‹ La farce de maître Pathelin publiée avec notice, notes et variantesChapitre 21 sur 23 · MAISTRE · texte numérisé non relu

MAISTRE

MAISTRE PIERRE commence.

; @Y AINCTE Marie ! Guillemette, DS

36 ae Pour quelque paine que je mette GR A cabasser n’à ramasser, 20 Nous ne povons rien amasser :

Or vy-je que j'avocassoye.

GUILLEMETTE

Par Nostre Dame! je y pensoye, Dont on chante en avocassaige ; Mais on ne vous tient pas si saige De quatre pars, comme on souloit.

Je vy que chascun vous vouloit Avoir pour gaigner sa querelle ;

Maintenant chascun vous appelle

Par tout : « Avocat dessoubz l’orme. »

Encor’ ne le dis-je pas pour me

Vanter ; mais n’a, au territoire

Où nous tenons nostre auditoire,

Homme plus saige, fors le maire.

GUILLEMETTE

Aussi a-il leu le grimoire,

Et aprins à clerc longue piece.

À qui veez-vous que ne despieche

Sa cause, si je m'y vueil mettre ?

Et si n’aprins oncques à lettre,

Que ung peu; mais je m'ose vanter

Que je sçay aussi bien chanter

Au livre, avecques nostre prestre,

Que se j’eusse esté à maistre

Autant que Charles en Espaigne.

GUILLEMETTE

Que nous vault cecy? Pas empeigne.

Nous mourons de fine famine ;

Noz robes sont plus qu’estamine

Reses ; et ne povons sçavoir

Comment nous en peussons avoir.

Et que nous vault vostre science ?

Taisez-vous. Par ma conscience,

Si je vueil mon sens esprouver, Je sçauray bien où en trouver, Des robes et des chapperons !

Se Dieu plaist, nous eschapperons, Et serons remis sus en l’heure.

Dea, en peu d'heure Dieu labeure :

Car, s’il convient que je m’applicque A bouter avant ma practique, On ne sçaura trouver mon per.

GUILLEMETTE

Par saint Jacques! non, de tromper; Vous en estes un fin droict maistre.

Par celuy Dieu qui me fit naistre!

Mais de droicte avocasserie… GUILLEMETTE.

Par ma foy ! mais de tromperie.

Combien vrayement je m’en advise, Quant, à vray dire, sans clergise, Et de sens naturel, vous estes Tenu l’une des saiges testes Qui soit en toute la paroisse.

Il n’y a nul qui se cognoisse Si hault en avocation.

GUILLEMETTE

M'aist Dieu, mais en trompacion.

Au moins, en avez-vous le los.

Si ont ceulx qui de camelos

Sont vestuz et de camocas,

Qui dient qu’ilz sont avocas, Mais pourtant ne le sont-ilz mie.

Laissons en paix ceste baverie ; Je m’en vueil aller à la foire.

GUILLEMETTE

A la foire ?.…

Par sainct Jehan! voire ; A la foire, gentil’ marchande, Vous desplaist-il se je marchande Du drap, ou quelque autre suffrage Qui soit bon à nostre mesnage ?

Nous n'avons robe qui rien vaille GUILLEMETTE.

Vous n’avez ne denier ne maille ; Que ferez-vous ?

Vous ne sçavez.

Belle dame, se vous n’avez Du drap pour nous deux largement, Si me desmentez hardiment.

Quel” couleur vous semble plus belle ?

D’ung gris vert ? d’ung drap de Brucelle ?

Ou d’autre? Il me le faut sçavoir.

GUILLEMETTE

Tel que vous le pourrez avoir :

Qui empruncte ne choisit mye.

PATHELIN, en comptant sur ses doigts.

Pour vous deux aulnes et demye, Et pour moy trois, voire bien quatre, Ce sont.

GUILLEMETTE

Vous comptez sans rabattre :

Qui dyable les vous prestera?

Que vous en chault qui ce sera?

