‹ La familleChapitre 7 sur 13 · CINQUIEME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIEME LEÇON

SoM^fAlRE. — L'entance. — Ses vrais caractères. Sa beauté. — L'enfance est-elle naturellement bonne ou mauvaise? Opinion de saint Augustin. — Défauts de l'enfance: défauts naturels, défauts artificiels. — De l'éducation mondaine. — Du respect et de l'amour de l'enfant pour les parents. — Rôle de l'enfant dans la famille. — Éducation morale des parents par l'enfant.

Messieurs,

L'enfant est h fin et le nœud de la famille : c'est par lui, c'est pour lui qu'elle existe. C'est la promesse de cet être nouveau, gage de la durée de l'espèce humaine, qui ennoblit le rapport des sexes ; c'est la sécurité de cette créature fragile, c'est l'in* térèt moral de cette âme innocente qui fixe le lien conjugal. Par l'enfant, la famille se rattache à l'humanité : elle lui prépare un nouveau membre, qui

* Cette leçon n'a pas été prononcée.

viendra à son tour payer sa dette de travail et do sacrifices.

Quelle que soit la bassesse apparente de ce petit être qui, lorsque il vient au monde, est à peine différent de l'animal, la philosophie ne doit point dédaigner cette première ébauche de l'humanité. Au moins doit-elle le considérer avec intérêt dès le moment où point en lui la première lueur d'intelligence. On peut dire que la vie morale de l'enfant commence avec le premier sourire, ce sourire, si doux à l'œil des parents, si indifférent aux étrangers, mais si digne d'attention et d'admiration pour l'observateur et le philosophe qui y découvrent en quelque sorte l'éclosion d'une âme raisonnable. Il y a déjà là un langage supérieur à celui des animaux les plus intelligents ef les plus aimants; n'est-il pas admirable de voir cet être si humble, si impuissant, si engourdi, déjà en possession de ce beau langage du sourire, qui sera plus lard l'expression des nuances de sentiment les plus fines elles plus déliées? Après le sourire, vient le mouvement de tendre les bras; ]e premier est le signe de la joie et du bonheur, le second est le signe de l'attachement. On voit qua l'enfant commence à se sentir lui-même et à se portervers les autres, comme aussi à s'en éloigner^

lorsqu'il croit apercevoir des signes de colère et de menace. Aucun de ces petits mouvements ne paraîtra méprisable, si l'on sait y reconnaître les premiers vestiges de la personnalité. Ils nous font voir que l'enfant n'est point une machine, ni une plante, ni même un animal; à peine né, il possède et manifeste déjà les caractères de son espèce, il a une âme et une âme douée de sentiment et de volonté : à ce titre, il ne doit pas être seulement un jouet pour les parents, un objet à parer et à montrer, mais une créature digne d'amour, qu'il faut traiter avec les soins les plus délicats.

Laissons l'enfant au berceau, dont l'histoire a été souventfaite, et par les observateurs les plus habiles. Nous voici en présence de l'enfant qui a quitté la lisière et qui s'est détaché des bras et du giron maternels. Je voudrais vous peindre celte créature vive, légère, passionnée, riche et puissante, mais insaisissable à l'analyse du philosophe, autant que sa physionomie mobile au crayon du dessinateur. Pour élever l'enfance, il faut la comprendre et l'aimer. Mais pour la bien aimer, il faut savoir ce qu elle a de vraiemcnt beau et de vraiment aimable.

Tous les âges de la vie humaine ont leur beauté. La beauté de la vieillesse, c'est la majesté, la bienveillance pour les plus jeunes, la confiance dans la vérité et dans la vertu, non sans quelque mélange d'une douce ironie et d'un léger sceptisme. La beauté de l'âge mûr, c'est la force, le courage, le respect de soi-même et des autres, le dévouement chaleureux et la sévère expérience. La beauté de la jeunesse, c'est la générosité, l'honneur, l'amour passionné du grand, et le mépris de la lâcheté et du vice. La beauté de l'enfance, c'est l'innocence.

Il ne faut point confondre la gentillesse de l'enfance avec sa vraie beauté. D'un côté, la petitesse de la taille, la finesse des traits, la légèreté des mouvements, la grâce des formes, la fraîcheur de la voix; de l'autre, le premier bégaiement, les essais dépensées, les reparties inattendues, les éclairs d'une imagination qui s'éveille, ont sans doute des attraits irrésistibles. Mais au point de vue moral, ce n'est pas là qu'est le plus grand charme de l'enfant. Il y a des enfants dont les formes sont lourdes et épaisses, dont l'intelligence engourdi se développe avec peine, et qui ne sont pas moins intéressants que les autres, il en est d'autres, au contraire, qui, tout

brillants qu'ils soient, font peine à voir, parce qu'ils ont cessé trop tôt d'être enfants.

On peutdéfinir l'enfant, une personne qui s'ignore. L'enfant aime sans savoir ce que c'est qu'aimer ; il a des aversions, sans savoir ce que c'est que haïr ; il pense tantôt à lui-même, tantôt aux autres, mais sans réfléchir s'il pense à lui-même ou s'il pense aux autres ; il obéit à ses instincts, sans les comprendre ; il a quelque chose de Taltrait delà nature, qui est belle sans le savoir et sans s'enorgueillir ; on sent que la vie est trop puissante en lui, pour qu'il ait besoin de l'augmenter par la réflexion. L'enfance jouit de la vie avec abandon et avec une sécurité admirable ; elle est tout entière au plaisir du moment, et on peut dire d'elle ce que Bousset dit de la jeunesse : « elle tend ses voiles de toutes parts au vent qui l'enfle et qui la conduit. »

Pourquoi les jeux de l'enfance sont-ils si agréables, et si intéressants? C'est parce qu'ils nous révèlent une âme innocente, jouissant du bonheur avec délices et sans arrière-pensées. Voyez l'homme dans ]e plaisir : il n'y est jamais tout entier ; ses sens sont agréablement émus, mais son imagination est mécontente ; ou bien l'imagination est charmée, mais la pensée est inquiète : d'ailleurs, ses plaisirs sont-

d'ordinaire mêlés de réflexion ; il sait qu'il éprouve du plaisir, il le savoure avec trouble parce qu'il en prévoit la fin; enfin celte incertitude môme le sollicite souvent à dépasser les limites de ses besoins, à chercher des jouissances au delà du convenable et du naturel : de là les passions ; or les passions donnent toujours à l'homme quelque chose de contraint. Maintenant, regardez l'enfance ; comme ses jeux sont naturels ! comme ses mouvements sont sincères! comme la joie qui éclate est pleine et franche ! comme l'âme tout entière passe dans les actions, dans les cris, dans le visage! Quelle belle image de la sérénité et du bonheur, non pas, il est vrai, de ce bonheur profond et suprême qui se connaît lui-même, et que les plus heureux ne font guère qu'entrevoir, mais d'un bonheur naïf, qui ne désire rien, qui ne craint rien, et qui ne se demande pas s'il a commencé et s'il doit finir.

Le rire de l'enfant a le même charme : il ne naît pas, comme celui de l'homme, de la vue d'un ridicule, ou d'un rapport étrange et inattendu entre les idées, mais tout simplement de la joie intérieure. Un rien fait éclater ce rire si franc, si fais, si riche en quelque sorte, et qui trahit un si profond contentement. L'homme éprouve quelquefois lui-même

de CCS rires d'enfant, qui n'ont point de raison, et qui sont produits par les causes les plus futiles: c'est le rire le meilleur et le plus sain, il relâche utilement les fibres de l'âme, et nous rappelle un moment au bonheur de l'enfance, bonheur que nous avons oublié, parce qu'il consiste précisément dans un abandon et un oubli de soi-même qui ne laisse point de traces après lui^

Il n'y a point jusqu'aux larmes de l'enfant qui n'aient leur attrait. Je ne parle pas de celles qui naissent de la douleur ou de la colère, mais de celles qui naissent du chagrin. La douleur, chez les enfants, est déchirante, parce qu'elle est incompréhensible, parce que la disproportion des forces et du mal fait pitié, parce que la beauté de 'cet âge heureux paraît en contradiction avec les souffrances dont il est assiégé. La colère de l'enfant, quoique elle s'explique facilement par la faiblesse et par Tignorance, a cependant quelque chose de choquant et de laid. Mais le chagrin de l'enfant est une des choses les plus touchantes : si peu de chose suffit pour affliger cet être mobile, que si peu de chose console! Cette facilité d'affliction nous témoigne combien il est éloigné et ignorant des grandr^ misères de la vie humaine, nous éprouvons à la fois

de la compassion et du plaisir, en voyant une douleur si vive et un mal si léger. Du reste, l'enfance est tout entière dans la douleur comme dans la joie ; elle a en quelque sorte une plénitude de douleur beaucoup plus rare chez l'homme fait, toujours plus ou moins distrait par quelque pensée involontaire. En revanche, la douleur de celui-ci creuse davantage, elle n'est pas en dehors, mais elle brise et corrompt l'intérieur. Chez l'enfant, la douleur a un grand éclat; elle occupe son âme un instant tout entière ; mais elle ne laisse aucune trace, elle est chez lui un signe de vie, et voilà pourquoi elle nous charme en nous attendrissant.

