SEPTIÈME LEÇON
SoMMAinE. — Difficultcs de l'éducation des filles. — Des qualités naturelles et acquises. Qualités extérieures. Qualités de l'esprit. Qualités du cœur. — Qualités extérieures : De la beauté et de la laideur. De la parure. Comment elle peut fournir des leçons d'art et de morale. — Qualités de l'esprit ; Esprit de réflexion. Sentiment du beau. Citation de Topffer. — Qualités morales : Innocence. Travail domestique. — Du désir de plaire et de l'usage du monde. De la raison et de la dignité morale. De la iiberté dans l'éducation des filles. A quelles conditions.
Messieurs,
Vous savez d'avance de que) sujet je veux vous entretenir aujourd'hui; je n'ai point à demander pardon de traiter un sujet si difficile et sur lequel j'aurais bien aimé pouvoir me déclarer incompétent ; mais l'ordre de ces études m'y amène naturel-
* J'ai cru devoir beaucoup citer dans le courant de cette leçon. Sur une matière si délicate, je ne pouvais trop m'entourer d'autorités.
lemenî. Si je réussis, mes précautions sont inutiles, 5i je ne réussis pas, elles le sont davantage encore. D'ailleurs, il est bien entendu que ces études ne sont que des essais, des tâtonnements, des propositions que je soumets à votre expérience pour les compléter ou les corriger.
L'éducation des filles est une œuvre bien plus difficile que celle des jeunes gens. L'homme est toujours quelque chose de plus mêlé et de plus confus que la femme ; on lui passe beaucoup de mal pour un peu de bien : pourvu que l'essentiel y soit, on est aisément satisfait. D'ailleurs, la jeunesse a ses privilèges: on ne juge point un homme fait sur ce qu'il a été jeune homme ; quelques fautes qu'il commette à cette époque que l'on appelle l'âge des folies, on espère toujours qu'il les réparera, et s'il les répare, tout est oublié. Dans la jeune fille au contraire, non-seulement le mal, mais l'apparence môme du mal nuit au bonheur et à la réputation de toute la vie. 11 n'est point permis à la femme de passer par les fautes pour arriver à la sagesse : il faut qu'elle atteigne tout d'abord à cette vertu dont on exempte volontiers le jeune homme, pourvu qu'il soit aimable. On exige d'elle la modestie, la discré-
tion, la parfaite innocence ; et on lui demande cependant d'être gracieuse et séduisante. On veut qu'elle plaise sans toutefois se plaire trop à ellemême. Préparer la jeune fille à une vie solide, et active, sans amortir le feu de son imagination, sans comprimer sa vivacité et sa grâce, cultiver son espiit et l'initier aux belles choses sans encourager un fastidieux pédantisme ou une funeste exaltation, relever dans la famille et pour la famille, sans la rendre étrangère aux convenances et à l'élégance du monde, telles sont les difficiles conditions de l'éducation des femmes. Les uns, donnant beaucoup et avec raison à la solidité, l'entendent souvent d'une manière un peu étroite, n'attachent point assez de prix, je ne dis point à ce qui brille, mais à ce qui plaît, et paraissent ignorer ou dédaigner ce je ne sais quoi qui fait le charme de la femme. Les autres, plus mal inspirés encore, prennent les dehors et les apparences pour des mérites réels, travaillent à façonner des personnes élégantes et brillantes, et non pas des personnes vraiment aimables, oubliant que la grâce est une qualité de l'âme et que le charme intérieur est le seul qui attache et qui retient.
Autant il nous a paru utile et sage de confier le
jeune homme à l'éducation publique, autant il semble convenable de retenir la jeune fille à l'intérieur, et de la laisser grandir sous l'œil de la mère. Dans la vie des hommes, rmstruction joue un grand rôle, et elle est une bonne partie de l'éducation : on peut donc lui sacrifier beaucoup; or, il n'y a guère d'instruction satisfaisante que dans les écoles publiques. Mais pour les filles, l'instruction est bien moins importante; et le fût-elle davantage, elle ne pourrait compenser le danger des éducations en commun. L'éducation froide et sèche de la règle, si convenable pour les jeunes gens, est beaucoup moins nécessaire aux filles. Il est d'ailleurs difficile de trouver au dehors une juste mesure entre le solide et l'agréable. Comme dans les pensionnats, ce sont surtout les riches qui donnent le ton, les moins aisées y apprennent beaucoup de choses qui leur sont inutiles; elles y apprennent surtout, ce qui est plus funeste, à imiter et à envier celles qui les surpassent par la condition.
Il y a pour chaque âge de la vie une éducation particulière. Celle de l'enfant n'est pas celle du jeune homme ou de la jeune fille. Il vient un âge Où T'magination s'éveille, où le cœur s'ouvre, où l'esprit s'enrichit d'idées nouvelles, où le monde
commence à exciter la curiosité, où les chances diverses de la vie sont l'objet de nos pensées et de nos rêveries, où nous appelons le bonheur, où l'âme enlin sent des secousses qu'elle n'avait encore ni senties ni imaginées/Une froide compression doitelle étouffer ces naïves aspirations, ou une imprudente négligence les laisser s'égarer en mouvements désordonnés? Quelle autre que la mère peut trouver, entre ces deux extrémités, la mesure juste et délicate?
Enfin la jeune fille est élevée pour la famille. N'est-il pas évident qu'elle doit être élevée dans la famille'? nul travail ne vaut pour elle le travail intérieur, nulle leçon ne vaut l'entretien de la mère et du père. Il est vrai qu'il y a des mères dont la société ne peut pas être un bien pour leurs enfants : celles-là ont raison de s'en séparer. Lorsque la famille n'est pas autre chose que le monde, mieux vaut encore l'éducation du dehors ; cela ne prouve point que la fille doive être élevée hors de la maison maternelle, mais qu'il est du devoir de la mère de rendre sa maison digne du séjour de sa fille.
