NEUVIÈME LEÇON
Sommaire. — Des liens de parenté en général. — De la famille patriarcale. Ses principes : l'autorité et la piété. Ses vices : absolutisme; haines de famille à famille. — Des devoirs de parenté. Trois espèces de parenté : parenté en ligne directe, parenté collatérale, parenté d'alliance. — Devoirs envers les grands parents. Des ancêtres. Traditions domestiques. — De l'honneur de famille. Des réunions de famille. — Extinction de la famille.
Messieurs ,
La famille proprement dite ne se compose que de trois termes : le père, la mère et les enfants. Mais les enfants, en se séparant, et en formant à leur tour des familles nouvelles, donnent lieu à de nouveaux rapports, qui, pour être moins étroits et moins intimes que les premiers n'en ont pas moins leur intérêt et leur prix. Ce sont les liens dç la
* Cette leçon n'a pas été prononcée.
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parenté. Ces liens sont d'abord très-précis. Mais chaque jour amène des ramifications nouvelles, et la dispersion de la famille est en raison même de son extension. Les familles se forment et se détruisent par un mouvement perpétuel, les branches devenant souches, et les souches détruites l'une après l'autre, remplacées par d'autres souches. Les mélanges, les séparations, les extinctions donnent perpétuellement aux familles des faces nouvelles. Au bout de quelques générations, les noms ayant changé, les membres d'une même famille cessent de se connaître et se chercheraient en vain séparés par l'éloignement des lieux, par l'oubli des liens intermédiaires et par les révolutions des existences. Il vient donc nécessairement un temps où les rapports de parenté, de plus en plus éloignés et de plus en plus vagues, cessent d'avoir une véritable valeur, et se confondent avec les hens généraux qui nous attachent à tous les hommes. Cette révolution inévitable est plus ou moins retardée , suivant les temps et suivant les lieux. Plus la société est primitive, plus les liens de parenté se conservent longtemps. C'est ce qu'on voit dans le moyen âge , comme on peut en juger par la jurisprudence de l'Église sur les empêchements de mariage. Jusqu'à
Innocent III, les cas d'empêchement allaient jusqu'au septième degré inclusivement. Ce pape les restreignit au quatrième degré, et plus tard on les réduisit encore : preuve manifeste que l'idée de la parenté s'affaiblissait. Car la consanguinité étant opposée à l'affinité, il est évident qu'à mesure que celle-ci s'étend, la première perd du terrain. On peut remarquer aussi que l'idée de la parenté se conserve plus longtemps dans un petit espace que dans un grand, dans les provinces plus que dans la capitale, dans les petites villes plus que dans les grandes, dans les villages plus que dans les villes. On le comprend : la dispersion des existences doit rendre les hommes de plus en plus indifférents à la parenté; au contraire, dans les petits endroits, le voisinage et l'immobilité de la vie, amènent des rapports plus faciles, plus fréquents et plus fixes. La vie y est à la fois moins individuelle et moins mondaine. L'homme n'est point partagé, comme dans les grands centres, entre les affaires et le monde. On se connaît mieux, on s'inquiète plus les uns des autres. Il se forme des habitudes de visites et de réunions qui ne permettent pas de s'oublier. Il est vrai que les brouilles sont plus fréquentes; mais cela même prouve que l'on se con-
naît et que l'on se souvient les uns des autres/Dans les grandes villes, les familles ne se brouillent pas, mais elles s'ignorent.
Un auteur allemand, qui vient d'écrire récemment un livre spirituel et original sur la famille \ fait cette observation remarquable : « Dans les classes moyennes, dit-il, il n'est plus de mode aujourd'hui de considérer comme parents ceux qui ne sont pas inscrits sur les premières branches de l'arbre généalogique. Au contraire, pour l'aristocratie et les paysans, qui, en ceci encore, sont les colonnes les plus puissantes de l'édifice social % l'idée de famille et de parenté a une étendue bien plus grande. Chez les paysans, un arrière- cousin est un proche parent, ayant droit à tous les privilèges et faveurs dont jouissent ordinairement les autres membres de la parenté. Cousins et cousines sont recherchés avec soin jusque dans les derniers degrés. On est fier de pouvoir citer une longue suite de parents, et l'on observe avec soin les divers titres de parenté. Les princes et les paysans disent encore : Monsieur mon frère et monsieur mon cou-
* M. Riehl. Voy. l' Avant-propos.
