QUATRIÈME LEÇON
Le Père et la mère
Sommaire. — La famille et l'État. —• Du droit des parents sur les enfants. — Première éducation physique. Soins de la mère. — Éducation morale. Rôle du père. De l'autorité et de la contrainte. De la règle et du devoir. — Rôle de la mère : défense de l'enfant, persuasion, insinuation, tendresse. — Éducation religieuse. — Changement de rôle entre le père et la mère : tendresse chez l'un, sévérité chez l'autre. — Nécessité de réunir ces deux principes d'action. — Pouvoir de l'exemple.
Messieurs,
Quel que soit le charme du lien qui attache l'homme à la femme dans un ménage bien uni, ce n'est pas pour se livrer au plaisir d'un tel sentiment que la famille a été instituée. C'est l'erreur de nos prédicateurs de roman de nous enseigner que la passion est toute la vie; même légitime, elle ne l'est pas : elle n'est que l'attrait qui rend plus faciles les devoirs austères de la vie domesti-
que. Or les plus importants de ces devoirs, ce sont ceux de la paternité et de la maternité. La famille prend un aspect à la fois plus sérieux et plus animé, aussitôt qu'on y voit paraître les enfants.
Quelques-uns ont voulu enlever l'enfant à la famille pour le donner à la société, à l'État : c'était commettre une grande méprise; car Tenfant doit appartenir évidemment à ceux sans lesquels il ne serait pas. D'abord, c'est onérer la société d'une charge dont elle n'est point responsable; et, de plus, elle n'a pas de droit sur cet enfant, puisqu'elle n'est attachée à lui par aucun lien précis; enfin elle ^ n'offre point une garantie suffisante, et on ne peut attendre d'elle qu'une sollicitude vague et générale, ^i même elle n'est pas partiale en faveur de ceux dont elle espère le plus d'avantages. Au contraire, les parents ont évidemment la charge de l'enfant, puisque c'est par eux qu'il existe; mais cette charge leur crée par là même un droit; car comment seraient-ils responsables de cet être qu'ils ont créé, s'ils ne pouvaient en disposer dans une certaine mesure? Il y a entre les parents et l'enfant un lien physique, un lien de cœur, et un lien de raison : aucune autorité ne repose sur des principes plus naturels, au-
cune n'est plus nécessaire, aucune n'est entourée de plus grandes garanties.
Les parents ont un droit d'autorité sur l'enfant, mais non un droit de propriété. C'était à Rome un abus de l'autorité paternelle, que d'accorder au père le droit de vie et Kîort sur ses enfants, le droit de les vendre, enfin d'en disposer comme d'une chose. Tout le pouvoir du père sur l'enfant est limité par l'intérêt et les droits de l'enfant lui-même : au delà de ce qui peut être utile à son existence physique et morale, le père ne peut rien : il ne peut donc pas avoir le droit exorbitant de condamner son enfant, soit à la mort, soit à l'esclavage. C'était confondre le pouvoir paternel avec la magistrature politique : ce n'est qu'au point de vue de l'intérêt social qu'un être humain peut être mis à mort, ou réduit en captivité : or le père ne représente pas la société, il représente l'enfant luimême, il est la raison de l'enfant. La famille ne doit pas plus usurper le gouvernement politique que l'État le gouvernement de la famille. La loi, en France, a donc eu raison de détruire les derniers vestiges de cette autorité mal entendue qui faisait du père un magistrat de police plutôt qu'un véritable père. C'est une erreur d'en conclure comme
Ha LA FAMILLE.
on le fait souvent, à la diminution de l'autorité paternelle ; il est vrai que les fonctions paternelles deviennent par là même plus difficiles ; car, n'ayant plus la force, il faut gouverner par la seule autorité du caractère; mais c'est aussi là qu'est la vérité ; car le père doit être respecté pour lui-même et non pas comme armé de la force publique.
Si la doctrine, qui prétend enlever les enfants à la famille pour les donner à l'État, est absurde et révoltante, c'est surtout lorsqu'on considère le rapport de la mère et de l'enfant. Cet enfant qu'elle porte avec fatigue, qu'elle enfante dans le danger et dans la douleur, auquel elle sacrifie sa fraîcheur, sa beauté, sa santé, peut-être sa vie, à qui est-il donc, s'il n'est pas à la mère? La société, cette marâtre, aurait-elle de tels soins, de tels sacrifices, un tel oubli de soi-même, une telle condescendance pour ^a faiblesse de l'enfant? La nature, en mettant au sein de la mère la source de la première et suave nourriture de l'enfant, n a-t-elle pas voulu établir entre elle et lui un rapport tellement sensible que nul ne pensât à lui contester ses droits? Soutenir que ce lait, qui ne monte et ne jaillit qu'après la naissance de l'enfant, n'a pas été préparé et destiné à cet enfant par la nature même, mais doit être in-
. LÉ PÉflE ET LA MERE. Hl
distinctement distribué à tous les enfants du même âge, par l'ordre et par le choix de l'État, reuuire ainsi la femme, comme mère et comme nourrice, au rôle de fonctionnaire public, est une idée barbare et brutale que je ne puis pardonner au divin Platon. Nous rencontrons ici la belle question soulevée par Rousseau au dernier siècle, celle de savoir si les mères doivent nourrir leurs enfants. Vous savez que Rousseau a plaidé cette cause avec une éloquence qui ne fut jamais mieux inspirée; et par une bonne fortune rare chez un moraliste, il l'a gagnée. Mais depuis, cette opinion a rencontré quelque opposition. Si la morale continue de plaider la cause de l'allaitement maternel, la médecine de son côté ne lui est pas trop favorable, du moins dans les classes mondaines, oii une certaine mollesse d'organisation, le trop grand loisir, la vivacité de l'imagination et l'excès de la sensibilité nerveuse, rendent souvent la nourriture de la mère dangereuse pour l'enfant lui-même. Heureusement la médicineetla morale peuvent s'entendre : car il serait absurde, d'un côté, que la morale exigeât qu'une source de vie devint une source de mort; et de l'autre, la médecine, parlant au nom de la santé, ne peut pas aller contre la nature, qui exige que
la femme donne à son enfant son lait, si elle le peut, et à son défaut, ses tendres caresses et ses soins infatigables. Un critique ingénieux et délicat, en commentant cette opinion de Rousseau, a dit avec raison : « Il y a dans la mère deux choses, le lait de la nourrice, et l'affection de la mère. Rousseau ne demande l'un que pour avoir Tautre. L'allaitement n'est que le moindre côté du devoir maternel. Il y a beaucoup de femmes qui sont bonnes nourrices et médiocres mères ; elles ont les mamelles pleines et le cœur sec. Il y a par contre beaucoup de femmes qui sont mauvaises nourrices et trèsbonnes mères, c'est-à-dire qui aiment le berceau de leur enfant, ses premiers pas, ses premiers ris et ses premiers bégaiements ; qui ne cèdent à la nourrice que l'allaitement et qui gardent les autres soins, non pas soins ignobles, puisqu'ils sont le signe d'un doux et grand devoir accompli avec patience*. » Ces soins, voilà le vrai devoir de la mère ; qu'ai-je besoin de dire un devoir, lorsque c'est un plaisir si facile, et que la mère d'ordinaire
a plus besoin d'être contenue que d'être encouragée
* Samt-Marc Girardin, Revue des Deux Mondes, décembre 1854. Je ne puis trop engager le lecteur à relire ces excellents articles sur V Emile. Il n'a jamais été mieux jugé, avec un bon sens plus ferme, plus fin et plus équitable.