Enfin considérez toutes les actions de l'enfant, et vous verrez qu'elles plaisent, parce qu'elles témoignent d'une nature pleine, libre, heureuse, confiante, innocente. Il ne sait rien de la vie, il souffre et il pleure, sans être malheureux; il fait du mal, sans être méchant. Je ne parle pas des exceptions que nous offre partout la nature : il est des enfants si accablés par la douleur physique ou morale, que le sentiment de la misère humaine leur vient avant l'âge; il en est d'autres, si misérablement élevés ou d'une âme si déplorablement douée, qu'ils connaissent les vices pour ainsi dire avant les passions. Mais

l'enfance, en général, est heureuse et bonne, heureuse sans le savoir, bonne sans le vouloir; ce qui n'est, il faut le dire, ni le vrai bonheur, ni la vraie bonté.

Des observateurs chagrins veulent déjà voir Ir* méchanceté humaine dans l'enfant. Saint Augustin, dans un sentiment de componction exagéré, s'accuse, comme d'un crime, d'avoir mordu sa nourrice étant encore à la mamelle, et il prend de là occasion d'attaquer l'innocence des enfants. Mais il a contre lui une autorité devant laquelle la sienne même doit plier; c'est l'autorité de celte parole : « Laissez venir à moi les petits enfants, » et de celle-ci : « Celui qui ne sera pas semblable à l'un de ces petits n'entrera pas dans le royaume des cieux. » Saint Augustin se confond en subtilités pour interpréter ce dernier passage. Il prétend qu'il signifie que, comme les enfants sont petits par la taille, les saints doivent être petits par l'humilité. Mais cette interprétation alam biquée n'a aucune raison; elle détruit le charme d'un des passages les plus exquis de l'Évangile; elle est contraire à la tradition qui nous peint l'amour de Jésus pour les enfants ; enfin elle est contraire à la nature qui nous porte à aimer l'enfance, non-

seulement parce qu'elle est gentille, gracieuse et joyeuse, mais parce qu'elle est simple, candide et ignorante.

Je ne veux pas dire que l'enfant ne fait jamais 1^' mal, ni même qu'il ne le fait pas quelquefois volon tairement. Mais d'abord, il y a diverses périodes dans l'enfance; je ne nie pas qu'à une certaine époque l'idée du bien et du mal ne se fasse jour dans l'esprit de l'enfant, et qu'avec celte distinction ne puisse pénétrer dans son âme une certaine méchanceté volontaire; ce moment arrive plus ou moins tard, selon les enfants; mais chez tous, il y a une première enfance toute naïve, qui fait du mal sans le savoir, ou au moins sans le comprendre ; sans doute elle peut savoir qu'une chose est mauvaise, et la faire néanmoins : ce qu'elle ne sait pas, c'est pourquoi il est mal de faire une chose mauvaise. Il faut se garder en outre déjuger l'enfance comme nous nous jugerions nous-mêmes. Il est des actions qui seraient très-mauvaises chez l'homme, et qui ne le sont point chez l'enfant, même lorsqu'il les fait avec intention, parce qu'il ne les accomplit pas à la lumière des principes que nous possédons. Lorsque saint Augustin, dans ses Confessions, se reproche si amèrement et avec un repentir touchant

d'avoir volé des poires dans son enfance, avec quelques espiègles de son âge, il exagère beaucoup la portée de sa faute ; car il est évident qu'il n'atta^ chait pas à ce vol les idées d'un voleur de profession ^

Il est vrai que quelquefois les actions des enfants ont plus de gravité : par exemple, ce fameux vol de mouchoir que J. J. Rousseau nous raconte dans ses Confesiions^ et dont il a laissé accuser une pauvre servante. Il y avait là une action vraiment odieuse,

* Madame Necker de Saussure raconte l'histoire d'un enfant qui, se trouvant dans un jardin où une caille apprivoisée courait librement à côté de la cage d'un oiseau de proie, eut je ne sais quelle tentation de saisir la pauvre caille et de la donner à dévorer à l'oiseau. Le héros de l'aventure raconte lui-même la punition qu'on lui infligea : « A dîner, il y avait au dessert grand monde ce jourlà, le maître du logis se mit à raconter la scène froidement et sans réflexion, mais en me nommant. Quand il eut fini, il y eut un moment de silence général où chacun me regardait avec une espèce d'effroi. J'entendis quelques mots prononcés entre les convives, et sans que personne m'adressât directement la parole, je pus comprendre que je faisais sur tout le monde l'effet d'un monstre *. » La punition était sans doute bien choisie, et on eut raison de faire horreur à cet enfant de l'action qu'il avait commise. Mais il serait injuste de voir là le témoignage d'une cruauté naturelle; car ce pouvait être une action irréfléchie et sans conséquence ; l'enfont n'a pas sur la cruauté les mêmes idées que nous-mêmes; il ne voit pas les analogies qu'il y a entre la souffrance des animaux et colle des hommes, il ne songe même pas à la souffrance de lavictmie, et il ne voit qu'un jeu là où nous verrions presque un crime.

* Maaame Kecker de Saussure, Èducalion progressive, liv. VI, ch. iv.

et de bien mauvais augure pour l'avenir. Mais J. J. Rousseau nous dit lui-même qu'il eut à peine une enfance; et il ne faut point juger de l'enfance en général par quelques individus extraordinaires en bien ou en mal, ni par quelques actions isolées.

J'ai dit que l'enfance, en général, est ignorante du mal, mais non pas qu'elle soit exempte de dé* fauts. Il faut distinguer ici deux sortes de défauts : ceux qui tiennent à la nature même de l'enfant, et ceux qui ne sont pas de l'enfance, qui viennent d'une éducation mal entendue, ou d'une certaine disposition naturelle trop favorisée. Les premiers n'ôtent pas toujours son charme à l'enfance : il faut les combattre sans doute avec soin, mais quelquefois il est indispensable de les supporter par politique. Les autres s'introduisent souvent sous le masque de la gentillesse : ce sont ceux-là surtout qu'il faut écarter ou déraciner. Il y a par exception des enfants chez lesquels ces vices paraissent naturels; mais, en général, comme c'est nous qui les prêtons à l'enfance, il dépend de nous de les lui éviter.

