G LE VILLE
Enfin, le troisième avantage de l'homme sur la femme, c'est l'impartialité, c'est-à-dire la disposition à juger sans prévention et sans passion. Sans doute, l'homme a ses passions, et je ne dis point qu'il ne se laisse point égarer par elles ; mais il en est d'ordinaire moins dupe que la femme des siennes; ou, si l'on veut, il en est plus volontairement dupe, et il lui est plus difficile de s'aveugler sur la différence de ce qui est vrai en soi et de ce qui ne Test que par rapport à ses désirs et à ses intérêts. Chez lui, la raison et la passion se distinguent et se séparent, tandis que chez la femme tout est passion, et la raison elle-même est passion : ses impressions sont plus vives et plus changeantes ; • elle ne voit, la plupart du temps, qu'un côté des choses, et surtout celui qui lui convient. Ce n'est pas qu'il n'y ait des exceptions : il y a des hommes si mobiles et si emportés, si peu d'accord avec euxmêmes, si sensibles au moindre souffle, qu'ils présentent le contraste ridicule des prétentions viriles dans une âme féminine. ïl y a des femmes si tranquilles, si indépendantes de leurs passions ou celles des autres, d'un jugement si droit et si désintéressé, que l'homme le plus ferme pourrait leur envier la rectitude et la solidité de leur esprit; mais, en
général, l'homme juge plus par l'esprit et la femme par le cœur.
La raison de l'homme étant donc plus étendue, plus suivie et plus calme que la raison de la femme, est plus propre au gouvernement ; car, saisissant mieux les rapports, calculant mieux les suites, et pesant d'une manière plus équitable les avantages et les périls, elle vaut mieux, pour prendre ces grandes résolutions d'où dépend toute l'existence d'une famille, qu'une raison plus vive et plus fine, mais trop mobile et trop prévenue.
Que devient alors, selon vous, me dira-t-on, le grand et beau principe chrétien de l'égalité des sexes? Mais de quelle égalité veut-on parler? De l'égalité politique? Je ne crois point que les femmes en soient fort jalouses. De l'égalité civile? c'est l'affaire de la loi et du Code, et je laisse aux jurisconsultes le soin de discuter cette question. De l'égalité de commandement? mais celle-là est impossible; car, dans une société composée de deux personnes, s'il n'y a point un constant accord, il faut une voix prédominante. Enfin, de l'égalité morale? celle-là est vraie, elle est évidente, elle est la condition d'une famille vraie et heureuse; mais elle peut se concilier avec l'inégalité du commande-
ment. Le commandement est une fonction nécessaire de la famille; il faut absolument que l'un des deux la remplisse; c'est une de ces servitudes, dont nous parlions dans la dernière leçon ; mais cette supériorité apparente et tout extérieure est suffisamment compensée par la souveraineté secrète et insensible que la femme exerce par le cœur et dans les mille détails de la vie quotidienne.
Voici comment on peut exprimer le progrès que le christianisme et les lumières des temps modernes ont introduit dans les rapports des deux sexes : l'homme n'est plus le maître de la femme, mais il est ce qu'il a toujours été et ce qu'il restera toujours, le chef de la famille. La femme n'est ni son esclave ni sa servante, ni sa sujette, mais elle est sa subordonnée dans l'ordre du droit, tout en étant son éfijale dans l'ordre moral.
D'ailleurs, je suis loin de méconnaître la noble influence qu'une femme d'un esprit ferme et éclairé peut et doit exercer sur la Yolonté de son mari. Voudrais-je nier cet heureux mélange, cette pondération et cet équilibre d'une raison étendue, profondr;, vigoureuse, et d'une raison vive, fine et délicate , d'une raison qui conçoit les grands plans et voit le but, et d'une raison qui saisit les détails et
les moyens; d'une raison qui va droit devant elle, et d'une raison qui découvre les tempéraments, les accommodements, les biais heureux et légitimes; d'une raison enfin qui trouve ce qu'il faut faire, et d'une raison qui découvre où et comment il faut le faire.
