HUITIÈME LEÇON
Sommaire, — Retour sur la leçon précédente. — Définition de l'amour fraternel : amitié naturelle. — Des caractères de l'amitié : tranquillité, précision, égalité. Mêmes caractères, mais â un plus haut degré, dans l'amour fraternel. — De la confiance fraternelle. — Éducation des frères les uns par les autres. — Des sœurs. — Analyse de l'amitié entre frère et sœur. — De la différence des âges. — Du droit d'aînesse. — Devoirs de l'amour fraternel. Une page de Silvio Pellico.
Messieurs,
Avant d'aborder le sujet de cette leçon, pertnettez-moi d'ajouter deux mots à la leçon précédente, pour la compléter et la bien faire comprendre. Ce que j'ai eu à cœur d'établir, c'est que le vrai principe dans l'éducation des filles, sauf exception, est une noble confiance. Mais il y a ici deux observations à faire. La première, c'est que la con-
fiance n'est pas l'abandon : le principe du laisser faire et du laisser passer peut être excellent en économie politique, mais c'est un mauvais principe d'éducation. L'éducation est un art, et ne rien faire n'est pas un art; tout art suppose le choix, et choisir c'est écarter. Donner toute liberté à la fille, c'est rendre inutile le rôle de la mère ; or, j'ai précisément voulu substituer le sentiment, l'instinct, la prudence de la mère aux règles plus ou moins étroites de la convention.
Ma seconde observation est celle-ci : la confiance de la mère appelle nécessairement la confiance de la fille, et la vraie éducation est celle qui repose ainsi sur une confiance réciproque. En effet, la mère serait dupe, si, tandis qu'elle abandonne quelque chose de ses droits, et essaye par une confiance habile d'habituer la jeune fille à se gouverner elle-même, la fille, de son côté, réservait ses sentiments, ses pensées, tout son intérieur. Plus la jeune fille est libre, moins il convient qu'elle ait d'arrière-pensées, plus elle doit s'ouvrir à la ten* dresse maternelle et se laisser voir tout entière. Mais la confiance n'est pas seulement la sincérité, c'est encore la docilité. Car il y a une confiance qui consiste à s'ouvrir et à se déclarer; il y en a une
autre qui consiste à croire et à écouter. Il ne suffit pas que la jeune lille ait de la confiance pour sa mère, il faut encore qu'elle ait confiance en sa mère. 11 est bien vrai qu'il est sage d'introduire quelque liberté dans l'éducation des filles ; mais il n'est point vrai qu'elles soient elles-mêmes juges de cette liberté. La jeune fille doit jouir ou se priver avec tranquillité, persuadée que sa mère juge mieux qu'elle ce qui lui est utile : car, savoir ce qui convient et ce qui ne convient pas est le fruit de l'expérience, et elle est sans expérience; c'est le résultat de la vie, et elle apprend à vivre. Qu'on ne se méprenne donc point sur ma pensée : j'ai soutenu le système de la liberté légale, mais non le droit d'insurrection.
Poursuivons maintenant notre sujet : il semble qu'il soit épuisé. Nous n'avons pas cependant tout dit : après le rapport du mari et de la femme, des parents et des enfants, il reste le rapport des enfants entre eux ; et après avoir étudié le fils et la fille, nous devons traiter du frère et de la sœur.
Si je voulais définir l'amour fraternel, je dirais que c'est une amitié naturelle. Connaissant bien les caractères de l'amitié, nous posséderons les
principes de l'amour fraternel, Parlons donc d'abord de l'amitié en général. Aussi bien n'est-ce pas nous écarter de notre sujet : car l'amitié est un élément extérieur, mais important, de la famille, et joue un grand rôle dans l'éducation.
