NOTICES BIOGRAPHIQUES
Mes parents et «les Douze.»
Mon Récit s'est arrêté à la mort de maman ; il me reste à faire connaître ce que sont devenus les Douze après ce douloureux événement.
Ce que j'ai de mieux à faire pour remplir cette dernière partie de ma tâche est, me semble-t-il, de les présenter successivement à mes lecteurs par de courtes notices biographiques.
Il est vrai que trois des Douze sont encore sur celte terre et qu'il est diiïicile de parler des vivants aussi librement que des morts. Je tâcherai de considérer ces retardataires comme s'ils avaient déjà rejoint leurs devanciers, comptant d'ailleurs, pour ce diflicile travail, sur l'indulgence de mes lecteurs.
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Il me parait utile de faire précéder cette étude sur chacun des Douze par un travail semblable sur leurs parents. Beaucoup de détails intéressants qui les concernent n'ont pas trouvé place dans mon Récit. Je tiens à ce que leur mémoire soit conservée aussi complète que possible dans la famille.
Adèle, à l'âge de vingt-deux ans, a tracé en 1818, dans son journal, \eporlraU des douze Moineaux. Il m'a semblé que je devais reproduire ici ce charmant et intéressant tableau, tant pour l'instruction de mes lecteurs, dont la plupart ne connaîtront pas le journal d'Adèle, que pour faire apprécier le talent de cette jeune fille dans le jugement porté sur ses frères et sœurs ainsi que sur elle-même.
Je m'efforcerai, en passant ensuite en revue la vie et la carrière des Douze, de compléter et parfois de rectifier ce jugement.
Avant d'entamer ce travail, j'aime à signaler un trait commun à tous les Douze : Dieu leur a accordé l'immense grâce d'arriver à la même foi en « Jésus-Christ, mort pour leurs péchés et ressuscité pour leur justification. » Cette communauté de croyance a resserré les liens qui les unissaient dans leur enfance. Rien n'a pu troubler cet amour fraternel pendant la vie des neuf qui sont morts, et il persiste entre les trois survivants.
Jean Moxod
îi Tâge de 5(5 ans.
D'aïu'I's M'i'c ftlniilor Koniilly.
Jean Monod.
Ce que j'ai dit de l'enfance de mon père, de ses études classiques à Genève, et de sa conduite suffît pour faire comprendre la bienveillance dont il fut l'objet de la part de ses maîtres. Cette bienveillance devint de l'amitié ^ lorsqu'il fit ses études à la Faculté de théologie. Il fut aimé de ses professeurs et de ses camarades, parmi lesquels se trouvaient Ancillon, le futur auteur du Tableau des révolutions du système politique de l'Europe, et Molière, qui devint pasteur à Berlin, tous deux descendants de réfugiés en Prusse après la révoca-
tion de l'Edit de Nantes. L'affection qui lia ces trois jeunes gens dura pendant toute leur vie.
Papa eut aussi pour condisciple Marron, dont il devait être plus tard le collègue comme pasteur de l'Eglise réformée de Paris.
L'estime dont papa était l'objet pendant ses études était justifiée par sa conduite, son caractère, ses brillants succès et le talent de prédication qu'il manifestait déjà. Les registres de la Vénérable Compagnie donnent de nombreuses preuves de cette estime et de l'affection qu'avaient pour lui ses professeurs. Ces sentiments ont persisté malgré
l'éloignement. La Vénérable Compagnie est informée dans la séance du 9 décembre 1808, par son modérateur, de la nomination de M. Monod comme pasteur à Paris et de son arrivée dans cette ville. La proposition de nommer M. Monod membre honoraire de la Compagnie est acceptée avec empressement; c'était un grand honneur.
Si papa était aimé des Genevois, il le leur rendait bien. Il est toujours resté genevois de cœur, et ses visites dans sa patrie étaient une des plus grandes jouissances qu'il pût goûter. Aussi a-t-on vu dans le Récit qu'il profitait de toutes les occasions possibles pour aller à Genève. Sa dernière visite eut lieu en 1835 à l'occasion du jubilé de la Réformation. Le
Consistoire de l'Eglise réformée de Paris l'avait délégué comme son représentant à cette fête.
Papa fut accompagné dans son voyage par Adèle, son mari et sa famille qui allaient rejoindre h Renan, dans le canton de Berne, Marie Stapfer, qui y séjournait avec son mari malade et une partie de ses enfants.
Papa avait éprouvé, en 183/i, les premières souffrances résultant de la maladie du cœur qui devait amener sa fin. Sur la couverture d'un sermon prêché en i83/i, probablement un des derniers qu'il ait composés, se trouve une note écrite de sa main où il porte un jugement sévère sur ce sermon
JEAN MOXOD d29
et ajoute qu'il est une preuve de son aiïaiblissement. Il avait donc, dès cette époque, le sentiment de sa fin prochaine.
Grâce à une amélioration passagère dans son état, il jouit beaucoup de ce dernier séjour. Il écrivait à un ami : « J'ai à Genève encore quelques personnes à voir et puis je quitte Genève et son Eglise, c'est-à-dire ce que j'ai de plus cher au monde après ma famille, avec le pressentiment que je n'y reviendrai plus. Il m'aurait été bien doux de laisser ma tombe auprès de mon berceau. Dieu ne l'a pas voulu ; je me soumets et ne lui demande plus, comme j'ai pu le faire autrefois, une longue vieillesse. »
Ce pressentiment se réalisa bientôt. Dès l'hiver suivant, l'état de papa s'aggrava et devint très pénible. Il vit venir la mort avec un calme parfait. Je l'entendis dire un jour en souriant à MM. Rayer et Louis qui le soignaient: «A'ous m'enveloppez dans mon linceul. » Sur les protestations médicales de ces messieurs, il ajouta: « C'est inutile; je ne me fais pas d'illusions. »
Il mourut le 23 avril 1836, dans sa soixante et onzième année. IMaman se trouvait auprès de lui avec trois de mes frères et moi. Adolphe écrivait deux jours après à un ami... a II a gardé une entière présence d'esprit jusqu'à la fin
et faisait constamment monter ses prières à Dieu, surtout le dernier jour et jusque dans son agonie. Nous avons la douce confiance qu'il s'est endormi dans le Seigneur. Grâce à Dieu la paix est avec nous, avec notre mère, en qui le Seigneur se glorifie beaucoup , avec toute notre famille. Nous nous réunissons pour prier plus d'une fois par jour ordinairement, et toute la maison y vient, domestiques, pensionnaires de mon père, nos frères et sœurs, tous enfin. Béni soit Dieu... »
«Ce fut,» dit Sarah ', «un moment bien solennel pour la famille, que le départ de ce chef bienaimé et vénéré, et cela d'autant plus qu'elle avait été épargnée de Dieu depuis tant d'années d'une manière extraordinaire. Si M. Monod n'avait pas été atteint par le souffle du réveil d'une manière aussi directe que la plupart de ses enfants, même des plus jeunes, il avait cependant exercé son ministère jusqu'à la fin avec une grande fidélité, et sa mémoire aussi bien que son œuvre pastorale a laissé des traces que nous retrouvons encore aujourd'hui, en particulier parmi ses anciens catéchumènes. Le christianisme de sa vie dépassait de beaucoup celui de ses affirmations théologiques qui s'accentuèrent cependant vers la fin, et sa
1 Adolphe Monod. Souvenirs etc., t. I, p. 240.