‹ La Famille Monod = portraits et souvenirsChapitre 8 sur 23 · COPENHAGUE · texte numérisé non relu

COPENHAGUE

plus qu'il y était encouragé par ses beaux-parents et que ma vaillante mère était disposée à accepter ce douloureux sacrifice.

Maman avait à ce moment huit enfants, dont l'aîné était âgé de quatorze ans et le dernier de deux ans. Elle était au cinquième mois d'une grossesse. Il s'agissait pour elle de quitter sa famille dont elle était chérie, d'abandonner la position heureuse et facile dont elle jouissait à Copenhague, pour aller, à l'entrée de l'hiver, s'établir avec sa nombreuse famille dans une ville qu'elle ne connaissait pas. Dieu lui donna l'énergie nécessaire pour cette grave entreprise. Elle la considérait sans doute comme un devoir envers son mari et peut-être aussi envers ses fils, dont l'éducation devait être bien difficile à Copenhague, tandis qu'à Paris elle serait singulièrement facilitée.

La bénédiction de Dieu a reposé sur ce sacrifice : la carrière de papa a été bien différente de ce qu'elle aurait été s'il fût resté à Copenhague, et ses enfants ont largement bénéficié de cet établissement à Paris qui a été l'origine de la prospérité de notre famille.

Quand je réfléchis a ce que sont devenus les Douze par le fait de ce transfert à Paris, mon cœur déborde de reconnaissance envers mes parents, et envers Dieu qui leur a donné la force de l'accomplir.

(jO LA FAMILLE MONOD

Indépendamment des avantages que les enfants de papa ont retiré de leur établissement en France et qui ressortiront de la suite de ce récit, je crois devoir signaler dès maintenant celui qui est résulté pour les fils aînés de ce que, nés à Tétranger d'un père suisse et d'une mère danoise, ils étaient considérés comme Danois et par conséquent exemptés de certaines charges imposées aux Français, notamment de la conscription. L'avantage était précieux pour mes frères aînés; on était aux dernières années du premier empire, époque où Napoléon drainait la France de tous ses jeunes gens pour en faire de la chair à canon.

Quand la Chambre dite introuvable tenta de faire casser l'élection de Benjamin Constant à la Chambre des députés, comme Suisse, et que celui-ci obtint son maintien à titre de descendant de réfugié lors de la révocation de l'Édit de Nantes, l'attention se porta sur la loi du 9-15 décembre 1790, dont l'article 22 est ainsi conçu :

«Toutes personnes qui, nées en pays étranger, descendent, à quelque degré que ce soit, d'un Français ou d'une Française expatriés pour cause de religion, sont déclarées naturels Français et jouiront des droits attachés à cette qualité, s'ils reviennent en France, y fixent leur demeure ei prêtent le serment civique. »

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Les fils Monocl qui jusqu'à celte époque se considéraient comme Danois, voulurent bénéficier de cette loi et revendiquer leur titre de Français *. On parvint à se procurer les documents établissant que notre mère était descendante d'une réfugiée lors de la révocation de l'Édit de Nantes. Les pièces établissant le départ de France de Rachel d'Amberbos pour cause de religion, son mariage avec Louis de Joncourt, l'acte de naissance de Marie de Joncourt et son mariage avec Frédéric de Goninck ont été déposés chez M" Châtelain, notaire, 25, rue Croix des Petits-Champs, le 1^'' février et le 7 avril J825. Ce n'est qu'après 1830, sous le règne de Louis-Philippe, que les membres de la famille Monod purent faire établir leurs droits de Français. Grâce à ces pièces, nous avons pu nous faire inscrire sur les listes électorales, j'ai pu être nommé professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris, Yaldemar, courtier d'assurances maritimes, et d'autres, pasteurs de l'Église réformée de France. Cette loi subsiste, dans ce qu'elle a d'essentiel et, encore aujourd'hui, tout descendant des de Joncourt et des de Coninck résidant à l'étranger peut se faire reconnaître Français. Il en serait de même d'un Monod, si plus tard il en naissait à l'étranger.