L'objet de l'éducation serait de former, s'il était possible, une personne parfaite, c'est-à-dire douée de tous les mérites, et de toutes les qualités qui ap-
pellent sur une femme l'estime, le respect, l'amour, l'admiration. Mais, comme un tel idéal ne peut se réaliser, il faut, au moins, en demeurer le moins loin possible ; il faut que la mère ait sans cesse cet idéal dans les yeux, non pour se persuader, avec une partialité aveugle, que sa fille en est une image accomplie, mais pour s'efforcer de diminuer sans cesse la distance qui sépare l'image du modèle.
Parmi les qualités qui font le charme de la femme, les unes viennent de la nature, les autres sont dues à ses propres efforts, ou à une heureuse éducation. Mais celles-là mêmes qui viennent de la nature peuvent lui être comptées comme des mérites, lorsqu'elle sait en faire un bel usage, et qu'elle y attache de nobles idées. La beauté et l'esprit ne sont point des vertus, mais peuvent devenir l'occasion de grandes vertus. Ne dédaignez donc aucune des qualités naturelles ou acquises qui peuvent briller dans une jeune fille. Tous les dons delà nature doivent être reçus comme des bienfaits.
On peut distinguer trois ordres de qualités diverses : les qualités extérieures, les qualités de Te» prit, les qualités du cœur. Le mérite relatif de ces qualités est précisément en ordre inverse de leur apparence. Ce qui parait d'abord, c'est la beauté,
206 LA FAMIILE.
puis l'esprit, puis la bonté : et, au contraire, ce qui vaut le mieux, c'est d'abord la bonté et l'innocence, puis les talents, puis les grâces. Suivons cependant l'ordre apparent, et, des qualités les plus légères et les plus superficielles, passons à celles qui sont plus secrètes et plus véritables.
Je ne dirai point de mal de la beauté, je craindrais de m'altirer la réponse que fit un jour madame de Grignan, alors mademoiselle de Sévigné, à l'abbé Mousse, ardent janséniste, qui lui disait : « Comment poUvez-vous être si fière de ce qui doit pourrir un jour? — Voilà qui est fort bien, répondit-elle, mais en attendant cela n^est pas pourri. » Cette réponse est piquante, et elle est juste. S'il faut mépriser la beauté parce qu*'elle passe, il faut mépriser toutes choses ; car tout passe. Il faut mépriser la vie même qui passe comme la beauté. Si la beauté de la femme est un mensonge, la beauté du printemps est un mensonge ; car il est encore plus fragile. Le printemps passe pour renaître, dit-on ; c'est une erreur, le printemps ne renaît pas : ou sont les fleurs de Tannée dernière? Ce qui renaît, c'est un printemps nouveau, comme dans le monde, à chaque saison, une beauté nouvelle vient remplacer ou effacer les beautés éteintes.
Tout ce qui peut faire du bif^n n'est pas un mensonge. Or, la beauté peut faire du bien : car un beau \isage soutenu par le caractère peut éveiller dans quelque âme noble le sentiment de sa propre force et l'ambition des grandes destinées ; il peut aussi, dans une âme troublée, ramener la pudeur et la dignité. Je ne dirai donc point: La beauté est un mensonge ; mais, selon la juste observation d'une femme distinguées je dirai: La beauté est un devoir : c'est une sorte de royauté, et toute royauté a ses charges. La beauté impose la bonté. Les jeunes personnes ne le croient pas d'ordinaire, et elles confondent volontiers la bonté avec la sottise : elles ne savent pas que la bonté est la plus grande vertu de la femme, et une des plus grandes vertus de l'homme. Bossuet a dit que Dieu en formant l'âme des héros y a mis premièrement la bonté ; ce que Bossuet ne jugeait pas indigne de l'âme d'un Condé, une jeune fille oserait-elle le croire indigne d'elle ? La beauté impose la modestie : car, si vous vous rendez à vous-même des hommages, on se lassera bientôt de vous en rendre. La beauté impose la
l * Madame de Rémusat, Essai sur l'éducation des femmes, ch. xi. — Je me suis beaucoup inspiré de ce charmant écrit, où l'esprit le plus un s'unit à la raison la plus ferme.
grâce pour tous, car son empire n'est pas absolu : les hommes ont le goût de la révolte, et ils secouent bien vile un joug arbitraire et tyrannique. Accompagnée des grâces de l'esprit et du caractère, la beauté se fait pardonner, respecter, adorer : hautaine, capricieuse, frivole, elle peut bien atteler à son'char quelques têtes vides et quelques âmes serviles, mais elle a contre elle les hommes d'esprit, les hommes de goût et les hommes de cœur, c'està-dire les seuls qui comptent véritablement.
La philosophie n'est pas l'ennemie de la beauté, elle qui enseigne que la beauté de la plus frêle créature, celle d'une fleur ou d'un insecte, est un reflet de la beauté invisibe et incréée ; mais en lui donnant une si haute origine, elle rehausse par là même ses obligations. Les avantages que nous a laits la nature ne nous ont point été donnés pour en user à notre fantaisie, et humilier ceux qui en Sont dépourvus ; mais ils servent de matière à nos \rertus, et plus nous sommes favorisés, plus nous avons de comptes à rendre. La beauté n'est pas exempte de cette loi : elle ne doit pas se considérer, ni souffrir qu'on la traite comme une divinité; ou, si c'est une divinité, il faut lui faire entendre le langage que Bossuet tenait aux rois, lorsqu'il leur
disait : rt 0 roîs, vous êtes des dieux, mais des dieux de chair et de sang, des dieux de boue et de poussière ! » Voilà de quoi rabattre l'orgueil de la figure, et inspirer à Tâme le désir de se soutenir par des avantages solides et plus estimables.