* Nous avons dit déjà que l'auteur est un partisan très-décidé de l'ancien régime. Il faut remarquer, d'ailleurs, qu'il écrit en Allemagne et pour rAllemagne.
sin *... Ainsi l'Arabe, aux mœurs patriarcales, compte au nombre de ses parents jusqu'à son frère de lait. »
Les liens de parenté fidèlement et religieusement conservés ont donné naissance aux premières sociétés. L*origine de la société est dans la tribu, et la tribu n'est que la famille. L'esprit de corps, si énergique dans les tribus germaines ou dans les clans écossais, n'est autre chose que l'esprit de fraternité qui unit tous ceux qui sont du même sang. La vie patriarcale semble l'idéal de la vie de famille. Elle retient dans une sorte d'intimité domestique toutes les générations d'une même souche. Elle semble le plus parfait asile de l'amour fraternel et de la piété filiale. Elle réalise parfaitement les deux principes qui, selon l'auteur allemand que j'ai cité, sont les principes constitutifs de la famille, l'autorité et la piété. •
Cependant il ne faut point se faire illusion, et par un regret superstitieux d'un idéal apparent, fermer les yeux sur les imperfections d'un régime définitivement disparu et sur la supériorité de nos mœurs domestiques. Cet esprit de parenté, poussé jusqu'à la superstition, a deux grands défauts : le 1 Du moins en allemand.
despotisme et l'hostilité des familles. Il est certain que c'était par une superstition et une obéissance fanatique à Tidée de la famille, que jusqu'à ces derniers temps la femme indienne était brûlée vive après la mort de son mari, et que, chez les anciens Germains, les serviteurs étaient brûlés sur le bûcher de leurs maîtres. Si l'on défendait ces extravagances, en soutenant qu'elles n'étaient que l'exagération d'un grand sentiment, on pourrait justifier de la même manière les sacrifices humains. L'auteur allemand que nous avons cité, et qui nous paraît avoir un peu trop de complaisance pour le régime patriarcal \ nous fournit lui-même des faits qui prouvent combien ce régime est barbare et loin de satisfaire à la véritable idée de la famille. « Chez les anciens Germains, dit-il , chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, et encore chez les Spartiates ^, les enfants débiles ou contrefaits étaient exposés ou tués pour que la famille ne fût pas char-
* L'auteur reconnaît, il est vrai, que, dans le système patriarcal, la famille menace d'engloutir l'individu. Mais il a tort de dire que le droit de famille a acquis déjà toute sa force, tandis que le droit individuel sommeille encore. Car le dreit de famille est très-incomplet, tant que sommeille le droit individuel.
* Chez les Spartiates, ce fait ne doit point être attribué à l'esprit patriarcal, mais à l'esprit politique inspiré par les lois de Lycurgue. A Sparte, la famille était complètement absorbée par l'État,
gée inutilement. Les enfants naturels, qui n'auraient été pour la famille qu'un sujet de honte, étaient autrefois étranglés chez les Kabiles. En Orient, le fiancé achète sa future épouse, non comme son esclave, mais pour en faire l'esclave de l'idée toute-puissante de la famille. Nulle part le célibat de la femme n'est entaché de plus de honte qu'en Orient : car la femme n'a de valeur que dans la famille; comme individu, elle est nulle. » Mais si la femme est nulle comme individu, que peut-elle être dans la famille, sinon un instrument et une esclave? La vraie idée de la famille est celle où chacun de ses membres atteint à sa parfaite personnalité. La famille, en Orient, est encore à Fétat barbare; et je ne crois pas que, sous "ce rapport, la vie patriarcale ait rien à nous enseigner. L'auteur montre un enthousiasme un peu candide lorsque, parlant des Kalmoucks du Volga, il nous dit : « Ces peuplades traitent leurs femmes avec une courtoisie qui rappelle le temps patriarcal ; mais quand la femme commet une faute dans le ménage, la courtoisie cesse et elle est rouée de coups; car le génie de la maison est placé plus haut que la dignité personnelle de la femme. Le fouet qui sert à cet usage, glaive et sceptre de la maison, passe comme une
sainte relique de génération en génération. » Laissons cette réplique aux Kalmoucks, et avouons que l'autorité domestique peut trouver d'autres moyens de se faire respecter. La dignité de la maison ne va pas sans la dignité de la femme.
