SCENE TH
Les Mornes, M'"^ LAS ALLE ; elle paraît triste, battue.
Qu'avez- VOUS , Madame ? Cette tristesse qui se peint dans toikyos traits.,,
LASALLJi.
Ponriions-uous craindre encore?...
Mad. LASALLE.
On assure que Pauline est liors de tout danger.
ADOLPHE , avec joie.
' Je respire !
Mad. LASALLE.
Et cependant je ne suis pas sans inquiétude.
LASALLE
Pourquoi ?
Mad. LASALLE.
Depuis qu'elle est revenue à la vie, j'ai remarque' dans ses yeux une sorte d'égarement qui m'effraie. Pas un mot n'est encore sorti de sa bouche; son l'cgard est fixe, ses traits immobiles: elle semble ne reconnaître personne de tous ceux qui l'entourent... Ah ! je crains bien...
ADOLPHE
Vous me glacez d'effroi !
LASALLE
Il n'est pas e'tonnant que la secousse violente qu'elle a éprouvée ait affaibli ses organes, mais cela ne peut être dant:ercux. Mad. LASALLE, avec un soupir.
Je le désire.
ADOLPHE
Tout serait perdu j elle seule peut justifier Sirven.
Mad. LASALLE.
Le justifier I
LASALLE
11 faut la distraire de ces noires pense'cs qui l'accablent, et bientôt...
Mad. LASALLE.
On va la conduire dans cette salle... paut-être l'air, la vue de ces jardins... {Aux paysans.) Mes amis , éloignez-vous un moment... la surprise de se voir entourée par tant de monde pourrait lui nuire dans l'état de faiblesse où elle se trouve encore.
THIBAUT
C'est juste , madame Lasallc , nous nous en allons. Elle est sauvée ! elle va venir! Ah! j'en suis d'unejoie!...
LASALLE
Thibaut, mes amis, je vous recommande à tous la plus grande discrétion ; pas un mot sur les événements de celte nuit, sur Tétat de Pauline... j'ai les plus fortes raisons pour exiger que ce soit ainsi. Il nous importe que l'on croie qu'elle n'est plus.
THIBAUT
Ça suffit, Miisieiir; elle est sauvée!... c'est tout ce que je voulais, moi! Eli beni nouiûous contenterons de nous réjouir entre nous. LASALLE, a sa femme.
Et Sirvera-t-il fait la même remarque que toi ?
Mad. LASALLE.
Non, to't entier au plaisir de retrouver sa fille, il ne soupçonne même pas ce no'Veau raalbeur.
LASALLE
La vJici'!
Cière Pauline! Ali! s'il eLiil vrai...
LASALLE
Contraignez-vous, Adolphe.
SCEINE IV.
LASALLE, Mad. LASALLE, ADOLPHE, SIRVEN , PAULINE, THÉRÈSE.
On amène Pauline; elle paraît faible , et ne marche qu'à l'aide de son père et de sa sœur qui la soutiennent ; elle est telle que madame Lasalle vient de la dépeindre ^ pale , inanimée , le regard fixe, et les traits immobiles. Thibaut et les pajsans qui étaient curieux de la revoir , sofit sortis lentement à Vinstant me'me où elle entrait en scène. On approche un fauteuil, on Vj place, tout le monde l'entoure. Elle promène ses regards autour d'elle, et semble ne rien voir, ne rien entendre.
THERESE
Ma bonne sœur, comment telrouves-tu maintenant?
Moment de silence. Pauline a fait un léger mouvement en entendant parler sa sœur , mais elle retombe aussitôt dans son apathie.
SIRVEN
Chère enfant, dis un mot, un seul mot qui console et rassure ton père.
Même mouvement de Pauline; mais heaucoup plus fort , ses jeux i'a~ niment un instant.
LASALLE
Pauline,, rëpondez-noiis.
Elle regarde Lasalle.
Mad. LASALLE.
Voyez auprès de vous tous les objets que vous chérissez!... {Elle regarde Madame Lasalle et suit des jeux tous les objets qu'elle lui désigne.) Votre père... votre sœur... Adolphe...
PAULINE, flf'ec un mouvement de joie très marqué. Adolphe!..
ADOLPHE
Chère Pauline!
PAULINE
Non.... non.... ce n'est pas lui !... ils l'ont assassine l\
ADOLPHE , s^ approchant.
Rassurez-vous , mon amie , une blessure Icgcre...
PAULINE
L'aurais-Iu défendu, toi?... tu parais blessé! siRVEN , avec effroi.
Que dit-elle ?
THERESE
O mon Dieu!
ADOLPHE , avec douleur.
Elle ne me reconnaît plus!
Mad. LASALLE , à part.
Malheureuse enfant !
SIRVEPf.
Pauline , prends pitié de ma douleur !.. craïus-tu donc de me nommer ton père ?
PAULINE
Qui parle de mon père ?... je n'en ai plus !
