait encore sans doute si on soulevait les pavés qui le couvrent.

La maison consistait en un corps de logis principal et deux ailes, formant ainsi un fer à cheval enfermant une grande terrasse qui communiquait avec la cour par un vaste passage sous le premier étage.

Nous occupions tout le premier étage du corps de bâtiment principal et des deu\ ailes. Au rez-dechaussée, dans l'aile gauche, se trouvaient deux petits appartements qui ne faisaient pas partie de notre location ; dans l'aile droite était une grande orangerie qui fut convertie pour nous en une superbe salle d'étude.

De la terrasse, qui était en plein midi et dont la vue s'étendait sur tout Paris, partait à droite, près de la chambre d'étude, un escalier de pierre par lequel on parvenait dans le jardin, qui était en contrebas de la terrasse de plusieurs mètres.

Ce jardin était une merveille. Une petite partie à droite avait été réservée pour l'agrément. Une allée conduisait à une salle de verdure où, dans l'été, on prolongeait souvent la soirée. Mais tout le reste des trois arpents était un jardin potager, où abondaient les abricotiers, les pruniers, les poiriers et les pommiers, tous en plein rapport. Les platesbandes étaient garnies de légumes.

Pour donner une idée de ce que produisait ce jardin en fait de fruits, il me suffira de dire que dans la première année de notre séjour à la Tour, nous avons mangé des abricots et des reines-claudes à bouche que veux^-tu; que maman a profité de ses fours et de son séchoir pour faire sécher des abricots et des prunes et que le surplus, vendu aux voisins à bas prix, a rapporté près de cent écus.

La place dont on pouvait disposer était telle, que maman avait pu organiser un poulailler et convertir une des chambres de domestiques, à la demande de Kiister, en pigeonnier. Elle avait même installé un cochon dans le terrain vague attenant à la maison. Mais cette tentative d'éducation porcine fut malheureuse, et notre chère maîtresse de maison acquit la conviction qu'il était plus économique de s'adresser au charcutier que de lui faire concurrence.

Il y eut aussi place pour un magnifique chien de Terre-Neuve croisé de chien du Saint- Bernard, introduit par Frédéric. Nous jouions habituellement avec ce chien. Il fut atteint d'une petite ulcération à une oreille ; le mal se prolongea ; l'animal devint taciturne, et un malin papa exigea qu'il fût conduit dans un hôpital de chiens. Dès le lendemain on constata les signes de la rage et on le tua. Papa, par

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sa vigilante prudence, nous a épargné les accidents qu'aurait pu amener la présence d'un chien enragé au milieu de nous, comme il nous avait déjà préservés d'un incendie, dans la maison de la rue d'Hauteville.

J'en ai dit assez pour faire comprendre ce qu'était celte habitation idéale. Mais je crois devoir ajouter un dernier détail qui justifie mon père d'avoir pris un tel appartement. Au taux actuel du prix de location, cette habitation aurait valu une vingtaine de mille francs. Papa payait 3500 fr. tout compris. Ce n'était qu'une légère augmentation sur le loyer de la rue d'Hauteville, qui était de 2500 fr., mais qui grâce à la location de deux chambres supplémentaires et diverses autres charges s'élevait à plus de 3000 fr.

Le charme de la Tour était très notablement augmenté par le fait que le reste de la maison n'était occupé que par la propriétaire et trois locataires : un M. Tardif, qui occupait la moitié du second étage et qui ne tarda pas à être remplacé par Frédéric après son mariage ; M"*^ Chéradame, artiste peintre distinguée ; et la famille Goldsmith, composée du père, de la mère et d'une jeune fille qui, ainsi que M""® Chéradame, étaient logés au rez-de-chaussée de l'aile gauche. M"'^ Vaniéville, notre propriétaire, habitait le deuxième étage de l'aile droite avec ses

deux filles, âgées de plus de vingt ans. Toutes trois étaient charmantes et des rapports fréquents ne lardèrent pas à s'établir entre les deux familles. Il en fut de même pour M'^'^Chéradame et pour les Goldsmith. M. Goldsmith était presque toujours absent pour le service du gouvernement anglais. Élisa, sa fille, était une aimable et vive personne avec laquelle Adèle et mes frères ne tardèrent pas à faire bonne connaissance. Adolphe fit même une chanson sur l'émotion qu'elle éprouva en entendant tirer les cent et un coups de canon qui annonçaient la naissance du comte de Ghambord, sept mois après l'assassinat de son père, le duc de Berry.