Le despotisme patriarcal détruit la vraie idée de la famille. Car, selon cette idée, chaque père de famille est responsable de sa famille propre. L'homme devient donc indépendant et libre, par cela seul qu'il est chef de famille. Autant de têtes de famille, autant de familles. En effet, le principe de l'aulorité paternelle est fondé, d'une part, sur l'impuissance de l'enfant; de l'autre, sur le lien étroit, intime et tout particulier qui unit l'enfant au père, lien qui seul peut être la raison et la justification d'une dictature aussi imposante et aussi terrible, celle qui livre une âme à la discrétion d'une créature humaine. Or ces deux considérations cessent de s'appliquer à l'aïeul. Car, d'une part, le fils étant capable de se gouverner lui-même et sa famille, a, pai cela même, le droit et le devoir de la gouverner. En second lieu, le lien qui unit l'aïeul au petit-filç n'est plus un lien immédiat et étroit. Entre les deux se place le fils qui a hérité à son tour de l'autorité à laquelle il a obéi dans son enfance. Je n'ai pas be«
soin de dire qu'il n'est pas question de détruire, îii même d'affaiblir l'amour, la considération, la vénération due à l'aïeul. Je cherche seulement à déterminer la vraie idée de la famille, et je ne la trouve pas dans le système patriarcal. Chaque famille doit être considérée comme un tout indépendant, unie sans doute aux autres branches de la même souche, et à la souche commune par les liens de l'affection et du respect, mais chacune souveraine dans son domaine propre et n'obéissant qu'à la loi publique.
Un autre danger de ce système, ce sont les haines de famille. Lorsque l'homme abdique sa personnalité pour celle de la famille, il en épouse toutes les passions, tous les ressentiments, tous les aveuglements. Une injure est un tort fait à la famille tout entière dans tous ses membres passés et futurs. La vengeance appelle la vengeance, et il se fait ainsi un enchaînement de violences qui n'a pas de fin ; car personne ne veut avoir le dernier. De là ces haines de race à race, de tribus à tribus, si fréquentes chez les peuples primitifs, si fréquentes au moyen âge, et qui se voient encore dans quelques populations du Midi. L'esprit de la famille, poussé Jusqu'au fanatisme, détruit le patriotisme et l'hu-
nianité. C'est ce qu'il ne faut point oublier lorsqu'on est disposé à trop gémir sur la dispersion des fa- Tnilles dans les temps modernes. L'humanité a gagné ce que l'esprit de race a perdu.
