‹ La familleChapitre 5 sur 13 · TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME LEÇON

Sommaire. — Du ménage. Sa moralité et sa poésie. — Des domestiques. — La femme, compagne d'esprit de l'homme, sa confidente, sa conseillière. — La femme consolatrice. — L'adversité, triomphe de la femme. — La femme purifiant la famille. — De la résignation. — De la passion.

Messieurs,

J'ai parlé dans la dernière leçon du chef de famille et du mari ; je traiterai aujourd'hui du rôle de la femme dans la famille comme maîtresse de maison et comme compagne de l'homme. Je réserve, pour vous en parler à la fois, le père et la mère dans leurs rapports avec les enfants.

Si l'homme a la souveraineté dans la famille, s'il a la surveillance générale et la grande direction, il est un empire circonscrit sans doute, mais infini

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dans le détail et de grande conséquence pour le bonheur de la famille, où la femme exerce l'auiorité immédiate et presque Tautorité absolue. Cet empire, je ne veux pas en dissimuler le nom, c'est le mé^ nage.

Il y a plusieurs manières de comprendre le ménage : on peut n'y voir qu'une occupation basse et grossière, indigne des soins de la femme et qu'il faut laisser aux servantes ; ou bien une nécessité humiliante à laquelle la femme doit se soumettre, puisqu'elle ne peut faire autrement; ou un devoir, mais un devoir triste, froid, ennuyeux ; ou enfin, encore un devoir, mais un devoir que l'on accomplit avec goût, avec intérêt, avec passion.

De ces différentes opinions, laquelle est la véritable? La première est évidemment absurde. Il faut une administration domestique : Tintérêt fie la famille l'exige impérieusement. Il importe peu que les grands intérêts de la famille soient protégés au dehors par le mari, si au dedans le désordre règne dans le détail et dans la dépense. Mais à qui appartient-il de s'occuper de ces soins intérieurs? Ce n'est pas à l'homme sans doute : il a bien ass^z du travail du dehors, et de la surveillance générale, sans être encore accablé des mille détails de h vie

de chaque jour. D'ailleurs, il n'y est pas propre, et il ne pourrait y devenir apte et entendu qu'au détriment de facultés plus importantes : enfin, si le ménage est au-dessous de la femme, à plus forte raison est-ii au-dessous de l'homme. Le ménage n'est donc pas la fonction de l'homme ; et alors, s'il n'est pas celle de la femme, à qui appartient-il? Je n'ai pas besoin de dire que ce n'est pas aux enfants : restent les domestiques. Mais se fiera-1-on à l'intelligence, à l'intérêt, à l'honnôlelé d'un domestique, pour le salut de la famille? est-ce pour la livrer à un tel hasard que l'homme a consacré sa vie à la femme, et que l'un et l'autre ont donné la vie à leurs enfants?

Le ménage est donc une nécessité pour la femme; mais est-ce une nécessité humiliante, un joug servile qu'elle n'accepte que par l'impuissance lie s'en affranchir? ce joug, c'est elle-même qui le rendrait servile, en le subissant comme une contrainte; c'est elle-même qui se ferait servante, en prenant les soins du ménage sans y attacher d'autre idée que celle des servantes, et en payanl par des soins tout matériels la subsistance ou la sécurité que lui procure son mari. Ainsi Thumilialion qu'elle trouve dans le ména^ge est tout à fait volon-

taire. D'ailleurs, si le ménage est une nécessité pour la femme, il est pour elle un devoir : car chacun est tenu à faire ce que nul ne peut fn ire â sa place ; et la nécessité, en se transformant en devoir, perd ce qu'elle a de désagréable pour l'amour-propre et de révoltant pour la fierté : ce n'est plus une loi brutale à laquelle on cède malgré soi, parce qu'on ne peut faire autrement; c'est une loi raisonnable à laquelle on obéit parce qu'elle est raisonnable.

Le ménage est donc un devoir; mais est-ce un devoir qu'il faut simplement remplir sans s'inquiéter de le remplir avec charme, avec plaisir, avec joie? En général, le devoir sans plaisir est-il bien rempli? Lorsqu'on ne cherche pas à faire plus que son devoir, fait-on bien tout son devoir? et fait-on plus que son devoir, sans passion et sans amour? Il est des moralistes austères qui ont soutenu cette doctrine, que c'est compromettre et altérer le devoir que d'y mêler le moindre plaisir, même le plaisir de faire son devoir. Le philosophe allemand Kant soutenait cette opinion : son compatriote Schiller le critique finement dans cette jolie épigramme : c< J'ai du plaisir à faire du bien à mon yoisin, cela m'inquiète. » Aristote, gui était un bien