dans son dévouement? Mais, si enfin elle oubliait que c'est un plaisir, il faudrait qu'elle se rappelât q:ie c'est un devoir; et, si par malheur elle servait son cœur fermé, il faudrait qu'elle-même se déchirât le cœur pour en faire jaillir les sources enfouies de la tendresse maternelle 1
Voilà pour la première éducation physique ; passons à l'éducation morale. Ici le père joue le premier rôle, et c'est sur lui que pèse la plus grande responsabilité. L'élément que le père introduit surtout dans l'éducation, c'est la raison. Mais il y a plusieurs manières de faire entrer la raison dans l'esprit de l'homme, etici il faut se garder de quelques illusions.
On a dit souvent qu'il fallait rendre la raison aimable, je suis de cet avis ; du moins il ne faut pas rendre à plaisir la raison rebutante, et il faut se garder d'associer dans l'esprit de l'enfant, d'une manière inséparable et quelquefois irréparable, ridée déraison et celle de chagrin. Ce principe libéral, qui se trouve déjà dans le traité de Fénelon sur l'éducation des filles, dont Rousseau, après Montaigne, a fait le fond de son Émile^ a été entendu quelquefois d'une manière si exagérée qu'il importe aujourd'hui beaucoup plus de le rectifier et de le rjes-
treindre que de Péfablir. Il est impossible que m raisorî soit toujours aimable; car il est impossible qu'elle ne nous demandé pas quelque sacrifice La raison est pénible au jeune homme, à l'homme fait ; comment serait-elle agréable à l'enfant? Qu'il faut de temps pour que l'homme arrive à aimer la raison et à se passionner pour elle comme l'enfant pour ses jouets et le jeune homme pour ses plaisirs ! et encore comme peu d'hommes arrivent jusque-là ! Pour que la raison ne soit jamais désagréable à l'enfant, il faut la lui dissimuler ou l'éluder. Mais le préparez-vous ainsi à subir plus tard le joug de la raison , qui ne pourra pas toujours être dissimulée? Or c'est là principalement l'office de l'éducation. En donnant tout au plaisir, vous amollissez les forces de l'enfant et vous le rendez incapable d'un exercice vigoureux. Comment ferez-vous pour que l'enfant trouve agréable d'aller étudier sa grammaire, lorsqu'il est dans le feu d'une partie de barres? Nous attendrons, direzevous, qu'il aii fini sa partie de barres : soit ; mais ne trouvera-t-il pas un nouveau jeu pour remplacer celui-là? Eh bien, nous attendrons qu'il ait assez du jeu. Mais alors, rassasié et fatigué, il n'apportera à l'étude qu'une attention distraite et une volonté énervée. En donnant tout au
plaisir, vous usez chez lui à la fois et l'amour du plaisir et l'amour du travail.
Pour rendre la raison aimable, ou plutôt pour la " rendre inutile, une école contemporaine a imaginé la théorie devenue célèbre du travail attrayant; son secret pour obtenir un si beau résultat est de varier constamment les travaux, et de les distribuer à petites doses, et comme elle le dit, à courtes séances; mais quand vous aurez appliqué l'enfant pendant une heure à étudier sa grammaire, pendant l'heure suivante à couper les foins, et pendant la troisième heure à faire la cuisine,, vous aurez détruit dans Tenfant l'esprit de suite et la puissance d'une application continue, mais vous n'aurez pas écarté la contrainte et l'ennui. Cette variété qui vous parait charmante, je crains bien qu'elle ne paraisse à l'enfant maussade et monotone. Croyez-vous donc satisfaire à si peu de frais cette faculté que vous appelez ingénieusement la papillonne, c'est-à-dire l'amour du changement et de la nouveauté? croyez-vous qu'après avoir obtenu de changer de travail toutes les heures, elle ne demandera pas à changer toutes les demi-heures, puis tous les quarts d'heure, et enfin toutes les minutes? Si vous la refusez, c'est encore la contrainte ; et vous retombez dans notre
système , si vous lui cédez, renoncez à toute prétention d'organiser la liberté, et avouez que votre système n'est que le système du bon plaisir sans limites et sans règles.
Il faut donc accorder que l'on ne peut pas se dispenser de donner à la raison des formes plus ou moins pénibles; mais au moins, dira-t-on, devrezvous présenter cette raison comme raisonnable, c'est-à-dire ne rien imposer à l'enfant, dont il ne comprenne bien le sens et le pourquoi, traitez-le enfin comme unecréature intelligente, et non comme un animal que l'on dresse sans lui rien expliquer.