Ce n'est point à dire que Taffaiblissement des liens de parenté ne soit un mal, et assez grave. Ce * mal a dû faire de grands progrès avec le morcellement indéfini des propriétés qui rend impossible la vie commune des grandes familles sous un même toit. Mais il ne faut rien exagérer. L'égalité des partages dans les familles est un principe tellement équitable, tellement conforme à la véritable idée de la famille, que l'on doit prendre son paVti de quelques inconvénients, lorsqu'on voit se réaliser le progrès des vrais principes. La tendance évidente de la civilisation moderne est de laisser de plus en plus à faire à la volonté de l'individu, et de confier à sa raison et à sa conscience les devoirs qui étaient facilités autrefois par les traditions et par les usages. Or les devoirs de parenté n'ont pas cessé d'être vrais, parce qu'ils n'ont plus guère d'autre appui que le sentiment. Il y a toujours quelque chose de plus entre deux frères qu'entre deux cousins; mais il y a aussi quelque chose de plus entre les enfants de dei X frères qu'entre deux inconnus. Si l'on de-
mande la définition de ce quelque chose, il est diffi* ci le de la donner. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est qu'entre des devoirs de famille proprement dits et les devoirs de rhumanité en général, il y a des devoirs intermédiaires qui correspondent aux différents groupes dont nous faisons partie. Ainsi nous devons plus à nos citoyens qu'aux étrangers, plus à nos amis qu'à des inconnus, plus à des parents qu'à des amis. Mais il est vrai que ces sortes de devoirs n'ont plus le mêmecaractère^de précision que les autres. Ils sont succeptibles d'appréciation, de comparaison , et quelquefois ils peuvent être dans l'ordre inverse de celui que nous venons d'indiquer.
On ne saurait trop se garder de détruire aucun des liens qui resserrent l'union des hommes. La parenté est un de ces liens. Elle impose à l'homme quelques degrés de plus d'affection, debienveillance, de dévouement, que le simple sentiment de l'humanité. Il faut craindre, en croyant donner au sentiment le plus général, de ne sacrifier en réalité qu'à Tégoïsme. Supprimez dans l'homme le patriotisme, l'esprit de corps, la parenté, êtes-vous bien sûr de faire des hommes plus dévoués à la cause de l'humanité? Je crains qu'ils n'en soient que plus dé-
voués à eux-mêmes. Il faut des échelons dans nos affections.
On peut distinguer trois espèces de parenté : IMa parenté en ligne directe ; 2° la parenté collatérale ; 5° la parenté d'alliance. La première est celle qui se rapproche le plus de la ftimille ; entre les ascendants et les descendants, le rapport n'est pas immédiat, mais il est direct. La parenté s'afiaiblit en raison des degrés intermédiaires, mais elle ne dévie pas. Entre collatéraux, le rapport n'est ni immédiat, ni. direct, et la parenté s'affaiblit à la lois en raison des degrés intermédiaires et de l'éloignement des branches par rapport à la branche originelle. Quant à la parenté d'alliance, elle est plus nominale que réelle : inférieure aux deux autres, elle n'est cependant pas toute de convention. Il arrive, d'ailleurs, quelquefois que la parenté d'alliance et la parenté de sang s'unissent et se fortifient l'une par l'autre.
Les devoirs de la parenté sont évidemment plus précis et plus obligatoires à mesure qu'ils se rapprochent davantage des devoirs de famille proprement dits. Les plus sérieux et les plus évidents sont ceux des enfants envers les grands parents. Le père de notre père, la mère de notre mère jouissent à notre
égard d'une sorte de paternité et de maternité. Quelque chose de leurs bienfaits est venu jusqu'à nous par l'intermédiaire de nos propres parents. Nous leur devons indirectement la vie, le bien-être, les leçons qu'ils ont eux-mêmes données à leurs enfants. Souvent, nous leur avons des obligations personnelles. Les grands parents ont, pour les petitsenfants, une affection d'autant plus vive qu'elle est venue la dernière; c'est pour eux un rajeunissement, c'est une nouvelle vie, une nouvelle affection à conquérir et à espérer. Las de la vie, désabusés de toutes les espérances, connaissant le fort et le faible de tous les sentiments humains, ils s'attachent avec ardeur à ces frêles créatures qui ne demandent qu'à aimer, à aimer surtout ceux qui leur montrent une affection et une complaisance sans bornes. De là, les faiblesses des grands parents, de là aussi leur dévouement et leur tendresse inépuisables. Si cette tendresse n'est pas toujours raisonnable, ce n'est pas à l'enfant à le savoir et à s'en plaindre. Pour lui, il ne doit regarder que les bienfaits. Il doit surtout regarder l'âge qui appelle le respect, l'âge qui, nous rapprochant chaque jour de la mort, participe déjà à la secrète majesté de ce grand inconnu, l'âge enfin qui suppose dans le passé tant d'épreuves,
tant de chagrins dévorés, tant de pertes irréparables, et dans l'avenir si peu d'espérances !