grand moraliste, a défini l'homme vertueux « celui qui prend plaisir à faire des actes de vertu. » Cette bdle définition pourrait facilement se justifier en théorie; en pratique elle est incontestable. Le ménage doit donc être pour la femme un devoir agréable , elle doit s'y plaire, s'y livrer avec sérieux et enjouement ; elle y est admirablement propre; son esprit ami des détails, peu fait pour les idées abstraites, se déploie et se joue heureusement dans les mille soins de l'administration intérieure. Qu'elle ne croie point d'ailleilrs que le ménage ne puisse donner l'occasion de vertus hautes, nobles ou délicates. L'économie, par exemple, est une vertu bien humble et bien commune : on ne se vante guère de l'avoir, on se vante souvent de ne l'avoir pas : et cependant, si par l'économie la femme épargne le travail et les jours de son mari et réserve après elle un morceau de pain à ses enfants, si par l'économie elle sauve la considération de sa famille, et, sans chercher à éblouir les yeux par un éclat emprunté qui ne cache point l'indigence, elle commande le respect par une dignité modeste et une fière simplicité, cette vertu que l'on traite de prosaïque ne peut-elle pas être appelée à bon droit une vertu héroïque, dans un

temps où elle est si diflicile à pratiquer et dans une société consumée par les rivalités du luxe et l'insatiable besoin de paraître?

L'ordre, la règle, est une vertu bien froide et bien peu attachante : et cependant l'ordre dans le ménage, c'est déjà l'ordre dans les pensées, dans les sentiments; ce n*est point tout le bonheur, mais c'est une partie du bonheur; ce n'est point la sagesse, mais c'est une des conditions de la sagesse. Pour un observateur exercé, l'ordre dans la vie extérieure est d'ordinaire le symptôme d'un ordre plus parfait et plus excellent; et une famille bien réglée est le plus souvent une famille unie et pacifique.

D'ailleurs, ce ne sont point seulement les qualités solides et les vertus raisonnables que la femme trouve à déployer dans l'intérieur du ménage ; elle peut y introduire ce qui est sa nature même, le goût, la grâce et l'élégance. L'élégance et le ménage, voilà deux mots qui paraissent ennemis; ils ïie le sont que pour ceux qui séparent toutes choses, qui ne voient point l'invisible derrière le visible, et ignorent le secret rapport des choses de la matière aux choses de l'esprit. Tout s'anime, se vivitie, se colore sous le souffle d'un sentiment. Il peut y avoir

dans les plus humbles soins de la vie intérieure un art de dissimuler ce qui ne plaît point aux yeux, un art de disposer et de choisir sans luxe, sans grands frais, mais de manière à plaire au goût et à l'imagination. La plus modeste fille du peuple a une fleur sur sa fenêtre : n'est-ce point une preuve que la vie peut être ornée dans toutes les conditions? L'élégance de la vie n'a rien qui soit contraire à la morale, quand elle n'est point disproportionnée avec les moyens que nous donne la fortune. Est-ce que la nature n'est pas élégante ? est-ce qu'elle n'a pas donnée aux plus humbles objets une parure plus splendide que celle de Salomon dans sa gloire? Le ménage a donc son élégance, sa beauté, sa poésie même . Le grand poète de l'Allmagne le savait bien, lui qui, dans son roman de Werther ^ voulant introduire sur la scène une charmante héroïne, n'a pas craint de choisir l'une des scènes les plus naïves de la vie de ménage, et de nous la montrer distribuant à ses jeunes frères des tartines de beurre. La poésie n'est ni si loin ni si haut que nous l'on dit nos rêveurs : elle est ici, elle est là, elle est partout, et surtout dans les choses simples. Le coin du feu, la table ronde, le repas du soir, la toilette de l'enfant, voilà la poésie de la famille. Heureux celui qui ^^ait goû-

1er le pur amour de ces choses et qui ne croit pas qu'il soit nécessaire d'avoir la fièvre pour jouir de la vie !

Fénelcn, dans son admirable Traité de V éducation des filles, emprunte à l'Écriture un portrait de la femme forte, de la ménagère prudente et laborieuse, que vous entendrez avec plaisir et qui exprime dans un langage figuré et avec des paroles magnifiques les vérités que j'ai essayé de vous faire sentir : « Son prix est comme celui de ce qui vient de loin et des extrémités de la terre. Le cœur de son époux se confie à elle; elle ne manque jamais des dépouilles qu'il lui rapporte de ses victoires, tous les jours de sa vie elle lui fait du bien et jamais de mal. Elle cherche la laine et le lin; elle travaille avec des mains pleines de sagesse. Chargée comme un vaisseau marchand, elle porte de loin ses provisions. La nuit elle se lève et distribue la nourriture à ses domestiques. Elle considère un champ, et l'a* chète de son travail, fruit de ses mains ; elle plante une vigne. Elle ceint ses reins de force, elle endurcit son bras. Elle a goûté et vu combien son comnpierce est utile ; sa lumière ne s'éteint jamais pendc^pl la nuit. Sa main s'attache aux travaux rudes,