L'amitié est un sentiment paisible, du moins par rapport à nos autres sentiments ; car il n'y en a point qui soit absolument paisible. Tout sentiment est un mouvement et donne à l'âme une certaine agitation. L'amitié a donc, comme les autres sentiments, ses inquiétudes, ses ennuis, ses déceptions, ses blessures, ses retours, ses oscillations; mais en elle-même, et à part les accidents qui peuvent la troubler, l'amitié donne la paix : elle consiste dans une telle union des âmes, qu'elle est en quelque sorte insensible. Dans la vraie amitié, les amis ont à peine besoin de se témoigner qu'ils pensent l'un à l'autre ; ce n'est que dans les commencements de l'amitié ou dans son ébranlement qu'un tel soin devient nécessaire. L'amitié est un sentiment plus paisible que l'amour paternel ou maternel ; car celui-ci, même lorsqu'il est heureux, est toujours un sentiment inquiet, tant est grande la responsabilité qui s'y attache ! Elle est plus paisible que l'amour proprement dit) parce que l'imagination y
a moins de part, et que les sens n'y en ont aucune ; elle est plus paisible même que le sentiment religieux qui donne, il est vrai, de bien plus grandes espérances , mais aussi de plus grandes terreurs. Ainsi la paix est un des caractères de l'amitié, et elle contribue beaucoup à notre bonheur, si, comme nous l'avons dit, la paix est un élément du bonheur.
L'amitié est un sentiment précis : je veux dire qu'elle a un objet déterminé. Nous aimons une personne en particulier, telle qu'elle est, avec ses qualités et avec ses défauts, et quelquefois pour ses défauts. Il n'en est point de même de tous nos sentiments. 11 en est de très-grands , de très-purs, de très-certains, qui ne s'adressent point à un objet précis et caractérisé, mais à un objet vague et abstrait, qui ne tombent point sous les prises de l'imagination et des sens, ni même de la pure raison. Par exemple, le sentiment du beau a bien, il est vrai, un objet réel, mais qui ne présente rien de net à l'esprit, tant qu'il ne se réalise pas dans quelque objet particulier. Aussitôt qu'un objet où réside le beau se présente, l'esprit le reconnaît et l'imagination s'y attache immédiatement ; mais ce n'est là qu'une satisfaction particulière et passagère : le sen-
liment du beau est plus vaste, il s'applique à tout le possible, et, à moins qu'il ne se confonde avec le sentiment religieux, il reste dans la région des sentiments indéterminés. L'amour de la patrie est encore un sentiment de même nature; à quoi s'adresse-t-il? A un sol que nous n'avons jamais vu, que notre imagination ne peut embrasser d'un coup d'œil et qui est enfermé entre des limites mobiles et arbitraires : à quoi s'adresse-t-il encore? à une langue qui se diversifie en un nombre infini de dialectes, et qui se caractérise diversement suivant les lieux par l'accent : à quoi encore? à un nom. Nous aimons vaguement, sans nous en rendre compte, tous ceux qui portent ce nom, qui habitent ce soi, qui parlent cette langue; leur histoire nous intéresse plus que toutes les histoires, leur avenir se confond avec notre propre avenir, nous partageons leurs espérances et leurs tristesses, lors môme qu'elles ne nous atteignent pas directement : ainsi nous souffrons avec une armée exposée sur le sol ennemi à la cruelle décimation de la fatigue, de la maladie et du feu. Peut-être n'y avons-nous ni parents ni amis, quelques noms surnagent à peine du nombre des victimes; le reste est englouti par la gloire et par l'oubli. Voilà un sentiment sans objet