Si la beauté ne doit point enorgueillir, son contraire ne doit point désespérer. La laideur a mille moyens de rétablir la balance, et de mettre l'avantage de son côté. Si les traits du visage n'ont de prix que par l'expression, une figure moins favorisée et sur laquelle brillera la douce empreinte de l'esprit et de la bonté plaira souvent plus qu'une autre plus parfaite à laquelle manquerait cet agréable et nécessaire accompagnement. D'ailleurs, ne l'oublions pas, où est la place de la femme? oii se passe sa vie? dans l'intérieur domestique. Or, je le demande, que font au bonheur de l'intimité quelques lignes plus ou moins correctes? Si, par suite de l'habitude, on finit par ne plus regarder qu'avec indifférence, ou même par ne plus regarder du tout une belle image que l'on a dans son salon, combien se lassera-t-on plus vite encore d'une beauté unie à un mauvais caractère, qui ne se compose plus pour plaire, et qui réserve au monde toutes ses séductions? Au contraire, le manque d'attraits est un
petit défaut aux yeux d'un mari, s'ils sont remplacés par la grâce, l'enjouement, la tendresse : l'expression de ces sentiments sur le visage ne lui commuriique-t-elle pas une sorte de beauté? Ainsi l'intimité a bien vite fait disparaître la différence de la beauté et de la laideur.
De la beauté passons à l'art de la faire valoir, c'est-à-dire à la parure. Il y a ici quelque chose de plus : car la beauté vient de la nature, et la parure vient de nous-mêmes ; nous ne pouvons rien sur la beauté, si ce n'est par la parure. Mais la parure est notre œuvre et nous pouvons y montrer nos qualités ou nos travers. Il faut bien distinguer dans l'art de la toilette le luxe et le goût. Le luxe est le superflu : le goût est presque le nécessaire. Le luxe n'est réservé qu'à, la richesse, mais le goût est de toutes les classes et rétablit l'égalité. Le luxe est un accident et n'a aucun rapport à la personne; il ne lui fait point vraiment honneur ; le goût, au contraire, est une qualité propre à la personne ; ce n'est point «^ns doute une vertu, mais enfin c'est un mérite. Le luxe d'ailleurs est une chose relative ; ce qui est luxe pour l'un ne l'est pas pour l'autre ; ce n'est pas unluxe dans une impératrice de porter des dia-
mants. c'est un luxe pour une paysanne de porter un chapeau. Le luxe est souvent Fennemi de goût ; et c'est une des parties du goût de bien distinguer le luxe qui convient à Tâge et à la condition. Le luxe est surtout déplacé chez les jeunes filles; les belles choses gâtent les belles personnes. Je voudrais qu'a vec la toilette seule on sût donner aux jeunes filles des leçons d'art et de vertu K Comme elles com< prennent merveilleusement les conditions de l'art de se parer, on pourrait, à l'aide de ces simples idées, leur faire sentir et saisir des idées plus hautes. Les principes de l'art sont toujours les mêmes, dans les petites comme dans les grandes choses. Une personne qui se met bien applique sans le savoir les mêmes principes que Raphaël ou Racine
* Fénelon pensait, de son côté, que l'on devrait se servir des beaux-arts pour inspirer aux filles le goût de la simplicité dans les ajustements : « Je voudrais, dit-il, faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui parait dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines. Elles y verraient combien des cheveux noués négligemment par derrière et des draperies pleines et flottantes à longs plis sont agréables et majestueuses. Il serait bon môme qu'elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont ce goût exquis de l'antiquité... Je sais bien qu'il ne faut pas souhaiter qu'elles prennent l'extérieur antique; il y aurait de l'extravagance à le vouloir; mais elles pourraient, sans aucune singularité, prendre le goût de cette simplicité d'habits si noble, si gracieuse, et d'ailleurs si convenable aux mœurs chrétiennes. > (Féuelon, Éducation des filles, cb. x.)
2t2 LA FAMILLE.
dans la composition de leurs chefs-d'œuvre. Que fait une belle personne en se parant? Elle s'idéalise en quelque sorte : sans employer aucun mensonge^ elle sait se rehausser et mettre en relief les agréments de sa personne par Tart des ajustements et l'habile combinaison des lignes et des couleurs; elle fait sur elle-même le même travail qu'un grand peintre sur son modèle ; elle s'offre à nous non pas telle qu'elle est d'ordinaire, mais telle qu'on voudrait la voir toujours; elle est mieux qu'elle-même sans cesser d'être elle-même. On peut donc lui faire comprendre, par son propre exemple, les conditions de l'art vrai, celui qui ennoblit et qui épure sans défigurer. On peut lui faire comprendre également ce que c'est que l'art faux, mesquin, fastidieux, par l'exemple de ces toilettes choquantes où la disconvenance des couleurs, l'abus des ornements; l'emploi des artifices et du mensonge blesse la vue et révolte le goût. La différence de l'art vrai et de l'art faux, c'est la différence de la jeune fille qui choisit avec goût les couleurs qui font mieux ressortir le virginal éclat de son teint et de la femme qui se farde.
La parure peut encore être une école de morale ; car si la jeune fille comprend vite que le meilleur
moyen de plaire est une certaine simplicité dans la mise, une certaine grâce, une certaine harmonie, ne comprendra-t-elle pas qu'elle plaira bien mieux encore en introduisant les mômes qualités dans le caractère? N'y a-t-il pas aussi un art de se parer à l'intérieur et un certain goût, en quelque sorte, qui consiste dans la simplicité, dans la discrétion, dans la pudeur, et dans une harmonie générale oîi l'on ne remarque rien qui brille en particulier, mais où tout à la fois est charme et suavité ?
Je ne sais s'il est du devoir de la morale de condamner sans réserve le goût de la jeune fille pour la parure et pour la toilette, et de lui interdire tout ce qui n'est pas le strict nécessaire. Peut-être est-ce dépasser le but que de proscrire un des plus vifs instincts de la nature féminine : sans doute il ne faut pas trop encourager ce goût ; mais il est peutêtre bon de lui pardonner. La crainte des excès ne doit point engager le moraliste à mentir et à appeler mal ce qui ne Test pas. Or je ne vois pas de mal dans un innocent désir de plaire, qui, sagement dirigé et proportionné aux moyens de fortune dont chacun dispose, n'est que le désir d'être agréal)le et de répandre du plaisir autour de soi.
