‹ La familleChapitre 11 sur 13 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

Sommaire. — Le dix-neuvième siècle. Doute. Ennui. Esprit de révolte. Ironie. Indifférence. — Influence de l'esprit du siècle sur la famille. — Dernier tableau des principes de la famille. L'amour et le devoir. La dignité de la femme. L'intérêt des enfants. — Double garantie de la famille. La société et Dieu. — Lutte de l'esprit de famille contre l'esprit du siècle. — Conclusion.

Messieurs,

J'ai présenté, dans la première leçon de ce cours, le tableau de la vie de famille dans ses joies, ses difficultés, SCS épreuves, ses bienfaits et ses douleurs. Puis j'en ai fait l'histoire particulière, et le mari et la femme, les parents et les enfants ont successivement passé sous nos yeux. Il me reste un dernier tableau à vous présenter, la famille au siècle où nous vivons, la famille aux prises avec l'es-

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prît de ce siècle, du moins dans ce qu'il a de corrupteur et d'égaré.

Ce spectacle sera peut-être nouveau à quelquesunes des personnes qui m'écoutent : qu'elles apprennent par ce tableau à goûler le prix de la candeur et de la simplicité; qu'elles apprennent à compter pour rien les accidents ordinaires de la \ie au prix des maux ir calculables que fait à l'homme Terreur ou la passion ; qu'elles apprennent enfin qu'elles ont un rôle à remplir dans celte société malade, un rôle d'apaisement, d'adoucissement, de guérison, semblables à ces femmes héroïques qui de leurs mains pures pansent des plaies horribles, et qui ne craignent point d'enfermer leur courageuse innocence jusque dans les asiles de la corruption et du châtiment.

Je ne voudrais pourtant point, messieurs, que l'on me prît pour un de ces détracteurs systématiques de notre temps, qui croient tout perdu, exagèrent nos vices, embellissent l'image du passé pour nous faire horreur de notis-mêmes, s appesantissent enfin sur le mal, et ferment les yeux sur le bien. Je crois, d'ailleurs, qu'il faut aimer son siècle comme on aime sa patrie, malgré ses faiblesses et ses fautes. Pour ma part, j'aime ce siècle et je le

crois grand. Il se débat dans des entreprises immenses dont nous ne savons pas le secret ; il déploie contre la nature physique des forces miraculeuses qui surpassent l'imagination; il engage en ce moment même une lutte effroyable en faveur de la civilisation : nous voyons sous nos yeux d'immenses mouvements de peuples, des migrations telles qu'on n'en a point vu depuis le quinzième ou le seizième siècle, et qui précipitent une partie de l'ancien monde sur le nouveau ; des sociétés nouvelles cherchent à éclore, de vieilles sociétés essayent de se régénérer. Enfin, comment serions-nous ingrats envers ce siècle qui a fait plus qu'aucun de ceux qui l'ont précédé en faveur de la liberté des peuples et de la philosophie, de la philosophie, cujus sacra fero?

On a beaucoup dit que ce siècle est malade : les uns disent que son mal est l'amour des plaisirs matériels; les autres, l'esprit de révolte; les autres, l'indifférence des vérités morales et religieuses. J'aime à croire que ces 'maux ne sont pas aussi invétérés qu'on le suppose. Ils ont toujours plus ou moins existé aux différentes époques. On ne. peut nier cependant qu'ils ne soient entretenus et favorisés par un mal plus profond, propre à

ce siècle, et qui ne paraît pas encore près de se guérir.

Si je voulais définir les trois derniers siècles par un mot, je dirais : Le dix-septième est un siècle qui croit, le dix-huitième est un siècle qui nie et le dixneuvième est un siècle qui doute. Croire, c'est affirmer; nier, c'est rejeter résolument ce que Ton affirmait; douter, c'est hésiter entre l'affirmation et la négation. Le doute est de tous les temps; il n'y a point d'homme qui ne doute de certaines choses, et il n'y a point de siècle où il ne se soit rencontré des hommes qui ont douté de tout. Un siècle qui doute est un siècle où il y a beaucoup d'hommes qui doutent et où Ton ne doute pas de choses indifférentes, mais des principes essentiels de la conduite humaine. Il y a un doute qui est bon et salutaire, c'est celui qui précède la recherche et qui détermine l'examen; il y en a un funeste et corrupteur, c'est celui qui naît de la lassitude et de l'impuissance. Le doute se manifeste sous différentes formes. Tantôt il hésite entre deux affirmations, et il avoue qu'il hésite : c'est la meilleure forme, parce qu'elle est sincère. Tantôt il se cache sous des affirmations violentes et exagérées; il y a des gens qui