Il ne faut pas toujours prendre pour les défauts les plus graves ceux qui nous sont les plus désagrébles. Un enfant malpropre nous déplaît et avec raigon ; mais si vous y réfléchissez, vous verrez que ce

IGO LA FAMILLE.

qui choque le plus dans la malpropreté des enfants, c'est qu'elle suppose d'ordinaire celle des parents; car pour l'enfant lui-même, il lui est bien difiicile de comprendre l'intérêt que nous attachons au soin de la personne et des vêtements. Jouer lui parait une affaire bien plus importante que de ménager ses habits. J'en dirai autant d'un enfant impoli; la politesse n'est pour l'enfant qu'une gêne dont il ne peut comprendre la raison. Remarquez que l'enfant est tenu d'être poli envers tout le monde, et que personne n'est tenu de l'être envers lui : il lui manque donc la principale raison qui rend sensible à chacun la nécessité de la politesse, c'est-à-dire l'utilité des égards réciproques; pour l'enfant, la politesse est un joug et rien de plus. Souvent l'impolitesse vient de la timidité. Vous contraignez un entant à parcourir un grand cercle et à saluer chacun en particulier; s'il refuse, vous le croyez révolté, il n'est que confus. Je ne veux pas dire qu'il ne faille pas habituer l'enfant à la politesse; mais seulement que, ne comprenant rien à la nécessité de ces égards sociaux, il n'est point étonnant qu'il y manque. ;^^

Il est des défauts plus graves, mais qui tiennent encore à la na!ure de l'enfance; par exemple, la

paresse et la colère. Quoi d'étonnant que cette nature impétueuse, impatiente de vivre et qui ne sait respirer en quelque sorte que dans le bruit et le mouvement, ait de la peine à appliquer d'une manière régulière et suivie sa jeune intelligence à des matières qui ne la dépassent pas sans doute, mais qui ne paraissent avoir aucun rapport à ses plaisirs et à ses besoins? Que l'enfant ne supporte pas la règle, le repos, le travail intellectuel, qu'il cherche à y échapper par tous les moyens possibles, que son imagination soit au jeu, lorsque sa main est sur le papier et ses yeux sur le livre, qui pourrait s'en étonner, lorsque l'homme mûr lui-même n'est la plupart du temps attaché au travail que par les liens . de fer de la nécessité ? La colère parait moins excusable que la paresse ; mais si l'on se fait une vraie idée de l'enfance, on ne s'étonnera pas que, semblables à ces arbres vigoureux animés d'une sève intarissable, elle aime mieux quelquefois rompre que plier. Elle ne se développe que parce qu'elle possède une force d'action très-énergique ; comment pourrait-elle prévoir les obstacles et comment ne serait-elle pas irritée lorsqu'elle les rencontre? Où voulez-vous qu'un enfant ait puisé ce principe, que nous devons sacrifier nos désirs à la règle, à l'ordre,

à la nécessité ? pour arriver là, il faut qu'il passe par un très-grand nombre d'expériences, et il n'est point étonnant qu'il ne fasse point ces expériences sans opposition.

Je ne conclus point de là que la paresse et la colère soient des défauts aimables et excusables. Je me contente de dire qu'ils sont naturels. Combattez-les, luttez contre eux par la raison ou par la contrainte, par la sévérité ou par la douceur, par les leçons ou par l'exemple, enfin par tous les moyens dont nous trouvons le dé,tail dans nos innombrables traités d'éducation. Mais ne croyez pas avoir tout fait, si en comprimant ces défauts vous avez laissé s'introduire, ou si vous avez introduit vous-mêmes des défauts plus pernicieux, moins apparents et quelquefois même agréables au premier abord, qui ôtent à l'enfance sa naïveté, et corrompant d'avance la nature morale à sa source, préparent des êtres faux, composés, impuissants, insupportables à eux-mêmes et aux autres. J'en pourrais citer un grand nombre: l'affection, la vanité, l'égoLsme, ia fausseté. Voilà les vices vraiment dangereux, non-seulement parce qu'ils font de méchants enfants, mais surtout parce qu'ils annoncent de méchants hommes.

Quoi de plus contraire à la nature de l'enfance quel'afl'ectation? L'enfance a des grâces naturelles; qu'a-l-elle Lesoin de grâces apprises et composées? Il n'y a qu'un goût dépravé qui puisse aimer dans l'enfance les formes et les manières du monde. Le monde repose sur des conventions, qui ont leur raison sans doute, mais qu'il n'est pas bon de s'habituer à considérer comme des lois sacrées, aussi obligatoires et plus respectables même que les lois morales. Il n'est pas bon que le comme il faut paraisse supérieur au fais ce que dois. Sans doute l'enfance peut aussi avoir sa distinction, mais ce n'est pas la même que celle des grandes personnes. Un enfant vrai sera toujours comme il faut: voilà le principe. C'est ce qu'on oublie, lorsqu'on plie Fenfance à des façons qui ne sont pas de son âge, lorsqu'on encourage chez elle les mines et les parades, lorsqu'enfin on lui insinue comme des vérités absolues des opinions de convention, où il y a très-peu à prendre et beaucoup à laisser. On forme ainsi de ces personnes serviles pour lesquelles le qu'en dira-t-on est la loi suprême de la morale, et qui jugent toutes choses, les opinions, les actions, les caractères au ton de la dernière mode et de leur petite coterie. De quoi s'occupe le monde en génc-

rai? de comparer sans cesse les positions elles personnes; chacun se lait honneur d'être plus que celui-ci et souffre d'être moins que celui-là. Ce faux plaisir, celte amère souffrance est la \'ie des personnes du monde. N'est-il pas horrible d'insinuer à l'enfance ces misérables passions, de lui apprendre à comparer, à envier, à mépriser^? L'enfance ne sait rien de tout cela : c'est l'âge de l'égalité et de l'indifférence. Ne lui apprenez pas trop tôt les degrés que mettent entre les hommes la fortune, la parure, la naissance, la position ; et tout en l'habituant au respect quand il convient, laissez durer autant qu'il se pourra cette naïve ignorance qui éloigne l'orgueil et la vanité.

* ({ Je me souviens qu'un jour, dit madame de Rémusat, j'admirais la robe et le pantalon de percale d'une petite fille de huit ans, dont on avait brodé et orné ce que nous appelons les garnitures avec une recherche qui sûrement devait avoir coulé tort cher. La petite, qui paraissait très-contente de voir sa toilette devenir l'objet d'un examen attentif, me répondit avec cet air demi-vrai, demicontent, qu'elle avait vu prendre à quelques femmes, qui, sur l'article de la parure, font toujours des aveux d'humililé et des déclarations de modestie toutes pleines de petits mensonges : « Cela « est pourtant bien simple!... » Pendant qu'elle me parlait, près d'elle était une de ses compagnes, à peu près du même âge, dont la robe blanche n'avait aucun ornement; et la manière dont ces deux petites filles se regardaient en ce moment ne me parut déjà plus appartenir à l'enfance, et me causa un sentiment de pitié pour Vwae et pour l'autre. » [Éducation des femmes, ch. xii.)

L'ENFANT. ÎC5

Quelque charme qu'ait Tenfance et quelque amour qu'elle vous inspire, ne lui donnez pas trop d'importance. On parle trop aux enfants, on les fait trop parler, on les montre, on les applaudit, on les flatte, déjà on hésite à leur dire leurs YÔrités. Ce que Ton admire le plus dans l'enfance, c'est la gentillesse : on se travaille pour rendre l'enfant gentil, sans s'inquiéter s'il est bon. Il y a deux espèces de gentillesses : l'une qui résulte de l'innocence même de cet âge charmant, l'autre de la précoce imitation d'un âge plus avancé ; la première est délicieuse, la seconde est déplorable. Rien de plus choquant qu'un enfant qui a les manières, les mines, les phrases, la toilette d'une grande personne. Ici on ne peut trop déplorer les habitudes qu'un luxe inintelligent introduit aujourd'hui dans la parure et par suite dans l'esprit des enfants. Les hommes de goût gémissent de voir ces belles créatures dont le charme est dans la naïveté et dans l'abandon sottement affublées de parures roides, guindées, gonflées, chargées de rubans, habillées de Unes étoffes, luttant d'élégance avec les personnes à la mode, et respirant avec l'âge le parfum desséchant de la vanité. On peut gâter les enfants de deux manières : par faiblesse, par trop de complaisance pour leurs petits défauts : cette

faiblesse a ses inconvénients sans doute, je ne la défends pas ; mais quand elle \ient de la bonté, elle a une source trop divine pour qu'on ne lui pardonne pas aisément ; mais on gâte encore les enfants en introduisant artificiellement en eux des défauts qu'ils ne prendraient pas d'eux-mêmes, qui ne sont pas de leur âge, mais du nôtre, en les nourrissant d'idées fausses, en les affublant de nos ridicules, en admirant sottement en eux, nos propres travers : voilà ce que j'appelle gâter l'enfance, c'est-à-dire corrompre à la source l'une des œuvres les plus exquises de l'auteur de la nature. Le principe d'une sage éducation est de préserver et de prolonger l'enfance dans l'enfant aussi longtemps qu'il sera possible.