Il est \Tai qu'il entre dans ce désir un peu de la« nilé; mais n'en entre-t-il pas dans toutes nos affections? Tâchons de relever ce désir par des idées élevées et nobles, et laissons ensuite la femme jouir innocemment de ses avantages, dont nous pro% tons ; ne soyons pas si ingrats envers la Providence que de vouloir étouffer dans sa créature le désir d'être aimable comme la nature elle-même. Mais si je pardonne à cet innocent désir de plaire aux yeux et à l'esprit, ce n'est point pour fournir des armes à ce faux désir de plaire, à cette coquetterie perfide et meurtrière, qui met sa gloire à troubler des cervelles raisonnables, et qui compte ses exploits par le nombre de ses victimes : c'est là un jeu barbare et bas, indigne de la femme, dont la vraie destinée et la seule vocation est d'attacher un honnête homme, et d'assurer son bonheur en assurant celui de son mari et de ses enfants ^
* « Lui interdirons-nous le désir de plaire? Non, sans doute... Peut-être, s'il s'agissait de la perfection absolue, serait-on en droit de demander un motif plus pur pour se rendre agréable dans le monde... Mais on est si loin de là, qu'il faut bien accepter ce qui rend la société supportable, ce qui en fait un commerce d'êtres vivants plutôt qu'une exposition de figures et de costumes, ce qui oblige enfin les prétentions orgueilleuses à s'humaniser. U faut donc faire grâce au désir de plaire; mais condamnons la coquetterie jusque dans son degré le plus léger. » (Madame Necker de Saussure, Éducation progressive, liv. III, ch. vi.)
Passons aux qualités de l'esprit. Quelle direction faut-il donner à l'esprit de la jeune fille? Jusqu'à quel point doit-elle penser, raisonner, parler, enfin dans quelle mesure convient-il qu'une jeune personne ait de l'esprit? Nous sommes ici entre deux extrémités. Si nous conseillons à la femme ou à la jeune fille de se renfermer strictement dans les travaux du ménage, nous serons accusé de vouloir abaisser la femme, et de la réduire, comme le bonhomme Chrysale, à savoir distinguer un pourpoint d'avec un haut-de-chausses. « L'idéal de cette vie modeste et bornée, dit un spirituel écrivain, est celte excellente madame Racine, qui n'avait jamais vu représenter les tragédies de son mari, et qui ne les avait lues peut-être qu'avec le ferme propos de s'en confesser ^ » Je doute qu'un poëte de nos jours se contentât d'une compagne aussi circonspecte. Mais ce môme temps où vivait madame Racine produisait aussi ces belles aventurières de la Fronde qui font encore aujourd'hui des conquêtes. Ni si haut, ni si bas; ne sortez pas de votre intérieur, ne soyez point les écuyères de la guerre civile, n'aspirez point à trôner par la faveur d'un roi ;
* M. Ch. de Rémusat. (Préface à 1 Essai sur V éducation des femmes, par madame de Rémusat.)
mais ne restez pas étrangères aux avantages de l'esprit, aux connaissances délicates et hautes, au sentiment des beaux-arts et des belles-lettres, au charme d'une conversation distinguée.
Ce n'est point à dire qu'une femme doive êlro savante, ni qu'elle doive faire état de juger et de *^ parler des belles choses. Si le pédanlisme est insupportable dans l'homme, il l'est bien plus encore dans la femme; mais il est inutile de rien ajouter à 'I la critique de Molière. Seulement il ne faut point, sous prétexte de pédandisme, écarter de l'esprit de la femme tout ce qui peut lui donner plus d'élévation et plus d'attrait. Il ne faut pas qu'elle sache trop, je le veux bien; mais il faudrait être barbare pour ne pas sentir le prix d'un esprit élégant et orné, d'un goût fin et délicat, d'une parole facile et choisie, d'un sentiment élevé des beautés de l'art, de la nature et de la poésie. Or ces avantages ne s'obtiennent pas sans quelque lecture et sans quelque instruction ^ i
* « L'homme et la femme ont la même âme, la même destinée morale ; un même compte leur sera demandé de l'emploi de leurs facultés, et c'est à l'homme une barbarie et à la femme un opprobre de dégrader ou de laisser dégrader en elle les dons que Dieu lui a faits. Les femmes ne doivent-elles pas savoir leur religion, si elles veulent la suivre et la pratiquer comme des êtres intelligents et libres? Et dès que l'instructioû religieuse leur est, non pas per-
11 faut donc, dans l'éducation des filles, tenir avec beaucoup de circonspection le juste milieu entre une réserve étroite qui éteindrait toute imagination et toute vigueur d'esprit, et une prétention fastueuse qui les chargerait d'une vaine science et les remplirait d'orgueil. Celte juste mesure est exprimée d'une manière charmante et parfaite dans ces deux pensées de Fénelon : « Apprenez-leur qu'il doit y avoir pour leur sexe une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qui inspire l'horreur du vice... » « L'ignorance d'une fille est cause qu'elle s'ennuie et qu'elle ne sait point s'occuper innocemment. »
Je ne crois point qu'il soit nécessaire qu'une jeune fille apprenne beaucoup, l'important c'est de bien apprendre *. Ce n'est pas la matière de l'in-
mise, mais commandée, quel genre d'instruction, je vous prie, pourra paraître trop relevé pour elles? Encore une fois, ou la femme n'est pas faite pour être la compagne de l'homme, ou c'est une contradiction inique et absurde de lui interdire les connaissances qui lui permettent d'entrer en commerce spirituel avec celui dont elle doit partager la destinée, comprendre au moins les travaux, ressentir les luttes et les souffrances pour les soulager. Laissons-la donc cultiver son esprit et son âme par toute sorte de belles connaissances et de nobles études, pourvu que soit inviolablement gardée la loi suprême de son sexe, la pudeur qui fait la grâce. » (Victor Cousin, Jacqueline Pascal, p. 3.)