ne croient guère à Dieu et qui croient à la magie. Tantôt on le reconnaît à des affirmations contradictoires : un homme qui afiirme aujourd'hui ce qu'il nie demain, un siècle qui nie aujourd'hui ce qu'ilaffirmait hier, voilà un homme qui doute, voilà un siècle qui doute. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que le doute, lorsqu'il commence, est accompagné d'un certain plaisir, semblable à ces maladies bizarres où les approches de la mort sont précédées d'une sorte de sentiment voluptueux. Comme la jeunesse voit tomber avec plaisir les voiles de l'enfance-, ainsi l'âme éprouve une sorte de joie malsaine à abandonneruneàunetoutesses croyances naturelles, comme les illusions de l'enfance ; elle croit entrer dans l'âge de la virilité, parce qu'elle sent tarir insensiblement en elle les sources de la vie. Dans les premiers temps, l'âme prend le doute pour l'affranchissement : el:o croit qu'elle pourra n'écarter que les croyances qui lui déplaisent, et conserver toutes celles qui lui sont agréables, éloigner celles qui gênent, contraignent, ordonnent, défendent; conserver celles qui enchantent, élèvent, flattent et caressent. On croit qu'on pourra continuer à aimer la nature, la beauté, la vie, à jouir des belles émotions, à rêver, à espérer, à aimer; mais peu à peu le doute gagne

et s'étend, le vide se fait autour de nous et en nousmêmes, et l'enivrement fait place à l'ennui.

L'ennui est un fait humain bien connu : il a sa place dans toutes les existences, même les meilleures. C'est une sécheresse ou une gêne tantôt produite par un travail pénible et sans attrait, tantôt par l'inaction; mais dans les âmes saines, bien remplies et bien occupées, l'ennui est un accident qu'un rien suffit à guérir : un sourire, une parole, un rayon de soleil. Il y a un autre ennui plus grand et plus profond, qui ne dure pas seulement* un instant, et qui ne s'arrête pas à la superficie de l'âme, mais qui l'occupe tout entière et pénètre jusqu'au fond : c'est l'ennui causé par le sentiment de notre vide et de notre misère. Lorsque cet ennui s'unit au sentiment religieux, il peut être salutaire, quoique alors même il ne soit pas sans danger. Mais lorsque cet ennui est accompagné du doute, il est aussi funeste à l'âme qu'à l'esprit : il naît du vide et il l'étend, il est sans compensation, sans espoir. A l'origine, comme le doule, il est relevé par le plaisir : ce n'est d'abord qu'une délicieuse langueur, une sorte d'abandon de l'âme au ^ague de la vie ; l'âme aime à se laisser errer dans ces espaces vaporeux et mystérieux qui ont une sorte de ressera-

blance avec l'infini; elle se fait illusion sur son impuissance et sur sa misère ; elle croit que rêver c'est vivre, soupirer c'est croire, et, dans cette sorte d'assoupissement, elle voit les objets, comme dans un songe, parés d une mystérieuse beauté. Mais ces illusions disparaissent bientôt; elle ne tarde pas à comprendre qu'elle se repaît de chimères, qu'elle prend le néant pour l'intini. Elle s'agite, elle va du monde à la solitude, elle recherche les hommes, elle se recherche elle-même, puis elle se fuit de nouveau : elle épuise la science, le travail, le plaisir : pour étouffer les inquiétudes du désir, elle se plonge dans la jouissance et, comme dit Faust, dans la jouissance elle regrette le désir. Semblable à ces rêveurs du moyen âge qui poursuivaient une œuvre impossible, elle se consume à la poursuite de l'inconnu : mais eux, du moins, mouraient pleins d'illusions, et ils avaient récolté sur leur route quelques vérités utiles; mais l'ennui est un mal inquiet et stérile qui s'agite sans produire, jusqu'au jour où, irrité des hommes et des choses, il se change en esprit de révolte. Manfred succède à René.