précis, un sentiment indéterminé. Il y en a un autre plus vaste encore : c'est celui qui attache l'homme à l'homme, sans distinction de pays ni de temps; c'est un sentiment plus vague que le précédent , et cependant il n'est pas moins réel : il dort dans la tranquillité de la vie habituelle; mais qu'une catastrophe soudaine vienne frapper sur un coin quelconque de la surface du globe une partie de la race humaine, il y a en nous un serrement de cœur qui témoigne du lien qui nous attache aux victimes. Cela est si vrai, que nous souffrons encore avec ceuxlà mêmes dont le patriotisme nous force à souhaiter la ruine. Et ne croyez point que ces deux sentiments mis en présence s'étouffent nécessairement l'un l'autre. Non, car ces mêmes hommes qui se tuent sans pitié dans les cruelles nécessités du combat, se donnent la main dans l'intervalle et, après la lutte, se rendent leurs morts et étanchent réciproquement leurs blessures. Voilà les sentiments qui, tout en ayant dans l'âme humaine un point d'appui certain et nécessaire, ne se rapportent à aucune personne en particulier, mais à un ensemble d'êtres en général. L'amitié, au contraire, a toujours un objet particulier, et le distingue entre tous les autres*
Le dernier Irait que je veux signaler dans l'analyse de l'amitié, et qui a été remarqué par un des plus grands moralistes de l'antiquité, Aristote, c'est l'égalité. Qui dit amis , dit égaux : quelles que soient les inégalités extérieures, l'amitié suppose entre deux amis mêmes droits et mêmes devoirs. Celui qui exige plus qu'il ne donne est un maître; et celui qui donne plus qu'il n'obtient est un serviteur. L'essence de l'amitié est que chacun donne sans exiger : mais cela n'est vrai qu'à condition que Tun et l'autre suivront la même maxime, et qu'en cela même, il y aura égalité. Cette égalité absolue, qui est l'essence de l'amitié, ne se rencontre pas dans d'autres sentiments. Dans l'amour paternel ou filial, le sentiment repose au contraire sur l'inégalité : l'amour du père sur la supériorité, l'amour du fils sur la dépendance. Si Ton dit quelquefois que le père est le meilleur ami du fils, c'est une forte expression qui indique jusqu'à quel point le père aime le fils, puisqu'il oublie sa supériorité pour se rapprocher de lui et le traiter en ami : chez le père, l'amitié n'est que condescendance et générosité. Lorsque l'on dit que le père doit espérer de trouver plus tard en son fils un ami, c'est encore une forte expression qui signifie que le fils, échappé à la tu-
telle paternelle, et jouissant à son tour des avantages de l'âge, tandis que le père redescend peu à peu à l'infirmité de l'enfance, doit lui rendre en amour respectueux ce qu'il ne lui doit plus en obéissance. Il n'y a pas d'égalité non plus dans le sentiment religieux :*car là il y a une distance infinie entre le sujet et l'objet du sentiment; et si l'on dit que la Divinité est l'amie de l'homme , c'est pour faire sentir plus fortement à l'homme à quel point il est aimé et favorisé de l'Être suprême.
Tous ces caractères conviennent à l'amour fraternel, avec celle différence que l'amitié ordinaire naît du choix, et qu'entre frères elle vient de la nature. Il semble que la nature, prévoyant les méprises et les mécomptes que nous sommes exposés à rencontrer dans nos amitiés, ait voulu nous assurer quelque amitié infaillible où l'instinct, le sang, l'habitude, déterminent l'inclination, et qui ne puisse être rompue par la fantaisie, la lassitude et le hasard.
Mais de cette différence générale naissent quelques différences particulières. Ainsi, l'amour fraternel estun sentiment encore plus paisible, plus précis et plus favorable à l'égalité que l'amitié ordinaire.
Le rapport des frères entre eux est un rappor
naturel et par là même déterminé : un frère est toujours frère, mais le rapport entre amis est indéterminé; il y a mille degrés dans les relations humaines, et il est impossible d'établir précisément où commence l'amitié. Le sentiment fraternel a donc un point d'appui fixe, l'amitié ne repose que sur elle-même et sur le hasard des inclinations. Le sentiment fraternel sait toujours exactement où il en est; l'amitié ne le sait jamais, tant que quelque circonstance particulière et quelque action précise n'est pas venue donner une sanction au lien qui unit les amis. Ainsi, l'amitié n'ayant ni la précision qui vient de la nature ni celle qui naît d'un contrat solennel, d'un engagement légal ou religieux, livrée, abandonnée à l'appréciation de l'individu, est toujours plus ou moins flottante entre la simple connaissance et la parfaite intimité.