On me les prestera vrayement, A rendre au jour du Jugement :

Car plus tost ne sera-ce point.

GUILLEMETTE

Avant, mon amy, en ce point, Quelque sot en sera couvert.

J’acheteray ou gris ou vert.

Et, pour ung blanchet, Guillémette, Me fault trois quartiers de brunette, Ou une aulne.

GUILLEMETTE

Se m’aist Dieu, voire !

Allez, n’oubliez pas à boire, Se vous trouvez Martin Garant.

PATHELIN Gardez tout.

(Il sort.) GUILLEMETTE, seule.

Hé dieux ! quel marchant!

Pleust or à Dieu qu’il n’y veist goutte !

PATHELIN , devant la boutique du drappier.

N'est-ce pas ylà? J’en fais doubte.

Or si est ; par saincte Marie!

Il se mesle de drapperie.

(Il entre.) Dieu y soit!

GUILLAUME JOCEAUME, drappier. Et Dieu vous doint joye !

Or ainsi m'aist Dieu, que j’avoye :

De vous veoir grant voulenté !

Comment se porte la santé ?

Estes-vous sain et dru, Guillaume?

LE DRAPPIER.

Ouy, par Dieu!

Cà, ceste paulme!

Comment vous va ?

LE DRAPPIER.

Et bien, vrayement,

A vostre bon commandement.

Et vous?

Par sainct Pierre l’apostre!

Comme celuy qui est tout vostre.

Ainsi vous esbatez?

Le DRAPPIER.

Et voire!

Mais marchans, ce devez-vous croire, Ne font pas tousjours à leur guise.

Comment se porte marchandise ?

S'en peut-on ne soigner ne paistre ?

Le DRAPPIER.

Et, se m’aïst Dieu, mon doulx maistre, Je ne sçay; tousjours hay! avant!

Ha! qu’estoit ung homme sçavant!

Je requrer Dieu qu’il en ait l’ame, De vostre pere. Doulce Dame!

Il m'est advis tout clerement Que c’est-il de vous proprement.

Qu'’estoit-ce ung bon marchand et saige!

Vous luy ressemblez de visaige, Par Dieu, comme droicte painture.

Se Dieu eut oncq” de creature Mercy, Dieu vray pardon luy face A l’amel

LE DRAPPIER.

Amen, par sa grace, Et de nous, quand il luÿ plaira!

Par ma foy, il me desclaira, Maintefois et bien largement, Le temps qu’on voit presentement.

Moult de fois m'en est souvenu.

Et puis lors il estoit tenu Ung des bons.

LE DRAPPIER.

Seez-vous, beau sire :

Il est bien temps de le vous dire ; Mais je suis ainsi gracieux.

Je suis bien, par Dieu, precieux.

Il avoit.

LE DRaAPPIER.

Vrayement, vous seerez.….

PATHELIN, acceptant un siége.

Voulentiers. Ha! que vous verrez Qu'il me disoit de grans merveilles !

Ainsi m’aist Dieu ! que des oreilles, Du nez, de la bouche, des yeulx, Oncq enfant ne ressembla mieulx À pere. Quel menton forché !

Vrayement, c’estes-vous tout poché ; Et qui diroit à vostre mere

Que ne fussiez filz vostre pere, Il auroit grant faim de tancer.

Sans faulte, je ne puis penser Comment Nature en ses ouvraiges Forma deux si pareilz visaiges, Et l’ung comme l’autre taché.

Car quoy? Qui vous auroit craché Tous deux encontre la parroy, D'une matiere et d’ung arroy, Si seriez-vous sans difference.

Or, sire, la bonne Laurence, Vostre belle ante, mourut-elle ?

LE DRAPPIER.

Nenny dea.

Que la vy-je belle, Et grande, et droicte, et gracieuse Par la Mere-Dieu precieuse, Vous luy ressemblez de corsaige, Comme qui vous eust fait de naige.