1 L'aine, Frédéric, clans l'ignorance de cette loi, s'était déjà fait naturaliser.

Il résulte de ces faits que depuis 1830 nous avons joui des droits de Français, bien que nous n'en ayons pas subi toutes les charges*. Nos ancêtres ont assez souffert du crime commis par Louis XIV pour que cette tardive et faible réparation fût due à leurs descendants.

Départ de Copenhague et installation à

Paris.

Le départ de Copenhague eut lieu le 31 octobre 1808. Ce n'était pas chose aisée que de sortir de l'île de Seeland, alors bloquée par la flotte anglaise. La preuve en est que le navire sur lequel nous nous étions embarqués à Korsôr fut poursuivi par un vaisseau anglais et dut se réfugier dans une des îles qui se trouvent dans le grand Belt. Ce ne fut qu'après trois jours passés dans cette île que, trompant la vigilance des Anglais, le navire put se remettre en route et aborder à Kiel. Nous étions alors sur terre ferme et

1 Quelques-uns firent le service de la garde nationale. Lors de l'insurrection de juin 1848, Valdemar, dont la coinpaynie marchait contre les insurgés, a été effleuré par une balle qui a tué un garde national à son côté. Quant à moi, mon service s'est borné à vingt-quati-e heures de prison, dues à ce que je payais un homme pour faire mon service à ma place, réservant mon temps pour mon service à l'hôpital et mes clients en ville.

ce n'était plus, pour arriver à Paris, qu'une affaire de temps, mais de temps prolongé, car nous ne voyagions que de jour.

Le voyage se fit en poste, moyennant une vaste berline qui contenait mes parents, Adèle, Adolphe, Valdemar, moi et la brave Karen mentionnée plus haut; plus une calèche dans laquelle se casèrent mes quatre frères aînés. On m'a assuré qu'à l'arrivée à Hambourg il y avait déjà près de soixante chemises à laver.

Ce voyage dura un mois et ne fut marqué que par un seul accident: un soir, dans une plaine sablonneuse, le postillon qui conduisait la calèche, trompé par l'obscurité, culbuta la voiture dans un fossé. Il n'y avait rien de cassé, ni de la voiture, ni de ceux qu'elle contenait. Mais il fallut un certain temps pour la remettre sur roues, et Billy avait profité de cet intervalle pour s'endormir assis sur le bord de la route. Ses trois frères avaient repris leurs places, et ce ne fut qu'après quelques moments que Frédéric, constatant l'absen3e de Billy, fit arrêter la voiture et alla quérir le voyageur oublié. D'après mes souvenirs , la première installation eut lieu dans un hôtel de la rue de Cléry. Mes parents avaient à trouver un appartement et à monter un ménage tout nouveau. Cotait dans les premiers jours de décembre. Je ne sais ce qu'il advint de

mes frères et de ma sœur pendant ces premiers temps difficiles à traverser. Il est probable que des paroissiens compatissants vinrent en aide à mes parents, en se chargeant de les garder jusqu'à ce qu'ils eussent un foyer définitif. Quant à moi, je n'ai souvenance que de mon triste séjour dans cet hôtel. Accoutumé en Danemark à une pleine liberté de mouvement, je supportais difficilement cette réclusion, contre laquelle je me révoltais d'autant plus facilement que j'étais un enfant actif et turbulent, enclin à la colère. Je me souviens d'avoir obligé ma pauvre maman à me fouetter quatre fois dans la même journée, malgré sa tendresse particulière pour son petit «Gussy. »

Ces légères punitions, qui n'étaient que trop bien justifiées, ont été largement compensées par la bénédiction spéciale que ma mère mourante a tenu à prononcer sur moi, et qui ne s'explique que par sa tendresse exceptionnelle.

Je fus délivré de cette prison par notre installation dans une propriété qui n'existe plus, au n" 2 de la rue Pigalle, au coin de la rue de la Tour-des-Dames. Cette maison avait probablement été autrefois habitée par un grand seigneur. Elle était placée entre deux cours. Un grand jardin s'étendant jusqu'à la rue de La Rochefoucauld, longeant par conséquent toute la rue de la Tour-

des-Dames, en dépendait. Elle n'était occupée que par nous, par le propriétaire, célibataire, dont l'appartement était au rez-de-chaussée d'une aile de la maison, et par son régisseur, qui occupait le second et unique étage au-dessus du premier, où nous étions installés.