1} y a un esprit de révolte naturel à l'homme qui se déploie dans l'enfance des individus et des sociétés. Donnez-lui quelques salisfactionsj il s'apaise;

comprimez-le, il se tranquillise. Quelquefois il est bon et utile, quand il est inspiré par de grandes passions, le palriotisme, le sentiment religieux, Tamour sincère de la liberté. Mais l'esprit derévolle qui naît de la fatigue de l'esprit, de Tennui de la vie, du vide des croyances et de la surexcilation aveugle des passions est un mal profond, mortel, incurable. Il ne porte pas seulement contre certaines choses, mais contre toutes, et surtout contre les plus nobles : toute loi, tout ordre, toute raison, toute mesure lui sont insupportables ; il aime détruire pour détruire ; il met un certain orgueil à jouer le rôle de Satan, et rien ne lui plaît comme de s'entendre appeler diabolique. Mais il se fatigue lui-môme de ce rôle étrange et violent, de ces efforts orgueilleux et impuissants. Vaincu, repoussé, doutant de lui-même, il se venge par l'ironie.

L'ironie est bonne et saine lorsqu'elle est la sagesse humiliant la sottise : c'est l'ironie de Socrate et de Pascal. Mais il y a une ironie sèche, glacée, méchante, une ironie qui ne rit point et qui prend pour sujet les idées les plus pures ou les choses les plus tristes : c'est Tironie. de Candide; de Méphistopihélès et de don Juan. Une, telle ironie est

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encore un des traits remarquables de notre temps; et nous avons \u récemment un des destructeurs les plus célèbres de ce temps-ci chanter en quelque sorte une hymne à l'ironie, comme à une nouvelle muse.

Lorsque l'esprit de doute a taut essayé, et qu'il a épuisé jusqu'à la fleur amère de l'ironie, il ne reste plus à l'âme que le choix entre deux choses : le suicide ou la volupté. Ceux en qui il reste encore quelque atome de fierté aiment mieux mourir ; ceux en qui il ne reste rien, se font les esclaves de l'or et les hypocrites de la vertu.

Voilà le tableau superficiel des maux qui se sont particulièrement produits de notre temps et qui ont, à des degrés divers, atteint un grand nombre d'âmes. Ces meux ont paru diminuer et s'apaiser depuis quelques années ; mais, il ne faut pas s'y tromper, l'indifférence n'est pas le contraire du doute ; elle en est le dernier effet. La fièvre n'est pas la vie , mais la léthargie ne l'est pas davantage : ou plutôt, à cette sorte de fièvre ùa pensée et de passion qui agitait les âmes dans la première moitié de ce siècle, a succédé une autre fièvre, plus grossière et non moins dangereuse : la fièvre de la ^ matière et la fureur des appétits grossiers.

Mais voyons maintenant l'influence que ces maux divers ont eue sur la famille de notre temps, et ce qu'ils sont venus ajouter de force aux tentations naturelles qui ont été de tout temps dans le cœur de l'homme.

L'esprit de doute n'a pas plus ménagé la famille que tout le reste. Il l'a attaquée dans sa sanction religieuse, sociale, morale, en la réduisant à une convention arbitraire, à une relation libre et de fantaisie. Sans doute, ces sophismes présentés dans toute leur nudité n'ont pas fait beaucoup d'adeptes : et ce n'est point le doute systématique et réfléchi qui a introduit le plus de maux dans les familles. Ces raisonnements captieux, ces attaques grossières et les systèmes extl^avagants qui en ont été la suite, sont trop contraires à l'instinct naturel, au bon sens, et, si l'on vont, au préjugé, pour avoir fait des conquêtes sérieuses, et avoir pénétré profondément dans les esprits. Il serait vraiment ridicule d'employer la raison contre des thèses aussi absurdes et aussi révoltantes que celles de la communauté des femmes ou la polygamie.