On ne saurait nier qu'il n*y ait aujourd'hui dans l'éducation beaucoup de complaisance et de faiblesse pour les enfants. L'ancienne discipline domestique avait surtout pour objet de commander le respect ; aujourd'hui nous sommes plus tentés d'obtenir l'amour. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? La question est des plus délicates. Pour moi, il y a quelque chose de touchant dans l'intimité, la confiance, la liberté qui régnent aujourd'hui dans les familles, et je crois que certains esprits chagrins

s'exagèrent beaucoup les choses, lorsqu'ils pré- \endent que nos mœurs de famille sont plus mauvaises que celles de nos ancêtres. La famille de nos jours a une vie très-puissante. Si le sentiment de la hiérarchie y est par trop affaibli, en revanche je crois que nos affections sont plus vives. Ceux qui voudraient changer nos habitudes de cordialité intérieure pour y ramener un ordre plus solennel et plus contraint, nous feraient faire, je crois, un mauvais marché, si on les écoutait. Nous ne gagnerions pas beaucoup en vrai respect, et nous perdrions ea attachement. Tout se tient: nous gâtons les enfants; mais nous les soignons ; autrefois, on imposait le respect aux enfants, mais on les négligeait. Il y a aujourd'hui encore des maisons où les enfants ne voient leur mère qu'à certaines heures de la journée ; cela nous parait barbare, et avec raison. Je ne pense donc pas qu'il faille faire une révolution dans nos habitudes ; il faut tenir à ce qui es^ bon, sans s'aventurer à la recherche du mieux. Mais rien n'empêche que, tout en aimant nos enfants, nous ne nous fassions pas leurs flatteurs et leurs courtisans ; il n'est pas nécessaire que la tendresse soit humble et la complaisance scrvile.

Un auteur allemand distingue deux sortes de gé-

néralions d'enfants : les générations flattées et les générations battues. Ces deux générations se succèdent, dit-il, alternativement. Car chacun, trouvant qu'il a été mal élevé, emploie les moyens opposés pour l'éducation de ses enfants. Or, comme les générations d'aujourd'hui sont des générations flattées, il est à croire, dit notre auteur, que nous allons bientôt voir reparaître des générations battues. Je n'en crois rien et je suis loin de le désirer; mais si cette oscillation dont parle l'auteur nous ramenait une génération d'enfants un peu plus gravement élevés, moins parés, moins applaudis, moins idolâtrés, nous aurions, je crois des enfants meilleurs, et peut-être à la suite des caractères d'hommes plus forts et mieux trempés.

J'ai dit qu'il ne faut pas faire à l'enfance une place trop considérable dans la société ; ce n'est pas à dire qu'ils n'en aient pas une très-importante; mais il ne faut pas qu'ils le sachent. C'est surtout dans la famille que l'enfant est un rouage du plus grand prix. L'enfant est la protection delà famille. Il y a des ménages sans enfants, soit que la nature leur en ait refusé, soit qu'elle leur ait ravi ceux qu'elle leur avait donnés. Ces ménages sontincom-

plots; quoiqu'ils échappent par là à de bien grands tourments, je ne sais s'il faut les envier ou les plaindre. Tant qu'un ménage est dans la fleur de le jeunesse, il peut se suffire à lui-même, et la plé« nitude du sentiment conjugal remplace ou laisse attendre l'amour paternel ou maternel. Mais plus tard, l'amour se refroidissant avec l'âge et avec l'imagination, il n'est que trop fréquent de voir cet intérieur inanimé chercher à se réveiller par le désordre, et dégénérer en une froide et triste cohabitation, comme si Tabsence d*un gage \ivant d'amour autorisait le divorce et anéantissait la vertu des promesses jurées.

Un enfant est un bienfait pour la famille. Si le ménage a été formé sous l'influence d'un sentiment vif et passionné, la naissance d'un enfant y apporte du sérieux et de la gravité; il tempère des mouvements trop impétueux, qui ne sont pas sans danger, et aux enfantillages de la passion il fait succéder des sollicitudes non moins touchantes et plus austères. Si le mariage a été formé par des raisons iîe convenance et de froide sagesse, l'enfant anime le ménage et y introduit la vie et la chaleur. Ainsi disparaît peu à peu la différence d'un mariage d'inclination e^ 4'un mariage de raison. C'est une

vérité paradoxale en apparence, que Tenfant rapproche les dcii : époux en les éloignant l'un de l'autre. Dès qu'il y a un enfant dans une famille, les parents n'ont plus guère le loisir de se regarder et de s'examiner sans cesse, soit pour se complaire, soit pour se critiquer. L'enfant, en gênant jusqu'à un certain point l'amour, prévient la satiété et l'ennui, et [en donnant un intérêt à l'indifférence, il l'élève presque jusqu'à l'amour. L'enfant est une sorte de langage entre les deux époux ; il cherchent à se plaire l'un et l'autre en lui plaisant, à se témoigner leur affection par les services qu'ils lui rendent; pour les cœurs tendres, c'est une nouvelle et délicate expression de la passion ; et pour les âmes un peu froides, c'est un supplément heureux et facile des sentiments qu'ils n'éprouvent pas.

Il n'est pas douteux que l'enfant ne développe chez le père et la mère une puissance morale qu'ils n'avaient pas auparavent. Il les attendrit et les fortifie : son sourire dilate l'âme la plus sèche; ses besoins nous arrachent à l'égoïsme ; comme il nous iorce de penser à lui, il nous habitue à moins penser à nous-mêmes. Ses souffrances nous déchirent, et ouvrent en nous la source de la pitié et de la compassion. Les anxiétés qu'il cause, les veilles, les

alternatives d'espoir et de crainte que nous donne sa vie fragile, celte torture paternelle ou maternelle que ne peut pas même soupçonner celui qui ne l'a pas éprouvée, est une école d'énergie morale dont rien n'approche. Ces nuits lentes et tristes, où l'œil fixe ne se détache pas de la figure décomposée de l'enfant, et y suit avec effroi le débat de la vie et de la mort, soit qu'elles se terminent par un dernier soupir douloureusement arraché, ou par un sourire ineftable, signe d'une résurrection inespérée, creusent l'âme jusqu'à des profondeurs inconnues et rélèvent en même temps jusqu'aux plus hautes régions de la grandeur niorale !

L'enfant n'est pas moins nécessaire à l'éducation des parents que les parents à l'éducation de l'enfant, Les parents qui aiment vraiment leurs enfants et tiennent à honneur de ne leur donner que de Lons exemples s'observeront davantage devant les enfants, tempéreront leur humeur, retiendront une parole indiscrète, lutteront contre la paresse, et feront des efforts pour que leurs actions ne démentent j^as leurs paroles. Cette habitude de veiller sur soi-même par sollicitude pour les enfants devient insensiblement un principe de perfectionnement et d'amélioration. L'enfant ramène la paix dans un

ménage en discorde, la décence et rhonnêtelé dans un ménage mal réglé, l'ordre et l'économie dans un ménage dissipateur. Devant celte créature pure et innocente, les passions se taisent, les vices seca»^ client, la famille se purifie ; et souvent, l'enfant qui croit avoir reçu la sagesse de ses parents ne sait pas que lui-même il est la source de leur sagesse.

SIXIÈNIE LEÇON

SoMMAinr,. — Le fils liors de la lamille. — Le collège. — Le monde. — La jeunesse. — Amour de l'indépendauce. — Curiosité de la vie. — Principe d'action de la jeunesse : l'honneur. — Faux principes des jeunes gens en matière d'honneur : 1° les dettes; 2° les fausses amitiés ; 3° les faux plaisirs. — De l'esprit de famille dans la jeunesse.

Messieurs,

Nous avons parlé dans la dernière leçon du jeune enfant sans distinction de sexe : ce que nous avons dit est aussi vrai du petit garçon que de la petite fille. Mais plus tard, les différences augmentant avec l'âge, le fils et la fille donnent lieu à des considérations très-différentes. Nous traiterons du fils dans cette leçon, le prenant à cet âge où, livré à luimême, et entraîné loin des soins de la famille, il commence à avoir la responsabilité de ses actes.