En ce pays n’a, ce me semble, Lignage qui mieulx se ressemble.

Tant plus vous voy, par Dieu le pere, Veez vous là, veez vostre pere :

Vous luy ressemblez mieulx que goutte D’eaue; je n’en fais nulle doubte.

Quel vaillant bachelier c’estoit, Le bon preud’homme! et si prestoit

Ses denrées à qui les vouloit.

Dieu lui pardoint! Il me souloit Tousjours de si tres-bon cueur rire!

Pleust à Jesus-Christ que le pire De ce monde luy ressemblast| On ne tollist pas, ne n’emblast L’ung à l’autre, comme l’en faict… (Maniant le drap d’une pièce qui est près de lui.) Que ce drap icy est bien faict!

Qu'est-il souef, doux et traictis| Le DRAPPIER.

Je Pay faict faire tout faictis Ainsi des laines de mes bestes.

Hen! hen! quel mesnagier vous estes!

Vous n’en ystriez pas de l’orine Du pere : vostre corps ne fine Incessamment de besoingner!

LE DRAPPIER.

Que voulez-vous? Il faut soingner, Qui veult vivre et soustenir paine.

Cestuy-cy est-il taint en laine ?

Il est fort comme ung courdouen.

LE DRaAPPIER.

C'est ung tres-bon drap de Rouen, Je vous prometz, et bien drappé.

MAISTRE PIERRE PATHELIN. Il

Or vrayement j’en suis attrapé;

Car je n’avoye intention

D’avoir drap, par la passion

De Nostre Seigneur! quand je vins.

J’avoye mis à part quatre vingts

Escus, pour retraire une rente;

Mais vous en aurez vingt ou trente,

Je le voy bien, car la couleur

Men plaist tres-tant que c’est douleur.

Le DRaAPPIER.

Escus? Voire, se peut-il faire

Que ceulx dont vous devez retraire

Ceste rente prinssent monnoye?

Et ouy dea, se je le vouloye;

Tout m'en est ung en payement.

Quel drap est cecy? Vrayement,

Tant plus le voy, et plus m'assotte.

Il m'en fault avoir une cotte,

Brief, et à ma femme de mesme. * LE DRAPPIER.

Certes, drap est cher comme cresmel!

Vous en aurez, se vous voulez :

Dix ou vingt francs y sont coulez

Si tost!

Ne m’en chault, couste et vaille!

LA

Encor’ ay-je denier et maille Qu’'oncq’ ne virent pere ne mere.

LE DRAPPIER.

Dieu en soit loué! Par sainct Pere, Il ne m'en desplairoit empiece.

Brief, je suis gros de ceste piece; Il m’en convient avoir..

LE DRAPPIER.

Or bien, Il convient adviser combien Vous en voulez. Premierement, Tout est à vostre commandement, Quant que il y en a en la pille, Et n’eussiez-vous ne croix ne pille!

Je le sçay bien : vostre mercy!

Le DRAPPIER.

Voulez-vous de ce pers cler cy?

Avant, combien me coustera La premiere aulne? Dieu sera Payé des premiers; c’est raison :

Vecy ung denier; ne faison Rien qui soit où Dieu ne se nomme.

Le DRAPPIER.

Par Dieu, vous estes un bonhomme,

Et m’en avez bien resjouy!

Voulez-vous à ung mot?

Ouy.

LE DRAPPIER.

Chascune aulne vous coustera Vingt et quatre solz?

Non sera.

Vingt et quatre solz! Saincte Dame!

Le DRAPPIER.

Il le m’a cousté, par ceste ame!

Autant m’en fault, se vous l’avez.… PATHELIN.

Dea, c’est trop.

LE DRAPPIER.

Ha! vous ne sçavez Comment le drap est enchery!

Trestout le betail est pery, Cest yver, par la grant froidure.

Vingt solz, vingt solz.

Le DRAPPIER.

Et je vous jure Que j'en auray ce que je dy.