et ses doigts prennent le fuseau. Elle ouvre pourtant sa main à celui qui est dans l'indigence, elle s*étend sur le pauvre. Elle ne craint ni froid nineige; tous ses domestiques ont de doubles habits : elle a tissé une robe pour elle : le fin lin et la pourpre sont ses vêtements. Son époux est illustre aux portes, c'est-à-dire dans les conseils, où il est assis avec les hommes les plus vénérables ; elle fait des habits qu'elle vend, des ceintures qu'elle débite aux Chananéens. La force et k beauté sont ses vêtements, et elle rira dans son dernier jour. Elle ouvre sa bouche à la sagesse, et une loi de douceur est sur salangue. Elle observe dans sa maison jusqu'aux traces des pas, et elle ne mange jamais son pain ^ans occupation. Ses enfants se sont élevés, et l'ont dite heureuse ; son mari s'élève de même, et il la loue : Plusieurs filles, dit-il, ont amassé des richesses, vous les avez toutes surpassées. Les grâces sont trompeuses, la beauté est vaine : la femme qui craint Dieu, c'est celle qui sera louée. Donnez-lui des fruits de ses mains ; et qu'aux portes, dans les conseils publics, elle soit louée par ses propres œuvres ^ »

* Proverb , xxxi.

Une des parties les plus importantes de l'administration intérieure, c'est le gouvernement des domestiques : fonction délicate, sérieuse, digne de toutes les réflexions d'une femme éclairée. Elle se compose de deux choses : le choix et la direction. On sent assez de quelle importance est pour une maison le choix des domestiques : comme ce sont eux qui, en dernier compte, traitent au dehors et font la dépense, le trésor de la maison est en quelque sorte entre leurs mains. Sans doute, de grandes malversations ne leur seront guère possibles : mais une. suite de petites infidélités ou de petites négligences peut porter à la longue des atteintes assez graves à un budget modeste et strictement suffisant. Mais ce n*est là qu'un des moindres côtés de l'influence des serviteurs dans un ménage ; le point le plus grave, c'est leur familiarité a\ec les enfants ; les enfants en général aiment les domestiques, sans doute parce que ceux-ci sont d'ordinaire plus complaisants que les parents : or, sans abandonner en aucune façon les enfants, il est impossible qu'une mère de famille n'ait pars souvent besoin de se faire suppléer ou remplacer par des servantes ; et il serait ridicule d'ailleurs et dangereux d'inspirer aux enfants nos fausses idées

d'orgueil, et de leur interdire la familiarité que leur nature candide et naïve montre à tous ceux qui les amusent, quel que soit leur costume. Les domestiques prennent ainsi une place importante dans la famille, et c'est là surtout qu'il importe de s'assurer de leurs soins, de leur fidélité, de leur honnêteté. Quelles garanties ne devons-nous pas exiger des personnes auxquelles nous confions, ne fût-ce qu'une minute, le corps et l'âme de nos enfants?

Le choix des domestiques appelle donc particulièrement la pénétration d'une maîtresse de maison. Mais il ne sert de rien de bien choisir ou de bien rencontrer, si l'on ignore l'art de diriger et de gouverner. C'est un art très-difficile, et qui est loin d'être commun : il consiste en un milieu juste entre l'indifférence et la persécution. La maîtresse de maison doit sans doute avoir l'œil toujours ouvert ; mais elle doit savoir aussi qu'aucune créature n'apprend à bien faire, si on ne la laisse agir avec une certaine liberté. Surveillance et confiance, tels sont les deux principes d'un sage gouvernement domestique. Sans la première, on est trompé; sans la seconde, on se trompe soi-même, en privant le serviteur du ressort le plus énergique de l'ac-

tivité humaine, la resposabilité et l'honneur. Mais, quelque sagesse qu'une maîtresse de maison apporte dans le choix et la direction des domestiques, il est un principe qu'elle ne doit point oublier, c'est que ces personnes, malgré l'humilité de leur condition, sont des créatures humaines et raisonnables qui doivent être traitées avec bienveillance et respect. Rien de plus injuste que certaines femmes : elles ne veulent pas supporter que les domestiques aient des défauts ; elles ne veulent pas même comprendre que l'infériorité d'éducation soit déjà une source d'idées fausses qui doivent avoir leurs conséquences dans le caractère. Il semble que les qualités des domestiques soient une dette dont on reçoit le payement sans en savoir gré, et leurs défauts, un déficit dont ils nous font tort, et qu'on a le droit de leur reprocher sans cesse comme une injustice. Il semble aussi que le travail de la domesticité soit une chose facile : corrime rien n'est plus aisé que d'avoir des fantaisies, on trouve que rien ne doit être plus aisé que de les deviner et de les satisfaire. C'est une grande erreur; et, pour s'en convaincre, il suffit de se demander à soi-même si l'on accomplit scrupuleusement et minutieusement toutes ses obligations. Il est vrai que souvent ces

LA MAITRESSE DE MAISON.- fcA FiCHTME. êl

femmes si difficiles sont des femmes oisives : elles n'en devraient avoir que plus d'indulgence pour des créatures vouées au travail et condamnées à la douloureuse nécessité de servir les autres.