Mais ces sophismes prennent mille formes, et plus ils sont voilés et enveloppés, plus ils agissent. Le monde, sans le savoir, leur sourit lorsqu'ils se

présentent sous la forme de légères plaisanteries ; il les applaudit, parés de toutes les couleurs de la poésie et de l'éloquence. Ces sophismes circulent dans Tatmosphère : nous les respirons, sans le savoir : ils entrent insensiblement dans les familles, ils en détendent les ressorts, ils en énervent les croyances , ils en corrompent la chasteté : ils y introduisent enfin le désappointement et l'ennui.

L'ennui dans la famille n'est plus seulement cet ennui vague de toutes choses, qui, dans le solitaire, ne fait au moins de mal qu'à lui-même. C'est un ennui aigri par le désir, envenimé par le rêve de la liberté; c'est l'ennui de la vie intime, de sa quiétude, de sa régularité, de sa simplicité; c'est Fennui de la servitude maternelle, l'ennui de la protection maritale, l'ennui du travail, l'ennui des plaisirs simples, des nobles anxiétés et des douleurs sanctifiantes; l'ennui enfin d'où un jour naît la passion.

La famille, ébranlée d'abord par le sophisme et usée par l'ennui, essaye de se régénérer et de se rajeunir par la passion. La passion se présente sous des couleurs enchanteresses, et avec des images empruntées par un jeu sacrilège à la langue de la dé-

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votion; elle peint le mari comme l'ennemi, le se- , ducteur comme l'idole; elle écarte l'image des enfants comme des témoins trop accablants, comme des juges incorruptibles; car elle sait bien que la malernilé infligerait à la passion une condamnation inévitable; elle flétrit la divine pudeur, et semble prendre pour devise ce mot désordonné de la célèbre Héloïse : Mallem esse tua meretrix quani imperatrix. Enfin, après avoir un instant arraché l'âme à son désœuvrement et à sa langueur, elle la plonge dans un ennui nouveau plus dévorant encore, l'ennui suivi de la honte et de la déception. Châliment mérité de tous ceux qui ont cherché le bonheur loin des sentiments paisibles, dans le hasard des affections violentes et dans l'enivrement des plaisirs empoisonnés!

Après le tableau de la famille doutant d'ellemême, dévorée par l'ennui, déchirée par la passion, je pourrais vous montrer encore la famille se raillant elle-même, cachant sous un vain masque de politesse une profonde indifférence, et quelquefois une infidélité réciproque et consentie, trahissant dans le secret des principes qu'elle affiche ouvei'tement au dehors, victime enfin de l'ironie, de l'indifférence ou de l'hypocrisie, fruits de la cor-

ruption humaine sans aucun doute, mais de la corruption favorisée et hâtée par un triste scepticisme.

En face de cet esprit de doute, adversaire déclaré ou disimulé de la famille, faisons-la paraître une dernière fois dans sa pureté, dans sa grandeur, dans son éternelle sainteté.

La famille, nous l'avons dit, naît d'un grand sentiment; mais ce sentiment, qui n'est pas pur tout entier, elle le purilie, elle le sanctifie par le devoir. Comment un sentiment peut-il devenir un devoir? demandera-t-on. Mais je demande à mon tour : Qu'est-ce qu'un sentiment qui ne se transforme pas en devoir? Le sentiment est un principe de mouvement donné à l'homme par Dieu pour l'aider à accomplir les choses grandes et difficiles. Mais il a besoin d'un point d'appui et d'une loi. Ce point d'appui, c'est le devoir; celte loi, c'est la raison. En liant l'amour par les engagements du devoir, en lui faisant promettre une éternelle fidélité, la famille ne va pas contre la nature de l'amour, elle obéit, au contraire, à sa nature même. L'éternité est si bien de la nature de l'amour, qu'il n'oserait rien demander ni rien donner sans promettre l'éternité. Ses premiers actes sont toujours des ser-

