DEUXIÈME LEÇON
SoMMAiPxE. — De Taulorilé dans la famille. — En faut-il une? à qui appartient-elle? — L'homme, chef de la famille par la supériorité de sa force et de sa raison. — Comparaison de la raison de l'homme et delà raison de la femme. — Différence de l'autorité et de la tyrannie. — L'autorilé inséparable de la responsabilité. — Devoirs du mari : protection et fidélité. — Le Code et la morale. . ,
Messieurs,
Nous avons dit que, dans ces études, nous prendrions l'une après l'autre chacune des personnes de la famille pour lui faire sa part, lui prescrire son rôle, lui fixer ses devoirs et ses droits. Or, la première personne qui se présente à nous, c'est naturellement l'homme, le père de famille, ou pour employer un expression plus générale, le chef de famille. Il y a deux personnes dans le chef de famille : le mari et le père. Nous traiterons aujourd'hui du mari
Le pouvoir, dans la famille, n'a jamais clé, chez aucun peuple, contesté à l'homme. Mais ne serait-ce point là un long préjugé et une usurpation traditionnelle? Le moment n'cst-il pas venu de demander ses titres à cette autorité comme à toutes les autres, d'opposer à ce chef incontesté une nouvelle déclaration des droits, enfin d'affranchir, et, comme on le dit, d'émanciper la famille?
D'ahord, messieurs, faut-il une autorité dans la famille? Il en faut une, par celte première raison que, dans toute société, une autorité est nécessaire. En effet, les diverses personnes qui composent une société ont chacune leurs idées, leurs sentiments, leurs intérêts divers ; et il est impossible que tous soient toujours d'accord. Qu'arrivera-t-il donc, s'il n'y a point de volonté commune et unique qui fasse la loi? Ou personne n'agira, ou tous agiront en sens contraire. Mais il faut agir : l'inaction entraînerait la ruine de la société. On agira donc, mais en se divisant : or, cela môme est déjà la ruine de la société. Dans les deux cas, la société périt, par inertie ou par anarcliie. Il faut, par conséquent, une autorité.
Outre ces raisons générales, il y en a de particulières en faveur d'une autorité dans la famille. Une
société en général est composée de personnes qui, pris(^s abstraitement, sont égales entre elles. Mais la famille se divise en deux groupes nécessairement inégaux : les parents d'une part, et de l'autre, les enfants. Or, quelque amoureux que l'on soit de l'égalitéhumaine, on ne peut prétendre qu'il puisse y avoir égalité de volontés et de voix entre ces deux groupes de personnes. Évidemment les enfants, qui ne peuvent ni se mouvoir eux-mêmes, ni se nournir eux-mêmes, ni enfin s'instruire eux-mêmes, et qui de bien longtemps, ne sont pas en état, par leur inexpéreince, de diriger leurs propres actions, doivent être d'abord portés et nourris, puis instruits et dirigés par d'autres : et à qui appartient cette .charge, et par conséquent ce pouvoir, sinon à ceux qui, les ayant mis au monde, sont évidemment responsable de leur existence?
Par rapport à l'enfant, Paulorité des parents est une, égale, solidaire : il doit également obéir à l'ordre du père et à celui de la mère sans discuter laquelle de ces deux autorités est supérieure à Tautre. C'est à la sagesse des parents de ne pas forcer l'enfant à soulever cette fatale question, et de ne pas mettre son cœur en contradiction avec sa raison»
Mais cette question que l'enfant ne se pose pas, ou qu'il ne se pose que très-tard et en tremblant, la philosopliie et la morale doivent se la faire. Car, entre deux personnes môme parfaitement unies, il est difticile, il est impossible de rencontrer une constante uniformité de vues, de sentiments et de volontés. 11 faut donc une voix prépondérante qui décide en dernier ressort, il faut qu'entre ces deux personnes investies de l'autorité domestique, l'une des deux ait le privilège de l'autorité suprême.
Or, à quels titres se reconnaîtra cette suprême autorité? Ces titres sont la force et la raison. Évidemment, le pouvoir appartient dans la famille, à celui qui est assez fort pour la défendre, et assez raisonnable pour la gouverner.
Ce n'est pas que je veuille en aucune façon faire reposer le droit sur la force ; mais toute autorité a besoin de force pour accomplir son devoir. Autrement ce n'est qu'une autorité abstraite et impuissante. La force n'est donc pas le principe de l'autorité, mais elle en est la condition.
C'est surtout à l'origine des familles et des sociétés que la supériorité de la force donne à l'homme un grand rôle à remplir, et par là même un pouvoir incontesté : car la famille, mal protégée par la
sociélé encore en enfance, n'est guère couvert que par le bras de l'homme; et si l'autorité domestique est si puissante dans les sociétés primitives, c'est qu'elle y tient en grande partie la place de l'auloritc politique. Mais, dans nos sociétés civilisées, la famille court en général si peu de périls matériels, que ce rôle de défenseur armé de la famille a dû perdre de son importance. Cependant celte idée est encore vivement empreinte dans l'esprit des classes populaires; et dans toutes les classes, l'homme sait que c'est sur lui que repose la tâche d'écarter ces périls, s'ils se rencontrent. La femme, héroïque à l'occasion, mais timide par nature et par habitude, a besoin d'un défenseur qui défie pour elle la violence et l'insulte. L'homme est le bras de la famille ; et c'est une considération remarquable que, s'il n'en est point en môme temps la Icte, il est réduit par là môme au rôle de serviteur mercenaire et de soldai obéissant. Celui qui a la force, ne peut être que le maître ou l'esclave; alternative qui n'est pas vraie de la femme, car elle peut ne pas être la souveraine maîtresse, sans être pour cela la servante. Il lui reste un empire à elle et une certaine souveraineté propre sur laquelle l'homme ne peut empiéter sans injustice et sans ridicule.