Il est cruel de penser que les vieillards, qui semblent avoir la sagesse pour apanage, donnent quelquefois et même trop souvent l'exemple de la déplorable persistance des faiblesses humaines. Là où l'on aimerait à voir la dignité, la tranquillité, la droite raison, on rencontre encore les vaines agitations, une honteuse légèreté, une bassesse de vues et de sentiments que l'on pardonnerait à peine aux pressantes nécessités ou aux âpres ambitions de l'âge viril. Il semble inutile de prêcher la vieillesse. Car ce n'est pas d'ordinaire l'âge où l'on se corrige de ses défauts. Mais si l'on ne peut pas demander aux vieillards de se changer, on peut demander à la jeunesse ou à la maturité de se préparer une noble vieillesse. C'est un grand spectacle de voir un doux vieillard, dont l'âgé n'a pas desséché le cœur ni flétri les sentiments, entouré d'une grande famille dont il est l'honneur, l'amour, la bénédiction, grave sans morosité, éclairé sans amertune, rendre en conseils affectueux ce qu'il reçoit en respect et en égards, et apprendre aux enfants non pas comment on réussit, mais comment ou s'améliore, non pas comment on joue les hommes, mais comment on
les sert ou on les brave, comment enfin on peut s'exercer à ces belles vertus si rares et si dédaignées, la fierté, la modestie et la bonté !
La parenté n'établit pas seulement un lien entre les membres d'une même famille dans une même génération ; elle unit encore des générations qui se suivent sans se connaître. Ces liens sont surtout d'imagination. Mais l'imagination a une grande pari dans nos affections, et il ne faut point l'exclure de la morale. Le respect des pères et des ancêtres est loin d'être un sentiment exclusivement aristocratique. Tout homme s'intéresse et doit s'intéresser à tout ce que son père lui apprend de son aïeul et de son bisaïeul. Car lui même ne consentirait pas volontiers à être absolument oublié de ses petits-enfants. Le beau sentiment du vieillard de la Fontaine, qui préparait des ombrages à ses arrière-neveux, appelle en retour un sentiment de reconnaissance, et je ne sais quel vague respect pour cette paternité reculée, qui a veillé de si loin sur nos destinées, dont nous retenons encore, sans le savoir, certaines impressions transmises par la coutume domestique, y)i peut-être même les traits originaux de la physionomie et du caractère. Quel homme, même parmi les plus humbles, n'éprouve pas une inquiète
et tendre curiosité, lorsqu'il se demande quelle a été la destinée de tous ceux dont il descend en droite. ligne, et ne donnerait beaucoup pour pénétrer cette obscurité, qui, dans les classes moyennes et inférieures, couvre l'histoire des ancêtres au delà de deux ou trois générations ? Qui n'envierait les arbres généalogiques de l'aristocratie, non par un sentiment d'orgueil et pour se faire honneur d'une antiquité qui, après tout, est la même pour tous, mais par une vraie piété filiale , indifférente à la grandeur du nom, mais profondément attachée l'honneur de la famille? Il existait, autrefois, dans les vieilles familles allemandes , un noble usage, dont on ne peut trop regretter l'abandon. Chaque père de 'famille avait un registre où il inscrivait les grands événements de la famille, les naissances, les mariages, les décès. Ce registre rédigé laconiquement, mais avec une religieuse exactitude, passait de père en fils et transmettait ainsi sans interrup • tion l'histoire de la famille. Nobles archives, plus curieuses, peut-être, que les archives d'une ville ou d'un État, Car chacune de ces dates muettes, répondait à des battements de cœur qui venaient retentir de génération en génération dans l'âme émue et attendrie des arrière-neveux !