ments de fidélité sans fin, et, même lorsqu'il trompe, il est encore obligé de feindre ce langage, sans lequel il n'obtiendrait rien. C'est une illusion, dira-t-on. Oui, c'est une illusion ; car pour promettre l'éternité de l'amour, il faudrait pouvoir promettre l'éternité de la jeunesse, de la beauté, de l'imagination : mais cette illusion même prouve que l'amour aspire à un idéal qu'il ne peut pas atteindre à lui seul. 11 aspire à la paix, et seul il est toujours troublé ; il aspire à l'union, et seul il n'enfante que discorde; il aspire à l'éternité, et seul il ne dure pas plus que le souffle qui passe; il aspire au respect de l'objet aimé, et seul il tend sans cesse à le profaner. Le devoir lui donne tous ces biens qu'il ne peut pas se procurer lui-même. Mobile, il le fixe; inquiet, il l'apaise; égoïste, il le force au dévouement; humiliant et oppresseur, il le rend chaste et respectueux.

On fait valoir les droits du cœur et l'impossibilité des vœux éternels. Je reconnais que l'amour a des droits pour former l'union conjugale ; mais il n'en a point pour la dissoudre. Au principe de la liberté du cœur il faut opposer celui de la fidélité du cœur ; et c'est faire au cœur une part plus belle et une gloire plus pure que de réclamer pour lui le privilège de

se donner au hasard et de changer sans cesse d'objet. On se raille de cette fidélité comme d'un sentiment platonique, dont il n'y a point d'exemple. Je ne dis point qu elle soit facile, je dis qu elle est obligatoire, et je demande s'il faut prendre pour mesure de la justice et du bien les sentiments les plus vulgaires ou les sentiments les plus élevés. Ceux qui prétendent qu'il faut obéir au cœur comme à un monarque absolu dont toutes les fantaisies sont des ordres, connaissent bien peu l'histoire des passions. Ils ne savent pas qu'elles prennent d'ordinaire leur source dans l'imagination, c'est-à-dire dans une faculté menteuse qui nous fait adorer ce qui n'existe pas. Or cette faculté de mensonge , cette maîtresse d^erreiir cVautant plus trompeuse quelle ne l'est pas toujours, peut-elle avoir le droit de nous conduire, et n'est-ce point renoncer à toute personnalité que de lui obéir en aveugle? Je ne parle ici qu'à ceux qui se font quelques nobles illusions sur les faiblesses de la passion, mais non point à ceux pour qui le plaisir est une loi, et les sens des maîtres légitimes. Ceux-là sont assez châtiés par l'ignorance où ils sont des joies exquises de l'amour délicat.

J'avoue que pour demander au cœur un enchaî-

nement irrémissible, il faut de graves raisons» J'en vois deux qui me paraissent irrécusables : la dignité de la femme et l'intérêt des enfants.

Entre deux êtres dont l'un est fort, dont l'autre est faible, s'il n'y a point de lien, de loi, de devoir qui protège l'un contre l'autre, il est évident que le plus fort finira toujours par opprimer le plus faible. La destruction de la famille, si elle était possible, seraitinévilablcment l'oppression delafemme.

On représente la famille comme l'esclavage de la ' femme et la tyrannie de l'homme. La famille, au contraire, c'est le frein de l'homme : c'est la règle imposée à son égoïsme oppresseur, à sa vanité insultante, à ses appétits grossiers, à la légèreté de ses fantaisies. Que si, malgré la loi sacrée de la famille, l'engagement juré, il ne reste pas même fidèle à cette loi et ne respecte pas la femme qui a associé sa vie à la sienne, comment respecterait-il celle à qui il ne devrait rien et n'aurait demandé que le plaisir?

La famille, au contraire, est la protection de la femme, la garantie de sa pureté et de sa dignité, le noble emploi de ses facultés, la purification et la sanctification de cette servitude du corps que Dieu lui a infligée pour la perpétuité du genre hu-

main. Hors de la famille, la femme, lorsqu'elle se donne, n'est qu'un instrument et un jouet. Celui qui se présente dans la famille comme le libérateur, celui qui propose à la femme la révolte comme l'affranchissement, n'est qu'un oppresseur hypocrite, un méprisable calculateur qui demande tout et ne promet rien.