* c Les femmes, selon nous, doivent avoir du goût et de la facilité pour l'étude plutôt que beaucoup de savoir. Il n'est pas du
struction qui importe, c'est Tusageque l'on en fait. Voici les deux résultats que je voudrais obtenir dans une éducation : l'habitude de réfléchir et la faculté de sentir délicatement. Les notions apprises disparaissent vile de la mémoire, excepté celles qui sont d'un usage pratique et qu'il serait honteux d'avoir oubliées. Mais ce qui ne passe pas, ce sont les qualités solides et agréables, qui se sont formées insensiblement par l'étude. Ce n'est pas la lettre des études qui importe, c'est l'esprit. Il faudrait habituer peu à peu les jeunes filles à porter leur jugement sur les choses et sur les actes de la vie, à distinguer ce qui convient et ce qui ne convient pas, à démêler le caractère des personnes, et à se conduire d'après cette connaissance, à ne recevoir enfin les maximes du monde que sous réserve, et à discerner dans ces maximes mêlées et équivoques le vrai et le faux, l'éternel et le convenu.
Quoique le goût du beau soit d'un usage moins nécessaire et moins universel que la solidité du jugement, il ne faut pas croire que ce soit simpletout fâcheux que le désir de s'instruire remporte chez elles sur l'instruction. Tâchons de leur donner l'habitude de l'application, l'envie de saisir les idées nouvelles. Inspirons-leur même un certain goût pour lutter contre les difficultés, et faisons-leur grâce de la science, s (Madame Necker de Saussure, Éducation progressive, liv. XI, ch. m.)
ment un luxe; si c'est un superflu, c'est ïin superflu charmant et presque nécessaire dans les classes distinguées. Un vrai sentiment des arts anime l'existence de la jeune fille et l'empêche de rechercher des distractions moins salutaires. Avant le moment des soins pénibles et minutieux de la famille, et dans ce loisir que donnent aux jeunes filles leur âge et l'aisance de leurs parents, il n'y a point d'occupation plus aimable et plus excellente que la pratique sentie des beaux-arts, à la condition que l'on ne prendra pas le goût pour le talent et le talent pour le génie, à la condition encore que ces ornements de l'esprit ne donneront point lieu à une vanité frivole et à un désir insatiable d'applaudissements.
Ce n'est pas seulement par l'enseignement que l'on peut former les femmes à ces nobles et élégantes habitudes d'esprit, c'est surtout par l'entretien. Mais comme l'entretien du monde est plein de maximes fausses et ne roule le plus souvent que sur des matières frivoles, c'est à la conversation de famille, c'est à l'entretien du père et de la mère que la jeune fille devra la meilleure partie de son éducation. On peut faire pénétrer dans l'esprit d'une jeune personne beaucoup plus d'idées justes par
ces leçons insensibles de la conversation journalière, que par un enseignement précis et prémédité. La jeune fille se défie moins de ce qu'on lui enseigne sans apparat, et elle comprend mieux ce dont elle voit l'application dans les actions de la vie.
Je suppose une jeune personne formée diaprés ces principes : elle possédera toutes les qualités qui font la femme distinguée, mais elle n'en abusera pas ; elle ne se hâtera pas de montrer la supériorité de son jugement et de son goût; elle n'aspirera pas au bel esprit; elle n'effacera pas ses parents par la supériorité de ses connaissances ; elle ne quittera pas la société des jeunes filles pour se mêler à celles des femmes; elle ne prendra pas la parole en vain, et elle ne cherchera pas à éblouir par l'éclat de ses saillies. Mais si l'occasion se présente, elle laissera les grâces de son esprit parler d'elles-mêmes. Un mot heureux et fin, un sourire discret, et l'exprès* sion d'une physionomie heureuse et intelligente, révéleront à l'observateur les richesses qu'elle dissimule. Dans l'intimité, elle s'abandonnera davantage et elle fera jouir la famille et l'amitié des charmes d'une éducation élevée. Ainsi elle s'exercera peu à peu, sans efforts, à cette sûreté, cet à-propos, cel^e
grâce et cet le aisance de parole qui est le charme des femmes dans la société.
Je ne voudrais point faire entendre de paroles dures aux jeunes personnes de notre temps. Mais peut-être accueilleront-elles mieux quelques sévérités de la part d'un de leurs meilleurs amis, d'un auteur qui semble n'avoir écrit que pour elles, tant ses livres sont fins, délicats et purs, et qui a su conquérir en même temps l'approbation et l'admiration des hommes sérieux. Je veux parler du charmant auteur des Nouvelles genevoises, du Presbytère et de plusieurs autres excellents écrits. Voici ce qu'écrivait Tôpffer à l'adresse des demoiselles de Genève :
« Je ne vais pas dans le monde, mais j'en sais des nouvelles quelquefois, et j'entends dire que les honneurs de la conversation auprès des jeunes personnes appartiennent en général aux sots; j'entends dire qu'eux seuls ont cet à-propos de niaiserie, cette abondance de phrases vides dont les jeunes personnes de nos jours, j'allais dire de notre pays, sont friandes comme d'un aliment à leur estomac, comme du seul mets qu'elles digèrent ; et cependant toutes ces Jeunes personnes ont un, deux, trois.
quelquefois quatre talents d'agrément ; elles causent de tout et de beaux-arts aussi...
« Elles causent de tout, c'est vrai ; mais elles ne s'intéressent à rien, comprennent peu, ne sentent pas : c'est le fruit de leur éducation, y compris leurs talents d'agrément. A l'exception de ces principes sévères qui protègent leurs mœurs et préparent leurs vertus domestiques, tout y est surface, appar rence, tout y a pour molif et pour but certains avantages extérieurs entièrement étrangers aux choses qu'elles apprennent, aux arts qu'elles cultivent. Elles lisent pour avoir lu, elles font de la musique pour briller après le thé ou faire danser les galops, elles dessinent, quelquefois pas mal, parce que c'est le ton, le signe d'une éducation comme il faut; quoi, enfin? parce que c'est un talent d'agrément, comme il est reçu, selon le temps, d'avoir un boa ou des manches à gigols. De là ces talents sans âme qui empruntent quelque vie de la vanité seule, talents sans utilité dans la retraite, sans racines dans l'esprit, et qui ne survivent jamais au mariage ; or, comme nous ne sommes dans la société que ce que nous nous sommes faits dans la retraite, de là aussi ce jargon sans charme et sans vie qui pour être plat ne manque ni de prétention ni de pé-
danterie, monnaie courante qui s'échange de préférence avec les sots, parce qu'ils en sont seuls la bourse toujours pleine, ou avec les gens sensés, parce qu'ils sont tenus de s'en procurer sous peine de rester à l'écart, chose dure, s'ils ont vingt ans et un cœur.