Ce caractère de précision que l'amour fraternel a de plus que l'amitié proprement dite, lui donne évidemment plus de solidité et de tranquillité. Comme on ne peut fixer le degré précis de l'amitié, on ne peut jamais s'assurer jusqu'à quel point on doit compter sur elle; il reste donc toujours une sorte de doute et par conséquent une certaine inquiétude. L'amour fraternel, au contraire, sait qu'il a droit de
compter sur la réciprocité. Sans doute, il peut y avoir de mauvais frères qui ne valent pas de bons amis; mais, en principe, l'amour fraternel, s'appuyant sur la nature, est plus paisible et donne moins d inquiétude que l'amitié.
Si vous faites abstraction de la différence des âges, vous trouverez enfin qu'il y. a dans l'amilié fralernelle plus d'égalité que dans l'amitié ordinaire. Car les frères naissent dans l'égalité des conditions. Les amitiés nouées dès l'enfance se forment souvent en dehors de cette égalité ; c'est là sans doute un grand bien, car, quoiqu'il soit vrai que Tordre de la société repose sur la différence des étals, il est bon que ces différences secondaires et artificielles soient compensées et comme effacées au moins pour un temps par un sentiment qui rétablit la fraternité naturelle. Mais cette inégalité dans les conditions finit toujours par affaiblir l'amitié ou la rendre plus difficile. Cette difficulté n'existe pas entre frères, qui, nés dans la même fortune, exposés aux mêmes privations, ou jouissant des mêmes avantages, ne rencontrent rien qui fasse obstacle au sentiment naturel qui les attire l'un vers l'autre. Il est vrai que les vicissitudes de la vie détruisent souvent cette égalité primitive; mais le pli est pris,
les Iiabitudes sont contractées. Le sentiment peut s'attiédir par suite des séparations et par la différence des intérêts ; mais, appuyé sur le souvenir, les premières habitudes et la force du sang, il se retrouve quand il le faut et dans les occasions pressantes.
L'amour fraternel est donc Ja plus forte des amitiés; et si nous conservons toute la vie une affection fidèle à ceux qui, dans l'enfance, ont partagé nos jeux, nos plaisirs et nos études, quelle amitié ne devons-nous pas avoir pour ceux qui, avant la naissance, ont habité les mêmes entrailles que nous, et ont été nourris du même sang?
De la parfaite égalité naît la confiance. La confiance ne peut guère pleinement exister entre personnes ou d'un âge différent, ou séparées par une inégalité naturelle, par exemple, entre le fils et le père, et même entre la fille et la mère. Le respect même qui s'unit à l'amour empêche une confiance absolue. Sous ce rapport, l'amitié en général et l'amitié fraternelle en particulier favorisent davanvantage l'ouverture du cœur.