La seconde raison qui rend nécessaire et légitime le mariage, c'est-à-dire l'union indissoluble de l'homme et de la femme, c'est la sécurité des enfants. Il faut aux enfants des soins, il leur faut des soins continus et des soins unis. L'enfant ne peut se passer ni du père, ni de la mère. Ils ne doivent donc pas se séparer l'un de l'autre. Si l'on plaint tant et avec juste raison les enfants auxquels la Providence a enlevé un de leurs parents et tous les deux, ne serait-il point odieux de. voir les parents anticiper eux-mêmes sur cette séparation cruelle, et chercher loin l'un de l'autre de nouveaux plaisirs, abandonnant les enfants au hasard de toutes ces rencontres nouvelles? C'est déjà une grande imprudence, pour un des époux que la mort a laissé seul, de contracter une nouvelle union, qui peut faire le malheur de ses premiers enfants ; cependant il peut arriver aussi que cette nouvelle union

soit nécessaire à Tinlérêt des enfants eux-mêmes. Mais lorsque le père et la mère sont encore vivants, ce serait une honte d'en confier le soin à des étrangers. Sous quel toit vivra l'entant? Sous celui de son vrai père ou de son père fictif? Peut-on comprendre que, la mère véritable vivant encore et réfugiée dans une autre maison, l'enfant soit livré à une mai aire? Quoi qu'on fasse, on ne voit aucune garantie pour l'enfant, hors du mariage, c'est-à-dire d'un engagement perpétuel garanti par la société et par Dieu.

On me dira : Voilà bien d'une part l'intérêt de, la femme; de l'autre, l'intérêt des enfants. Mais, l'homme lui-même n'a-t-il donc aucun intérêt et peut-on, sans compensation, l'assujettir à une loi pénible, qui révolte tous ses instincts? La réponse est bien simple. L'homme est libre de se passer de famille et même d'amour. Mais aussitôt qu'il veut l'un ou l'autre, il serait souverainement injuste qu'il obtînt tout sans rien donner. Pour obtenir le cœur, il doit respecter la dignité. Autrement , il n'est qu'un tyran. Comme la famille a pour éléments nécessaires la femme et les enfants, il faut bien que pour avoir une famille, l'homme s^engage envers la femme et envers les enfants : et

cet engagement est vain , s'il n'est point éternel, absolu. Que l'on ne s'imagine point, d'ailleurs, que l'homme fasse là un mauvais marché. En effet, dans les pays où la femme est engagée envers riiomme, sans que l'homme le soit envers la femme, l'homme n'a point de famille, et la facilité du plaisir y engendre rapidement la satiété et l'ennui. Là, au contraire, où Ihomme n'est point le maître de la femme, mais son compagnon, il lui doit, il est vrai, le respect et la fidélité, mais il a un intérieur et il vit doublement. La famille, c'est un échange réciproque de liberté entre les deux époux. Ce n'est point la faiblesse qui se donne à la force, c'est la force et la faiblesse se donnant l'une à l'autre sous la loi de l'égalité.

Que si enfin l'homme n'est point assez pénétré du respect qu'il doit à la femme, par cela seul qu'elle est femme, qu'il songe au double lien, lien sacré qui l'unit d'une part à sa mère, de l'autre à la mère de ses enfants. Celui qui devant ces deux grandes images ne sentira pas le respect et le devoir s'introduire dans son cœur, et continuera de vanter le plaisir et la séduction, celui^à n'est pas un Jiomme : je ne discute pas avec lui. Si l'homme ne peut concevoir la mère sans le respect, qu'il

songe que toute femme est appelée à être mère, et par là mérite le respect; mais il n'y a pas de' respect sans devoir : ainsi l'idée de la maternité Lien comprise ramène l'homme à comprendre la nécessité du devoir et les saintes nécessités de la famille.

Chose remarquable! l'esprit de doute, qui n'a rien respecté, s'est arrêté devant la maternité. Je crois que c'est le seul fait moral de l'âme humaine' que le doute et l'ironie aient épargné. Il est vrai qu'en touchant aux principes mêmes de la famille, on altérait indirectement l'idée de la maternité; mais on l'altérait sans le dire, et j c ne crois point que, dans aucun livre, on ait osé peindre sous des couleurs favorables la mère abandonnant les enfants ou les enfants insultant la mère. La maternité est donc \à dernière idée morale que l'on puisse attaquer. Lorsque tout serait perdu, elle pourrait encore sauver tout le reste ; elle serait encore la dernière ancre de salut, le dernier espoir, le dernier asile de la sainteté morale ; de celte source bienfaisante peuvent jaillir l'unie après l'àufre' toutes les idées grandes et pures; et comme 16 'lait de cette jeune femme qui rendait la vie à un vieillard, la sainte croyance de la malerhilé pourrait encore in-

sinuer dans les veines d'une société vieillie et épuisée les flots d'un sang pur et rajeuni.