THERESE , pleurant.
Ma sœur, tu nous fais bien de la peine!
PAULINE , lui prenant la main.
Ecoute... tu parais bonne , toi... je ne te connais pas , mais je suis sûre que tu plaindras la pauvre Pauline.
SIRVEN
Ah I grand Dieu ! quel nouveau coup vient me frapper encore!... ma fille ! cet e'vèuement affreux a troublé sa raison !
PAULINE, désignant Sirven.
Il pleure aussi, lui.... Pourquoi?... je ne suis plus malheureuse 5 j'ai cessé de souffrir!
ADOLPHE
Mon cœur est déchiré.
LASALLE , à part.
Qui sauvera maintenant l'infortuné Sirven?
PAULINE
Non !... je n'ai plus besoin de consolation ! Mais mon père !.. {S'adreS" sant à Sirven.) Va le trouver : dis-lui que sa fille l'a toujours aimé avec la plus vive tendresse, et, qu'à présent , il est encore le premier objet de ses affections.
SIRVEN
Ma chère Pauline !
PAULINE
Promets-moi de le lui dire... Il est bien à plaindre!... sans doute, il se reproche ma mort.
SIRVEN
Ta mort!
Dis-lui qu'il ne regrette rien... j'avais mérité sa colère. Ma sœur !
PAULINE
...j'avais 1 THÉRÈSE.
Mad. LAS ALLE.
Qu'cntenils-je ?
PAULINE
J'aimais depuis long-temps , et je lui eu avais fait un mystère I... Ah î j'en ai été cruellerueut punie !
LASALLE
Quels discours !
PAULINE
Je crois voir encore la fureur de mon père.... il prononce ces mots terribles!... Adolphe s'éloigne.... et moi, je reste seule,... seule!... tout le monde m'abandonne !... Je pars... une chaise de poste... on arrête....
j'entends le bruit des flots... la rivière est là.... Qui me saisit? qui
m'entraîne?... Mon père !...
SIRVE».
Elle se rappelle....
ADOLPHE
Je fre'mis de l'entendre I
Ecoutez... ce sont des cris de joie !.... le son des instruments... oa chante; on est heureux!,... et moi.... Fuyons !... J'entends le bruit des armes!.... on me poursuit!.... je m'écrie : Mon père!.... mon père !.... Prièresinuliles... il fallait mourir !...
LASALLE , à pari.
Quel affreux soupçon sa folie peut faire naître contre Sirven !
THÉRÈSE
Mais , Pauline, penses-tu ?
PAULINE
Oui, la mort m'attendait... et c'est mon père, lui-même, qui m'a conduite!..
Elle retombe dans le plus grand accablement.
SIRVEN
Ah ! c'en est trop!... elle semble m'accuser de sa mort!., ce malheur manquait à mon affreux destin.
THERESE
Mon père!...
ADOLPHE
M. Sirven , ne croyez pas....
SIRVEN
Pauline I ma Pauline!.. Ah ! le ciel est bien cruel de permettre que tu accables ainsi ton malheureux père !
LASALLE
Sirven , ne vous abandonnez pas au désespoir. Dans son délire , elle confond tout; les époques, Us circonstances; mais elle est loin , sans doute , de vouloir vous accuser. Que font d'ailleurs ces faux aveux échappés à un esprit aliéné? ils ne prouvent rien contre vous, et vous n'en êtes pas moins le plus respectable des hommes.
SIRVEN
Eli! Monsieur, la méchanceté s'emparera de ces détails mensongers; !a calomnie les envenimera, et bientôt j'entendrai dire partout: Pauline
accuse son pcro !.. Sirvcn a cause le désespoir de sa Clle!... Ali! celle affreuse idée m'anéantit!
LASALLE , à part.
El M. de Vûlt.iiie qui n'est pas de retour !
TIlERESi:.
Mon père, consentez à vous éloigner!
LASALLE
Oui , venez , Sirven ?
SIRVEN
Moi! que je...
LASALLE
]1 le faut, mon ami... Profitons de l'accablement dans lequel elle paraît plongée, pour la laisser un instant à elle-mêaie... soyez sans inquiétude, Mme. Lasallc ne la quittera pas ; venez , mou ami .
SIRVEN
Non , ou du moins , avant de m'en séparer.... ( // s'approche de sa fille.) Pauline! clière Pauline! ne reconnais-tu pas ton père ?.. sa voix ii'anive-t-clle plus jusqu'à ton cœur ?.. comine elle me regarde !.. elle semble se rappeler!.. Pauline!., clière enfant! j'embrasse tes genou.\ !
PAULINE, d'une voix sourde.
Laisse-moi!., tu redemandes Pauline... tu ne la verras plus !
LASALLE
Venez, Sirvcn !
SIRVEN , d'une voix faible.
Hélas ! il n'est plus d'es[)érauce !
Thérèse , Adolphe et Lasalle V enlrainent dans la salle à gauche.