Il est beau de voir, dans un ménage bien réglé, l'homme et la femme délibérer en commun sur les intérêts de la famille, sans arrière-pensée, sans rivalité de domination, prendre en commun les résolutions sans qu'on puisse dire à qui elles appartiennent et de qui vient l'initiative, et, en cas de dissentiment, s'en rapporter naïvement à la voix prépondérante du chef de famille, privilège dont l'un jouit sans orgueil et que l'autre accepte sans humiliation. Mais aussi n'est-ce pas un triste spectacle de voir la femme, affectant une souveraineté pour laquelle elle n'est pas faite, abaissant l'homme auquel elle a juré l'obéissance, humiliant ouvertement celui à qui elle a donné sa main et sa personne? et n'est-ce point un spectacle plus triste encore que celui d'une femme qui, par artifice et par ruse, enveloppe l'homme qui l'aime dans les pièges d'une servitude invisible, le captive par le leurre d'une hypocrite condescendance et introduit au
cœur de la famille sainte le mensonge et le sophisme*^
Mais si l'oppression ouverte ou cachée de l'homme par la femme a quelque chose à la fois de ridicule et de révoltant, l'oppression de la femme par le mari a quelque chose de bas et de cruel : car c'est l'abus de la force contre la faiblesse ; contre la faiblesse assez éprouvée déjà par les accidents et les douleurs de la nature et de la famille, pour qu'il soit généreux de lui épargner les injures de la brutalité. Au reste, il y a plusieurs espèces de tyralmie : il y a une tyrannie grossière et odieuse, qui ne craint point d'employer la violence, et qui répand la terreur dans l'asile de la paix et de l'amour; il y a une tyrannie capricieuse, saccadée, bonne à ses heures, mais contradictoire, qui meurtrit l'âme par des blessures toujours nouvelles et ne réussit pas à les guérir par des retours et des repentirs chaque jour plus rares; il y a une tyrannie sèche et froide qui introduit dans le ménage la discipline militaire; il y a une tyrannieypolie et élégante qui, sous de beaux vernis, cache le plus profond égoïsme. Que d'unions en apparence heureuses, où l'homme arrache à la femme des larmes ignorées! La tyrannie domestique est de toutes les tyrannies la plus
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odieuse, parce qu'elle est irrémédiable, ou du moins parce que le remède est lui-même un mal extrême )t un mal sans remède. Car, que peut une femme Dontre l'oppression, sinon appeler à son secours la justice publique, traîner devant les tribunaux l'homme dont elle porte le nom, attirer les regards de tous sur les tristes mystères de son intérieur, séparer ses enfants de leur père et se condamner elle-même à un veuvage anticipé, n'étant plus, à vrai dire, ni fille, ni femme, ni veuve, et demeurant à la fois solitaire et enchaînée?
Mais aujourd'hui la tyrannie n'est pas, il faut le dire, le mal le plus fréquent de la famille ; ce mal, c'est l'abandon et l'indifférence.
L'autorité est inséparable de la resposabilité, et le pouvoir repose sur le devoir. Quels sont les devoirs du chef de famille? Le Code les ramène à deux : la protection et la fidélité.
Si l'homme est le chef de la famille, c'est parce qu'il en est le protecteur naturel ; et son autorité ne serait qu'un privilège insupportable, s'il prétendait l'exercer sans rien faire, et sans rendre à la famille en sécurité ce qu elle lui paye de respects et
d'obéissance.