Je n'ai point examiné les exceptions, mais les principes. Le législateur peut chercher jusqu'à quel point il lui convient de compatir à la faihlesse humaine, et de faire exception au principe. La morale ne voit que la règle, et la règle, c'est l'éternité des engagements. Je parle de cette éternité humaine chaque jour menacée, et qui, interrompue par la mort, laisse au survivant une triste liberté.

J'ai dit que la famille avait deux garanties : la société et Dieu. On a cru que c'était la loi qui faisait la famille, parce qu'elle y préside, parce qu'elle la protège et la garantit. La société n'est point le fondement de la famille; elle en est le témoin et la caution. Elle signe le contrat, mais ce contrat il est écrit d'abord dans le cœur ; il est dans cet engagement volontaire, réfléchi, prémédité, accepté avec toutes ses conditions et toutes ses charges, avec les vicissitudes de la fortune et les chances de la vie, avec les infirmités de la vieillesse, les déceptions de l'intimité, les oppositions des caractères, la chance des séparations, la fatigue, les soucis, les douleurs de la paternité et de la

maternité . Mais pour que ce lien ne repose pas seulement sur une parole fragile, pour que ceux qui s'unissent ne soient pas distraits de leur de- \oir par une crainte continuelle, il faut une autorité supérieure qui intervienne entre les deux volontés, qui reçoivent leurs serments et les garantisse. L'intervention de la société a donc lieu dans Pintérêt des époux. Elle a lieu aussi dans l'intérêt de la société même ; car la famille étant un des grands principes de l'ordre social, il importe que la société prenne des sûretés contre les fantaisies individuelles : elle ne peut se fier à de simples serments prononcés dans les premiers transports de la passion : elle veut un serment public et solennel dont elle soit le dépositaire et qu'elle puisse au besoin soutenir de sa sanction.

Au-dessus de la garantie sociale est la garantie religieuse. Je n'examine point sous quelle forme elle est donnée ; mais sous quelque forme que ce soit, Dieu est toujours le suprême garant de l'union conjugale. Tous les serments ont Dieu pour témoin, celui-là surtout qui demande à la nature un si grand sacrifice, qui engage la vie tout entière, et l'engage à l'inconnu. Il faut que l'Infini soit présent à cet engagement qui aspire à réaliser en quel-

que sorte une image de Finfini dans la vie humaine ; il faut que rÉternel soit pris à témoin de l'éternité humaine de nos sentiments ; l'Immuable, de Tinimutabilité de nos obligations; la Bonté sans bornes, de ce dévouement et de cette sollicitude de tous les instants dont le mari et la femme prennent l'engagement en s'unissant. Ainsi la famille est triplement sainte, car Dieu est au commencement, au milieu et à la fm. Il est au commencement , puisqu'il est l'auteur du sentiment qui la détermine; il est au milieu, car il est le principe du devoir et de la morale ; il est à la fin, car il en est le dernier garant.

Appuyée sur l'amour et sur le devoir, exigée par la dignité de la femme et la sécurité des enfants, garantie par la société et par Dîeu, la famille est éternelle. Elle n*a rien à craindre comme institution, elle n'a qu'elle-même à craindre. La famille se soutient ou se perd par les mœurs plus que par les doctrines.

La famille n'a rien à craindre de l'esprit de doute : il y a plus, peut-être est-ce à elle de le combattre et de le guérir ; je parle du doute qui porte sur les vérités universelles de l'ordre moral et de Tordre religieux. Le remède du doute, c'est

la sîmplkité du cœur ; et la simplicité du cœur n'a nulle part un foyer plus naturel que le foyer de la famille.