Or il n'y a rien de meilleur pour l'âme que la confiance et l'ouverture. Il y a des natures tristes et concentrées, pleines de bons sentiments inté-
rieurs et de bonnes pensées, mais qui par honte, par timidité, par respect humain, éprouvent de la peine a les épancher ; c'est un état fâcheux de l'esprit et du caractère. L'habitude de la taciturnilé et de la concentration produit à la longue l'aigreur et la misanthropie; de bons germes non épanouis finissent par se gâter et corrompre de proche en proche un bon naturel. Souvent les parents gémissent en voyant de telles natures, dont ils ne devinent point ce qu'ils doivent craindre ou espérer. Le meilleur remède d'un tel mal, c'est la confiance d'un ami ou d'un frère. Dans la liberté des jeux, dans le bavardage de l'enfance ou de la première jeunesse, dans l'excitation réciproque, ces natures se brisent, s'ouvrent et s'échappent ; rien n'est sain comme ces épanchements du premier âge, les bons sentiments qui n'ont point honte de s'exprimer au dehors en deviennent meilleurs : ils prennent plus de force, par cela môme qu'ils ont été exprimés. La parole engage, et une bonne parole est comme une devise à laquelle il semble qu'on soit particulièrement obligé, et à laquelle on consent de dévouer sa vie. L'âme éprouve une vive satisfaction et une joie intérieure lorsqu'elle a eu le courage de vaincre cette honte ridicule qui nous rend
pénible renonciation d'une bonne pensée. Que le jeune homme ne craigne donc point de livrer à son frère le secret de ses bons sentiments, qu'il ne craigne point de s'engager en quelque sorte devant lui à la pudeur, à la modestie, au travail, aux vertus juvéniles ; qu'il n'ait pas même honte de confier, de laisser échapper ce qu'il peut y avoir en lui de moins bon, de moins pur. Un mauvais sentiment, nourri à l'ombre de la réflexion intérieure, s'enfonce, s'aigrit, se familiarise avec lui-même, et finit presque par paraître innocent et naturel. Souvent il devient une habitude, il dégénère en passion, en maladie. S'il s'épanche, il commencée douter de lui-même ; ce qu'il y a de honteux disparaissait dans la complaisance de l'imagination, mais devient sensible en présence de l'amitié, même indulgente ; exprimé, il cesse de vous excéder, c'est comme une satisfaction qu'on lui a donnée et dont il se contente. Ainsi Gœthe, avant d'écrire Werther^ était possédé, dit-on, de la manie du suicide; il écrivit Werther et fut guéri. Il n'est pas donné à tout le monde d'écrire un livre pour se débarrasser de ses mauvaises pensées. Mais cette confiance exagérée de la jeunesse, qui dit tout, le mal comme le bien, n'est pas sans avoir son bon côté, pourvu
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qu'on n'en abuse point, pourvu que cette confiance ne soit point la vanterie fanfaronne du vice, pourvu surtout qu'elle ne soit pas le prosélytisme de la corruption.
Tout en célébrant les avantages de la confiance, je ne voudrais pourtant point trop encourager un goût naturel à la jeunesse, le goût des confidences. Sans doute, il est des confidences heureuses, faites à qui il convient et en temps opportun, qui peuvent souvent trancher une situation difficile ; mais, souvent aussi, les confidences compliquent plus les affaires qu'elles ne les dénouent ; il faut éviter autant que possible d'introduire dans la vie le secret, le mystérieux, le romanesque ; il faut vivre avec simplicilé. Or, les jeunes gens aiment les confidences inutiles, parce qu'ils aiment donner de Fimportance à ce qui n'en a pas, prêter un corps à des sentiments ou à des idées qu'ils feraient mieux d'écarter de leur esprit. La parole engage, avons-nous dit : elle peut, selon l'occasion, être une sorte de déversoir où s'échappent des sentiments impuissants, ou un moule qui leur donne une forme et du relief. Il n'est donc pas toujours bon de dire tout ce que Ton a sur le cœur ; mais il faut tâcher de n'avoir sur le cœur que ce que l'on peut dire.