La femme reconnaît volontiers à l'homme le privilège de la force; mais je crains d'affliger une partie de cet auditoire en plaidant encore pour celui-ci le privilège de la raison. Qu'on ne se hâte pas de m'en vouloir I Je suis bien loin de vouloir contester à la femme le droit de participer comme l'homme lui-môme à la raison, qui est l'attribut distinctif de l'espèce humaine; mais je crois qu'il y a deux espèces de raisons, la raison virile et la raison féminine ; que ces deux raisons ont leur emploi divers et leurs qualités propres, et qu'en particulier les qualités propres de la raison virile sont précisément celles qui ont le plus de rapport avec les altribufs du commandement.
Je dis, messieurs, que l'homme a dans l'esprit plus d'étendue, plus de suite, pi us d'impartialité que la femme, et que ces trois qualités sont bien celles qui conviennent à l'exercice de la souveraineté*.
* Nous aimons â recueillir le témoignage d'une femme, et d'une femme supérieure, sur cette question délicate : « Toujours, au moins, faudrait-il reconnaître à l'homme plus à'étendue dans le? facultés, et l'étendue de l'esprit est la mesure de sa force... La suite et la profondeur nous manquent quand nous voulons nous appliquer à des questions générales... trop facilement émues pour demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous va mieux qu'observer... » (Madame de Kémusat, Essai sur l'éducation des femmes, ch. i.)
Le premier attribut de la raison de l'homme, c*est l'étendue. Il connaît plus de choses et les connaît plus profondément : il a plus l'habitude de comparer et de juger. La femme, au contraire, ne voit guère les choses que séparément : chaque impression particulière la touchant toujours d'une manière très-vive, elle n'a, la plupart du temps, que des idées exclusives et incomplètes. L'homme est plus propre aux grandes études ; même lorsqu'il ne sait pas grand'chose, il sait encore plus que la femme dans les mêmes conditions. D'ailleurs, sa vie plus libre, plus répandue au dehors, lui permet d'expérimenter beaucoup plus d'objets, de faits, de rapports, et de se former des principes plus nombreux et plus généreux. Cette supériorité d'aptitude et d'éducation scientifique et pratique assure la supériorité intellectuelle à l'homme : il possède à la fois plus d'idées abstraites et plus de faits particuliers, et c'est en cela que consiste l'étendue de l'esprit.
En second lieu, l'homme a plus de suite dans les idées, parce qu'il a moins de mobiHté dans les imprestofons ; et comme il a plus d'idées générales, il est plus capable de raisonnement, la femme raisonne peu; sa raison est toute de sentiment ; à un
argument que vous croyez invincible, elle répond par un trait d'imagination ou de passion. Si elle cnlre une fois dans voire pensée, elle ne sait plus s'en affranchir. Le raisonnement l'impatiente ou la domine, et il est aussi facile dans l'occasloîi de la tromper par un sophisme, qu'il est difficile dans certains cas de la convaincre par un raisonnement droit.
Un écrivain de nos jours disait qu'il n'avait jamais rencontré une femme, même supérieure, qui fût en état de suivre un raisonnement abstrait pendant un quart d'heure. Il y a à cela des exceptions: madame Duchâtelel a fait un traité d'algèbre ; mais qui n'aimerait mieux être madame de Sévigné écrivant à sa fille que madame Duchâtelet commentant la physique de Newton? Madame de Longueville, dont un illustre écrivain vient de nous donner la touchante histoire, nous offre un témoignage assez piquant de l'impuissance des femmes les plus distinguées à suivre un raisonnement abstrait. Nicole soutint un jour à madame de Longueville qu'il pouvait lui démontrer qu'il y avait à Paris au moins deux personnes qui avaient le même nombre de cheveux. « Je pose en fait, disait-il, que la tête la plus garnie en cheveux n'en a pas plus de deux
ccnliîiillc, clquela moins garnie en a au moins un. Si maintenant vous supposez que 200,000 tôles ont toutes un nombre de cheveux différent, il faut qu'elles aient cliaeune un des nombres de cheveux qui sont depuis 1 jusqu'à 200,000 ; car, si l'on supposait qu'il y en avait 2 parmi ces 200,000 tôtes qui eussent môme nombre de cheveux, j'aurais gagné le pari. Or, supposant que ces 200,000 habitants ont tous un nombre différent des cheveux, si j'y apporte un seul habitant de plus qui ait des cheveux, et qui n'en ait pas plus de 200,000, il faut nécessairement que ce nombre de cheveux, quel qu'il soit, se trouve depuis 1 jusqu'à 200,000, et, par conséquent, soit égal au nombre de cheveux d'une de ces 200,000 tôles. Or, comme au lieu d'un habitant en sus de 200,000, il y a tout près de 800,000 habitants à Paris, vous voyez bien qu'il faut qu'il y ait beaucoup de tôtes égales en nombre de cheveux, quoique je ne les aie pas comptés. » Madame de Longueville ne put jamais comprendre que l'on pût faire une démonstration de cette égalité de cheveux, et soutint toujours que la seule voie de la démontrer était de les compter K
* Voyez Sainle-Bcuve, Portraits de femmes, \, Madame de Lon-