Il faut avouer que notre nouvel état social n'D pas été très-favorable à la condition des domestiques. Autrefois le domestique n'était pas très-éloigtié du vassal, et, à Torigine, il n'était que le vassal lui-même. Mais, en revanche, il était un membre de la famille : il dînait à la table des maîtres, et prenait part aux veillées. Depuis que le domestique est devenu homme libre, sa place est à la cuisine et à l'antichambre : il ne fait plus partie de la maison : une lutte sourde semble exister entre les domestiques et les maîtres : ceux-ci sont orgueilleux, et ceux-là infidèles ; entre eux rien d'onctueux et de paternel ; de froids engagements aussi facilement rompus que formés, un service exact, mais sans dévouement, de la politesse sans affection, et une profonde indifférence de part et d'autre, voilà la domesticité de nos jours. Or c'est là un état funeste pour la maison, pour les enfants, pour les domestiques eux-mêmes. Ceux-ci se corrompent par ces perpétuels changements : passant de famille en famille, ils n'ont pas de famille; mariés, ils se sépa-

rent et servent dans des maisons différentes, ils éloignent même leurs enfants pour ne pas gêner : aussi leur principal but, quand ils sont sages, estil d'amasser le plus tôt possible de quoi se retirer du service et se faire à eux-mêmes une maison : ambition très-louable sans doute, mais qui coûte cher aux maîtres. C'est à la femme de rattacher le . serviteur à la maison par la confiance, la bienveillance, une certaine indulgence, à s'assurer la fidélité et la discrétion par une conduite ferme et douce : en agissant ainsi, elle fera beaucoup pour le bonheur du ménage, pour la tranquillité du mari, pour Tinnocence des enfants, pour l'amélioration même des domestiques, dont elle a jusqu'à un certain point la responsabilité. Alors renaîtrait*"^^' quelque chose de ces anciennes maisons patriarcales où le père et la mère de famille traitaient les domestiques presque comme leurs enfants, leur donnaient une. éducation religieuse et morale, et leur assuraient quelque coin de terre pour leurs derniers jours ; alors on reverrait ces vieux serviteurs, débris d'un temps qui n'est plus, hotos inséparables du foyer, et qui, passant de génération en génération, berçaient encore les fils de ceux dont ils avaient servi les pères I

Le ménage est donc pour la femme une belle et grande occupation. Je ne veux pourtant point enchaîner la femme au ménage : qu'elle le prenne comme un devoir et comme un plaisir, rien de mieux ; mais que ce plaisir ne dégénère pas en manie ; qu'elle soit (a maîtresse, et non la servante de la maison ; qu'elle ne soit pas seulement la ménagère de l'homme, mais encore sa compagne d'esprit. L'homme fatigué, importuné, rentre au logis pour y chercher le délassement. Il ne lui faut pas seulement un intérieur bien réglé, ni même u;[i intérieur orné, il lui faut encore un esprit orné. La femme ne doit pas oublier qu'elle est la joie, le charme, la récréation de la famille : le grand principe de la politique domestique est de faire que son intérieur paraisse au mari plus agréable que celui des autres. L'agrément est donc en quelque sorte un des devoirs de la femme. Lors même que l'agrément n'aurait par lui-même aucun mérite et ajouterait peu de chose à la valeur de celui qui le possède, il aurait encore un grand prix par l'influence qu'il exerce sur le bonheur des autres. Or, ce qui répand le plus de charme sur l'intimité dans un ménage, c'est la culture de l'esprit*. L'intimité, qui a

• « Un esprit cultivé, dit J. J. Rousseau, rend seul le corn-

tant des charme, a cependant ses moments de langueur et de sécheresse : les plus grands sentiments, la pieté même, ont de telles langueurs, à plus forte raison les sentiments humains. L'intimité est indiscrète, elle trahit les défauts et les travers de chacun. Ce qui comble le mieux les moments de vide et d'ennui. Ce qui dissimule le mieux les défauts réciproques, ce qui adoucit et rapproche les humeurs, apaise ou prévient line querelle, épargne à l'un la honte de revenir, à l'autre l'embarras de pardonner, c'est un certain goût commun des choses de l'art et de Fesprit : un peu de musique, un album feuilleté ensemble, une lecture faite en commun, etunentretienintelligentsurcequ'onlit, sont de belles et heureuses distractions qui enlèvent pour quelque temps le mari et la femme au tracas des affaires, aux soucis de famille, à la clairvoyance dangereuse de l'intimité. Je ne dis point que la femme doive chercher à avoir plus d'esprit que la nature ne lui en a donné : le simple naturel vaudra toujours mieux qu'une sottise prétentieuse ; mais je veux qu'elle cultive l'esprit qu'elle a. Je ne lui de-

merce agréable, et c'est une triste chose pour un père de famille, qui se plaît dans sa maison, d'être forcé de s'y renfermer avec iui-œême et de ne pouvoir s'y faire entendre à personne. »

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mande pas non plus des connaissances profondes et spéciales, mais une disposition générale à comprendre et à admirer : qu'elle ne fasse pas la différence, si l'on veut, des ordres et des styles de Tarchitecture, qu'elle ne connaisse pas l'histoire des diverses écoles de peinture, ou qu'elle ne prenne point parti pour telle ou telle théorie littéraire, je le veux bien ; mais qu'elle ne reste pas insensible devant un grand monument ou un beau tableau; quelle puisse lire madame de Sévigné sans s'ennuyer, et écouter une tragédie de Racine sans s'endormir.