Je donne tout à fait les mains à ce principe, et j'accorde qu'on ne saurait introduire trop tôt la raison dans l'enfant, qu'on ne saurait trop s'efforcer de lui faire comprendre ce qu'il fait et pourquoi il le fait ; ce n'est donc pas le principe même que je combats, mais ses exagérations. S'il faut s'interdire tout ce qui entreprend sur la liberté de l'enfant, c'est-à-dire tout ce qu'on l'oblige à faire sans lui donner de raisons, autant vaut-il renoncer à toute éducation; car, puisque le but de l'éducation est de faire de l'enfant une créature raisonnable, il faut donc supposer qu'il ne l'est pas encore, et alors comment lui faire comprendre ce qu'on exige de
lui précisément pour le rendre raisonnable? 11 est vrai qu'aussitôt que quelque lueur de raison paraît en lui; on peut et on doit s'en servir pour aller plus loin. Mais cette ébauche de raison sera toujours in> suffisante pour obtenir de l'enfant qu'il fasse volontairement et avec connaissance tout ce qui est nécessaire à son intérêt futur. Faites-lui comprendre, par exemple, le rapport qu'il y a pour lui entre étudier sa grammaire latine et plus tard jouer un rôle dans le monde. Ce rapport est si obscur, que beaucoup de gens d'esprit ne l'aperçoivent pas. Mais vous lui direz qu'il doit travailler pour être le premier; pour avoir un prix, pour ne pas être en retenue ; ce sont là sans doute des raisons qu'il comprendra ; mais avouez que ce sont des raisons très - insuffissantes, très incomplètes, des demiraisons, qui ne satisferaient pas du tout une créature vraiment raisonnable.
On dira qu'il ne faut précisément faire faire à l'enfant que ce dont on peut lui donner raison ; mais cela h'est pas vrai de Tenfant au maillot, je suppose, cela n'est pas vrai de l'enfant qui commence à bégayer ; que l'on y regarde, et l'on verra de proche €n proche que cela n'est ni vrai ni possible à aucune épo<jue4A l'enfance. Quoi qu'on fasse, on ne peut
échapper à la nécessité de donner à l'enfant des habitudes dont il ne peut pas toujours comprendre tous les motifs, ni les vrais motifs.
6e qui prouve que l'enfant est fait pour être conduit en partie par l'autorité c'est le peu de résistance qu'oppose sa petite intelligence aux choses qui devraient lui paraître les plus étranges. Madame Necker de Saussure parlQ de Tétonnement d'un enfant qui apprenait que dans le monde il y a beaucoup de grandes personnes qui ne savent pas décliner mensa. Cet enfant n'avait jamais eu le moindre doute sur l'importance de cet exercice, quelque peu de l'apport qu'il ait avec les besoins et les intérêts de l'enfance. Il est vrai que cette docilité de l'enfant ajoute beaucoup à la responsabilité du père, mais elle témoigne que la nature a voulu que l'enfant se pliât sans résistance à la direction de ceux qui sont plus sages que lui. L'autorité paternelle, il faut l'avouer, est une dictature ; mais il n'y en a .pas de plus légitime. D'abord elle est nécessaire : puisque l'enfant ne pourrait se diriger lui-même, il faut bien que quelqu'un le dirige; ensuite elle est sage, car le père a évidemment plus d'expérience et plus de raison que l'enfant; enfin elle est sans péril ; car elle a en elle-même ses li-
mites et ses garanties. L'autorité paternelle a pour limite l'affection paternelle; le père porte en quelque sorte dans son cœur un tribun toujours prêt à prendre la défense de l'enfant et à opposer son veto aux excès d'une autorité arbitraire.
J'ai dû défendre le principe de l'autorité et de la contrainte, quelque désagréable que soit ce principe, mais il est d'une grande importance. Sans lui, le relâchement et l'anarchie s'introduisent dans la famille. Un esprit de liberté prématuré soustrait l'enfant à la vigilante direction des parents. La jeunesse affecte l'indépendance de la maturité, et l'enfance prétend déjà aux prérogatives de la jeunesse, chaque âge anticipe sur le suivant, et ainsi vous avez des jeunes gens de douze ans, et des vieillards de vingt-cinq. Ce n'est pas attenter à la dignité de l'enfance et de la jeunesse que de retarder le moment de leur émancipation ; c'est protéger l'une et l'autre. Les doctrines libérales en éducation sont parfaitement vraies jusqu'au, moment où, changeant les conditions de la nature, elles veulent que l'on traite l'enfant en homme fait. Ajoutez que la pratique dépasse toujours la théorie : il est si facile et si agréable à la faiblesse de trouver une thèse qui la justifie à elle-même et aux autres. De là vient
ce laisser-aller dans l'éducation, qui est un des caractères de noire temps, et qui donne occasion aux partisans chagrins du passé de gémir sur la décadence de l'esprit de famille.
Mais une fois la part faite à l'autorité, j'entends l'autorité qui s'impose et se fait obéir, faisons maintenant la part de l'autorité qui raisonne, qui démontre, qui donne ses motifs et qui apprend à l'enfant à raisonner lui-même sur ses propres actions. Il y a dans l'homme de la raison à tout âge, et, de même qu'il n'a jamais toute la raison, il n'est jamais non plus absolument sans raison, au moins depuis le moment où il commence à avoir un langage. Le grand art de l'éducation est de bien mesurer ce qu'il y a de raison dans chaque enfant, ou à chaque époque de l'enfance, et de bien proportionner ses instructions selon cette mesure. Ne pas supposer l'enfant plus raisonnable qu'il n'est, est un grand point; mais savoir démêler toute la raison qu'il a n'est pas moins essentiel. Tout ce qu'il peut faire par raison, ne le lui faites faire ni par le plaisir ni par la contrainte • le plaisir ne doit être qu'un assaisonnement, ou une récompense, et la contrainte, si elle est nécessaire, ne doit venir que pour soutenir la raison. On ne saurait trop se péné-
trer de cette idée que l'objet de réducation n'est pas de faire des machines, mais des personnes. Ce n'est pas assez d'agir convenablement, il faut agir encore avec connaissance de cause, savoir pourquoi on agit et vouloir précisément agir comme on le fait : c'est ce que l'on n'obtiendra pas par le seul moyen de la contrainte et de l'habitude. Il faut 4onc parler raison aux enfants, et, s'il est souvent utile de dissimuler la raison par le plaisir, s'il est quelquefois nécessaire de l'imposer par la contrainte, il importe aussi d'habituer peu à peu l'enfant à recevoir la raison toute nue, et à lui obéir non parce qu'elle est agréable, ou parce qu'elle est ordonnée, maisp'^r ce seul motif qu'elle est la raison. La raison, même lorsqu'elle n'est pas pénible et accablante, est froide et austère, et elle a peu de charme pour le jonne âge : et cependant c'est ainsi qu'il faut la présenter. N'attendez pas que l'âge vienne où l'enfant ou le jeune homme trouveraient du goût à la raison; car, si vous ne les avez pas habitués à la reconnaître et à la respecter, lorsqu'elle se présente sans voiles et sans mensonges, ils ne l'aimeront jamais. L'amour de la raison, qui est l'une des grandes et des plus fortes passions de l'homme quand elle a ime fois occupé son âme, ne
précède jamais une pratique lente, dure, désagréable à la nature et à la volonté. Voilà ce qui forme un homme vrai, el non point une complaisance enfantine ou une contrainte grossière et brutale.