Est-il un homme aujourd'hui, parmi ceux qui ont connu les douleurs du siècle, ce vague ennui chanté par nos poètes, cette noire mélancolie qui mène quelques-uns au suicide, ce doute amer de toutes choses, qui s'arrête à peine devant le juste et l'honnête, cette satiété des traditions, cette impatience de l'avenir, ces rêves de l'impossible, cette confusion de principes, enfin tous ces maux dont nul n'est exempt, en est-il un qui n'ait senti la paix et le calme renaître en son cœur, lorsque, échappé un instant à la solitude ou à la place publique, il revient à la famille? Qui n'a eu honte de ces noires fumées, nourries par un cerveau aigri, également favorisées par la réflexion solitaire et par la contradiction du dehors? Qui ne s'est pris en pitié lorsque, voyant autour de soi l'ordre, le travail, les vertus simples, la piété candide, il s'est senti sur la pente qui mène aux prétentions ridicules des imaginations ravagées et des génies incompris? Sans doute, le doute sérieux et sincère a sa grandeur, mais à la condition de ne point toucher au caractère et à l'honneur. Or c'est une limite

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très-délicate que celle qui sépare la spéculation et l'action. Lorsque le cloute a déjà gagné les principes actifs de la conduite humaine, il est dif^l<^:ile de le guérir par la théorie ; ce n'est que l'exemple, et en quelque sorte le parfum insensible de la vertu, qui peut rendre à lame son innocence et réveiller son énergie.

Je viens de parler des maux produits par l'exaltation des idées. Il en est d'autres qui naissent de la grossièreté des passions. Le matérialisme vulgaire, l'égoïsme brutal, la débauche sans élégance, ou la corruption raffinée, enfin cette sotte ironie qui, avec ou sans esprit, croit de bon ton et de belle apparence de railler les choses honnêtes, et d'insulter aux grands sentiments, tous ces vices sont forcés au silence, sinon au remords, au pied du lit de la mère mourante, ou près du berceau de l'enfant. Et, comme il y a une contagion du bien comme du mal, je ne doute pas que le progrès de la moralité domestique ne soit un acheminement au progrès de la moralité publique. L'ordre dans la famille, c'est l'ordre dans la société ; le désordre dans la famille, c'est le désordre dans la société. Les uns disent: Il faut changer la société; les autres: Il faut changer l'individu. Mais la société ne

s'améliore pas sans l'individu, et l'individu ne s'améliore guère tout seul ; au moins est-ce une entreprise bien plus difficile. Il nous faut en général un point d'appui ; ce point d'appui, c'est la famille. Celui qui, pour lui-même, est indifférent à son propre perfectionnement, cherchera peut-être à s'améliorer, comme fils, comme père, ou comme mari, et, si peu qu'il fasse, ce progrès profitera à la société. Car la meilleure société sera toujours celle où il y aura le plus grand nombre d'hommes honnêtes et voulant le bien.

J'avais eu le sentiment de cette pensée, lorsque j'avais choisi la famille pour le sujet de ces entretiens : mais elle s'est confirmée et éclaircie à mesure que j'avançais. J'ai vu ici toutes les opinions et toutes les croyances, Itfus les âges et presque toutes les conditions, se réunir dans un commun sentiment, et approuver d'un commun accord, lorsqu'une parole honnnêle tombait de cette chaire; et j'ai senti que la famille était le lieu de la paix et de la concorde, et qu'il y avait là pour nous tous une source de purification morale. Retrempée dans l'esprit dp Camille, cette société recouvrera le respect et l'amour, la crovance et l'espérance, la pureté et la fierté, ài elle ne peut f^uérir tous les

maux qui sont inhérents aux sociétés humaines, ni même tous ceux qui lui sont particuliers, peutêtre au moins réussira-t-elle à arracher âe son flanc ce trait mortel et sanglant qu'elle porte depuis un demi-siècle, qui lui donne le vertige, qui, selon l'expression de Luther, la fait osciller de droite à gauche comme un paysan ivre, et elle apprendri. de nouveau à s'incliner devant ces deux grandes choses, les deux plus grandes, selon Kant, qu'il soit donné à l'homme de connaître : le devoir au fohd de nos cœurs et le ciel étoile sur nas tét*».

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