Nous disions dans la dernière leçon que le mari doit se faire l'instituteur de sa femme, et l'initier à une raison plus forte et plus saine que celle qu'elle doit d'ordinaire à l'éducation. Mais la femme peut à son tour prendre sa revanche et achever également à sa manière l'éducation de l'homme : elle peut quelquefois lui ôter de sa rudesse, l'éloigner de certaines habitudes basses ou communes, polir enfin ses manières et le rendre plus digne de la société des hommes ; sans même supposer une telle inégalité d'éducation entre le mari et la lemme, il n'est pas d'homme, si cultivés que soient son esprit et son goût, qui n'ait quelque chose à apprendre de la femme pour la délicatesse des sentiments. C'est

là un juste retour de ce que le mari croit pouvoir exiger de son côté en faveur de la solidité des idées et de la reoûtude des jugements.

Mais venons à des vertus plus hautes et plus difficiles. Quoique l'homme ait la grande direction de la famille et la souveraineté absolue dans les affaires extérieures, ce n'est pas à dire que la femme doive être privée de toute participation à la vie active de son mari : elle doit connaître ses affaires, les comprendre, s'y intéresser ; elle doit être en état donner son avis ; c'est à elle de avertir, à retenir, à encourager selon l'occasion. c< Une épouse, dit madame de Rémusat^, doit se complaire dans la conversation d'un mari occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis sur son opinion, s'il est membre d'une assemblée ; sur son livre, s'il est écrivain ; sur son vote, s'il n'est que citoyen. Elle doit entrer dans ses projets, relativement au progrès de la science, de l'art ou du métier qu'il exerce : éclairée et sensible, dévouée et prudente à la fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée et l'amour lui reportera une part du succès. Son affectueuse approbation affaiblira l'impression des jugements légers ou sévères et de-

* Essat sur l'éducation des femmes, p. 99.

vancera quelquefois aussi par l'enthousiasme cette estime nécessaire que le plus juste n'obtient jamais des hommes aussitôt qu'il l'a méritée. »

Mais c'est surtout lorsque l'homme rencontre sous ^es pas des obstacles et les périls qu'il a besoin des soins et du dévouement de la femme. L'homme a surtout la force qui conçoit et qui exécute, mais il n'a pas toujours celle qui supporte et qui attend. L'insuccès l'aigrit et l'irrite, il croit tout perdu pour un échec, et il bouleverserait le monde pour une injustice. La femme, plus vive sans doute, et dont les impressions du premier moment sont plus exaltées, revient plus facilement au ton de la vie ordinaire; et, ne fût-ce que par dévouement pour son mari, elle est plus disposée que lui à la patience et à l'abnégation. Elle n'a pas la puissance qui entreprend, mais elle a celle qui aide et qui réconforte, et, dans les grandes crises, celle qui relève. 11 y a une profession où la femme est particulièrement mêlée aux vicissitudes et à toutes les crises de la vie du mari : c*est le commerce. Quedevertus cachées, que de larmes dévorées, que de dévouements ignorés dans ces arrière-boutiques que le monde dédaigne! Dans un livre qtie je ne crains point d'apneler beau, quoique ce soit un roman, et d'un auteur qui

en fait de bien mauvais, roman dont le sujet est l'histoire de la grandeur et de la décadence d'un commerçant, il y a un rôle de femme admirable, pleine de prévoyance, de sagesse, d'avertissement dans la prospérité, plein de tendresse muette, de consolations et de compassion dans la chute, pleine d'héroïsme et d'abnégation dans l'adversité. Elle cherche d'abord à prévenir le désastre, elle en adoucit l'amertume quand il est devenu inévitable, elle travaille à le réparer quand il est arrivé. Ce rôle est profondément vrai : mais ce n'est pas seulement • dans la vie de commerce que la femme est appelée à jouer ce grand rôle : toutes les existences ont ou peuvent avoir leurs crises, leurs chutes et leurs désastres.

Le malheur est l'école et le triomphe de la femme. Voyez cette jeune femme, vous l'avez perdue de vue quelques années; elle était jeune, rieuse et frivole : vous la retrouvez sérieuse, sensée, désabusée, jugeant sainement les choses et les hommes : c'est le malheur que Ta formée. A l'époque de la Révolution, les femmes qui trônaient dans les ^lons n'étaient remarquables, en général, que par la frivolité de leur esprit et la légèreté de leurs mœurs : devant la mort, dans l'exil, dans la pau^-

vreté, elles déployèrent les qualités les plus admirables. C'est dans la détresse et dans l'hunniliation qu'il faut \oir éclater la grandeur de la femme, et non dans la brillante et vaine royauté des salons.

La femme n'a pas seulement la puissance de soutenir et de relever, mais encore celle de consoler. La nature, qui lui a donné le don des larmes, lui a donné en même temps le don des consolations. La femme a une puissance merveilleuse pour ramener le sourire sur les lèvres quand le cœur est déchiré. Par une sorte d'hypocrisie généreuse, elle fait renaître autour d'elle la paix qu'elle a perdue, et, portant elle-même une blessure incurable, elle adoucit et guérit, autant qu'il est en elle, les blessures qui l'environnent.