Pour donner une idée de ce qu'avait dû être autrefois cette habitation, il me suffira de dire que la vaste salle à manger était lambrissée de laque, sur laquelle étaient tracés des dessins semblables à ceux qui figurent sur les boites de laque qui nous viennent de la Chine. La chambre des enfants avait dû être autrefois une galerie de tableaux; elle était éclairée par le haut, et par une grande fenêtre au fond de la chambre. Elle était chaulTée au moyen d'un grand poêle, installé par nos parents, et dont le souvenir m'a été conservé par un accident dont maman a été victime.

Elle était, un matin d'hiver, dans cette chambre avec moi, Karen et ma sœur Adèle. Dans le poêle llambaient plusieurs bûches. Adèle se trouvait devant la bouche du poêle quand l'ouverture brusque de la porte de la chambre en fit sortir une flamme qui mit le feu à sa robe. Adèle se mit à courir en poussant des cris. IMaman la poursuivit en s'efl^orçant d'éteindre avec ses mains le feu qui enveloppait l'enfant. La bonne, au moyen d'une

couverture arrachée à un lit, éteignit les flammes qui n'avaient pas encore atteint Adèle ; mais maman eut les mains cruellement brûlées. Je vois encore ces chères mains couvertes de pommes de terre écrasées, absurde moyen de combattre la douleur des brûlures. Celles de maman étaient peu profondes, et la guérison fut rapide.

C'est dans cette maison que sont nés Marie, le 31 mars 1809, et Edmond, en 1811. Ce dernier mourut quelques mois après sa naissance. C'est le seul des enfants de maman qui ne lui ait pas survécu.

Mon père fut installé comme pasteur de l'Église réformée de Paris par son collègue Rabaut Pommier, le 26 décembre 1808, dans l'église de Saint-Louis, située dans la rue Saint-Thomas-du- Louvre. L'église et la rue ont été supprimées lorsqu'on a déblayé la cour du Louvre des constructions qui la remplissaient. C'est alors que l'église Saint-Louis fut remplacée par celle de l'Oratoire.

Les protestants de Paris n'avaient à cette époque que deux lieux de culte: l'église de Sainte-Marie, dans la rue Saint-Antoine, et l'église de l'Oratoire, dans la rue Saint- Honoré. Ces deux édifices avaient appartenu autrefois à des ordres catholiques supprimés à l'époque de la première révo-

lution '. La ville de Paris avait alloué aux protestants une troisième église située sur la rive gauche de la Seine, celle de Pentemont. Mais, par suite de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici, elle ne fut mise à leur disposition que bien des années après les deux autres. L'église de l'Oratoire, qui avait appartenu aux Oratoriens, et qui était devenue un dépôt de la ville, fut restaurée et attribuée aux protestants de Paris en 1811.

L'Église réformée de Paris ne possédait alors que trois pasteurs. L'un d'eux était Rabaut Pommier, frère de Rabaut Saint-Etienne, qui, comme celui-ci et plusieurs autres pasteurs, avait, pendant la Révolution, renoncé au ministère évangélique et s'était lancé dans la carrière politique. Il avait fait partie de la Convention et avait voté la mort de Louis XVI avec sursis, dans l'intention de le sauver. Nommé pasteur de l'Eglise réformée de Paris le 25 février 1803, il fut exilé au retour des Bourbons à cause de son vote et dut donner sa démission de pasteur en 1816. Il fut remplacé huit jours après par M. Juillerat-Chasseur. Deux ans après, il obtint la permission de rentrer à Paris, oii il est mort en 1820. Dès 1781, il avait constaté que l'inoculation

ï La marquise de Sévigné assista quelquefois à la messe dans « l'Église des filles de Sainte-Marie de la Visitation, » où reposait le corps de sa mère.

de la picote mettait à l'abri de la variole. Il fit part de cette observation à un médecin anglais. Celui-ci en parla à Jenner qui fut ainsi rais sur la voie de la découverte de la vaccine. Rabaut était un petit homme dont la voix était si faible que ses auditeurs l'entendaient à peine.