Mais la protection, dans nos sociétés civilisées, consiste moins à défendre la famille contre de rares attaques, qu'à la faire vivre et à satisfaire ses besoins journaliers. Le travail est l'attribut propre de l'homme dans le ménage : par le travail, l'homme accomplit en même temps son rôle dans la société et son rôle dans la famille : il y a là une correspondanee admirable. Car l'homme, pour entrer dans la famille, n'en reste pas moins membre de la société : il doit participer à sa vie, à ses fonctions, de son progrès : il le fait par le travail. En revanche, ce travail même garantit l'existence de la famille. L'homme est un ouvrier dont la société paye le salaire, et ce salaire, il le rapporte au trésor de la famille : il nourrit sa femme et ses enfants du fruit de ces mêmes efforts auxquels la société doit^son mouvement, son progrès, sa civilisation. Le travail, au contraire, n'est pas l'attribut propre de la femme, j'entends le travail au dehors et non ce travail intérieur et domestique qui est le vrai, le noble emploi des facultés féminines. J'admire de tout mon cœur ces belles institutions inventées de nos jours par la charité publique et privée, ces crèches, ces salles d'asile, ces ouvroirs, ces écoles maternelles où une ingénieuse et tou-
chante bienfaisance vient en aide à la mère et lui permet de subvenir pour sa part aux besoins de la famille, .en la dispensant du soin des enfants ; mais je ne puis m'empêclier de trouver qu'ici la société se substitue à la famille, et que ces belles institutions ne sont que le remède et peut-être l'encouragement d'un grand mal, l'abandon de la famille, l'indifférence maternelle, mal dont les conséquences peuvent être plus considérables qu'on ne l'imagine^
Le travail est donc le premier devoir de l'homme comme chef de famille. Gela est vrai de toutes les classes de la société, tout aussi bien de celles qui vivent de leurs revenus que de celles qui vivent de leur travail : car les uns doivent se rendre dignes par de nobles occupations, de la fortune qu'ils ont reçue, ou, tout au moins la conserver et la faire fructifier par une habile administration; et les autres ont à faire vivre tous ceux qui reposent sous leur tutelle.
C'est un beau spectacle de voir dans une chambre modeste et nue l'homme du peuple rapporter à la famille le pain gagné à la sueur de son front, s'éloigner des tentations de plaisir, qui consument tant
* Voyez sur cette sitnalion et ses périls le beau et louchant livre de M. Jules Simon, l'Ouvrière.
de mônoiges. de donner au riche des leçons do paix et de bonheur. Mais si ces deniers chèrement achetés el à peine suffisants à l'enlrelien d'une famille dans la gêne, si ce pain de famille impatiemment attendu, l'homme le dévore dans le désordre et rinconduite ; si, ce qui est plus horrible encore, il dévore le fruit des veilles de sa femme, veilles qui, selon la nature, eussent dû être employées à un autre usage, l'homme, en se ravalant aussi au rôle d'un parasite spohateur, n'appelle-t-il pas légitimement sur sa tète la peine de la déchéance?
Le Code ne demande pas beaucoup plus au mari que de ne pas refuser la nourriture à la femme et de ne pas la maltraiter ouvertement : voilà ce que le Code entend parla protection. La morale est plus exigeante. Il y a une protection morale, toute de cœur, bien plus difficile et non moins nécessaire, une direction heureuse du plus faible par le plus fort, une sollicitude vigilante qui écarte de l'esprit d'une femme et de son cœnr tous les périls dont la menacent une expérience incomplète, une éducation trop souvent superficielle, et enfin les plaisirs et les séductions du monde ; il faut que l'homme prenne sur lui de poursuivre et de compléter l'éducation de sa compagne, de l'élever peu à peu du cercle
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d*idées ou frivoles ou vulgaires ou erronées qu'elle apporte trop souvent en dot à des idées plus saines et plus fermes qui sont l'honneur de la raison virile, du moins chez les hommes qui, après avoir recueilli avec docilité et intelligence les fruits de leur première éducation, s'en sont fait ensuite une seconde par le double travail de la méditation et de l'expérience.