Avant crarriver au moment où une séparation décisive s'opère d'ordinaire entre la famille et le fils, disons quelque mots d'une première séparation, dure aux mères, dure aux enlants, mais qui, malgré son impopularité, est juste, salutaire, souvent nécessaire. Je ne veux point tromper la tendresse maternelle en lui vantant les douceurs du collège, ses joies, ses jeux, ses naïfs plaisirs. Je ne dirai pas: Le collège est le plus beau temps de la vie. Non, la vie du collège est laborieuse, désagréable, et c'est par là qu'elle est bonne. Je connais les tristesses de la vie du collège, je connais ces longues heures où, tandis que l'œil est fixé sur un livre qu'on ne lit pas, l'imagination flotte et rentre au foyer domestique auprès de la mère et des sœurs. Mais le collège par ses douleurs mêmes est l'épreuve des caractères et l'école des fortes vertus. Êtes-vous sûr que votre enfant ne rencontrera jamais aucune traverse, que la vie lui sera toujours facile et douce, qu'il n'aura qu'à passer de la tendre tutelle de la mère à la douce compagnie d'une épouse, gardez-le paisiblement auprès de vous; laissez-le jouir d'une enfance commode ; évitez-lui les rudes labeurs, la triste contrainte, la règle froide, les visages étrangers, les grandes rivalités, les jeux violents, toutes

ces terreurs de la mère ; mais, si vous ne pouvez répondre de rien, et si vous n'êtes pas maître de sa vie future comme vous l'êtes de sa vie présente, ne craignez pas l'épreuve de l'éducation hors de la famille. Le collège apprend à Tenfant bien des choses utiles : la règle, car dans la famille la règle la plus stricte est encore complaisante et inégale ; le travail, car le travail dans la famille est trop facilement relâché, suspendu, interrompu; la juslice, car dans la famille la justice la plus étroite est encore mêlée de faveur; l'émulation, car au collège tout est émulation, et celui qui n'est point le premier en thème veut être au moins le premier à la balle ou à la course; la sincérité et la loyauté, car il n'y a rien dont les enfants ont tant horreur que de l'hypocrisie et de la délation; la patience, car les enfants sont méchants et se tourmentent les uns les autres ; le courage, car au collège il faut se défendre soi-même, et un point d'honneur étroit interdit d'appeler le secours du maître ; l'amitié, car c'est au collège que se nouent les plus fortes amitiés ; enfin il lui apprend la vie, car là, comme dans la vie, on n'obtient que la place que l'on conquiert, personne ne vient au-devant de vous, l'enfant, comme l'homme plus tard, est livré à lui-même en

face d'une régie inflexible, sans autre protection que son mérite, sa propre volonté, ses bonnes intentions ^ Voilà le collège dans sa vraie idée. Mais ajoutez qu'il est loin d'être aussi dur que je le représente, que là aussi il y a des adoucissements, des tempéraments, des relâchements nécessaires, ajoutez que le maître n'est pas toujours terrible, que la discipline s'amollit quelquefois, que le jeu et la récréation se mêlent avec le travail, que le châtiment enfin a ses rémissions. Le collège, c'est la vie, mais la vie proportionnée à l'âge de Tenfant ; c'est le monde, mais un monde meilleur que le monde proprement dit; car il est équitable et bienveillant.

Mais pour plaider la cause du collège, je suis loin d'abandonner celle de la famille. Le collège sans la famille est un système barbare et brutal auquel je préfère de beaucoup la famille sans le sollége. J'ai souvent gémi en voyant des enfants venus d'au delà des mers, abandonnés des années entières à la froide discipline du collège, sans autre récréation que la rare visite de quelques amis in-

* Je suis heureux de pouvoir m'appuyer ici de l'autorité d'une femme, d'une mère, madame Necker de Saussure, (jui discute ce point avec autant de finesse que de discernement. {Education progressive, liv. VU, ch. lu.)

différents. La science est belle sans doute, mais, le fût-elle plus encore, je ne sais si elle mériterait d'être achetée à un tel prix. Sans la famille, le collège n'est pas seulement un système barbare, c'est un système impuissant. La famille est le poir.l d'appui du collège : sans elle, il manque de sanction. En effet, la crainte a ses limites, et comme l'emploi de la force matérielle est justement interdit, que pouvez-YOus faire craindre à l'enfant qui n'a rien à espérer? La honte elle-même a aussi ses limites, car l'enfant s'habitue bien vite à ne plus rougir devant ses maîtres et ses camarades, mais il faut qu'il soit bien dépravé pour ne plus rougir devant ses parents. Comme vous n'avez pas de châtiment pour l'enfant sans la famille, vous n'avez pas non plus de récompense. La plus belle récompense que désire l'enfant au collège, c'est d'en sortir. Si vous n'avez pas cette espérance à lui offrir, vous ne pouvez rien sur lui ; même la sortie chez des indifférents est encore une récompense insuffisante. Ce qui est bon, ce qui est salutaire, ce qui est la récréation du corps et de l'âme, c'est la sortie dans la famille, ce sont les belles journées de Tenfanco qu'aucune journée de la jeunesse ou de l'âge mûr ne peut effacer dans notre imagination. Ces jours-

m LA FAMILLE.

là, l'âme de l'enfant se dilate, ses bons sentiments se déploient, un jour entier il est bon, il est aoux, il est sincère, il est reconnaissant. Quand le collège n'aurait d'autre avantage que celui de faire sentira Tenfant le prix de la famille, je l'aimerais encore pour cette seule raison. L'enfant élevé au sein delà famille jouit de ses bienfaits sans les sentir; il considère les soins qu'on lui rend comme une dette ; il n'en est point reconnaissant, car il n'imagine pas qu'il en puisse être privé. Les gênes auxquelles on le soumet lui sont plus pénibles que les privilèges dont il jouit ne lui sont agréables. La famille n'est pour lui que la règle et la contrainte; et le père et la mère ont à ses yeux l'impopularité qui s'attache toujours au pouvoir. Mais l'enfant au collège sent bientôt par le contraste le prix des soins de la famille, leur douceur, leur bienfaisante action; il apprend que tout ne lui est pas dû, il est en face d'étrangers bienveillants au fond, mais froids et sans complaisance; il est à côté de camarades jaloux et curieux et qui ne sont point disposés à se gâter les uns les autres. De là le vegret et le désir de la famille : la famille n'est plus la règle de l'ennui; elle devienî; la liberté, la joie, l'espoir, la consolation. L enfant qui n'a pas quitté la famille s'y repose

LE FILS. ii^

nonchalamment, celui qui Ta quittée s'y réfugie avec délices. Mais les congés se passent, et l'enfant retourne au collège, le cœur serré, les yeux en pleurs : la mère pleure aussi et voudrait le retenir; mais espèrez-YOus donc que la nature pour votre enfant s'affranchira de ses lois, qu'elle lui épargnera, complaisante et facile comme vous-même, toutes les traverses et toutes les épreuves? Croyezvous qu'elle ne lui prépare qu'un chemin de fleurs et qu'il ne rencontrera Jamais sur sa route ni épine, ni écueil, ni précipice? et croyez-vous enfin être toujours là pour guider ses pas et le préserver des chutes? Si vous ne le croyez pas, laissez donc l'enfant rentrer au collège pour qu'il y apprenne a souffrir et à supportera

Nous voici au moment où l'enfant, devenu jeune homme, sort du collège. Que devient-il alors? rentre-t-il dans la famille ?entre-t-il dans le monde? Il se présente alors, messieurs, selon les différences

* Il ne faudrait pas voir ici des conseils absolus. Le mélange de l'éducation publique et de l'éducation privée est une affaire de tâtonnements où chacun doit se guider d'après sa propre expérience et ses convenances particulières. J'ai voulu indiquer les principes généraux, laissant chacun juge du degré dans l'application. Voir sur ce sujet l'agréable ouvrage de M. Prevost-Para- ^ol, Du rôle de la famille dans Véducati&i^

d'état, de fortune, de circonstances, une grande variété de situations qu'il serait très-difficile de ramener à une situation unique. Les uns entrent dans les écolesspécialesjlesautrescontinuentlibrementleurs études, les autres, forcés par la nécessité, prennent déjà de petits emplois; d'autres enfin, favorisés de la fortune, se décident à ne rien faire. Puis ces situations changent avec les années; de dix-huit à vingtcinq ans, âge moyen où le jeune homme prend une position et s'installe dans le monde, il se fait une transformation insensible du jeune homme, et son existence décrit des phases variées dont il est bien difficile de déterminer la loi. Mais sous cette variété d'accidents et d'états il y a, je crois, un fait qui domine et qui peut être considéré comme le fait capital de la jeunesse. C'est la lutte du monde et de la famille dans Fâme du jeune homme, c'est la lutte des penchants qui l'entraînent hors de la famille et de ceux qui l'y retiennent. Il y a là une crise morale digne de l'observation du philosophe, une crise que je ne crains point d'appeler tragique, car elle est le principe de bien des destinées malheureuses.