De cette facilité de confiance qui existe entre frères, les parents peuvent tirer un excellent parti pour l'éducation. Il y a, en effet, en nous, une disposition singulière et digne d'être remarquée : c'est qu'il suffit qu'un avertissement, une instruction, un ordre, nous vienne d'une autorité pour nous inspirer de la défiance. On lui suppose toujours des arrière-pensées, et tout en l'écoutant, tout en lui obéissant, on réserve son adhésion ; et, ainsi l'obéissance n'est pas complète, car la vraie obéissance est celle qui ne réside pas seulement dans l'action, mais dans le cœur. Une maxime, proposée négligemment en conversation, pénétrera plus sûrement dans l'âme de l'enfant qu'une maxime qui se présente au nom de Tautorité paternelle. De même beaucoup de choses qui, dites par le père ou par le maître, seraient difficilement acceptées de l'enfant ou du jeune homme, seront reçues, écoutées et peut-être pratiquées, si elles viennent du frère ou de l'ami. Et que l'on ne croie point que ce soit une utopie de compter sur l'éducation réciproque des frères l'un par l'autre : car c'est encore une observation remarquable que ceux-là qui ne sont pas raisonnables pour eux-mêmes le sont souvent pour autrui. On secoue volontiers le joug de la raison.
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mais on n'aime pas voir les autres le secouer. Les passions que nous trouvons si justes quand nous les éprouvons, nous paraissent presque toujours injustes et absurdes dans les autres. Ainsi, le frère peut donner à son frère de bons conseils qu'il ne suit pas lui-même : H le peut et il le doit. C'est le plus grand devoir de la fraternité de s'améliorer l'un l'autre, et de faire profiter la réciprocité de l'affection à un perfectionnement réciproque. Combien cela est-il plus vrai encore, s'il s'agit d'un frère supérieur en âge, en sagesse, en raison ! Mais cette éducation du frère par le frère ne doit point affecter les formes de l'autorité et du pédantisme. Son droit est dans l'égalité, son succès dans la liberté, son moyen dans la douceur, dans la gaieté, dans la familiarité.
En parlant de l'éducation réciproque des frères, nous avons choisi. le plus haut devoir et le plus grand triomphe de l'amour fraternel. 11 est bien évident que celui qui doit sa raison, c'est-à-dire le plus grand bien dont il puisse disposer, doit également ses services, ses complaisances, ses consolalions, et, s'il le faut, ses secours. Les anciens avaient an mot admirable : Tout est commun entre amis. De même tout est commun entre frères, au moins
jusqu'à l'âge où les nécessités de la vie forcent à avoir des intérêts distincts et séparés ; et alors même les frères ne doivent point oublier qu'ils ne sont point les uns pour les autres des étrangers. Et cependant l'on voit tous les jours des familles rompues et dispersées par de misérables et quelquefois d'horribles dissensions d'intérêt. Les frères, dans le partage des dépouilles paternelles, n'apportent que trop souvent l'âpreté et la rapacité des oiseaux de proie. Les plus riches ne sont pas les moins acharnés. De là des haines fraternelles plus profondes et plus invétérées que les haines ordinaires, parce qu'elles sont plus contraires à la nature. Qu'y aurait-il pourtant de plus naturel que de partager paisiblement les tristes avantages que nous ne devons qu'à la mort des parents? Quoi de plus naturel, de plus conforme à l'amitié fraternelle, que d'y apporter l'équité, au moins la stricte justice, sinon un esprit de générosité qui accorderait le plus à celui qui aurait le plus besoin?
Tout ce que nous avons dit des frères est également vrai des sœurs, seulement il semble qu'ici l'intimité soit plus tendre et plus délicate. Quel plus charmant spectacle pour les yeux et l'imagination
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que deux sœurs presque du môme âge, ayant même visage, même costume, mêmes habitudes, quoique avec lies caraclères différents? C'est ici, à ce qu'il semble, que la confiance doit être parfaite : il faut intervenir aussi peu que possible dans cette intimité touchante et inviolable. Laissez, laissez s'épancher en bavardages enfantins ces illusions que l'âge effacera assez vite.