«... Que sont donc nos jeunes personnes? jugezles par ce que sont nos jeunes hommes, par les avantages qui, dans le monde, suffisent à les faire agréer. Ces avantages sont-ils les talents, l'esprit, le caractère, les qualités distinguées, lors même qu'ils s'allient à des formes agréables et polies? On m'assure que non. Sonl-ce du moins ceux qui naissent du culte chevaleresque des femmes, la galanterie noble, l'amour respectueux, délicat, le dévouement exagéré quelquefois, mais ennobli par la passion? On m'assure que ceci n'est pas même connu chez nous. A défaut de ces avantages, sont-ce du moins ceux de la figure, une aimable gaieté, une chaleur de cœur qui répand au dehors quelque animation, quelque vie ? Oh ! non : la figure, c'est vulgaire ; l'aimable gaieté, l'animation, la vie, c'est bruyant et pui5 commun, familier. Qu'est-ce donc?
« Avant tout, ce sont les avantages de condition, les titres, ou, à défaut (car ils sont rares), ce qui en
lient lieu : les distinctions de coteries, distinctions factices mais tranchées... Viennent ensuite les avantages de fortune moins factices, moins tranchés aussi, mais rivaux des premiers, parce qu'ils y conduisent. Après ceux-là, que senties autres? Rien ou bien peu de chose. C'est la conversation sans agrément, la raillerie sans gaieté, la causerie sans finesse, le bavardage sans naturel ; ce sont les égards sans galanterie, le sentiment sans chaleur ; c'est, non l'usage du monde, mais la connaissance des usages du bal, des combinaisons du galop ; c'est même avant cela, le maintien grave et empesé d'un fat sans gentillesse, c'est le bon ton dans la pose, dans les cheveux ; le comme il faut vaniteux, blasé, précieux, aux gants glacés, au claque sous le bras ; c'est... oui, ma foi 1 c'est la cravate! le mieux dressé dans toutes ces choses et le plus aimable cavalier, le sujet préféré de ces jeunes reines qui ont réduit à ces niaiseries les conditions de plaire ^ »
Sans doute le brillant et le dehors auront toujours aux yeux de la jeune fille un certain prestige, et il n'est pas nécessaire qu'elle juge de tout en philosophe ; mais il importe qu'elle arrive à plus
* Tôpffer, Menus propos ^ liy. I, ch, x.
estimer le mérite que l'apparence, à désirer d'être bonne sans dédaigner d'être agréable. Il faut surtout qu'elle ait horreur de la frivolité, du mensonge et de l'égoïsme, de tout ce qui rétrécit l'esprit, dessèche le cœur, abaisse le caractère ; comme elle a peu d'initiative, il n*y a pas encore à lui demander la pratique des grandes vertus, mais elle doit les posséder en germe et n'en pas ignorer le prix.
Parmi les vertus de la femme, il en est une qui paraît l'apanage particulier de la jeune fille et qui lui donne ce charme tout particulier que nous ne retrouvons déjà plus»chez la femme : ce n'est point la fraîcheur du visage, la grâce de l'âge, le pétillement de l'esprit et l'éclat du talent qui plaît et qui ravit ; c'est quelque chose de plus intime et de plus délicat, c'est une grâce secrète devinée et pressentie plutôt qu'aperçue: c'est l'innocence.
Il y a deux sortes d'innocence : l'innocence qui s'ignore et l'innocence qui se connaît ; la première est celle de l'enfant, la seconde est celle de la femme : entre les deux se place l'innocence de la jeune fille, qui est le passage de l'innocence qui s'ignore à l'innocence qui se connaît. On a souvent comparé l'innocence à une fleur, et cette com/iaraison est toujours neuve, parce qu'elle est vraie. Eh
bien, entre le momenl où la fleur naît etlemoment où la fleur tombe, il y a bien des degrés. Voilà l'histoire de l'innocence dans la jeune fille. L'innocence commence avec l'ignorence, mais elle n'en est pas inséparable. L'innocence est une vertu, l'ignorance n'en est pas une, et même l'innocence ne devient vraiment une vertu qu'à mesure que décroît l'ignorance. On ne peut préserver par trop de moyens l'innocence de lajeune fille. Mais il y a deux choses qu'il ne faut point oublier: l'une, c'est que l'ignorance absolue n'esl pas faite pour durer tou* jours, et qu'il n'est peut-être point tout à fait sage d'exposer lajeune fille à passer brusquement et sans transition du sommeil de l'enfance au réveil ter* rible du désencnantement; l'autre, c'est qu'on ne peut se faire illusion au point de croire que cette ignorance, si complète qu'on la suppose, soit absolument exempte de curiosité ; et cette curiosité est naturelle, car il est bien juste qu'une créature raisonnable se demande pourquoi elle est faite, et quelle part lui est réservée dans le mouvement du monde : et si cette curiosité ne peut être niée ou étouffée, ne vaut-il pas mieux peut-être l'éckirer pas à pas, sans jamais effleurer la pudeur, que.de la laisser s'égarer elle-même dans des recherches
inquiètes et mal réglées? Pour ma part, ce que j'aime, je donne mon goût pour ce qu'il vaut, ce que j'aime, ce n'est pas précisément cette simplicité un peu sotte qui ne sait pas môme rougir et qu'on ne peut guère obtenir que par une ignorance entière de toutes choses, et par une réclusion absolue de la société et du monde : système excellent, si vous destinez votre fille au couvent, mais très-insuffisant, si vous voulez en faire une épouse et une mère ; ce que j'aime encore moins, c'est cette affectation d'ignorance roide, guindée, les yeux baissés, qui voit du mal partout et donne à penser que le dedans est moins bien composé que le dehors ; mais ce que j'aime dans une jeune fille, c'est cette belle tranquillité, qui, sachant un peu, ne veut pas savoir davantage, et qui attend paisiblement et en riant que la vie et le cœur lui révèlent insensiblement leurs secrets ^