Que l'on ne prenne point cette idée pour une prétention romanesque : elle estau contraire toute pratique et résulte naturellement de la condition respective des époux. N'oublions pas, en effet, d'abord que l'homme, soit par nature, soit par éducation, possède une raison plus étendue ef plus forte que celle de la femme; en second lieu, l'homme est d'ordinaire plus âgé que sa femme et sa raison est par conséquent plus ferme et plus mûre; enfin, il est très-rare que l'homme passe immédiatement de Ja situation de fils de famille à celle de père de famille; dans l'intervalle, il essaye de la vie libre pendant un temps plus ou moins long : livré à lui-même, il commence à connaître les hommes, les choses, les affaires, il étend son expérience, et il apporte ainsi en ménage une sagesse pratique bien plus exercée en général que celle de la jeune fille, même douée des dispositions les plus heureuses. Ne
sonl-ce pas là des raisons décisives, qui non-seulement doivent encourager le mari, mais l'obliger môme impérieusement à diminuer peu à peu la distance qui sépare ses propres idées de celles de sa femme, et à combler l'abîme que l'usage a laissé s'établir dans la culture intellectuelle des deux sexes.
Voyez les inconvénients qui résultent d'une trop grande séparation sur des choses d'une telle importance. L'homme de plus en plus à ses affaires, à ses idées, à ses systèmes, la femme de plus en plus asservie aux nécessités du ménage ou divertie par la frivolité des plaisirs mondains; l'homme réservant toute une part de lui-même et la plus haute, sa raison, la femme abandonnée sans direction à la vanité, ou à la médiocrité, ou aux prétentions mal réglées d'une ambition impuissante : est-ce là cette union domestique, cette véritable intimité, qui ne consiste pas seulement dans l'habitation en commun, mais dans un partage égal, ou plutôt dans une jouissance indivise des biens de l'esprit, comme des biens de la fortune?
Et que l'homme ne craigne pas de rencontrer de la résistance dans le cœur de la femme ; qu'il ne craigne pas qu'un esprit d'indépendance et un vaniteux égoïsme repoussent comme une insulte celle
entreprise en quelque sorte paternelle. Il y a dans la femme, au moment où elle entre dans la famille, une disposition irrésistible au respect envers le mari. La solennité de l'engagement, son caractère religieux, la gravité des paroles prononcées, tout impose le respect, et il faudrait une'précocité bien déplorable pour que la jeune fille, quittant la maison maternelle, et entrant dans une maison nouvelle, n'éprouvât pas quelques sentiments de respectueuse terreur pour les grands engagements qu'elle Vient de contracter. C'est là que le mari peut et doit prendre son point d'appui, et, sans affecter une raison pédantesque, mais par les chemins que son tact et son amour lui sauront faire trouver, introduire insensiblement dans cette âme vive et ouverte les idées qui lui paraîtront les plus utiles et les plus saines : que si certaines velléités de révolte féminineetd'usurpalionartificieuse, venues en droite ligne de notre première mère et à peine aperçues de celle même qui les éprouve, paraissent de temps en temps opposer quelque obstacle à ce travail d'éducation conjugale, il ne sera pas difficile à une parole pénétrante et sérieuse de les écarter; car la femme, si peu docile à l'autorité qnand elle s'impose comme un ordre, est singuliè-
es LA FAMILLE.