Mais, de tous nos sentiments, le plus délicat est peut-être celui du frère et de la sœur. L'amour de la sœur pour le frère est une sorte de vague respect pour la supériorité de la force et delà raison, mais un respect qui n'est pas accompagné du devoir de l'obéissance ni de la crainte de l'autorité, et qui, par conséquent, est sans humiliation et ne révolte point l'indépendance naturelle : c'est un respect uni au sentiment de Tégalité, c'est un respect mêlé d'affection, mais d'une affection \ive, pleine, entière, où le cœur se donne sans aucune inquiétude ; c'est une affection familière el aisée , aussi pure que vive. De la part du frère, le sentiment fraternel est un instinct de protection, mais sans pouvoir, sans autorité, sans responsabilité ; de là un sentiment heureux, joyeux, tendre, sans mélange de ces craintes, de ces scrupules qui se mêlent au senti-
ment paternel. L'amour du frère et de la sœur met en commun ce qu'il y a de plus charmant, de plus délicat dans le rapport des deux sexes, sans aucun mélange de ce qui est moins pur et moins innocent. Le rôle du frère ressemble plus à celui du père, le rôle de la sœur à celui de la mère. Le frère, c'est encore la raison, mais ce n'est pas la raison grave, austère, qui commande, qui menace, qui réprimande, ce n'est pas la froide raison de l'expérience, c'est une raison condescendante et complaisante, c'est la raison de la jeunesse, si puissante sur la jeunesse. La sœur, c'est la tendresse, mais ce n'est point la tendresse sérieuse, craintive, imposante de la mère; c'est une tendresse enjouée, familière, doucement ironique. Ainsi se complète l'éducation du frère et de la sœur Tun par l'autre, par des conseils aimables, libres, affectueux et enjoués. Le frère et la sœur sont encore intermédiaires l'un pour l'autre auprès de leurs parents. S'élève-t-il quelque légère querelle entre la fille et les parents? i le fils intervient pour les rapprocher, pour obtenir des parents quelque condescendance, et pour rnmener la fille à l'obéissance et à la docilité. Le fils a-t-il excité le mécontentement paternel, a-t-ii causé l'affliction maternelle? la sœur intervient, à
son tour, pour adoucir cette affliction, apaiser ce mécontentement, ramener la paix autour d'elle, en obtenant du fils le repentir et au père le pardon. Tout ce que nous avons dit jusqu'ici est vrai, abstraction faite de la différence des âges. Mais l'inégalité des âges modifie ces rapports. Il n'y a point entre un petit garçon et un jeune homme, une petite fille et une demoiselle, les rapports d'égalité, de confiance, d'intimité que nous avons décrits. Plus la différence des âges est grande, plus l'amour fraternel s'éloigne de l'amitié proprement dite pour se rapprocher d'une part de l'amour paternel et de l'autre de l'amour filial. Le grand frère aime le petit frère comme son enfant, mais comme un enfant dont il n'est que le protecteur, sans avoir la responsabilité de son existence physique ou morale, du moins tant que les parents vivent encore. Le petit frère aime son grand frère comme un père, mais comme un père qu'il ne craint pas beaucoup et pour lequel il a plutôt de la déférence que du respect. C'est surtout le frère aîné qui joue dans la famille un rôle considérable et qui exerce en quelque sorte une denii-paternité. Autrefois cette supériorité du frère aine était confirmée et garantie par des avantages de fortune qu'il possédait à l'exclusion
des autres. Quelques personnes ont cru voir dans l'aÎDclition du droit d'aînesse l'affaiblissement de Tesprit de famille, nous y voyops au contraire un progrès sensible. Attacher des avantages matériels à la supériorité toute morale du frère aîné, c'était le rendre odieux au reste de la famille, c'était détruire les rapports naturels entre les frères. C'était, d'ailleurs, une injustice évidente à l'égard des autres frères ou sœurs, qui n'en sont pas moins les enfants du père et de la mère, pour^être venus après le premier. Le droit d'aînesse peut être une excellente institution politique dans une monarchie absolue ou dans une aristocratie ; mais, sous tous les gouvernements, il est une institution contraire à la vie de famille, et son abolition me parait un grand service rendu à la cause de la famille par la Révolulion. Au reste, nous n'avons plus à prendre parti pour ou contre une institution qui n'est plus de notre temps ni de notre pays. Ce qui est toujours vrai, c'est que le frère aîné doit jouir dans la famille d'une certaine autorité morale d'autant plus grande que les âges sont plus inégaux, et cette autorité morale, reflet de l'autorité paternelle, se confond presque avec elle, lorsque la mort des parents fait du frère aîné le chef de la famille. Ainsi la sœur
aînée prend aussi le rôle de la mère dans les mêmes circonstances.