Le second, Marron, contrastait avec Rabaut par sa haute stature et par sa large prestance. Ancien condisciple de papa à la Faculté de Genève,

il avait été nommé pasteur de l'Eglise réformée de Paris en 4802, et président du Consistoire à la mort de Mestrezat. Pitoyable prédicateur, il ajoutait à ce défaut celui de se croire poète et de forger des vers qu'il aurait dû garder pour lui. Lors de l'inauguration de la statue de Louis XIV sur la place des Victoires, sous la Restauration, il ne craignit pas de publier une pièce de vers à la louange de l'auteur de la révocation de l'Édit de Nantes.

C'est à ces deux pasteurs que fut adjoint Jean Monod pour desservir l'Eglise réformée de Paris, qui depuis a pris un développement tel qu'elle possède aujourd'hui 35 lieux de culte, à Paris ou dans ses environs, et 38 services du dimanche, soit le matin, soit l'après-midi, soit le soir. Elle compte douze pasteurs titulaires, douze pasteurs auxiliaires et sufîragants, plus un pasteur aumô-

nier des prisons et un pasteur aumônier du lycée Henri IV. Les aumôniers des autres lycées sont des pasteurs titulaires ou auxiliaires de l'Eglise de Paris.

Ces trois pasteurs, en 1808, prêchaient à tour de rôle dans les deux temples. Jean Monod ne tarda pas à justifier les espérances qu'avait fondées sur lui l'Église réformée de Paris. Au talent de prédicateur qui s'était révélé pendant ses études à Genève et qui avait fait de lui le premier prédicateur de France à cette époque, se joignaient des connaissances aussi solides qu'étendues, l'amour du travail, l'exemple du chef d'une famille patriarcale, une bienveillance et une charité chrétienne sans limites. J'ai hérité de sa Bible qu'il avait interfoliée de pages blanches. Les nombreuses notes dont elles sont chargées témoignent de l'étude assidue qu'il en faisait. Malheureusement il était timide et se défiait de lui-même; il n'a jamais osé se livrer à l'improvisation. Ses sermons, médités et écrits très soigneusement, étaient récités, grâce à sa prodigieuse mémoire, comme s'ils étaient improvisés. Au culte de famille du matin, il lisait une prière. C'était à lui de préférence que les familles éclairées de l'Eglise confiaient l'éducation religieuse de leurs enfants.

A la mort de M. Marron en 1832, il fut nommé

président du Consistoire. Il était alors l'objet de la vénération de toute l'Eglise.

Par suite des revers de fortune de la famille de Coninck, la dot de ma mère avait été fortement compromise, et papa avait dû, pour élever sa nombreuse famille, se créer des ressources en recevant comme pensionnaires des enfants dont l'éducation lui était confiée. Le fait d'être admis dans sa famille, était considéré comme un privilège. La pension était de 3000 francs et les familles aisées pouvaient seules aspirer à cet avantage. Faute de place, papa ne pouvait recevoir que six élèves.

Les deux premiers qui nous furent adjoints comme camarades furent Henri Hottinguer et Georges Grivel. Parmi ceux qui ont passé par ce mode d'éducation je me contenterai de citer, outre ceux déjà nommés: Philippe Hottinguer; deux fils de M. Gros, de Lyon; trois fils de Nicolas Schlumberger ; un fils de M. Gros, de Wesserling ; le fils de M. Cottier; le fils de M. Portai; Louis Vernes; Benjamin Delessert; Amédée Bouffé; le fils de M. MuUer-Sœhnée; deux des fils de John Lewis Brown, de Copenhague; deux neveux du roi de Wurtemberg dont l'aîné était l'héritier présomptif du trône'; un fils Duméril; un fils Babut ; notre

^ Il fut privé de ce titre par la naissance d'un fils du roi pendant qu'il était en pension chez mon père.

cousin Frédéric de Coninck ; un jeune Américain du nom de Perkins ; Fernand Joly, etc.