remenl sensible à une parole de raison qui part de 1 ame et qui est appuyée par la dignité du caractère. Mais cette entreprise noble et délicate impose au mari des conditions bien difficiles et bien rares. Il le suffît pas d'uç amour léger et frivole qui s'amuse de l'ignorance d'une jeune femme et prend à tâche d'éveiller ses désirs plutôt que ses sentiments et ses idées; il ne suffît pas dune passion exagérée qui, oubliant la gravité du mariage, semble y chercher ces plaisirs inquiets que l'on ne rencontre d'ordinaire que dans des liens moins réguliers. Il ne suffît pas non plus d'une raison trop froide et trop nue qui n'a pas de prise sur l'imagination, et ne sait pas se rendre aimable et touchante. Il faut beaucoup de raison, mais beaucoup d'amour et un amour respectueux. Il faut surtout une âme encore jeune et un cœur encore pur.Nous touchons ici, messieurs, à l'un des maux corrupteurs de l'union domestique : le désaccord et la contradiction d'une âme fraîche et d'une âme desséchée, d'un cœur avide d'exquises émotions et d'un cœur glacé par l'abus, d'une inexpérience pleine de charmes et d'une expérience de vieillard rassasié et ennuyé. On évite avec soin la disproportion des âges, et l'on a raison; mais l'âge ne se compte pas seulement par les an-
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nées, il doit se compter aussi par le cœur : je ne veux pas dire qu'il faille marier Tenfance avec i'enfance, l'ignorance avec l'ignorance, car c'est là un autre péril. Mais je dis : Oùlrouverez-vous la force, la souplesse, la tendresse nécessaires pour amener la femme à supporter cette nouvelle éducation, pour lui faire aimer vos idées plus que les siennes, pour imposer silence à son amour-propre et désarmer son indocilité ; où apprendrez-vous à transformer le cœur et la raison d'un enfant selon les vœux d'une sagesse fière et délicate, et à lui adoucir cette initiation qui se ferait sûrement sans vous un jour ou l'autre, mais par des épreuves que vous pouvez, que vous devez éviter? Où puiserez-vous la richesse de ressources indispensable pour aplanir les aspérités d'une si belle entreprise, vous qui n'apportez à la famille qu'une imagination éteinte et les restes d'un cœur épuisé, vous qui consumez dans les plaisirs faciles les forces vives delà belle jeunesse, vous qui vendez à vil prix, je ne dis pas seulement votre propre bonheur, vous en êtes bien le maître, mais le bonheur futur, que dis-je? l'honneur peut-être du foyer domestique?
Le second devoir imposé par le Code, c'est le devoir de la fidélité. Mais il faut avouer que sur ce
point le Code ne se montre pas trop exigeant. La morale est plus sévère, elle n'impose pas seulement au mari la fidélité dans le domicile conjugal, mais au dehors, mais partout, et elle ne demande pas seulement la fidélité des actes, mais celle des pensées et des sentiments. Elle n'autorise pas ce partage que l'homme se croit quelquefois permis : au dedans l'affection tranquille, solide, cordiale; au dehors le caprice et le plaisir. Elle ne permet pas même un tel partage dans l'imagination, et elle paye de douleurs cuisantes la pensée de partager sa vie entre le devoir et la passion.
Il ne faut point apprécier le devoir de la fidélité pour le mari, en se plaçant au point de vue du Code; il est bien plus sévère pour la femme que pour le mari, mais par des raisons qui n'ont rien à voir avec la morale : le Code est le défenseur du droit, et les fautes de la femme peuvent avoir de graves conséquences pour le droit domestique : il n'en est pas de môme des fautes de l'homme, et quand il n'y a point une injure ouverte, le législateur considère le désordre du mari comme une affaire privée qui ne regarde pas la loi. Mais si l'on juge des actes, non par les conséquences, mais par les principes, on verra que l'infidélité du mari n'est pas moins cou-
pable que celle de la femme, et que souvent même il est plus difficile de lui trouver des excuses.
Il ne faut pas croire enfin avoir satisfait à toutes les obligations par une stricte fidélité : la fidélité sans complaisance, sans indulgence, sans bonté, n'est qu une vertu froide et négative, qui n'ajoute pas beaucoup au bonheur d'un ménage : ce qu'il faut encore, c'est l'assiduité, la sollicitude, la douce familiarité, ces Soins enfin qui attestent à la femme qu'elle n'a pas seulement un maître, mais un ami tendre et respectueux. La famille a un grand ennemi, qu'il appartient à l'homme de savoir combattre : c'est le monde. Le monde offre à la femme l'appât d'une apparente souveraineté; il l'enlace de ses adulations et de ses prestiges; il l'attire insensiblement hors delà famille; à côté du tumulte et du luxe de ses fêtes, l'intérieur paraît vide, la régularité de la vie paraît monotone, la simplicité des plaisirs domestiques paraît fade. C'est à l'homme à reconnaître les premiers symptômes de cette conlagion, et à rendre impuissantes les séductions du monde, en faisant à la femme un intérieur doux et aimable. Mais s'il abandonne la famille, surprendra-t-il les premières atteintes du mal, saura-t-il les prévenir à temps? froid et maussade, devinera-
l-il ce qui peut se passer dans un cœur qu'il se sera fermé lui-même, et qu'il aura abandonné à ses propres forces? sans confiance point d'empire, et sans dévouement point de confiance. L'autorité ne % peut rien contre les secrètes révoltes de la vanité, les fumées de l'imagination oisive, et les entraînements de l'exemple.