Vous devinez maintenant quel parti je prendrais
^ « D'autres, plus sévères, ordonnent une retraite absolue, ne permettant pas qu'on assiste au spectacle avant le moment d'y jouer un rôle. « Une fille, disent-elles, ne saurait trop ignorer. » Sans doute, il faut écarter de sa jeune imagination tout ce qui pourrait la souiller; mais de l'entière ignorance du mal peut résulter une sorte de niaise innocence qui ne deviendra jamais la vertu, et qui ne suffira point à conserver aux femmes cette pureté qui ne doit pas les quitter au milieu de la société même. > ^Madame de Rémusat, Essai sur l'éducation des femmes, cb. vu^
dans ce débat qui s'élève entre les mères de famille : doit-on préparer par des leçons prudentes et des avertissements sérieux la jeune fille au rôle qu'elle doil remplir plus lard dans une famille nouvelle, ou faut-il garder sur ce rôle un silence systématique, écarter avec soin et préméditation toute lumière, et faire taire toutes les questions d'une jeune curiosité en l'ajournant à un autre temps? Je ne puis croire qu'il soit sage de livrer une jeune personne à la grande épreuve du mariage sans aucune préparation, de la laisser se créer des chimères de fausse liberté ou de passion idéale au lieu des conditions réelles de l'amour paisible et de la responsabilité maternelle. Je ne veux point dire qu'il failler chercher exprès ces sortes d'avertissements, mais je ne crois pas qu'il soit nécessaire de les éviter; et il me semble qu'une conversation maternelle, ferme, sérieuse, tranquille, sur les affections humaines, sur leur fragilité, sur les épreuves qui les attendent, sur les fautes qu'elles font commettre, serait de nature à préserver une jeune imagination mieux que la défense de tous les romans ; le plus mauvais roman est celui qu'on se crée à soi-même dans la solitude de ses rêveries*.
c II est donc bien important qae par des paroles plus fènii-
Mais la plus solide préparation aux devoirs du mariage, c'est la vie à l'inlérieur, la participation aux soins du ménage et aux occupations maternelles, le travail enfin, non-seulement le travail agréable, mais surtout le travail utile*. Rien ne convient mieux à la jeune fille que le travail. Il occupe l'esprit à des actions précises, et ne le laisse
nines que maternelles nous ne fassions pas briller le mainage à l'imagination des jeunes filles, comme devant commencer l'ère de leur émancipation. Assurément, je ne voudrais pas que, par excès de prudence, on poussât les choses jusqu'à inspirer l'effroi; mais l'exagération en ce genre aurait encore moins de dangers. Ou le choix des parents, l'instinct de l'amour, le bonheur des circonstances rendraient les devoirs plus faciles, ou, si le sort venait à trahir les espérances du cœur et de la raison, du moins la victime se trouverait- elle préparée au sacrifice. »
«... Je ne conçois point comment celle à qui l'on aurait fait comprendre toutes les obligations de sa destinée, offrirait à son mari moins de chances de bonheur qu'une autre; je ne puis non plus me la représejiter comme moins propre à s'accommoder aux liasards de sa situation. En effet, il faudrait en conclure que la meilleure préparaliou en tout consisterait à ne rien prévoir. Or il ne semble pas probable que les surprises en tout genre soient le plus sûr moyen de faire naître la résignation. x> (Madame de Rémusat, Éducation des femmes, ch. ix.)
* Le travail à l'aiguille est utile et même nécessaire. Cependant il faut lui préférer le travail actif, qui, en donnant du mav vcment à toute la personne^ ne laisse point de loisir à l'imagination, J. P. Richter a dit que l'aiguille perdait plus déjeunes tilles que les romans. Madame Kecker de Saussure ne désapprouve pas cette opinion: «Évitez, dit-elle, ces longs ouvrages de femm*» que l'on avance sans y songer, dans lesquels la rapidiiti des pensées augmente l'agilité des doigts et en est augmentée à sou tour. 9 t^iv. m, ch. v.)
pas s'égarer à des pensées incertaines, trop souvent voisines des pensées dangereuses. Le plus grand ennemi de la jeune fille comme de la femme, c'est l'ennui. L'ennui sollicite l'âme à demander des distractions à l'imagination, distractions qui, douces et innocentes en apparence, gagnent peu à peu jusqu'au fond de l'âme, lui ôtent la force de vouloir et d'agir, et la livrent en proie aux passions de la jeunesse. L'activité, le soin du détail, le mouvement des idées et des occupations, voilà le remède. Il est important d'ailleurs que la jeune fille prenne d'avance des leçons de science domestique, qu'elle doit appliquer plus tard dans son propre ménage.
L'un des plus grands écueils pour la jeune fille, c^est le monde. On ne peut cependant l'en éloigner absolument ^ La famille a des obligations envers le monde, auxquelles la jeune fille elle-même ne peut pas échapper. N'est-elle pas faite aussi pour vivre à son tour dans le monde, non pas sans doute pour
* « A moins qu'une haute piété n'ait porté une jeune personne à renoncer pour jamais au monde, nous préférons beaucoup que la première impression des plaisirs frivoles soit produite avant le mariage. Comment réserver pour le temps où commencent les plus grands devoirs un é*ourdissement d'autant plus à craindre que la mère ne sera plus là pour le modérer? » (Madame Necker de Saussure, liv. 111, cU. iv.)
luî dofifier toute sa vie, ce qui est funeste, mais enfin pour lui donner quelques-unes de ses heures de loisir?