Ce n'est pas tout ; la femme est en quelque sorte la conscience de la famille. Ici, toutefois, je dois faire une observation que je livre à votre examen. Il semble en effet que la femme, qui a l'esprit plus vif et plus fin que l'homme, doit avoir également la conscience plus vive et plus délicate : cependant il est vrai de dire que cela n'est pas toujours absolument vrai. Tous les jours, lorsque l'homme commet des fautes dans la vie publique, nous enjendons

en attribuer l'influence aux femmes, et il est vrai que quelques-unes d'entre elles, même des plus distinguées, ne sont pas toujours assez susceptibles pour les obligations qui sortent de la vie de famille: les intérêts généraux n'ont pas assez de valeur à leurs yeux : tout ce qui n'est pas la famille leur est trop étranger, et elles croient presque de leur dévoir d'amortir la conscience et les principes de l'homme public. La plupart ont une ambition tout extérieure qui attache plus de prix à la grandeur de la position qu'à la solidité de la considération. Elles préfèrent souvent le travail qui rapporte au travail qui honore et qui illustre. Elles ne savent pas qu'il y a quelque chose de supérieur à la famille même : c'est la justice et la dignité. Il ne faut point en vouloir à la femme de ces idées fausses : la faute n'en est pas à elle, mais à une éducation un peu superficielle, quoique trls-chargée, qui ne développe pas assez en elle les idées générales et élevées ^

* Ces pensées m'ont été contestées par quelques personnes distinguées, auxquelles assurément elles n'étaient pas applicables. Je voudrais qu'elles eussent raison. Au reste, je n'ai pas nié qu'il n'y eût de nombreuses exceptions. Je n'ai voulu indiquer qu'une tendance fâcheuse. Mais, pour expliquer et confirmer ma pensée, je ne trouve rien de mieux que deux passages empruntés à la correspondance récemment publiée d'un éminent écrivain : « Je vols un

Mais, si la femme n'est pas toujours un guide aussi impartial et aussi droit qu'il le faudrait dans les affaires de la vie extérieure, elle est admirable

grand nombre de femmes qui ont mille vertus privées, dans lesquelles l'action directe et bienfaisante de la religion se fait apercevoir; qui grâce à elle, sont des épouses très-fidèles, des maîtresses de maison justes et indulgentes envers leurs domestiques, charitables envers les pauvres ; mais, quant à cette partie des devoirs qui se rapportent à la vie publique, elles ne semblent pas en avoir même l'idée. Non-seulement elles ne les pratiquent pas pour elles-mêmes, mais elles ne paraissent pas même avoir la pensée de les inculquer à ceux sur lesquels elles ont de l'influence. C'est un fait de l'éducation qui leur est comme invisible. Il n'en était pas ainsi dans cet ancien régime, qui, au milieu de beaucoup de vices, renfermait de fières et mâles vertus. » (Tocqueville. Correspondance, t. II, p. 340.) Dans une autre lettre, M. de Tocqueville est moins dur. Il reconnaît qu'il y a des femmes qui ont le sentiment des devoirs publics; mais il persiste à affirmer qu'il y en a d'autres, et en plus grand nombre, qui n'ont aucune idée de ces sortes de devoirs. « J'ai vu cent fois, dit-il, dans le cours de ma vie, des hommes faibles, montrer de véritiibles vertus publiques, parce qu'il s'était rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie, non en leur conseillant tels ou tels actes particuliers, mais en exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient considérer en général le devoir et même l'ambition. Bien plus souvent encore, il faut l'avouer, j'ai vu le travail intérieur et domestique qui transfoi^mait peu à peu un homme auquel la nature avait donné de la générosité et de la grandeur, en un ambitieux lâche, vulgaire et égoïste, qui, dans les affaires de son pays, finissait par ne plus envisager que les moyens de rendre sa .position particulière commode et aisée. Et comment cela arrivait-il? Par le contact journalier d'une femme honnête, -,pouse fidèle, Gonne mère de famille, mais dans laquelle la grande notion du devoir en matière politique, dans son sens le plus énergique et le plus élevé, avait toujours été, je ne dirai pas combattue, mais ignorée.» [Ibid., p. 349.)

9g LA FAMILLE.

pour ramener la pureté et Tordre à l'intérieur. Lorsque le mari s'égare, lorsqu'il compromet la famille par ses désordres, c'est à la femme à le reconquérir par les armes douces et puissantes que la nature et Famour ont mises entre ses mains. Sans doute, ce n'est pas là une petite entreprise, et plus d'une femme découragée cède et renonce dès le premier choc. Quelle déception, en effet, pour une personne qui ne sait rien de la corruption humaine, et dont l'innocence croit à peine à l'existence des \ices, que de rencontrer ces vices mêmes dans Têtre à qui elle doit l'obéissance et le respect ! Plus on lui a inspirée d'idées hautes et pures sur la sainteté de la famille, plus elle tombe de haut, et se voit près du désespoir, lorsqu'elle est obligée de s'avouer à elle-même que celui qu'elle doit vénère: mérite le mépris des autres I Quels combats et quel partage dans celte âme déconcertée I Comment concilier sa raison et son devoir? Comment étouffer celle voix intérieure qui crie à la trahison? Si elle aime, quelle chute terrible 1 et, si elle n'aime pas, combien plus terrible encore ! Mais, si la femme cède à ce découragement, tout est perdu; et c'est ici qu'on ne saurait trop souhaiter qu'une jeune fille n'apporte pas dans le mariage une trop grande '^nex-