Sans doute il serait injuste et ridicule d'exiger • de l'homme une assiduité de tous les instants inconciliable avec ses intérêts, ses travaux, ses devoirs, même ses devoirs de père de famille; et une femme n'est point excusable qui trouve dans la vie sérieuse et occupée ^de son mari un prétexte de plainte, comme s'il l'eût épousée pour passer sa vie à ses pieds. Mais l'homme à son tour n'est point excusable, lorsque après ses affaires il lui faut d'autres distractions que celles de la maison et de la famille, lorsqu'il rapporte au logis, l'ennui, la gronderie, la froideur, et ne sait présenter un visage souriant qu'à ceux qui viennent interrompre son intimité.
Il faut éviter sans doute ces trop faciles récriminations qui font retomber sur le mari toutes les fautes de la femme. Mais, je le demande, esf-ce à l'homme qui a joui de la liberté avant le mariage, qui a pu prolonger cette liberté tant qu'il lui plai-
sait, qui a été libre de choisir, et qui, avec plus d'expérience court moins de risques de se tromper dans le choix, est-ce à lui de se plaindre du poids de la vie domestique, et de faire payer la peine de son ennui à celle qu'assiègent les soucis et les douleurs de la maternité? ,Et que doit-il arriver d'une âme candide qui, ayant espéré de trouver dans le mariage un ami, un protecteur, un consolateur, se voit abandonnée, méprisée, trahie, et livrée sans défense au ressentiment, à l'ennui, à tous les périls d'une imagination désenchantée?
L'homme ne doit point l'oublier : il est la pierre angulaire de la famille, il peut lui faire à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal; il n'est pas seul responsable : mais c'est lui qui l'est le plus. Et, cependant, la famille paraît une chose bien facile," à laquelle on se croit toujours assez prêt : on se marie par ennui, par satiété, par intérêt, par ambition, par habitude ; mais combien, en prenant cette résolution, se sont avisés oe se demander : Suis-je digne de diriger une femme et d'élever un enfant? combien peu ont réfléchi sur les conditions d'une union heureuse ou sur les désastres d'une union mal réglée I
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Je ne veux pas, encore une fois, donner les mains à celte opinion trop répandue aujourd'hui qui tend à décharger chacun de sa part de responsabilité morale pour la rejeter sur les autres. C'est ainsi que l'on dit : Cet homme est vicieux, c'est la faute de la société ; cette fejnme est coupable, c'est Ja faute de son mari; cet enfant est mal élevé, c'est la faute de ses professeurs. De cette façon il n'y a plus de coupable; ou plutôt, de coupable en coupable, car chacun se débarrasse à son tour de cette responsabilité communiquée, j'arrive à ne plus trouver qu'un seul coupable, c'est l'Auteur de l'univers. Non, je ne porterai point atteinte à ce grand principe fondamental et tulélaire de la morale, le principe delà responsabilité personnelle. Mais il ne faut pourtant point oublier que la société, comme le disait un philosophe ancien, est une maçonnerie dont toutes les pierres se correspondent et s'appuient les unes sur les autres; et, si nous ne devons pas être assez faibles pour rejeter sans cesse sur autrui la responsabilité de nos propres fautes, nous devons être assez justes pour prendre souvent nous-mêmes la responsabilité des fautes d'autruL