COPENHAGUE
J'étais très lié avec un magnifique chien de Terre-Neuve à poils bruns. Un jour je voulus lui procurer le plaisir de contempler les lapins enfermés dans un enclos. J'ouvris la porte de l'enclos pour que le chien pût mieux les examiner; mais je me souviens de ma terreur quand le chien se précipita sur les lapins et en étrangla plusieurs.
J'ai souvenance aussi d'un gros cerisier qui portait d'un côté des fruits de qualité inférieure et de l'autre des cerises excellentes. Mes frères étaient autorisés à grimper dans l'arbre et à manger les mauvaises cerises. Je les soupçonnais de se tromper parfois dans le choix à faire.
Ce soupçon avait sa raison d'être! Nous avions la permission d'aller le matin, à notre lever, ramasser, dans le jardin, les fruits tombés depuis la veille. Un jour Adolphe fut surpris secouant un arbre pour remplir son panier !
Nous avions une vieille bonne nommée Mette qui, vu le nombre croissant des enfants , devint bientôt insudisante , et il fallut lui donner une aide du nom de Karen. Je préférais celle-ci, parce que Mette avait l'habitude de traiter les bosses que je pouvais me faire par l'application de la semelle de son soulier. Quel que fût l'état de cette semelle, je devais en subir le contact si j'avais la malechance de me cogner en présence de Mette.
Je me souviens de la répugnance que m'inspirait cette pratique superstitieuse.
A cet inconvénient près, mes vagues souvenirs me laissent l'impression que nous menions, tant à la ville qu'à la campagne, une vie aussi aisée qu'heureuse.
En 1798, papa fit un voyage à Londres et à Paris. Il fut invité à prêcher dans celte dernière
ville. Cette prédication, en révélant à l'Eglise réformée de Paris le talent hors ligne dont était doué ce pasteur âgé de trente-trois ans, a eu une influence décisive sur la carrière de celui-ci et sur l'avenir de sa famille, car, à la mort prématurée de M. Mestrezat, pasteur de l'Église réformée de Paris, en i808, papa reçut vocation de cette Eglise à venir remplacer le défunt.
Lors de ce voyage à Paris en 1798, le Danemark était en pleine prospérité; la famille de Goninck était à l'apogée de sa fortune et mon père n'avait aucune idée de quitter la position qu'il occupait à Copenhague.
En 1808, par suite de l'attentat commis en 1807 par l'Angleterre contre le Danemark, l'état des choses était tout autre; le commerce danois était en grande partie arrêté; la maison de Goninck était fortement ébranlée, et papa crut, dans l'intérêt de sa famille, devoir accepter l'appel qui lui était adressé par l'Église réformée de Paris, d'autant