C'est dans ces agréables conditions qu'a eu lieu notre séjour à la Tour pendant neuf ans.

L'année 1820 a été marquée par un second voyage d'Adèle en Suisse et par l'installation de Billy et d'Adolphe à Genève pour leurs études à la Faculté de théologie.

Adèle, sachant que papa irait lui-même installer ses deux fils et pourrait la ramener à Paris, accepta l'offre obligeante de M. et de M™" André qui, sur le point de partir pour Genève, lui proposaient une place dans leur berline. Sa santé était assez ébranlée et un changement d'air et de vie avait été jugé nécessaire.

Elle débarqua à l'improviste chez tante de Cou-

touly au mois d'août 1820. Elle fait dans son journal une charnianle description de l'accueil qu'elle y reçut. M""" Puerari déclara qu'elle ne croyait pas qu'il y eût à Genève une dame qui fît une si vive impression sur son mari. Elle entendait d'une chambre voisine les embrassades de celui-ci et d'Adèle dont elle ignorait encore l'arrivée. Le journal d'Adèle prouve qu'elle ne tarda pas à recouvrer les forces, l'appétit et l'entrain qui lui faisaient défaut à Paris.

Papa, retardé par une indisposition assez sérieuse, (on avait craint qu'il ne fût obligé de se faire remplacer par Frédéric pour accompagner Billy et Adolphe), n'avait pu partir avec ceux-ci de la Tour qu'aux premiers jours de novembre. Ils rejoignirent Adèle à M orges chez nos cousins Henri Monod et arrivèrent ensemble à Genève, oii papa présenta ses fils à ses amis, professeurs à la Faculté. Il installa Billy et Adolphe chez leur tante de Goutouly et rentra avec Adèle à la Tour dans les premiers jours de décembre. Ils avaient quitté Genève le 30 novembre 1820. C'est à dater de ce jour que Billy et Adolphe ont été pour la première fois séparés de la famille.

Le 28 mars 1820, Frédéric fut nommé pasteur adjoint de l'Eglise réformée de Paris par ordonnance royale, et il fut consacré par papa le 8 juin suivant.

Papa avait pris pour texte: Celte parole est certaine que si quelquun désire être évèque, il désire une chose excellente {\. Tim. 3, 1). La vive émotion produite par ce sermon fut encore augmentée quand Frédéric, d'une voix presque inintelligible par suite de son attendrissement, exprima sa reconnaissance envers le Consistoire qui l'avait nommé, envers celui qui fut toujours son meilleur ami et le meilleur des pères, et tout d'abord envers Dieu, de qui procède tout bien. Au sortir de cette cérémonie, les félicitations, les poignées de main, les embrassades eurent peine à prendre fin. Le jabot légendaire de M. Chatillon, membre du Consistoire, était trempé de ses larmes, comme s'il avait éprouvé un grand malheur.

Le 28 juiUj une lettre de M'"'' Portai, dont le mari était ministre de la marine, apprenait à papa qu'il venait d'être décoré. Le Consistoire, pour marquer son estime et sa vénération pour le nouveau chevalier, tint à ce que la croix lui fût remise dans une séance solennelle.

C'est encore dans l'été de 1820 que Henri est venu du Havre prendre congé de la famille avant de s'embarquerpour les États-Lnis, où il allait faire un voyage d'affaires pour le compte de la maison Pertuzon, dont il était devenu le principal commis après avoir quitté la maison Delaroche.