Si nous passons de la parenté directe à la parenté collatérale ou à la parenté d'alliance, il sera très-difficile de raniener à quelque loi fixe ces relations si mobiles et si indéfinies. Les révolutions, les événements, les oscillations de la fortune élèvent les uns, abaissent les autres, séparent, réunissent, el rendent de plus en plus difficile à retenir et à suivre le fil de la parenté. De là, la dispersion des familles. Mais, s'il est impossible de demander à notre époque cette piété patriarcale qui a été l'honneur du passé, ce n'est pas une raison pour renoncer à toute religion domestique, et pour rejeter comme une superstition le respect des liens du sang. L'union des familles est un principe de bonheur et de tranquillité pour les sociétés. La séparation , les discordes, les procès, l'indifférence même, sont des maux dont les conséquences ne touchent pas seulement l'individu. Toute famille a son esprit, ses souvenirs, ses traditions, une vie commune. L'identité même du nom n'est pas une chimère, et nous devons quelque chose à ceux qui portent notre nom.
11 y a même des devoirs tout particuliers qui naissent précisément de cette mobilité des conditions sociales, conséquence de Fesprit démocratique des sociétés modernes. Dans le temps où les classes
étaient séparées les unes des autres par des limites fixes, il était rare que les individus sortissent de la place ou de la condition où ils étaient nés. On était noble ou bourgeois ; mais on restait noble ou bourgeois, et le cercle des destinées individuelles était assez étroit. Mais depuis la Révolution, le champ, étant devenu libre pour tous, nous avons vu de toutes parts s'élever des ambitions, qui, soutenues ou non par le talent et par le caractère, ont élevé très-haut des hommes de très-basse naissance. Ce fait s'est présenté pour ainsi dire dans toutes les familles, qui se sont vu partager en catégories diverses, les uns en haut, les autres en bas; et comme toute élévation suppose des chutes, il est clair que les uns ont dû descendre , tandis que les autres montaient. A l'heure qu'il est, on peut dire qu'il n'y a guère de familles qui ne tiennent par quelques membres aux degrés les plus opposés de l'échelle sociale. Or, si l'on veut qu'une véritable fraternité unisse les diverses classes de la société, il ne faut point commencer par rejeter les sentiments de famille, et remplacer la fierté aristocratique par l'orgueil des parvenus. Le dédain de la parenté, l'oubli de la condition originelle, l'aversion pour ceux qui, moins heureux que nous, sont restés dans les cou-
ches inférieures, tandis que nous montions , sont des sentiments beaucoup moins excusables que l'orgueil de naissance. Sans doute il ne faut pas, par un prétendu esprit de famille, faire monter après soi ceux qui ne le méritent pas ; nous avons vu quelquefois les individus d'une môme famille se suspendre les uns aux autres pour escalader la fortune. Mais entre le népotisme et le mépris de la parenté il y a des degrés ; et si nous ne devons pas nous servir des deniers publics pour payer nos devoirs de famille, il n'est pas difficile de les payer en bienveillance, en égards, ou même, s'il le faut, et quand on le peut, sur nos deniers propres.
Il ne suffit pas d'estimer sa famille, à quelque rang qu'elle soit placée ; il faut travailler à la rendre estimable aux autres, et lui attirer la considération et le respect, il faut en conserver l'honneur intact, et le transmettre tel qu'on l'a reçu à ses descendants. On se tromperait beaucoup, si l'on considérait l'honneur de famille comme un préjugé; la famille a son honneur comme l'individu. Ici, la valeur, là, la probité, le dévouement civique, la libéralité sont le patrimoine des familles, et chacun a le devoir de ne point laisser dépérir entre ses mains ce noble dépôt. Si la sèche raison voulait détruire cette solidarité
domestique, et prétendait que, chacun n'étant responsable que de ses œuvres, il n*y a qu'un honneui individuel, et non pas un honneur de la maison et du foyer, elle retrancherait des âmes un grand principe de vertu. Car celui qui ne craindrait peutêtre point de se discréditer lui-même peut reculer devant la pensée de discréditer son nom. Plus on a eu d'exemples et de traditions honnêtes, moins on est excusable de faillir et de s'oublier. L'honneur des miens n'est pas mon honneur propre, direzvous : j'y consens, mais votre honneur n'en fait pas moins partie du trésor de la famille. En l'honorant, ce n'est pas un service que vous lui rendez, c'est une dette que vous payez.