Je ne puis mieux terminer cette leçon qu'en vous lisant les excellentes paroles de Silvio Pellico sur l'amour fraternel, dans son traité des Devoirs des hommes.
« Pour bien pratiquer envers tous les hommes la science divine de la charité, il faut en faire Tapprentissage en famille.
« Quelle douceur ineffable n'y a-t-il pas dans cette pensée : « Nous sommes les enfants d'une « même mère ! » Avoir trouvé, à peine venus en ce monde, les mômes objets à vénérer et à chérir entre tous, quelle douceur encore ! Cette communauté de sang et la conformité d'un grand nombre d'habitudes, entre frères et sœurs, produisent naturellement une puissante sympathie qui ne saurait être anéantie que par un épouvantable égoïsme.
« Si vous voulez être bon frère, défendez-vous de l'égoïsme; proposez-vous chaque jour d'être généreux dans vos relations fraternelles. Que chacun de vos frères^ que chacune de vos sœurs voie que ses intérêts vous sont chers autant que les vôtres. Si l'un d'eux commet une faute, soyez indulgent pour le coupable, non pas seulement comme vous le se-
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riez avec un autre, mais plus encore. Réjouissezvous de leurs vertus, imitez-les, et, à votre tour, excitez-les par votre exemple ; faites qu'ils aient à bénir la Providence de vous avoir pour frère.
« On ne compterait pas tous les motifs de douce reconnaissance, d'affectueux désirs et de pieuse crainte qui contribuent sans cesse à nourrir l'amour fraternel. Il faut cependant y réfléchir, car ils passent souvent inaperçus. Commandons-nous de les apprécier. Les sentiments les plus exquis ne s'acquièrent que par une volonté bien arrêtée. De même qu'on n'arrive pas sans étude à l'intelligence parfaite de la peinture, ainsi ne comprend-on pas Texcellence de l'amour fraternel, ou de toute autre affection de cet ordre, sans une volonté assidue de la comprendre.
« L'intimité du foyer ne doit jamais vous faire oublier d'être poli avec vos frères.
« Soyez encore plus délicat de manières avec vos sœurs. Leur sexe est doué d'une grâce puissante :. c'est un don céleste dont elles usent habituellement pour répandre la sérénité dans toute la maison, pour en bannir la mauvaise humeur et modcrer les reproches qu'elles entendent parfois sortir de la bouche d'un père ou d'une mère. Honorez dans vos
sœurs le charme suave des vertus de la femme ; réjouissez-vous de l'influence qu'elles exercent sur votre âme pour l'adoucir, et puisque la nature les a faites plus faibles et, plus sensibles que vous, soyez d'autant plus attentif à les consoler dans leurs afflictions, à ne pas les affliger vous-même, à leur témoigner constamment du respect et de l'amour.
c( Ceux qui contractent à l'égard de leurs frères et de leurs sœurs des habitudes de malveillance et de grossièreté restent grossiers et malveillants avec tout le monde. Que ce commerce de la famille soit uniquement beau, uniquement tendre, uniquement saint, et alors, quand l'homme passera le seuil de sa maison, il portera dans ses relations avec le reste de la société ce besoin d'estime et d'affections nobles, et cette foi dans la vertu que produit toujours l'exercice journalier des sentiments élevés ^ »
" Devoirs des hommes, cli. xn *