périence ; non qu'il faille l'effrayer mal à propos et lui montrer à chaque pas des précipices ; mais peut-être serait-il bien qu'elle fût assez préparée aux épreuves de la vie pour ne pas succomber à la douleur du premier désenchantement, et ne pas ruiner elle-même ses dernières chances de bonheur par des violences inopportunes et irréparables !

Mais il est rare que la femme renonce tout d'abord à Tespoir de ramener l'ordre et le bonheur au foyer de la maison. Sa vive nature, aisément abattue, se relève avec la même facilité, et sa première pensée est de lutter avec courage. Mais ce qui use et amortit ce courage, c'est l'insuccès. Et, cependant, elle ne doit renoncer qu'après avoir tout épuisé. La patience, la tendresse, les pleurs, l'enjouement, le silence, tout est armes entre ses mains ; n'eût- elle fait qu'arrêter le mal, et en combattre le progrès, elle n'aurait point perdu ses soins ; et d'ailleurs, ce n'est point le succès qu'elle doit regarder, mais le devoir.

Le plus difficile pour une femme qui lutte contre les désordres du mari, c'est de concilier les justes égards qu'elle lui doit toujours avec l'aversion qu'elle ne peut se déiendre d'éprouver pour sp^

vices. Une femme médiocre ou perverse ne manquera pas de trouver là un prétexte d'ursuper l'aulorité : il est sans doute des cas où celte extrémité devient nécessaire ; mais, en général, ce n'est pas par cette voie que la femme ramènera le mari égaré.

On a plaidé pour la femme le droit de compenser les torls de son mari par des torts égaux. Rien de plus funeste que de pareils principes ; je n'ai pas besoin de dire que l'infidélité n'a pas les mêmes conséquences de part et d'autre : d'ailleurs, le mal ne justifie jamais le mal. Je ne connais que deux modes de conduite qui soient dignes d'une épouse trahie : une courageuse clémence, tant que le mal est réparable, et, lorsqu'il ne l'est pas, une fière résignation.

La résignation, voilà une bien triste vertu : elle n'a rien qui parle à l'imagination ; elle n'a point d'éclat ; quelques-uns l'appellent une lâcheté, la faveur des hommes lui manque; et rarement elle a sa récompense. Et cependent elle est la dernier mot de la vie de la femme, lorsque, après avoir tout épuisé, elle se voit forcée de renoncer au bonheur. Mais que les opinions humaines sont faibles et aveugles! Et combien plus de grandeur dans cette

silencieuse patience, et dans ce retranchement austère de toute illusion, que dans les emportements d'une colère impuissante et les faciles représailles de la trahison I

Je ne vais pas jusqu*à dire que l'épouse doive tout supporter, même les mauvais traitements et le mépris ; la loi lui accorde son secours lorsque ce poids est trop lourd à porter; ni la morale ni la religion n'interdisent à la femme de sauver les derniers débris de son bonheur en se condamnant à la solitude. Souvent même l'intérêt de ses enfants exige une semblable séparation : que la responsabilité en retombe alors sur celui qui l'a rendue nécessaire! Mais, soit que la femme, aidée par la loi, secoue le joug d'une insupportable servitude, ou que par un héroïsme plus grand encore, elle traîne son martyre avec courage, elle ne peut rien contre la destinée : toute autre consolation lui est interdite, que celle de la vertu et de la maternité. J'avoue qu'à ce point la vertu ne se suffit plus à ellemême ; il lui faut un point d'appui : je n'en vois pas d'autre que le sentiment religieux. La piété, si convenable au cœur de l'homme, si convenable au cœur de la femme, si convenable dans là joie, si convenable dans l'adversité, est la seule arme qui

puisse protéger la femme contre elle-même et contre les tentations de la révolte et de la vengeance.

Voici l'idéal que nous proposerions volontiers à la vie de la femme : administrer l'intérieur avec ordre et élégance, gouverner les domestiques avec fermeté et humanité; s'élever au niveau du mari par une éducation cultivée, partager l'intérêt de ses pensées et de sa carrière, et récréer ses loisirs par l'agrément d'un esprit orné; le conseiller, le soutenir, le relever, le consoler; s'il s'égare, le ramener au foyer de la la famille, purifier tout autour de soi par sa propre pureté; et, si tout est perdu, si elle est réduite à un amour sans espoir, ou à une vertu sans estime et sans amour, se sauver de soi-même par une pieuse résignation : voilà le vrai idéal de la femme, le seul qui convienne à son âme tendre et fière, le seul qui lui laisse tout son charme sans lui rienôter de sa noblesse et de sa dignité.