Les hommes ne sont pas nés pour se parquer les uns les autres comme des ennemis : ils aiment à se voir et à se distraire entre eux; de là les réunions, les sociétés, ce que l'on appelle enfin le monde, dont chacun prend ce qu'il peut ou ce qu'il veut, mais dont aucune loi ne nous ordonne de nous priver tout à fait. Le monde a ses périls, on le sait bien; il n'en a pas seulement pour la jeune fille, mais pour la jeune femme, mais pour la mère de famille : il en a pour l'homme lui-même, et enfin pour le sage, pour celui qui se croit tel, ou qui passe pour tel. Que faire cependant? détruire le monde? cela est impossible: il faut donc apprendre à y vivre sa-
Pgement, et pour cela il importe de n'en être pas tout à fait sevré : sans quoi l'amour du plaisir reprend plus tard sa revanche, et souvent aux dépens du devoir et de la maternité. D'ailleurs, le monde n'est pas aussi périlleux pour les innocents que se le persuade une sagesse étroite. C'est nous, c'est notre expérience corrompue qui voit du mal partout : l'innocence ne s'en doute pas; elle jouit paisiblement de la vie naissante, sans rien entrevoir de
ses écueils, elle goûte et respire la fleur du plaisir, elle en laisse l'amertume et le poison. Loin de co«sidérer comme mauvais et funestes ces plaisirs si vivement aimés des jeunes filles, je les croirais volontiers sains et salutaires : car ils donnent satisfaction dans une juste mesure aux besoins de l'imagination et aux instincts de poésie qui s'éveillent dans une jeune âme et qu'il peut être dangereux de comprimer sans mesure.
Mais si je ne désapprouve pas l'usage du monde, j'en blâme de toutes mes forces l'abus et l'usage prématuré. Aujourd'hui on donne des bals d'enfants; j'avoue que cela est joli et très-agréable à voir ; ce n'en est pas moins un mauvais plaisir. Les yeux sont satisfaits, mais l'esprit ne l'est pas. Le bal n'est pas un plaisir d'enfant, il ne convient qu'à la jeunesse. La fureur du bal avant l'âge ou après l'âge est une passion funeste ou ridicule. Lorsque la jeune fille a goûté trop tôt, trop souvent des plaisirs du monde, elle a bien vite usé ce qu'il peut fournir de plaisir naturel et sain : alors viennent les plaisirs faux, qui naissent des mauvaises passions. Au naïf désir de plaire, qui n'a d'autres armes que le prestige de la grâce naissante, succède la coquetterie calculée et déjà menteuse; à la gêné-
reuse émulation qui ne cherche à triompher que par ramabililé, succèdenl les rivalités mesquines et basses qui se vengent de la défaite par la médisance et la calomnie, ou qui cherchent dans le triomphe moins leur propre satisfaction que l'humiliation des autres; à ce bel enjouement qui éclate dans les yeux, dans la physionomie, dans toute la personne, qui est le signe d'une joie saine et d'un bonheur vrai, qui réjouit les yeux du vieillard et les pensées du solitaire désabusé, succède une gaieté forcée, et ce rire mondain, froid, sec, saccadé, semblable à un rire de théâtre et qui attaque les nerfs des hommes de goût. L'usage discret du monde détruit peu à peu l'enfant dans la jeune fille, et la prépare insensiblement à devenir la compagne agréable d'un galant homme ; l'abus du monde crée de ces femmes factices, reines de la mode, entourées dans les solons d'un troupeau d'esclaves, dont la beauté ne dure qu'un jour et ne se soutient que parle préjugé et l'accumulation des stratagèmes.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'une liberté discrète et éclairée est le plus solide principe de l'éducation des filles. Il faut beaucoup se confier à la ca-ndeur naturelle; veiller, mais non comprimer; écarter, mais non contraindre. On ne
peut trop protéger la pureté et l'innocence; mais il ne faut point cependant, par une pruderie mal entendue, transformer les plus vives et les plus volontaires créatures en machines guindées et factices, triste espoir d'un mari, épouvantail de l'amour!
Je conviens qu'il y a de grandes différences entre l'éducation des hommes et celle des femmes ; mais il me semble que, proportion gardée, on doit appliquer de part et d'autre les mêmes principes. Il importe que la femme, tout comme l'homme, apprenne à se gouverner elle-même, c'est-à-dire à faire usage de sa raison pour se conduire. Ce n'est pas faire honneur à la femme que de la mener par la routine, lorsque l'on cherche à former l'homme par le raisonnement. Discerner le bien du mal, toute la science de la vie est là. Or ce discernement ne vient que de la raison. Le cœur môme n'est pas un juge irrécusable. « Le dévouement, le sentiment, la sympathie sont des appuis, des attraits, des suppléments de la morale, mais il n'en sont rien moins que le principe. Un grand péril attend celle qui croit que les impressions d'une âme bien née sont toujours des devoirs :. il n'en est pas ainsi; les femmes seraient trop heureuses U »
* Kadame de Rému^at, ch. zi.
Mais c'est aux jeunes personnes de se rendre dignes de cette éducation noble et sérieuse, et de prouver qu'on a raison de ne pas les traiter comme des enfants ou comme ces jolis oiseaux que l'on met dans des cages dorées. Si Ton ôte quelque chose de la gêne et de la contrainte, elles doivent le remplacer par leur propre discrétion. Si l'on permet la culture à leur esprit, elles doivent le mériter par la modestie et la réserve. Si on leur donne des lumières sur la vie et sur leur destinée, elles n'en doivent pas prendre avantage pour juger témérairement de toutes choses; mais, au contraire, apporter plus de réflexion et de solidité dans leurs opinions. Enfin, elles ne doivent point oublier que, comme il y a une pudeur de science, il y a aussi une pudeur de liberté qui doit être conservée même dans les choses les plus permises.
Que si, malgré ces derniers conseils, on trouvait celte morale trop confiante, il faut la pardonner au philosophe qui, ne sortant guère de son cabinet, et désirant ardemment que la nature humaine soit bonne, se persuade volontiers qu'elle l'est en réalité. Si une telle illusion est pardonnable, n'est-ce point lorsqu'il s'agit de la jeune fille, cette charmante création de la nature, où il semble que ce
soit une impiété de supposer un penchant naturel vers le mal? D'ailleurs, tous ces principes seraient vains, stériles et funestes, si l'application n'en était confiée aux soins d'une mère vigilante et prévoyante, qui connaît le cœur de sa fille mieux que tous les philosophes du monde, grâce à celle divine tendresse maternelle qu'aucune leçon ne peut remplacer.