Le progrès de la raison et de l'équité, en détruisant certains préjugés, a rendu de plus en plus difficile le discernement des vérités morales, et exige des hommes une plus grande délicatesse de sentiments. Autrefois l'honneur de famille, étant pris pour un principe absolu, n'offrait aucune matière ni aux scrupules ni aux doutes. Chacun se sentait solidaire de la famille, et acceptait entièrement cette responsabilité, soit en bien, soit en mal. Mais depuis un esprit de justice plus fin et plus élevé s'est demandé si un homme doit être responsable
de fautes qu'il n'a pas commises. Devant le principe de la responsabilité personnelle, que devient la solidarité de famille, et, à la suite, le dogme de l'honneur domestique?
Mais c'est ici qu'il importe de distinguer et de découvrir le vrai milieu entre deux extrémités également fausses. Personne n'est responsable de sa famille, mais chacun est responsable envers sa famille. Sans doute, il est de rigoureuse justice de ne point en vouloir à un homme d'une tache paternelle ; c'est là le progrès de la raison moderne. Mais il est juste que chacun évite une tache à ses enfants ouà sespetits-enfanis. Car, quoique la sévère équité commande l'impartialité, il ne faut point compter sur elle. Soyons donc philosophes et rigoureusement justes, quand nous jugeons les actions et r honneur des autres; mais en face d'une mauvaise action à commettre, dont la honte peut rejaillir sur nos proches, restons fidèles à Tempire du préjugé.
Quelques-uns pourront croire que ce que nous appelons l'honneur de famille est un reste des préjugés aristocratiques. Il semble que ce soit seulement dans l'aristocratie que chacun est fier de la gloire et des vertus de ses ancêtres, et s'en attribue
l'honneur. Dans les vrais principes, le mérite est tout personnel ; et le vrai noble est celui qui fait de nobles actions, et non celui qui compte beaucoup d'aïeux. Tout cela est vrai ; mais encore une fois, il faut démêler ce que l'opinion vulgaire confond souvent. Il serait trop fâcheux que le progrès des idées politiques fût accompagné du relâchement des idées morales. Il faut distinguer entre l'orgueil de la race et l'honneur du nom. On peut et on doit être fier d'avoir un père honnête homme, sans pour cela se croire d'une autre espèce que les autres hommes. On doit tenir à transmettre un nom honnête à ses enfants, sans les dispenser pour cela du devoir de le soutenir par leur mérite propre. Ce qu'il y a de vrai dans l'aristocratie (je laisse à part la question politique), c'est que les vertus paternelles sont un héritage légitime du fils et des descendants, héritage qu'ils peuvent, à leur gré, dissiper ou accroître. Ce qu'il y a de faux, c'est que le rang donne par là même la vertu et l'honneur. Dans le sens moral, la famille la plus noble est celle où se perpétuent, depuis le plus long temps, la sagesse, l'honnêteté, le courage. Cette noblesse n'a rien de chimérique : heureux celui qui l'a reçiie de ses ancêtres, et qui l'a conservée! Heureux en-
core celui qui, ne l'ayant pas n^çue, l'a fondée en quelque sorte et la transmet à ses descendants! Le philosophe Kant cite cette parole de Fontenelle : Je m! incline devant un grand., mais mon esprit ne s^inclinepas. Et moi, ajoute-t-il, devant l'humble bourgeois, en qui je vois l'honnêleté du caractère portée à un degré que je ne trouve pas en moimême, mon esprit s'mdm^,queje le veuille ou non, et si haut que je porte la tête pour lui faire remarquer la supériorité de mon rang. » Et, en effet, celui-là est un grand, et grands seront encore ses descendants, s'ils héritent de sa fierté modeste et de son courage!