Or le devoir de former l'homme par un emploi habilement ménagé et un mélange discret de l'autorité et de la pure raison appartient évidemment au père. Lui seul a la main assez ferme et l'esprit assez libre pour jouer ce rôle sévère et triste : la mère a trop de tendresse et d'imagination.
Le père introduit dans l'âme de l'enfant les deux idées les plus importantes à la conduite de la vie, l'idée de la règle et l'idée du devoir : il lui apprend à ne pas se considérer comme le centre et la mesure de toutes choses, à ne pas prendre ses désirs pour foute loi, mais à reconnaître au dehors des obstacles, soit dans la nécessité des choses, soit dans la volonté des personnes supérieures en âge et en autorité, soit dans les opinions généralement reçues, soit enfin dans les règles établies. Cette habitude de discipline n'est pas toujours une servitude; et les plus grands amis de la liberté doivent reconnaître qu'il y a un très-grand nombre de cas où il importe de savoir se soumettre. Savoir obéir n'est pas une faiblesse, c'est une grande force. C'était un
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axiome du sage Socrate, que celui qui ne sait pas obéir ne sait pas commander : un peuple qui n'obéit pas à la loi ne sera jamais un peuple libre. Supporter patiemment le poids de la règle n'est autre chose que reconnaître Tinfirmité de la nature humaine, qui a besoin d'appuis extérieurs, de commandements, de lois, de contrainte, et qui n'est jamais plus esclave que quand elle est trop libre.
Mais au-dessus de la règle il y a une idée supérieure que l'on confond souvent avec elle, c'est l'idée du devoir. Sans doute la règle peut être un devoir, et le devoir est une règle. Mais la règle est quelque chose d'extérieur qui n'a pas toujours une valeur absolue ? c'est ou un ordre donné par un chef qui a pu se tromper, ou une convention établie par les hommes et qui peut être remplacée par une autre; il est sage de s'y plier, quelquefois il
■. est permis ou même ordonné de s'en affranchir. Le devoir est une règle, mais une règle purement
• mtérieure imposée par la raison et reconnue par la conscience; c'est une règle dont rien ne peut nous
I affranchir, parce qu'elle ne dérive pas d'une convention, ni d'une volonté arbitraire. On ne doit obéir au devoir que par le motif du devoir mêmtt •
I faire son devoir, pour une raison qui no serait
pas précisément la loi du devoir, ce n'est pas faire son devoir. Voilà la fonction propre et difficile du père dans l'éducation : c'est de faire pénétrer dans la conscience de l'enfant l'idée pure du devoir sans mélange , sans mensonge , sans attrait et sans crainte; par là il initie l'enfant à la véritable liberté : par l'habitude de la règle, il l'affranchit de la servitude de soi-même et de ses passions ; mais par ridée du devoir il l'affranchit encore de la contrainte de la règle, et lui apprend à ne plus relever que de sa conscience et de lui-même.
Quel rôle auguste, messieurs, que celui de père, mais quel rôle redoutable! Lorsque l'homme, étonné, ébloui par les magnificences de la nature, se demande pourquoi tout ce'a est et comment tout cela est, il ne trouve qu'une réponse : c'est qu'une suprême raison a tout créé, a tout ordonné. Quelques rayons égarés de cette raison sont tombés dans l'espèce humaine, et lui ont donné ce caractère de haute digrtité qui la distingue entre toutes les espèces. Eh bien, messieurs, le père est le représentant de cette raison souveraine! Entre Dieu et l'enfant, il est le premier intermédiaire, et l'in stituteur sacré ou profane ne font que travailler sur les premières assises qu'a posées le père de famille.
Quel sujet de respect pour l'enfant 1 mais aussi, quel sujet de terreur pour le père, si, au lieu d'accomplir religieusement son rôle d'initiateur moral, il abandonne cette âme dont il est responsable, soit à la tendre partialité de la mère, soit à l'indifférence des étrangers, ou , si pour toute sagesse il ne lui enseigne qu'un égoïsme glacé et rampant, ou si eniîn, abaissant encore davantage la dignité paternelle, il se fait l'ouvrier de sa corruption et le complice de ses folies!