Deux choses entraînent le jeune homme hors C^ la famille : c'est le besoin de l'indépendance et la curiosité de la vie.

Le besoin de l'indépendance est né avec l'homme. Dans l'enfance, il faut sans cesse le contraindre et souvent le satisfaire; mais c'est surtout à l'époque de la jeunesse, lorsque le corps est tout formé, lorsque rimagination s'éveille avec les passions, lorsque la pensée commence à se mouvoir et à s'essayer. c'est alors surtout que le besoin d'agir par soi-même devient irrésistible. Alors le jeune homme veut être soi, il supporte avec peine tout ce qui est prescrit, fixé, commandé ; il veut choisir ses affections, ses opinions, ses relations ; et il ronge en frémissant le frein de la contrainte. Voilà ce qui se passe dansl'âme du jeune homme, voilà ce que chacun éprouve à son tour, même les plus sages, les plus austères, les plus soumis; et il ne faut pas croire que les choses ont changé, parce que nous avons perdu la mémoire. Pour gouverner le jeune homme, comme Tenfant, il faut le connaître et se bien rendre compte de tout ce qu'il ressent. Je vous le demande, jeunes gens, n'étaient-ce pas là les émotions qui vous agitaient, lorsque dans les derniers mois, les derniers jours, les dernières heures de la servitude, votre imagination avide, dépassant les murs du collège, aspirait avec délices les parfums avant-coureurs de la liberté?

Le second principe qui éloigne les jeunes gens de la famille, c'est la curiosité de In vie. La vie, inessieurs, lorsqu'une fois on est attaché à un certain y ordre d'actions toujours les mêmes, dans un cercle circonscrit, n'a plus rien qui éveille la curosité et l'imagination : les actions sont prévues, les événements en grande partie le sont aussi, les passions se déploient dans un espace borné, et les objets ne s'en renouvellent guère; à mesure que l'on avance en âge, le nombre des chances possibles de change- ' ment diminue; de là vient que l'on lient plus à la vie par habitude et par instinct ou par devoir que par plaisir. Il n'en est point de même à l'entrée de la jeunesse : la vie alors a le charme irrésistible de l'inconnu : c'est un monde d'actions, de passions, d'événements, de plaisirs que nous nous créons à volonté, et où l'imagination se promène avec une joie infinie. Quel attrait pour le jeune homme de venir jouer son rôle,yprendre sa place dans ce grand mouvement du monde, se mêler aux passions et aux intérêts des hommes, découvrir le fond des choses et se faire par lui-même des idées sur la vie, à la place de celles que ses maîtres lui ont enseignées et oii il soupçonne toujours quelque tromperie !

LE FILS. m

Voilà ce qui entraîne ie jeune homme hors de la famille; voyons ce qui l'y rattache. C'est l'habitude, c'est une certaine honte, ce sont les souvenirs de l'enfance, c'est l'affection enfin. Mais que peut l'affection contre la passion? le souvenir contre l'espérance? l'habitude contre la furaur du changement? l'A honte, enfin, contre cette violence impétueuse du jeune homme qui, selon Bousset, n'a honte que de la modération et de la pudeur? La famille est connue, le monde est inconnu ; les joies de la famille sont épuisées, et paraissent bien froides; le monde promet des joies plus vives et toutes nouvelles. Dans cette lutte, la famille doit succomber : est-ce un mal? est-ce un bien?

Disons d'abord que si c'est un mal, c'est un mal presque nécessaire. La nature entraîne le jeune homme impérieusement : on peut lui résister sans doute, il est bon de le faire ; mais la vaincre entièrement est impossible. La contrainte employée sans ménagement à l'égard de la jeunesse ne réussit qu'à la condition de l'abrutir; sans quoi il reste toujours une issue par où l'indépendance naturelle trouve à s'échapper. Il ne faut point sans doute obéir à la nature en esclave, et en justifier toutes les tendances ; mais il ne faut pas non plus faire si peu de

cas de la Providence, et lui imputer d'avoir agi dans la création des choses sans dessein et sans raison. Si elle a mis dans le jeune homme cette indomptable ardeur d'indépendance, ce besoin de mouvement, cet amour du nouveau, celte passion de vivre, ce n'est pas apparemment pour qu'une discipline impitoyable vienne lui couper les ailes et martyriser ses penchants. L'expérience prouve que les mouvements naturels comprimés mal à propos prennent leur revanche tôt ou tard, et tout ce qu'on gagne à cette répression intempestive, c'est qu'ils éclatent avec plus de violence ou qu'ils se cachent dans le secret. Entre le moment où le jeune homme échappe à la contrainte du collège et le moment où lui-même prend position dans le monde, et devient chef d'une nouvelle famille, il se passe quelques années dans lesquelles il importe qu'il fasse par lui-même son apprentissage de la vie : comme il faudra qu'un jour il se gouverne tout seul, et qu'il se gouverne au milieu du monde, il faut bien qu'il ait appris à marcher seul, et qu'il ait fait quelque étude du monde : heureux si, dans cette étude, il a pour se guider l'expérience d'un père ou d'un ami éclairé! mais cette expérience étrangère n'ira jamais jusqu'à lui rendre inutile

l'expérience personnelle : on ne connaît bien que ce que Ton a soi-même touché, vu, senti, éprouvé.

ïl est vrai que cette liberté a ses périls, et que le jeune homme livré à lui-même peut faire des fautes. Mais toute liberté a ses périls : ira-t-on jusqu'à ôter à l'homme le libre arbitre, pour l'empêcher de faillir? Si c'est une imprudence de laisser le jeune homme libre en présence des dangers du monde, il y a un être qui a été bien imprudent : c'est celui qui a créé l'homme avec la tentation et le libre arbitre, à côté du fruit défendu. D'ailleurs, ne faut-il pas qu'un jour ou l'autre le jeune homme soit libre ? et s'il doit faire des fautes, ne vaut-il pas mieux qu'il les fasse à l'âge où elles sont réparables, et où elles ne compromettent que lui? et croyez-vous avoir fait preuve de sagesse en faisant passer le jeune homme de la tutelle maternelle au gouvernement d'une famille? Cette sollicitude jalouse et toujours présente, qui accompagne le jeune homme jusqu'au seuil du mariage, me rappelle ces bourrelets que l'on met quelquefois aux enfants ; ils prennent tellement l'habitude de ne point se faire de mal en tombant, qu'ils ne savent plus marcher sans tomber.

Il faut donc que la mère s'y résigne, et qu'encore

une fois elle abandonne son enfant, cet enfant qui une première fois, s'est séparé de ses entrailles avec douleur, mais qu'elle conservait sur son sein ou sur son giron; qui, une seconde fois, s'est séparé de la famille avec contrainte pour aller chercher l'instruction au dehors, mais dont elle était alors la consolation, le rêve et l'espoir; qui, cette fois enfin, se sépare d'elle volontairement, avec impatience, et dont tous les désirs sont tournés loin d'elle : dernier déchirement de la mère, mais commandé par la nature, par le bien de l'enfant, par les nécessités de la vie et du monde : Mater dolorosa !