Or attendez à samedy :

Vous verrez que vault. La toyson, Dont il souloit estre foyson,

Me cousta, à la Magdeleine,

Huict blancs, par mon serment, de laine,

Que je soulois avoir pour quatre.

Par le sang bieu! sans plus debattre,

Puis qu’ainsi va, donc je marchande ;

Sus, aulnez. LE DRaPrier.

Et je vous demande, Combien vous en faut-il avoir?

I est bien aysé à sçavoir.

Quel lé a-il?

LE DRAPPIER.

Lé de Brucelle.

Trois aulnes pour moy, et pour elle (Elle est haute) deux et demye.

Ce sont six aulnes.. Ne sont mye.….

Et ne sont... Que je suis bec jaune!

LE DRAPPIER, Il ne s’en fault que demye aulne Pour faire les six justement.

J'en prendray six tout rondement ; Aussi me faut-il chaperon.

LE DRAPPIER.

Prenez-la, nous les aulneron.

Si sont-elles cy, sans rabattre :

Empreu, et deux, et trois, et quatre, Et cinq, et six.

LA

Ventre sainct Pierre!

Ric à ric!

LE DRAPPIER, Aulneraÿ-je arriere ?

Nenny, ce n’est qu’une longaigne.

I y a plus perte ou plus gaigne En la marchandise. Combien Monte tout?

LE DRAPPIER.

Nous le sçaurons bien.

À vingt et quatre solz chascune :

Les six, neuf francs.

Hen! c’est pour une.

Ce sont six escus ?

Le DRAPPIER.

M'aist Dieu! voire.

Or, sire, les voulez-vous croire, Jusques à ja quand vous viendrez?

Non pas croire, mais les prendrez À mon huys, en or ou monnoÿe.

LE DRAPPIER.

Nostre Dame! je me tordroye De beaucoup à aller par là.

Hé! vostre bouche ne parla Depuis, par monseigneur sainct Gille, Qu'elle ne dit pas evangile.

C’est tres-bien dit; vous vous tordriez!

Oh! c’est cela : vous ne voudriez Jamays trouver nulle achoison De venir boire en ma maison :

Or y burez-vous ceste fois.

LE DRAPPIER.

Et, par sainct Jaques, je ne fais Gueres autre chose que boire.

Je yray; mais il faict mal d’accroire, Ce sçavez-vous bien, à l’estraine.

Souffist-il, se je vous estraine D'escus d’or, non pas de monnoye?

Et si mangerez de mon oye, Par Dieu! que ma femme rostit.

LE DRAPPIER.

Vraÿyement, cest homme m’assotist !

Allez devant : sus, je yray doncques,

Et les porteray.

Rien quiconques.

Que me grevera-il? Pas maille, Soubz mon aisselle.

Le DRAPPIER.

Ne vous chaille :

Il vaut mieulx, pour le plus honneste, Que je le porte.

Male feste M'envoye la saincte Magdaleine Se vous en prenez ja la painel

C’est tres-bien dit : dessoubz l’aisselle,

Cecy me fera une belle

Bosse !... Ha! C’est tres-bien allé!

Il y aura beu et gallé

Chez moy, ains que vous en saillez.

Le DRAPPIER.

Je vous prie que vous me baillez

Mon argent dés que j”y seray?

Feray. Et, par bieu, non feray

Que n'ayez prins vostre repas

Tres-bien; et si ne voudroÿe pas

Avoir sur moy dequoy payer.

Au moins viendrez-vous essayer

Quel vin je boy? Vostre feu pere,

En passant, huchoit bien : Compere!

Ou Que dis-tu? ou Que fais-tu2

Mais vous ne prisez un festu, Entre vous riches, povres hommes!

Le DRaAPPIER.

Et, par le sang bieu! nous sommes Plus povres…

Voire. Adieu, adieu.

Rendez-vous tantost audict lieu; Et nous beurons bien, je me vant’!