C'est, enfin, aussi en 1820 que Valdemar commença ses études à la Faculté de droit, et moi mes études à la Faculté de médecine, en suivant comme bénévole le cours de chimie professé par M. Vauquelin.

A cette époque, maman gratifia sa famille de son portrait de grandeur naturelle peint par M"'''Ghéradame. Ce portrait est échu à Betsy et est entre ses mains au Havre.

Notre établissement à la Tour, au voisinage de Montmartre, dans un quartier éloigné du centre de la ville, ne nuisit en rien à nos relations avec les amis de la famille; au contraire, la maison de papa devint plus que par le passé un centre d'attraction. Les BoufTé, qui demeuraient rue Poissonnière, vinrent se loger rue BufTault; M'"^ Babut s'étabUt rue des Martyrs ; et il n'y avait guère de jour oîi il n'y eût de réunion chez les uns ou chez les autres. Adèle signale dans son journal comme un fait exceptionnel une soirée semblable à celles dont parlent les lettres de Frédéric en 1817, soirée dans laquelle papa, maman, Frédéric et elle se trouvèrent réunis au coin du feu pour prendre le thé, et oii Adèle rôtissait des tranches de pain que beurrait Frédéric et que mangeaient leurs parents. Les enfants, qui n'avaient pas faim, se contentaient de nourrir les auteurs de leurs jours,

charmant tableau, au dire de Frédéric, de la piété filiale.

Le 31 décembre 1820 eut lieu la clôture solennelle de cette mémorable année par un dîner donné à quelques amis de papa et une soirée où se trouvaient réunis les Stapfer, Bouffé, Babut, Jauge, Vaniéville, Goldsmith,Ghéradame,etc.On transporta le piano du petit salon dans le grand et la danse facilita l'attente du coup de minuit, moment attendu avec impatience par les jeunes gens pour jouir du privilège des embrassades à l'entrée de la nouvelle année. Une des demoiselles Vaniéville tenta de s'esquiver, mais elle fut rattrapée et dut subir le sort commun. C'est par cette joyeuse réunion que se termina la première année de notre installation à la Tour.

En finissant le récit de ces souvenirs de 1820, je suis tenté de me dire qu'à cette époque on était plus gai qu'en 1890, tout en me demandant s'il faut regretter ce changement.

Dès les premiers jours de janvier 1821, Frédéric partit pour Copenhague en vue de son mariage. 11 ne demeurait pas à la Tour. Comme pasteur adjoint, il s'était établi dans un petit appartement au rez-de-chaussée d'une maison de la rue des 3Iartyrs, à quelques pas de la Tour, sous la surveillance et les soins maternels de la mère Serin,

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sa femme de ménage, qui fut la seule à pleurer son départ.

Il fut immédiatement remplacé par M. Munier qui avait fait ses études de théologie à Genève avec Frédéric et qui plus lard devint un des professeurs les plus distingués de la Faculté de Genève. Il venait à Paris, en apparence pour étudier l'arabe, en réalité pour passer les quelques mois qui devaient s'écouler encore avant son mariage avec M^'*" Romilly, artiste-peintre qui avait une réputation très méritée, à Genève et ailleurs.

Munier fut accueilli à bras ouverts, d'autant plus qu'il apportait un excellent portrait de Billy et d'Adolphe fait à l'estompe par M^^® Romilly. Ce portrait est échu à Edouard qui en a fait cadeau à Sarah. Il fut convenu dès l'abord que Munier prendrait ses repas à la Tour, quand cela lui conviendrait. Il fut traité comme un membre de la famille et se lia

d'une étroite amitié avec Adèle et Edouard. Il repartit pour Genève au printemps de 1821.

Frédéric, marié à Constance de Goninck le 3 mai 1821, à Frederiks-lund, par le pasteur Rieu, partit avec sa femme le 9 juin pour Genève, où il allait trouver nos parents de Coutouly et Puerari et ses frères Billy et Adolphe.

Maman, qui avait eu la pensée d'aller faire visite à ses deux fils à Genève et avait été encou-

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