C'est grâce à ces pensionnaires que nous avons pu nous passer de l'enseignement des lycées tout en profitant de l'avantage de l'éducation commune.

A ces jeunes élèves se joignaient parfois, pour la table et le logement, des pensionnaires adultes. C'est ainsi qu'ont été admis dans la famille M. Rouville, M"^' Bourrit et Mussard. M. Bourrit, caissier de la maison de banque Blanc-Colin, a dîné à notre table pendant une vingtaine d'années jusqu'à sa mort.

Par sa grande énergie et son merveilleux savoirfaire, maman a sufïi, avec l'aide de Dieu, à l'énorme tache que lui imposait un tel état de maison, malgré d'afTreuses migraines qui la forçaient de garder le lit pendant un, deux et même trois jours, et ses cinq grossesses à Paris, dont la dernière eut lieu en J8.18. 11 est vrai qu'elle menait rondement les choses. Elle se levait le neuvième jour et reprenait ses occupations *. Elle a nourri ses six premiers enfants, mais a du s'arrêter au septième. J'ai été élevé au lait de vache ainsi que A'aldemar. Marie et Edmond ont été élevés au

1 C'est du moins ce que j'ai pu constater à la naissance de son treizième enfant, Betsy, la seule couche dont j'aie gardé le souvenir.

lait de chèvre. Maman ne s'est décidée à prendre des nourrices que pour les trois derniers, à la suite de la mort d'Edmond.

Papa, absorbé par les occupations de son ministère, ne pouvait pas songer à notre éducation et dut se borner à notre instruction religieuse. Il appela à son aide un précepteur, comme à Copenhague.

Il ne fut pas heureux dans le choix des deux premiers : Pétrosilius, Allemand, et Dittmar, pasteur genevois, qui tous deux furent obligés de résigner leurs fonctions au bout de peu de temps. Ils n'avaient à faire qu'à mes frères aînés, car c'était à l'époque de notre installation à Paris; mais papa constata bientôt qu'ils ne pouvaient pas tenir tête à ces jeunes gens, qui avaient apporté de Copenhague des habitudes d'indiscipline difliciles à vaincre.

Il dut avoir recours à un troisième précepteur, et cette fois il fut bien guidé dans son choix. Il s'adressa à M. Kùster, jeune pasteur hanovrien, qui avait fait de fortes études et était un pédagogue hors ligne.

C'est probablement en 1812 que Kiister est entré dans notre famille, dont il a fait partie pendant plus de vingt ans. Il y a tenu une si grande place, il a eu sur moi en particulier une influence si salutaire que je me sens pressé de consacrer à sa mémoire quelques lignes dans ce récit.

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Kiisler était d'une stature élevée; l'expression desa figure était agréable, elle dénotait rintelligence et la bonté. Il était maigre et vigoureux^ dur à la fatigue et ne craignait pas de courir avec ses élèves. Pendant tout le temps qu'il a passé dans noire famille, il n'a pas été malade. J'ignore complètement ce qui concerne sa famille et sa jeunesse ; jamais il ne m'en a parlé. Je ne lui ai pas connu de correspondance avec l'Allemagne.

Sa tâche lui fut facilitée dès le début par la détermination que prit papa d'envoyer Frédéric à Genève, dans la pension tenue par son ami le pasteur Duvillard, naguères son compagnon d'études. Kiister ne larda pas à mater mes frères non par la sévérité et les corrections, mais par l'affection. Il prit avec le consentement de nos parents une autorité devant laquelle tout devait plier. «M. Kûsler l'a dil, » cela suiiisait pour faire taire toutes les objections.

Il s'efforçait de développer chez ses élèves le sentiment de la dignité personnelle, de la probité, de l'amour fraternel. Sa principale punition était le bannissement de la salle d'étude : aïu es indigne de restera travailler; va l'amuser, si tu le peux!» et on ne le pouvait pas, tant on avait de honte d'être expulsé et de chagrin d'avoir fait de la peine à M. Kiisler. J'ai eu, en mon jeune frère Horace, un

frappant exemple de la manière dont Kiister s'y prenait pour donner à un enfant le goût de l'étude *.