LE DRAPPIER.

Si feray-je. Allez devant, Et que j’aye or!

PATHELIN, seul, dans la rue.

Or? et quoy doncques?

Or! dyable! je n’y failly oncques!

Non. Or! Qu'il puist estre pendu!

Endea, il ne m’a pas vendu, A mon mot : ce a esté au sien; Mais il sera payé au mien.

Il luy faut or? On le luy fourre!

Pleust à Dieu qu’il ne fist que courre, Sans cesser, jusque à fin de paye!

Sainct Jehan! il feroit plus de voye Qu'il n’y a jusque à Pampelune.

(Il rentre chez lui.} Le DRaAPPIER, dans sa boutique.

I1z ne verront soleil ny lune, Les escuz qu’il me baillera

De l'an, qui ne les m'emblera.

Or n'est-il si fort entendeur

Qui ne treuve plus fort vendeur :

Ce trompeur-là est bien bec jaune, Quand, pour vingt et quatre solz l’aulne, A prins drap qui n’en vaut pas vingt!

PATHELIN, rentrant chez lui.

En ay-je?

GUILLEMETTE

Dequoy?

Que devint

Vostre vieille cotte hardie?

GUILLEMETTE

Il est grand besoin qu’on le die!

Qu'en voulez-vous faire ?

| Rien, rien.

En ay-je? Je le disoye bien.

Est-il ce drap-cy?

GUILLEMETTE

Saincte Dame!

Or, par le peril de mon ame, Il vient d'aucune couverture.

Dieu ! d’où nous vient ceste aventure?

Helas! helas! qui le payera!

Demandez-vous qui ce sera?

Par sainct Jehan! il est ja payé.

Le marchand n'est pas desvoyé, Belle seur, qui le m’a vendu.

Parmy le col soye pendu, S'il n’est blanc comme ung sac de plastre!

Le meschant vilain challemastre En est ceint sur le cul!

GUILLEMETTE

Combien Couste-il doncques ?

Je n’en doy rien; Il est payé : ne vous en chaille.

GUILLEMETTE

Vous n’aviez denier ne maille!

Il est payé? En quel’ monnoye?

Et, par le sang bieu! si avoye, Dame : j’avoye ung parisi.

GUILLEMETTE, C’est bien allé! Le beau nisi Ou ung brevet y ont ouvré :

Ainsi l’avez-vous recouvré.

Et, quand le terme passera,

On viendra, on nous gagera ; Quanque avons nous sera osté.

Par le sang bieu! il n’a cousté Qu’ung denier, quant qu’il en y a.

GUILLEMETTE

Benedicite! Maria!

Qu’ung denier? Il ne se peut faire!

Je vous donne cest œil à traire S’il en a plus eu, ne n’aura; Ja si bien chanter ne sçaura.

GUILLEMETTE

Et qui est-il ?

C’est ung Guillaume, Qui a surnom de Joceaume, Puisque vous le voulez sçavoir.

GUILLEMETTE

Mais la maniere de l’avoir Pour un denier’ et à quel jeu?

Ce fut pour un denier à Dieu.

Et encore, se j’eusse dict :

« La main sur le pot! » par ce dict, Mon denier me fust demouré.

Au fort, est-ce bien labouré ?

Dieu et luy partiront ensemble

Ce denier-là, si bon leur semble :

Car c’est tout ce qu'ilz en auront’;

Ja si bien chanter ne sçauront,

Ne pour crier, ne pour brester.

GUILLEMETTE

Comment l’a-il voulu prester,

Luy qui est homme si rebelle?

Par saincté Marie la belle!

Je l’ay armé et blasonné,

Si qu’il me l’a presque donné.

Je luy disoye que feu son pere

Fut si vaillant. « Ha! fais-je, frere,

Qu'’estes-vous de bon parentaige !