Le rôle du père est de former l'enfant par l'autorité et par la raison; le rôle de la mère est d'obtenir les mêmes effets par l'attrait et par la tendresse. Le triomphe du père est de conquérir par le respect une volonté disputée; le triomphe de la mère est de gagner par l'amour une volonté qui s'abandonne. Je me représente la famille comme une sorte de gouvernement, dans lequel il y a deux partis : le parti de la résistance et le parti du mouvement ; l'un inquiet et défiant, attentif à contenir et à réprimer; l'autre, prenant la défense des sujets ou des citoyens, toujours prêt à soutenir leurs droits menacés et à encourager la libre expansion des forces vives du pays. Dans la famille, le père représente le parti toujours impopulaire de Tau-
torité et de la conservation, et la mère représente le parti de la liberté; elle plaide en faveur de la faiblesse de l'enfant et en faveur de la nature. Le père, peut ne pas mesurer à propos la force qui réprime à la force qui est réprimée; il n'a pas toujours un sentiment juste de ce que peut supporter une faible créature qu'il doit contenir, mais non pas opprimer; et, en cas de doute, il vaut mieux trop abandonner que trop imposer. La tyrannie paternelle est plus terrible encore que la tyrannie conjugale; car celle-d tombe sur un être déjà formé et qui jusqu'à un certain point peut se défendre, mais l'autre tombe sur un être qui ne peut se défendre lui-même, et dont elle étouffe ou corrompt la vigueur encore en germe
En voici un exemple remarquable, que j'emprunte aux mémoires intéressants publiés sur Mirabeau, d'après des papiers de famille authentiques, par son fils adoptif, M. Lucas-Montigny. Mirabeau n'eut pas de mère, ou du moins son enfance se passa comme s'il n'en avait pas, car, toujours en discorde avec son mari, et depuis séparée de lui scandaleusement, la marquise de Mirabeau, sa mère, n'eu* aucune influence sur son éducation. Son père, personnage incompréhensible, loyal gentilhomme,
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seigneur bienfaisant et philanthrope sincère, fut cependant le tyran et le bourreau de sa famille. A une certaine époque de sa vie, il avait réussi à faire mettre au couvent sa femme et deux de ses filles, et à Vincennes son fils aîné, le célèbre Mirabeau. Après avoir écrit contre les lettres de cachet, il en sollicita tant pour son propre compte, que le bon Louis XVI en fut importuné et finit par refuser d'être plus longtemps le complice de ses fureurs de famille. Mirabeau avait à peine cinq ans, que son père le regardait déjà comme un futur scélérat, et voyait dans l'exubérance de cette nature de feu le sjmtôme d'une dépravation précoce et irrémédiable. A dix ans, il l'éloigné de lui et il lui inflige la punition barbare et humiliante de ne plus porter son nom ; de dix à vingt ans, le grand Mirabeau, l'héritier légitime de la race antique des Riquelti, ne fut connu que sous un nom d'emprunt. Châtiment déraisonnable, appliqué à un âge si tendre et qui devait évidemment engendrer dans cette âme fougueuse etfière des sentiments de colère et de révolte, qui ne trouvèrent plus tart que trop d'occasion d^éclater. Ce qui prouve le mieux l'mjustice et l'aveuglement du père, c'est que partout où Mirabeau, dans sa jeunesse, rencontra des juges
désintéressés, il se fit aimer et estimer; tous ceux qu'on lui donnait comme correcteurs et comme geôliers devenaient ses amis et ses partisans; son oncle même, le chevalier de Mirabeau, fils cadet de la famille et asservi à l'empire de son aîné, ne pouvait s'empêcher de prendre parti pour son neveu et de plaider sa cause auprès d'un père dénaturé. Mais celui-ci, qui dans les fautes de l'enfance et de la jeunesse voyait des crimes dignes du bourreau, prétendait ensuite que le repentir, la componction, la docilité du jeune homme n'étaient que de l'hypocrisie,comme si l'hypocrisie n'était pas le dernier vice dont la violente nature deMirabeau fût capable. Ainsi s'expliquent à mes yeux les désordres de Mirab'eau, ses fautes, ses vices, enfin, toute l'histoire de cette grande âme déchue, parce qu'une prudente affection* maternelle a manqué à son enfance et à sa jeunesse. Il faut donc qu'il y ait dans la famille un défenseur de l'enfant plus faible, plus sympathique, plus partial que le père lui-même : c'est le rôle de la mère. D'une part, elle représente le pardon etla clémence ; et de l'autre elle représente la liberté. Il y a deux libertés : la liberté de la raison, c'est-à-flire la liberté de l'homme qui se gouverne lui-même d'après des principes, etla liberté de la nature, c'est-
à-dire le libre essor des forces qui se déploient sans réflexion et par là même avec quelque danger, mais qui sont pourtant les instruments et les ressoits nécessaires de la vie. Étouffer ces forces par une éducation trop contrainte et par l'abus de la règle et du châtiment, c'est composer un homme artificiel, ce n'est pas faire une créature vraiment raisonnable ; la raison n'est pas contraire à la nature, elle est rachèvement de la nature même. Il faut donc accorder beaucoup à la nature dans Kenfant, sous peine de la voir reprendre sa revanche et dérailler en quelque sorte faule de pouvoir être satisfaite ou étouffée. C'est ce grand principe qui a inspiré r Emile, et qui, malgré les exagérations et les paradoxes de J. J. Rousseau, fait encore aujourd'hui la vie et la beauté de ce livre célèbre. Eh bien, il me semble que la mère a reçu cette disposition de condescendance et de faiblesse à l'égard de l'enfant, pour laisser à sa nature un développement plus large et plus libre : en arrêtant les bras du père, ne croyez pas qu'elle soit toujours l'esclave d'une tendresse irréfléchie ; non, car celte tendresse même doit avoir sa raison ; mais, en arrêtant l'action de Téducation, elle favorise Taction de la nature, et c'est encore une partie de l'éducation.
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L'empire que le père essaye de gagner sur l'âme de l'enfani par l'autorité et par la raison, la mère Tobtientpar les caresses et la persuasion. La mère semble née pour charmer, enchanter, assouplir l'enfant par ses moell4*uses caresses : qui peut dire ce que ces caresses recèlent de puissance secrète et vivifiante? Il faudrait pouvoir pénétrer dans cette jeune âme engourdie, lorsqu'elle commence à s'épanouir sous les baisers maternels, il faudrait pouvoir analyser le premier sourire de l'enfant répondant aux sourires impatients de la mère ; ou plutôt il suffit de voir cette pauvre créature abandonnée de la mère ou maltraitée par elle, s'étioler, se glacer ou se gâter, et, au lieu des fruits sains et savoureux qu'elle promettait, ne donner que des fruits amers et empoisonnés.
Tandis que le père est chargé de la pénible tâche de présenter à l'enfant la raison sèche et aride, la mère emploie l'insinuation, c'est-à-dire une adresse sans mensonge qui tourne doucement vers le bien et vers le juste la volonté de l'enfant. C'est une raison insensible et dissimulée à laquelle l'enfant obclt sans savoir qu elle est la raison. Il faut sans doule, nous l'avons dit, que l'enfant apprenne à reconnaître et à écouter la raison comme telle ; mais cela ne
suffit pas pour toutes les actions : rhomme serait trop à plaindre, si l'on voulait qu'il agît exclusivement, je ne dis pas seulement dans l'enfance, mais pendant toute la vie, par des motifs de pure raison, et si on ne lui créait de bonnes et douces habitudes qui lui rendait facile l'accomplissement du bien. Ne chicanons pas trop sur les moyens que l'on emploie pour faire un homme bon, et, par l'appât d'un vain stoïcisme, ne mettons pas en péril les vertus naturelles, ces vertus dans la composition desquelles entre non-seulement la raison, mais le sentiment, mais l'habitude, mais l'imitation, et enfin toutes ces influences bienfaisantes qu'une mère bien née exerce sur une âme naïve et molle comme la cire. Le père apprend à l'enfant à respecter le devoir, la mère lui apprend à l'aimer ; le père lui donne les vertus fortes et viriles, la mère les vertus douces, chastes et aimables; le père ébauche éncrgiquement la statue de l'homme futur, la mère y ajoute la perfection et la beauté. Platon, celui des philosophes grecs, qui a eu les plus grandes idées sur l'éducation , dit que le vrai principe de l'éducation est de mêler dans une âme la force avec la douceur, et il conseille d'employer à cet effet la gymnastique et la musique. La gymnastique, messieurs, c'est cette forte éduca-
tion paternelle qui apprend à l'enfant à se vaincre soi-même, à ne pas succomber aux difficultés, à obéir à la règle, et à se rendre libre en devenant esclave du devoir ; la musique est celte douce éducation maternelle qui berce l'enfant de paroles enchanteresses, et qui engourdit ses résistances, sans endormir sa volonté.