On voit de quelle importance il est pour les familles de resserrer leurs nœuds, de se nourrir fidèlement des traditions pures et saintes du foyer. A défaut de la vie commune, qui n'est plus guère praticable aujourd'hui, on doit y suppléer par de fréquentes et fidèles réunions de famille.
Je n'irai point jusqu'à dire, comme l'auteur allemand dont j'ai déjà parlé, que le monde ne doit pas être autre chose que la famille môme. C'est évidemment là un principe excessif. On ne voit pas, en effet, pourquoi il en serait ainsi, pourquoi les hommes ne pourraient se voir qu'à titre de cousins,
d'alliés ou de voisins : car il fait entrer jusqu'aux voisins dans la parenté. Il peut y avoir mille raisons de se réunir indépendantes du voisinage et de la parenté elle-même. Le salon moderne, dit-il, a pris naissance à la cour des princes. La bourgeoisie a voulu faire comme les grands, qui eux-mêmes avaient imité les souverains. Je le veux bien, mais, sans discuter cette tiistoire des salons, je ne vois pas pourquoi les princes auraient seuls le privilège de réunir autour d'eux des hommes bien nés pour se récréer par des divertissements agréables ou des entretiens distingués. Ce qui est vrai, c'est que les réunions de famille ne doivent pas être remplacées exclusivement par les réunions de salon. Celles-ci offrent peut-être plus d'attrait et plus de profit pour l'esprit ; mais celles-là valent mieux pour les mœurs et pour le bonheur. Le relâchement des liens de parenté finit par introduire le relâchement dans la famille même. Le fils s'éloigne de la maison; les frères se connaissent à peine; la fraternité n'est plus qu'un nom; au jour du devoir, on trouve facilement des excuses, et l'on finit par considérer comme tout simple ce qui ferait honte, si l'on avait continué de vivre dans l'intimité. Mais, pour resserrer les liens de famille, il faut se voir,
avoir des plaisirs communs, des fêtes traditionnelles; il faut habituer les enfants à se connaître, à jouer, à courir ensemble, à suivre les mêmes études, si les conditions sont égales. Ce sont' là des souvenirs précieux pour la vie. Les fêtes de famille laissent à Tenfant de profondes et salutaires impressions. Elles lui rappellent dans sa jeunesse les sentiments paisibles et purs qui ont protégé son enfance : dans l'âge viril, elles mêlent quelque adoucissement aux luttes sévères de la nécessité, ou aux tristes ardeurs des passions ; enfin elles sont la joie de la vieillesse, à qui elles ne sont pas moins salutaiaes qu'à l'enfance elle-même. Cette grande vie de famille, dont nos pères nous ont laissé le récit, nous n'en avons plus guère que les débris : conservons-les du moins avec religion, et ne portons pas le dernier coup aux autels du génie domestique.
Mais quelques efforts que nous fassions pour retenir et conserver debout le faisceau de la famille, nous ne pouvons rien, pourtant, contre la nécessité. Les familles se rompent et se dispersent malgré qu'elles en aient. La nécessité éloigne les membres les uns des autres. Il faut vivre, on se sépare. Les correspondances conservent encore quelque
temps le lien ; puis elles cessent, on pense encore les uns aux autres, mais rarement, et bientôt on n'y pense plus. Les familles, en se dispersant, se ramifient, et ces innombrables rejetons s'ignorent les uns les autres : ou bien encore les familles les plus florissantes disparaissent insensiblement. Le vide se fait dans les rangs. Le célibat en arrête la fécondité, la mort les décime prématurément. Le nom s'efface et s'engloutit dans un oubli irréparable. C'est la fm de la famille, et c'est la fin de notre sujet.