Vous estes, fais-je, du lignaige

D'icy entour plus à louer! »

Mais je puisse Dieu avouer

S’il n’est attrait d’une peautraille

La plus rebelle villenaille

Qui soit, ce croy-je, en ce royaume;

« Ha! fais-je, mon amy Guillaume,

Que vous ressemblez bien de chere

Et du tout à vostre bon pere! »

Dieu sçait comment j'eschaffauldoye,

Et, à la fois, j’entrelardoye,

En parlant de sa drapperie!

« Et puis, fais-je, saincte Marie!

Comment prestoit-il doucement

Ses denrées si humblement!

C’estes-vous, fais-je, tout craché! »

Toutesfois, on eust arraché

Les dents du villain marsouin

Son feu pere, et du babouin

Le fils, avant qu'ilz en prestassent

Cecy, ne que ung beau mot parlassent.

Mais, au fort, ay-je tant bresté Et parlé qu’il m’en a presté.

Six aulnes.

GUILLEMETTE

Voire, à jamais rendre.

Ainsi le devez-vous entendre.

Rendre? On luy rendra le dyable!

GUILLEMETTE

Il m'est souvenu de la fable

Du corbeau, qui estoit assis

Sur une croix de cinq à six Toyses de hault ; lequel tenoit

Un formage au bec. Là venoit

Un renard qui vit ce formaige.

Pensa à luy : « Comment l’auray-je? »

Lors se mist dessoubz le corbeau :

« Hal! fist-il, tant as le corps beau, Et ton chant plein de melodiel! »

Le corbeau, par sa conardie,

Oyant son chant ainsi vanter,

Si ouvrit le bec pour chanter,

Et son formaige chet à terre;

Et maistre renard vous le serre

A bonnes dents, et si l'emporte.

Ainsi est-il (je m’en fais forte)

De ce drap : vous l’avez happé

Par blasonner, et attrapé

En luy usant de beau langaige,

Comme fist renard du formaige :

Vous l'en avez prins par la moe.

Il doit venir manger de l’oe;

Mais voicy qu’il nous faudra faire.

Je suis certain qu'il viendra braire

Pour avoir argent promptement.

J’ay pensé bon appoinctement :

Il convient que je me couche,

Comme un malade, sur ma couche ;

Et, quand il viendra, vous direz,

« Ha! parlez bas! » et gemirez,

En faisant une chiere fade :

« Las! ferez-vous, il est malade

Passé deux moys, ou six semaines! »

Et s’il vous dit : « Ce sont trudaines!

Il vient d’avec moy tout venant. »

« Helas! ce n’est pas maintenant

(Ferez-vous) qu’il faut rigoller! »

Et le me laissez flageoller :

Car il n’en aura autre chose.

GUILLEMETTE

Par l’ame qui en moy repose!

Je feray tres-bien la maniere.

Mais, si vous rencheez arriere, Que justice vous en reprengne, Je me doubte qu’il ne vous prengne Pis la moitié qu’à l’autre fois.

Or, paix : je sçay bien que je fais.

Il faut faire ainsi que je dy.

GUILLEMETTE

Souviengne-vous du samedy, Pour Dieu, qu’on vous pilloria :

Vous sçavez que chascun cria Sur vous pour vostre tromperie.

Or laissez ceste baverie.

I! viendra ; nous ne gardons l’heure.

I! faut que ce drap nous demeure.

Je m’en voys coucher.

GUILLEMETTE

| Allez doncques.

Or ne riez point!

GUILLEMETTE

Rien quiconques, Mais pleureray à chaudes larmes.

Il nous fault estre tous deux fermes, Affin qu'il ne s’en apperçoive.

(Ils sortent.)

Le DRAPPIER, chez lui.

Je croy qu’il est temps que je boive, Pour m'en aller! Ha! non feray.

Je doy boire, et si mangeray De l’oe, par sainct Mathelin, Cheuz maistre Pierre Pathelin; Et là recevray-je pecune :

Je happeray là une prune, A tout le moins, sans rien despendre.