Kûster ne s'est jamais servi de la religion pour notre éducation et je n'ai jamais su quelles étaient ses croyances religieuses. Jamais dans la classe il n'a été question de prière ni de la lecture de la Bible. D'autre part, Kiister n'a jamais dit un mot qui pût ébranler nos convictions religieuses.

Il voulait que nous apprissions à travailler seuls et en même temps à être durs à la souffrance. Il fallait être levé à six heures du matin et travailler dans une chambre sans feu, même dans les hivers les plus rigoureux. Je me souviens de n'avoir pu écrire, un matin, parce que l'encre était gelée. Kiister, avant de se coucher, déposait sur le pupitre de chacun de ses élèves un papier indiquant le travail à faire avant son arrivée à huit heures. Il ne paraissait que très rarement dans le cercle de famille : après la classe du soir, il allait se reposer du travail que lui imposaient ses élèves dans un café, où il soupait en lisant les journaux et ne rentrait que fort tard.

Kûster attachait une grande importance aux exercices du corps. La gymnastique et l'escrime ont fait partie de notre éducation. Il nous emmenait tous les jours, quelque temps qu'il fit, à la pro-

1 Consulter pour les détails la biographie d'Horace.

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menade. II prenait la tele delà troupe, marchait vile et ne se mettait pas en peine de voir s'il était suivi, mais punissait, en rentrant, celui qui s'était égaré. Il utilisait ces promenades pour notre instruction en nous conduisant au Louvre ou au Jardindes-Plantes, et pour notre développement corporel en nous laissant nous ébattre dans le Jardin des Tuileries, aux Champs-Elysées ou dans la campagne. Dans la belle saison, il nous conduisait dans un des bains établis sur la Seine, oii il nous avait luimême appris la natation. Il ne se passait guère d'hiver oii nous ne pussions aller patiner sur le bassin de la Yillette qui n'était pas encore envahi par les bateaux et était le rendez-vous de tous les patineurs de Paris.

Lors de l'occupation de Paris par les Alliés en 1814, Kiister ne manqua pas une occasion de nous faire faire voir de près nos vainqueurs.

Un jour, il eut l'idée de nous faire faire le tour de Paris en dehors du mur qui l'entourait alors.

En 1812, il nous a conduits à pied à Fontainebleau. Partis de bonne heure de Paris, nous couchâmes dans un village à huit ou dix kilomètres de Fontainebleau où nous ne devions arriver que le lendemain matin. L'accès du château, alors occupé par le pape, nous étant interdit, nous visitâmes les jardins et le parc et, après nous être

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restaurés et reposés, nous reprîmes la route du village où nous avions passé la nuit. En traversant la forêt nous fûmes assaillis par un gros orage avec pluie torrentielle. Kiister nous fit garder le milieu de la chaussée et bien nous en prit, car la foudre tomba sur un arbre à peu de distance de nous. Arrivés à notre gîte de la veille, nous passâmes une soirée joyeuse à faire sécher nos vêtements devant un grand feu de fagots, et le lendemain soir nous rentrions à la maison, très fiers et très contents d'avoir pu faire ce voyage pédestre. Le but de ces grandes courses était de nous aguerrir à la fatigue.

Toutes ces pérégrinations étaient rendues possibles par le fait que nous ne suivions pas les classes des lycées.

Kiister se chargeait seul de notre instruction. C'est sous sa direction que j'ai étudié le grec, le latin, les langues allemande, anglaise, italienne, l'histoire, la géographie. 11 n'a pas voulu nous enseigner la grammaire française, dans l'idée que les règles de cette grammaire et l'ortLjgraphe devaient être apprises par la lecture et l'écriture du français. J'ai souvent déploré cette lacune dans mon instruction.

A part quelques leçons de mathématiques, un cours de physique au Lycée Bourbon, suivi pendant un an, et des leçons de dessin et de danse, j'ai dû à Kiister tout ce que j'ai appris dans ma jeunesse.

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