La même diversité d'influence se montre dans l'éducation religieuse comme dans l'éducation morale de l'enfant ilorsqueles premières impressionsreligieuses ne viennent pas de la famille, il est rare, il est difficile qu'elles se développent plus tard, et rien ne remplace, sous ce rapport, la première éducation. C'est une idée fausse et souvent réfutée de J. J. Rousseau, qu'il faut attendre à l'âge de seize ans pour parler de Dieu aux enfants : la raison qu'il en donne, c'est que jusque-là l'enfant ne se fera de Dieu que des idées fausses et incomplètes. Mais si l'on attend que la raison de l'homme soit assez développée pour comprendre la nature de Dieu, sans y mêler aucune erreur, jecrains bien qu'on n'enseignejamais Dieu aux hommes : est-il une raison humaine, fûtce celle de Leibnitz et de Descartes, qui puisse se flatter de ne mêler rien d'humain dans l'idée qu'elle
se fait de la Divinité? et une raison de seize ans estelle assez forte et assez éclairée, pour lui accorde*' ce privilège de comprendre ce que les plus beau^r génies ne comprendront jamais? D'ailleurs, un jeune homme qui n'a jamais entendu parler de Dieu n'est guère plus en état de comprendre le sens de ce mot redoutable qu'un jeune enfant : il en sera de lui comme de l'aveugle de naissance auquel on fait l'opération de la cataracte, et qui n'y voit pas plus distinctement que le nouveau-né. Cette grande idée a besoin de préparations, et à quelque âge que vous essayiez de l'introduire dans l'esprit humain, soyez sur qu'elle ne sera pas comprise ou du moins bien comprise du premier coup. Rousseau veut que l'on ne s'occupe d'abord que de conserver et de développer le physique, et que tout à coup, à un moment donné, on initie l'enfant à sa destinée morale et religieuse, en lui révélant le dernier mot du système des choses. Mais les idées ne se produisent pas ainsi tout d'un coup dans la raison; elles s'yintroduisent lentement, d'abord à peine comprises, puis un peu comprises, bien tard et^bien rarement tout à fait comprises. On ne communiquerait pas à l'enfant la plus simple idée, si l'on attendait qu'il fut en état -de la comprendre : c'est par les mots que les idées
io4 • LA FAMILLE.
générales s'introduisent dans l'esprit et l'enfant possède les mois avant de posséder les idées. Avant les idées morales et religieuses, il y a des impressions qui sont encore plus puissantes, et qui les protègent en nous pendant toute la durée de notre existence. Ce sont ces impressions qui doivent se former par la première éducation. Si l'on prétendait que c'est entreprendre sur l'esprit de l'enfant que de lui communiquer des impressions avant des idées, et de lui imposer par autorité ou par insinuation des principes qu'il ne peut pas contrôler, cette singulière objection n'irait à rien moins qu'à rendre impossible l'éducation même ; car, quelque parti que l'on prenne, on insinue toujours à l'enfant ses propres principes. Il n'y a qu'une manière de rendre l'enfant capable de raisonner et de choisir entre les idées, c'est de commencer par lui fournir des idées : or celles-là, évidemment, il ne peut pas les discuter. D'ailleurs, s'il est vrai que l'idée de Dieu soit une notion inhérente à toute intelligence humaine, et qui n'a besoin que d'être éveillée, on ne saurai! commencer trop tôt à la mettre en lumière, de peur que l'enfant ne s'habituât à la laisser dormir au fond de sa conscience. L'éducation rehgieuse commence donc de très-bonne heure, et c'est à la fa-
mille qu'elle appartient. Mais ici les rôles du père et de la mère semblent encore se partager. 11 y a dans tc^dte religion deux aspects : l'un sévère, auguste, solennel, l'autre doux, tendre et affectueux. Il y a une partie de la religion qui parle surtout à l'intelligence et une autre qui parle au cœur. L'existence de Dieu, son éternité et son immensité, sa sagesse, la grandeur de la création, la sévérité de ses jugements : voilà ce que la raison découvre dans la religion. La bonté de Dieu, son amour pour les créatures, la beauté de l'univers, la sollicitude de la Providence, les secrets de la clémence divine, les tendres affinités de Dieu et de l'âme humaine : voilà la religion du cœur. La vraie piété est un mélange de respect et d'amour. Voilà les deux parts du père et de la mère dans l'éducation religieuse : c'est à l'un de faire comprendre ce qu'il y a d'aus^ tère et d'imposant dans l'idée de Dieu, et à l'autre ce que cette idée a de consolant et de doux à l'âme ; l'un inspire l'obéissance et le respect, l'autre, la confiance et l'espérance; enfin, pour rappeler la parole d'un auteur allemand, le père enseigne Dieu à l'enfant, la mère lui apprend à prier.
J'ai cherché à démêler le rôle particulier du père
et de la mère dans Téducation ; mais je n'ai pas voulu dire, on le comprend, qu'ils dussent l'un et l'autre se borner exclusivement à ce rôle : il serait absurde, en effet, de soutenir que le père ne doit être que sévère, et que la mère ne doit être que tendre. Ce serait compromettre l'autorité et l'empire de l'un comme de l'autre. Si toute éducation doit unir dans des proportions diverses la force et la douceur, il ne suffit pas que le père ait toute la force et la mère toute la douceur ; il faut que chacun d'eux sache unir l'une et l'autre, mais dans des proportions différentes. D'abord, pourquoi le père se priverait-il lui-même du plaisir si naturel de caresser son enfant, pourquoi priverait -il l'enfant d'une marque d'affection si agréable, ou d'une récompense si légitime? Une sévérité absolue et sans mélange aurait les effets les plus funestes, o II faut, dit Fénelon, que la joie et la confiance soient la disposition ordinaire des enfants, autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage : s'ils sont vifs, on les irrite, s'ils sont mous, on les rend stupides; la crainte est comme les remèdes violents qu'on emploie dans les maladies extrêmes : ils purgent, mais ils altèrent le tempérament, et usent les organes ; une âme menée p^ir la crainte en est
toujours plus faible \ » Pour que Fauloritê ait vraiment son effet, il faut qu'elle n'ait point l'air d'un parti pris : autrement vous n'obtenez que l'obéissance du corps, et l'âme vous échappe. Qu'importe d'avoir réussi à se faire obéir, si l'enfant reste intérieurement révolté? Le grand point, ce n'est pas d'établir et de faire triompher votre autorité, c'est d'améliorer votre enfant: quelque soumis qu*il soit, il viendra bien toujours un temps où il ne relèvera que de lui-même, et de quoi vous serviront alors les terreurs, ou les ennuis dont vous l'aurez accablé, s'il n'apporte dans la vie qu'un caractère énervé ou révolté par l'excès de la servitude?