Et cependant on a proposé à la femme un autre idéal, d'autres espérances, un autre avenir. On lui a enseigné que la vie paisible n'était que pour les âmes médiocres, mais que les âmes libres et gêné* reuses ont d'autres lois. On lui a montré le devoir comme une convention et la vertu comme une fai-

LA MAITRESSE DE MAISON.— LA FEMME. lOô

blesse : on a fait briller à ses yeux je ne sais quel rêve de bonheur, d'où sont exclus les plaisirs modérés, les affections innocentes, les austères douceurs de l'intimité, les devoirs sérieux et les belles vertus. Pour tout dire enfin, on lui a fait croire qu'il n'y avait de grandeur que dans la passion. Prédications malheureuses, qui ont fait aux âmes de profondes blessures? Ceux qui ont secoué le joug trouvent dans ces principes une orgueilleuse justification; ceux qui sont sur la pente, éblouis et fascinés, sont insensiblement entraînés au fond de l'abîme; enfin les heureux et les ignorants y puisent, à leur insu, des germes qui croîtront, fructifieront, empoisonneront peut-être un jour des âmes nées pour le bien, qui, sans les lumières fatales qu'on leur a données des tempêtes du cœur, auraient suivi le cours harmonieux d'une existence paisible et innocente.

Est-ce à dire qu'il soit défendu aux écrivains de peindre la passion? Non; mais il leur est défendu de lui donner raison. Or, je le demande, est-ce que la passion dans vos livres n'a pas toujours raison? Est-ce que seule elle n'est pas grande, généreuse et sainte? Est-ce qu'elle n'est point la reine, l'idole, la divinité? Tout ce qui n'est pas la passion n'est-il pas

égoïsme, froid calcul, convention, hypocrisie? Ainsi changent les travers avec les siècles : au dix-huitième siècle, on célébrait le plaisir ; au dix-neuvième siècle, on divinise la passion : est-ce un progrès? je n'en sais rien ; car, si la morale du plaisir amollit, énerve, abâtardit les âmes, la morale de la passion les brûle, les dessèche et les dévore.

Trouverai-je, messieurs, des paroles, je ne dis point assez fortes, mais au contraire assez contenues pour peindre le tableau de la passion dans la famille? Je ne l'essayerai même pas : peindre la passion en traits trop vifs et trop exacts, même pour la proscrire, c'est la favoriser. Je me contenterai d'emprunter pour résumer ce tableau une ligne admirable à ce livre dont on a dit qu'il est le plus beau sorti de la main des hommes, puisque l'Évangile n'en est pas. Permettez-moi de vous citer cette ligne dans le texte même, dans cette admirable latinité barbare si précise et si énergique : Nunc prir mum occiirit simplex cogitatio, deinde fortis imaginatio, postea delectatio, et motus pravus, denique assensio : « Ce qui se présente d'abord à l'esprit, c'est une simple pensée, puis une forte imagination, puib le plaisir et un mauvais mouvement, et enfin

le consentement. » Quelle science de l'âme avait ce mystique inconnu, qui, du fond d'une cellule monastique, dépeignait en termes si concis et Sx pathétiques toute l'histoire des passions humaines!

Voilà le mal : quel est le remède? Le même livre nous l'apprend encore : Circa initium vigilandum est : « Il faut veiller au commencement. » Et cependant c'est au commencement que l'on veille le moins : qu'est-ce qu'un sourire, qu'est-ce qu'une parole aimable? Mais, quanto diutius ad resistendumquis torpuerit, tanto in se quotidie debilior fit et hostis contra eum potentior : « Plus on s'endort, et on s'engourdit, pluS la volonté devient faible, et l'ennemi puissant, » L'esprit, qui a trouvé d'abord dans la faiblesse de l'ennerhi un prétexte pour le négliger, trouve ensuite dans sa force un nouveau prétexte pour succomber : et ainsi il se trouve partagé, et successivement vaincu par deux sophismes; d'abord « ce n'est pas la peine, » et ensuite « il est trop tard. » Mais ces deux sophismes ne doivent point avoir raison de notre courage : il n'est jamaiè trop tôt, il n'est jamais trop lard, pour sauver la paix de son âme ou rendre l'honneur à son foyer.

En dépeignant le rôle de la femme dans la famille,

la pureté, la beauté, la grandeur de ce rôle, en flétrissant la passion non point avec la force que j'aurais pu, mais dans la mesure qui convenait à une telle assemblée, à qui me suis-je adressé? C'est à vous, messieurs, c'est à vous, jeunes gens, qui avez une mère, des sœurs, et qui aurez un jour une femme à qui vous ferez partager le poids de vos travers et de vos infortunes. J'ai voulu vous inspirer l'un des sentiments qui protègent le mieux chez l'homme la noblesse du cœur, je veux dire le respect de la femme ; et permettez-moi de finir en vous citant un mot que j'emprunte encore à ce vieux livre indien dont je vous parlais l'autre jour, et que j'aime, parce qu'il est plein de mots naïfs et touchants : « Lorsque les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites I »

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