MAD. DE MORONVAL, DANIEL
MAD. DR MORONVAL. Maintenant que cette enfant est partie, maintenant que je suis seule avec toi , je puis me livrer à toutes mes inquiétudes, à tout mon désespoir. Daniel, Daniel, je ne reverrai pas mon fils!
DANIEL. Quel nouveau sujet d'alarmes?..
MAD. DE MORONVAL. De nouveau! sujets d'alarmes?.. et que te faut-il donc, mon Dieut Quoi, mon fils ne m’a<pas écrit depuis trois mois, lui qui m’écrivait toutes les semaines; c’est en Italie qu'il voyage , dans ce pays de trahisons et de traîtres, de poisons et de poignards, et cela ne suffirait pas pour me plonger dans de mortelles inquiétudes? Ah! que dis-je, deS inquiétudes? ce qu’il y a dans mon cœur, maintenant, c’est une certitude affreuse, c'est la conviction que mon fils n’est plus!
Au-dcdans de moi , au dehors de moi, tout prend) une voix pour m’avertir de mon malheur. Je suis assaillie par toutes sortes de présages... ces rêves que je fais, et où je vois toujours mon fils expirant, croistu que ce ne soit pas une révélation du ciel? est -ce le hasard qui a ouvert tout exprès pour moi cette page de la Bible où les frères de Joseph apportent à Jacob la dépouille sanglante du plus cher de scs enfans... Ah! quand ce malheureux valet est entré pour m’apporter une nouvelle indifférente, j’ai frissonné , tous mes membres ont tressailli , et je croyais déjà lire sur son front l’arrêt de ma mort et la nouvelle de la mort de .mon fils 1
DANIEL. "Tout cela ne prouve qu'une chose, madame , c’cst que la mort de monsieur le comte n’est certaine que dans votre imagination; vous voyez combien votre inquiétude enfante dechimèrcs... Je ne suis pas tranquille, certes; je ferais un mensonge si je vous le disais; mais des lettres peuvent se perdre , mais votre fils peutêtre malade... rien ne prouve encore...
MAD. DE MORONVAL. Il est mort, te dis-je, et je reconnais ici le doigt de Dieu ; je vois bien que vingt années de remords et de larmes ne l’ont pas apaisé.
DANIEL. Vous, des remords! vous, ma bonne et vertueuse maîtresse! ah! j’ai veillé sur vous depuis votre enfance, et le ciel m’est témoin qu’il n’y a pas dans toute votre vie une seule action qui puisse justifier ^ mot que vous venez de prononcer.
MAD. DE MORONVAL. Tais -toi ; ne prends pas le ciel à témoin d'une fausseté !. .tu crois me connaître, tu crois savoir l’histoire de ma vie ; tu te trompes étrangement!., Daniel!. -Oh! je sais que tu es un vieil ami et un serviteur fidèle, tu as tous les droits possibles à ma confiance ; mais il est des secrets qu’on ne révèle pas à son ami le plus cher, des secrets qu’on garde entre soi et Dieu ; Dieu qui est un confident sévère jusqu’au jour où il devient un juge inexorable...
Ne m’en veux donc pas si je continue à me taire, et ne me tiens pas tant de compte du peu de bien que j’ai fait ou que j'ai essayé de faire; ce n’est peut-être qu'une expiation.
DANIEL. Madame...
MAD. DE MOHONVAL. J eu ai assez dit :
Voilà la première fois que de semblables paroles sortent 'de ma bouche... c’est que le moment n’est pas loin où ma bouche se fermera pour toujours. Ecoute, Daniel, demain, a cette heure-ci, tu entreras chez moi; nous serons seuls. Tu jureras sur le crucifix de garder secrètement et fidèlement un dépôt que je te ferai... ce dépôt je ne voulais le remettre qu’entre les mains de mon fils, mais je vois bien qu’il est temps de choisir un autre exécuteur de mes volontés dernières.
DANIEL. Ne me parlez pas ainsi , mon Dieu ; vous m’arrachez le cœur. Gardez ce dépôt que vous voulez me faire, je ue veux pas le recevoir.
MAD. DE MORONVAL. A qui donc le donnerai-jc , Daniel? faudra-t-il confier à un étranger le secret de toute ma vie ? Eh bien, tu prends ma main et tu pleures...
est-ce que tu me plains? si mon fils est mort, qu’ai- je de mieux à faire que de le le suivre? Calme-toi... et songe à ce que je t’ai dit. Demain, à cette heure, tu seras chez moi.
DANIEL. Si d’ici à demain il n’y a pas de nouvelles, j’y serai.