Il faut donc tempérer la sévérité de la règle ou même l'austérité de la raison, nourriture trop forte pour le jeune âge, par la bonté et l'enjouement; et dans le père le plus préoccupé de la sévérité de son rôle, il doit toujours y avoir quelque chose de maternel. D'un autre côté, la tendresse de la mère, si puissante quand elle est discrète, perdra tout son mérite si elle dégénère en une déplorable faiblesse; elle peut beaucup par le sentiment, mais ce n'est point à dire qu'elle ne puisse rien par la raison :
« Fénelon, Éducation des filles, ch. v.
elle a une raison qui lui est propre, et dont elle doit faire usage dans l'éducation ; elle aussi doit savoir ordonner, et non point d'une manière capricieuse, maussade, irritée, mais avec tranquillité et avec un sérieux doux, qui est plein de charme dans la femme et qui lui gagne le respect et la vénération de ses enfants.
Il y a d'ailleurs bien des choses à considérer ici : et ce sujet est beaucoup trop complexe pour que l'on puisse, en posant les principes, faire sentir tout d'abord toutes les nuances de l'application. Ainsi il faut distinguer d'abord les différents âges : dans le premier âge l'enfant est principalement sous la tutelle de la mère : la main trop rude et la parole trop grave du père n'est pas faite pour un âge si tendre; le père n'intervient donc que de loin en loin , et quand il est nécessaire : il intervient encore par ses conseils, par la direction générale; mais, lorsqu'il a confiance dans la sagesse de la mère, il lui laisse volontiers la responsabilité des détails, c'est-à-dire de l'essentiel. Ainsi c'est le gros de la charge qui pèse sur la mère, jusqu'au moment où l'enfant grandissant réclame une plus rigoureuse autorité. Dans cet état de choses, il n'y a point trop d'inconvénients à ce que le père abdique l'autorité en
LE PÈRE ET LA MÈRE. loî
quelque sorte, et se montre doux, facile, débonnaire même, précisément en proportion de la force supérieure dont il pouvait disposer contre une créature si faible, s'il le voulait. Sans doute il ne laut point discréditer d'avance Tautorité dont on devra plus tard faire usage, mais il est permis dans une certaine mesure de la laisser dormir. En revanche, la mère, par cela même qu'elle a la plus grande responsabilité, doit prendre garde de trop accorder à la faiblesse qui lui est naturelle. Sans doute l'enfant veut être ménagé, mais il veut être dirigé ; et s'il est abandonné à la discrétion de la mère, ce n'est pas pour être affranchi de toute règle, mais pour sentir une règle plus douce et mieux accommodée à sa faiblesse : ainsi, dans le premier âge, moins le père réclame d'autorité, plus la mère doit essayer 'de le remplacer, sans oublier jamais, bien entendu, celte juste mesure fixée d'une part par l'âge de l'enfant et de l'autre par la nature de la femme. A mesure que l'enfant grandit, chacun des parents reprend son rôle naturel, le père de plus en plus sérieux, et exigeant chaque jour davantage, la mère de plus en plus compatissante et toujour5^ prête à plaider la cause de l'enfant. On peut faire une observation analogue relative-
ment à l'éducation des deux sexes. L'éducation des garçons revient de droit au père et l'éducation des filles â la mère, et cela par des raisons évidentes sur lesquelles il est inutile d'insister Le père ayant donc la plus grande part de responsabilité dans l'éducation des garçons, la mère est alors ramenée à son rôle naturel, la condescendance et la compassion, je ne veux pas dire la faiblesse imbécile. Dans l'éducation des filles, au contraire, la femme a plus d'action et d'empire, et elle prend la part que le père abandonne. Ainsi se tempèrent, se mêlent et s'équilibrent suivant les circonstances les qualités diverses et contraires du père et de la mère dans l'éducation.
Mais voici une dernière considération qui doit engager l'homme et la femme à réunir chacun toutes les qualités nécessaires à une éducation bien entendue.
Que la vie serait belle, si elle était toujours ordonnée comme il semble que le demanderait la nature I Deux jeunes gens s'aiment; ils se marient, ils ont un enfant, ils communiquent à cette suave créature quelque chose de la première fraîcheur de hm amour; Tenfant grandit, et, à mesure qu'il a besoin de plus de sérieux, ses parents gagnent en
maturité; plus tard l'enfant s'établit : si c'est un fils, il entre dans une carrière; si c'est une li'ie, elle se marie ; et les parents, tranquilles sur le sort de leurs enfants, heureux de se voir récompensés de leurs labeurs et de leurs sacrifices, goûtent en paix le repos de la vieillesse ; et, en voyant grandir autour d'eux de nouvelles générations dont ils sont la souche, ils retrouvent quelque chose des émotions de leurs premiers beaux jours.