Voilà donc le jeune homme livré au monde ; mais il ne sait pas ce que c'est que le monde; et il se tromperait s'il espérait trouver en dehors de luimême et de la famille un principe de force et de vertu. Le monde est vide, il est glacé, il est indifférent, il ne vous connaît pas; il vous prend comme des jouets, il vous offre ses plaisirs, ses tentations, ses abîmes : si vous succombez, il vous dévore, et il continue à marcher^ à courir, à danser sur vos tombeaux. ^

Le jeune homme dans le monde n'a pas d'autre point d'appui, ni d'autre principe de force que lui-

même. Mais parmi les principes d'action qui peuvent diriger la conduite des hommes, quel est celui qui convient surtout au jeune homme? car chaque âge a ses principes particuliers. Suivant une théorie politique célèbre il y aurait trois espèces de^gouvernement dont chacune obéit à un ressort particulier : le gouvernement despotique a la crainte, le monarchique a l'honneur, le républicain a la vertu. Sans discuter cette théorie artificielle de Montesquieu, on peut l'appliquer au gouvernement mor|il des âmes. Ce qui domine dans l'enfance, c'est le principe de la crainte auquel j'ajoute celui de la tendresse ; ce qui domine dans l'âge mûr, c'est le principe de la raison et du devoir, c'est-à-dire de la vertu ; ce qui domine enfin dans la jeunesse, c'est le principe de l'honneur.

• Dans la jeunesse, la crainte est un mobile mauvais, dont on ne peut rien espérer : il abêtit ou il révolte. La tendresse peut produire de bons effets, mais son action n'est pas durable : en présence de sa mère, le jeune homme aura toujours de bons sentiments ; mais une fois loin d'elle et rendu à la liberté, ce sentiment de tendresse est bien faible contre les passions. Quant à l'idée du devoir et de la vertu, on ne la comprend véritablement que

dans l'âge viril. C'est dans le sérieux des travaux et des soins de la vie qu'on arrive à pénétrer le sens de ce grand mot de vertu dont on abuse peut-être un peu dans l'éducation, dont on ennuie les enfants avant qu'ils soient en âge de le comprendre, et qui est d'ordinaire pour eux synonyme de la gêne et de la contrainte. Le jeune homme n'a pas encore rejeté ces impressions : la vertu parle peu à son imagination, et lui semble presque ridicule à son âge. . Je ne nie point que quelques âmes vigoureuses, aux prises de bonne heure avec de grandes épreuves, ne dépassent les idées ordinaires de leur âge; !nais je crois pouvoir dire que le principe qui a le plus d'action dans la jeunesse et sur lequel on a le plus de droit de compter, c'est l'honneur.

Qu'est-ce que l'honneur? c'est un principe qui nous détermine à faire les actions qui nous relèvent à nos propres yeux, et à éviter celles qui nous abaissent. Le principe du devoir commande pure ment et simplement, sans qu'il soit question de nousmêmes. Le principe de l'honneur nous détermine d'après l'idée de notre propre grandeur. La vraie vertu ne s'enquiert pas de sa grandeur; elle est grande sans le savoir et sans y penser. Quelquefois

la vertu va jusqu'à exiger le sacrifice de la grandeur, et à commander l'humiliation lorsqu'on a failli. L'honneur ne va jamais jusque-là. Souvent même il nous fait sacrifier des devoirs très-graves à une idée fausse et exagérée de noire propre grandeur. L'honneur est donc un principe moral très-insuffisant et très-incomplet. Mais, comme il commande des actions hautes et éloigne des actions basses, il convient merveilleusement à la jeunesse, à laquelle il ne faut pas tout demander, et où il importe surtout de sauver l'essentiel. C'est d'ailleurs un princîipe supérieur au désir de la réputation et même de l'estime ; car l'honneur ne demande point à être approuvé ; il a cela de commun avec la vertu, qu'il se contente en lui-même. Il est encore différent du principe de l'amour-propre. L'amour-propre consiste à s'aimer soi-même, grand ou petit, et à prendre plaisir à tous ses avantages. L'honneur consiste à ne faire état que de ce qui est grand, non pas même des grands talents ou des grands avantages delà nature, mais seulement des grands sentiments et des belles actions. La philosophie de la Rochefoucauld, superficielle, quoique exprimée dans un langage profond, n'hésiterait point à dire que l'honneur est un même principe avec l'amour-propre : je le

veux bien, à condition que l'on m'accordera que cet amour-propre, qui amoncelle bassement des richesses mal acquises, et qui s'en vante grossièrement, ne ressemble guère à cet autre amour-propre qui, dans une comédie célèbre de notre temps, sacrifie l'opulence et choisit la misère pour sauver le nom paternel.

L'honneur est donc un principe qu'il faut encourager dans la jeunesse, et qu'elle-même doit s'efforcer de proléger contre les attaques qui le menacent de toutes parts. Elle y est fort sensible, et, pour rien, elle ne voudrait faillir à l'honneur ; mais elle n'en applique pas les principes avec discernement : elle se fait illusion dans un grand nombre de ses opinions favorites. Quelle ne craigne donc point d'entendre une bonne fois la vérité.

Sur certains points, la jeunesse est très-susceptible, très-chatouilleuse en fait d'honneur : manquer à éa parole, tromper au jeu, ne pas punir une injure reçue, lui paraissent des actions honteuses et contraires à Thonneur; mais sur d'autres points non moins graves, elle manque de scrupules, et ne soupçonne même point qu'on en puisse avoir. Il y a, par exemple, trois points sur lesquels je trouve la jeunesse trop facile et trop complaisante : ce

sont les dettes, les fausses amitiés et les faux plaisirs.

Je ne dirai point, messieurs, qu'il est honteux de faire des dettes avec l'intention de ne les point payer. Ce travers si fréquent autrefois a beaucoup diminué, et est de plus en plus interdit par le code de l'honneur. D'ailleurs les créanciers savent bien se défendre eux-mêmes : quand ils sont trompés, ils l'ont d'ordinaire bien voulu; eux-mêmes sont souvent les premiers coupables, en attirant la jeunesse par l'appât d'une horrible usure. Mais je dirai aux jeunes gens : Cette fortune paternelle sur laquelle vous hypothéquez vos folies, est-elle à vous ? avez-vous le droit d'en disposer ? Elle sera à vous plus tard, je le veux bien, mais en attendant est-elle à vous? Tant que vos parents vivent encore, leurs biens ne sont pas plus à vous que ceux du voisin : ils vous doivent sur ces biens le nécessaire, rien de plus. Tout ce que vous prenez au delà de leur libéralité, n'est que rapine et spoliation d'autant plus coupable, que c'est un vol dont ils ne pourront pas, ils ne voudront pas vous punir. D'ailleurs, cette fortune, la connaissez-vous ? vous a-t-on rendu des comptes? lorsque vous croyez ne prendre que sur

le luxe et le superflu, êtes-vous bien sûrs de ne point entamer le nécessaire? En supposant que le présent soit tel que vous vous l'imaginez, répondezvous de l'avenir? répondez-vous des catastrophes qui, d'un jour à l'autre, réduisent les fortunes en poussière ? et vous consoleriez-vous jamais du malheur d'avoir été les complices de cette ruine? Je parle de ceux qui se croient une fortune : que dire de ceux qui, sachantleurs parents dans la gène, n'ont pas honte de prendre sur leurs besoins, sur la dot de leur sœur, sur l'éducation de leur jeune frère, sur le pain de leurs vieux parents ? que dire de ceux qui, après avoir épuisé la patience paternelle, et se voyant à bout de ressources, réservent une partie de leurs dettes à leur famille future, commencent la vie de famille par le mensonge et la fraude, et après avoir spolié leur père, n^.ont point honte de spolier leurs enfants?

Une seconde erreur de la jeunesse, c'est le peu de choix dans les amitiés. Je ne vous dirai pomt, messieurs, comme ce sage de Pantiquité : « 0 mes amis, il n'y a point d'amis. » Ne croyez pas cette triste parole. Il y a des amis, mais ils sont rares ; il faut les chercher. Ne prodiguez pas l'amitié, et surtout ne sacrifiez pas les amitiés sérieuses aux relations

banales et faciles. Je ne veux point dire qu'il faille s*interdire dans la jeunesse toutes les relations qui ne sont pas des amitiés profondes et intime? ; le beau côté de la jeunesse, c'est l'ouverture du cœur et la facilité des liaisons ; mais cette facilité ne doit pas dégénérer en indifférence sur la valeur morale des hommes, et la fierté dans les amitiés convient à une âme bien née. Soyez aimables pour tous, mais n'engagez de liaisons qu'avec ceux dont vous pouvez toucher la main. Le serrement de main, ce beau langage que la nature a mis entre les hommes, ne doit pas être profJané; il est permis, quelquefois même ordonné, d'offrir la main à l'homme que l'on n'aime pas ; mais il ne doit jamais être permis de la donner à l'homme que l'on méprise.