Voilà l'image de la famille, telle qu'elle devrait être : mais, hélas! combien une telle destinée est rare et par combien de côtés ne fait-elle pas défauti Tantôt c'est le jeune enfant à peine né qui, après avoir donné à sa mère le parfum de son premier sourire, s'évanouit et rentre dans la terre d'où il est sorti; tantôt c'est la jeune fille, née pour la récréation des yeux et l'épanouissement du cœur, qui est enlevée dans la fleur de sa beauté ; tantôt c'est la jeune mère qui est arrachée à ses jeunes enfants, à peine sevrés de son lait et de ses premières caresses; tantôt c'est le jeune père qui en mourant emporte avec lui le pain et la vie de la famille ; tantôt enfin, car tous les. malheurs que l'imagination peut concevoir, la réalité nous les offre, c'est le père et la mère qui disparaissent tous deux, lais-
sent la famille misérablement décapitée. Quel sujet ^.i de réflexions pour des parents qui, travaillant ensemble et s'aidant mutuellement dans l'œuvre dç l'éducation, ne doivent jamais oublier qu'ils peuvent l'un ou l'autre rester seuls pour continuer ou terminer cette tâche ! pensée triste, mais inévitable, qu'il faut toutefois considérer avec tranquillité et sans la laisser empoisonner nos beaux jours. Si cette cruelle séparation devait avoir lieu, combien il serait nécessaire que le père eût pris quelque chose de cette sollicitude du détail, de cet art d'insinuation, de ces précautions heureuses et délicates," qui sont le génie de la femme, et dont il aura besoin lui-même, s'il reste seul avec de jeunes enfants! Et la femme, combien plus nécessaire encore lui sera4-il de s'être exercée au sérieux, à la gravité, à la fermeté, et que sa tendresse exquise serait impuissante, si une séparation prématurée la prive du bras paternel ! Que de pensées amères doivent traverser l'esprit d'un père qui, jeune, plein de courage et de vertu, sent la vie s'évanouir et se voit entraîné, sans pouvoir se retenir, dans les abîmes glacés ! Voici ce qu'écrivait dans une circonstance semblaljle un homme admirable, écrivain distingué, professeur éloquent de la Faculté des
lettres de Paris*; voici ce qu'il écrivait, atteint d'un mal cruel dont il était allé demander l'adoucissement ou la guérison à Tair pur et au ciel enchan-
• leur de l'Italie.
c< Je sais que j'accomplis aujourd'hui ma quarantième année ; plus que la moitié du chemin ordinair&de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien-aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d'un mal grave, opiniâtre, et d'autant plus dangereux qu'il cache probable-
•^ment un épuisement complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que vous-même. Seigneur, m'avez donnés? Ne voulez-vous point vous contenter d'une partie du sacrifice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections déréglées? N'accepterezvous point l'holocauste de mon amour-propre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets même d'étude où se mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité? Si je vendais
* M. Ozanam.
la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres , et si , me bornant à remplir le:^ de- . voirs de mon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisseriez-vous la douceur de veiller auprès de ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant? Peut-être, mon Dieu , ne le voulez-vous point ! vous n'acceptez pas ces offrandes intéressées ; vous rejetez mes holocaustes et mes sacrifices. C'est moi que vous demandez. Il est écrit au commencement du livre que je dois faire votre volonté. Et j'ai dit : Je viens, Seigneur \ »
Si cette idée de la mort et de la séparation était plus souvent présente à l'esprit des parents, elle aurait une grande influence sur leur conduite et sur leur caractère. Demandez à cette jeune femme toute aux plaisirs du monde, aux vanités du luxe et de la toilette et aux jeux de la coquetterie, demandez-lui ce qu'elle deviendrait, si la perte d'un mari raisonnable et sérieux lui laissait la charge inaccoutum.ée de l'éducation de ses enfants! Quelles leçons leur donnerait-elle, elle qui a tant besoin -d'en rece-
* Journal des Débats, 22 mai 1855. Cette admirable prière, digne de Pascal, n'a pas éié exaucée
voir? Où apprendrait-elle l'ordre nécessaire pour ménager leurs intérêts, le sérieux et la fermeté qui peuvent seuls commander le respect, la simplicité et la modestie dont elle doit leur donner l'exemple? Étrangère à son intérieur, ignorante de son ménage, ennuyée de la vie tranquille, que fera-t-elle? Les livrera-t-elle à l'abandon et à la vénale sollicitude des domestiques, ou les entraînera-t-elle dans le tourbillon de sa vie insensée? Heureuse si, renonçant à ses droits maternels qu'elle est incapable d'exercer, elle consent à les confier à des mains sages et bien entendues! Plus heureuse encore, lorsque cette crise lui ouvre les yeux, lorsque les devoirs de la maternité triomphent des folles vanités de la femme, et que le soin de ces jeunes âmes lui rélève enfm la dignité de la sienne I
Comme il y a des mères qui se reposent sur leur mari du soin d'élever les enfants, se réservant seulement le plaisir de les caresser, ou quelquefois même supportant avec peine cette diversion fatigante de leurs plaisirs, il est des pères plus coupables encore, qui, trahissant le devoir impérieux que leur imposent leur autorité et leur raison, abandonnent leurs enfants à la mère, sans avoir pour eux un regard, une caresse, un avertissement : que devien-
draient les eniants d'un tel père, sî la mère, venait à succomber î Encore la mère même frivole, e^t-elle une société pour ses enfants, et la puissance de laf maternité a toujours quelque chose de bienfaisant. Mais l'homme que le goût du plaisir entraine loin de '.a maison, ou qui y ramène le désordre et les vices, que peut-il pour ces créatures délicates qu'il a mises au monde? Quelle protection, quels exemples, quels conseils, quelles récompenses aura-t-il pour elles? Aura-t-il le courage de leur inoculer ses vices, ou se peut-il que des mains impures sauront protéger leur pureté? Comment certains hommes ne comprennent-ils pas la bassesse de leur existence, en songeant qu'elle les rend indignes de la paternité?
L'éducation ne peut rien sans l'exemple : avertissements, conseils, menaces, récompenses, tout vient échouer devant la toute-puissante influence de l'imitation. Les vertus, et malheureusement les vices, se transmettent comme les manières. L'éducation par l'exemple est la plus eifîcace, parce qu'elle est dissimulée. L'enfant se défie naturellement de l'autorité; un secret instinct d'indépendance la pousse à résister à un ordre, et son orgueil ne plie pas toujours devant la tendresse. Mais l'exemple est une force
dont Tenfant ne peut se défendre : il la subit sans le vouloir, sans le savoir : ce n'est que plus tard et par comparaison qu'il reconnaît en lui-même le pli des traditions domestiques ; mais alors il est un peu tard pour s'en affranchir, et s'il a été bien élevé, saraisop. prendra parti pour ses habitudes. C'est ainsi que par le mélange de la vertu transmise et de la vertu acquise, par l'imitation et par l'effort, se formera l'honnête homme qui ne doit pas moins à ses parents. qu'à lui-même.