La troisième erreur des jeunes gens est relative au plaisir. L'homme aime le plaisir , il est bien naturel que le jeune homme l'aime : le plaisir est de son âge, il convient à cette nature vive et fraîche, qui n'a point encore éprouvé de déception et qui veut se sentir vivre de toutes les manières. Je ne condamne point le plaisir : j'aime ces belles réunions de jeunes gens où une vraie gaieté, un enjouement franc et naturel ouvre les cœurs et les dispose à l'amitié, où, dans l'épanouissement et

id4 LÀ FAMILLE.

l'abandon de la nature, on se prépare des forces pour les travaux sérieux, où les imaginations sont éveillées les unes par les autres. J'aime que les jeunes gens occupent leur activité inépuisable dans des plaisirs vifs et sains en proportion avec leurs moyens. Mais ce que je n'aime pas, c'est de voir perdre en amusements puérils, sans profit pour Tâme et pour le corps, ces belles journées qui passent si vite, qu'on regrette tant, qu'on ne remplace pas, et ces heures précieuses dues au travail, dues au repos. Il y a enfin des plaisirs que la jeunesse se croit particulièrement permis, et sur lesquels elle se fait une morale à elle. Elle croit que le cœur n*a point de prix et peut s'éparpiller au hasard sans péril, sans abaissement : elle le croit inépuisable, et après l'avoir répandu dans de vulgaires amours, elle se persuade qu'il lui en restera toujours assez pour le bonheur intime ; elle croit enfin que Ton peut se passer du cœur en amour et n'y chercher que le plaisir. Je ne veux point parler au nom d'une morale austère qui ne serait point écoutée. Mais je dirai : Êtes-vous bien sûrs, dans ces commerces d'un jour, dans ces relations faciles, de ne point laisser altérer la dignité, la pureté du caractère? Étes-vous bien sûrs de toucher à la honte sans y contracter

aucune souillure? Ce cœur que la nature a mis en vous, que Téducation a orné, que vos maîtres ont essayé d'élever et d'ennoblir parles enseignements de la divine poésie, de la mâle éloquence, de l'austère philosophie, ce cœur vous a-t-il été confié pour le donner en holocauste à la beauté sans l'âme, ou même à la licence sans la beauté?

Quels égarements, messieurs! Eh quoi! le manque de parole, une injure reçue sans être vengée, seraient contraires à l'honneur! Et la spoliation de la famille, la profanation de l'amitié, la bassesse, dans les amours, ne seraient pas contraires à l'honneur! Où prenez-vous votre code de l'honneur? et s'élargit-il, se resserre-t-il selon vos caprices? Eh quoi! tout ce qui existe a ses lois, tous les animaux ont leurs lois, les astres ont leurs lois, les peuples ont leurs lois, la Divinité elle-même, selon l'expression de Montesquieu, a ses lois, et vous croiriez avoir seuls cette prérogative de n'obéir à d'autres lois qu'à celles que vous vous faites vous-mêmes !

Voilà "tous les périls auxquels le jeune homme est livré dans le monde, et il est bien difficile qu'il n'y succombe pas, si, contre ces périls, il n'a pas d'autre appui que lui-même. Il est suspendu en quelque

sorte dans le monde comme dans le vide, et tout tend à l'entraîner dans l'abîme, s'il n'est retenu par de fortes attaches au bien et au beau : ces attaches, ce sont les liens de famille.

La famille est la protection, l'asile, le lieu de pénitence : c'est le lieu de la régénération et du pardon ; la famille est loin, mais elle veille ; elle pense à l'enfant qui ne pense point à elle; elle le reçoit meurtri, blessé, humilié par la vie; elle le console, elle le relève, elle le guérit.

Je ne crains rien dii jeune homme qui a conservé l'esprit de famille : plein d'amour pour ses parents, il craindra de rien faire qui puisse les faire rougir ou pleurer. Présente, la famille impose au jeune *iomme le respect de lui-même ; absente, il pourra l'oublier un instant ; mais une lettre du père, mais la pensée des larmes d'une mère, l'arrêteront sur la pente d'une mauvaise action ; et si l'un et l'autre ont disparu, leur mémoire sera encore puissante, et il la respectera d'autant plus qu'ils ne sont plus là pour lui pardonner.

Qu'est-ce que l'esprit de famille? C'est un mé« lange de crainte affectueuse pour le père, de tendresse craintive pour la mère, de respect pour tous les deux, d'admiration pour leurs vertus, de volon-

taire aYeiiglcment pour leurs travers, de reconnaissance pour leurs bienfaits, de compassion pour leurs souffrances, de pitié pour leurs sacrifices. De tous ces sentiments se forme un sentiment unique et Complexe, le sentiment de la vénération, dont Goethe a dit: « Celui qui n'a point éprouvé de vénération, dans sa jeunesse ne sera point lui-même l'objet de la vénération dans ses vieux jours. »

L'esprit de famille éloigne le jeune homme des passions flétrissantes, et il adoucit les passions violentes; car dans la paix du foyer domestique, l'imagination se purifie et le désordre des sentiments s'apaise de lui-même. Il guérit l'esprit de raillerie ; car quelle raillerie ne s'arrêterait pas devant un père, devant une mère? Il guérit le mépris des grandes choses ; car celui qui éprouve de la vénération-dans le sein de la famille, est disposé à admirer et à aimer tout ce qui est vénérable. Il guérit la fausse exaltation; car les idées redeviennent saines et tranquilles dans ce milieu vrai, naturel et pacifique. Il guérit l'orgueil; car involontairement la présomption s'abat et s'humilie à la table de famille sous la douce ironie des vieux parents.

A quelque degré que le jeune homme éprouve 1 esprit de famille, rien n'est perdu lorsqu'il ne Ta

pas tout à fait perdu. Il est des âmes parfaites en quelque sorte, où les sentiments de la famille ne reçoivent aucune altération de Tavénement de la jeunesse; ils arrivent à l'indépendance, et ils se forment à la vie sans rompre avec les affections, les habitudes et la belle soumission de leur enfance. Heureuses natures, qui sont la joie, la félicité, la récompense de leurs parents! Mais ceux-là sont rares : chez d'autres, et c'est la majorité, il y a lutte entre la liberté et la famille : ils n'échappent point aux fautes, mais ils les réparent; ils oublient souvent la famille, mais ils y retournentavecplaisir. C'est de ceux-là qu'on ne doit rien craindre, le bien l'em-

portera sur le mal. Il en est d'autres encore pour lesquels la famille est devenue importune, ils ne la revoient qu'avec ennui et en résistant; un père, une mère, une sœur, sont pour eux des embarras; et cependant rien n'est perdu encore, si cette gêne que cause la famille n'est autre chose que la honte de paraître devant elle ; car cette honte elle-même, cette souffrance du vice en présence de la famille, est encore un hommage rendu à la sainteté de la vie domestique. Mais si ce jeune homme en vient à ce pomt de ne plus craindre même cette honte, s'il en vient à présenter sans supplice son front flétri

aux baisers d'une mère ou d'une sœur, si la famille l'ennuie sans le faire rougir, et si, en désirant la quitter, c'est de la gêne et non du remords qu'il veut s'affranchir, tout est perdu, à moins d'une de ces révolutions inespérées qui s'accomplissent quelquefois dans les cœurs les plus endurcis par un miracle de la Providence.

Peut-être les jeunes gens trouveront-ils que je leur ai parlé un langage trop sévère ; mais j'aurais pu employer un langage plus sévère encore, celui de la morale stricte, qui se contente de dire : Ceci se doit, ceci ne se doit pas. J'ai cru pouvoir m'adresser à l'un des sentiments favoris du jeune homme: l'honneur, et quelques-uns me reprocheront peut-être de favoriser l'orgueil de la jeunesse. Je l'avoue, je crains moins pour la jeunesse la présomption que la bassesse; je ne crains point ce qui exalte, je crains ce qui avilit. Les événements se chargeront d'abattre l'orgueil du jeune homme, et la vie viendra assez tôt démentir ses fastueuses espérances ; mais les caractères flétris ne se relèvent pas. On peut toujours émonder un arbre trop vigoureux, mais lorsque le ver est au cœur, i'arbre est perdu sans ressources.

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