J'y voys; je ne puis plus rien vendre.

OC

(Il frappe à la porte de Pathelin.)

Hau! maistre Pierre?

GuiLEMETTE, allant ouvrir.

Helas! sire,

Par Dieu! se vous voulez rien dire, Parlez plus bas!

Le DRAPPIER.

Dieu vous gard, dame!

GUILLEMETTE

Ha! plus bas!

Le DRAPPIER.

Et quoy?

GUILLEMETTE

Bon gré, m’ame.….

LE DRAPPIER.

Où est-il?

GUILLEMETTE

Las! où doit-il estre ?

Le DRAPPIER.

Le qui?

GUILLEMETTE

Ha! c’est mal dit, mon maistre :

Où est-il? Et Dieu, par sa grace, Le sache! Il garde la place Où il est, le povre martir, Unze semaines, sans partir.

Le DRAPPIER.

De qui?

GUILLEMETTE

Pardonnez-moy, je n'ose Parler haut; je croy qu’il repose :

Il est un petit aplommé.

Helas ! il est si assommé, Le povre homme...

Le DraPpier.

Qui?

GUILLEMETTE

Maistre Pierre.

Quay! n'est-il pas venu querre Six aulnes de drap maintenant ?

GUILLEMETTE

Qui, luy?

Le DRaPPIER.

Il en vient tout venant, N’a pas la moytié d’ung quart d’heure.

Delivrez-moy; dea! je demeure

Beaucoup. Çà, sans plus flageoller,

Mon argent?

GUILLEMETTE

Hé! sans rigoller ?

Il n’est pas temps que l’en rigolle.

LE DRAPPIER.

Çà, mon argent! Estes-vous folle ?

Il me fault neuf francs.

GUILLEMETTE

Ha! Guillaume!

Il ne fault point couvrir de chaume Icy, ne bailler ces brocards.

Allez sorner à vos coquardz, À qui vous vous voudrez jouer!

LE DRAPPIER.

Je puisse Dieu desavouer, Si je n’ay neuf francs!

GUILLEMETTE

Helas! sire, Chascun n’a pas si faim de rire Comme vous, ne de flagorner.

Le DRaAPPIER.

Dictes, je vous pry”, sans sorner :

Par amour, faites-moy venir Maistre Pierre.

GUILLEMETTE

Mesavenir Vous puist-il! Et est-ce à meshuy?

LE DRAPPIER.

N'est-ce pas ceans que je suy Cheuz maistre Pierre Pathelin?

GUILLEMETTE

Ouy. Le mal sainct Mathelin,

Sans le mien, au cueur vous tienne!

Parlez bas!

LE DRAPPIER.

Le dyable y avienne !

Ne le oseray-je demander ?

GUILLEMETTE

À Dieu me puisse commander!

Bas, ne se voulez qu’il s’esveille !

Quel bas? Voulez-vous en l'oreille,

Au fons du puys, ou de la cave!

GUILLEMETTE

Hé Dieu! que vous avez de bave!

Au fort, c’est tousjours vostre guise.

Le DRaPriER.

Le dyable y soit quand je m’avise !

Se voulez que je parle bas,

Payez-moy, sans plus de debas ;

Telz noises n’ay-je point aprins.

Vray est que maistre Pierre a prins

Six aulnes de drap aujourd'huy.:

GUILLEMETTE

Et qu’est cecy? Est-ce à meshuy?

Dyable y ait part! Aga! quel prendre?

Ha! sire, que l’en le puist pendre

Qui ment! Il est en tel party,

Le povre homme, qu’il n’est party

Du lict, y a unze semaines!

Nous baillez-vous de vos trudaines?

Maintenant en est-ce raison ?

Vous vuidereZ"de ma maison,

Par les angoisses Dieu, moy lasse!

Le DRAPPIER.

Vous disiez que je parlasse Si bas, saincte benoiste Dame!

Vous criez!

GUILLEMETTE

C’estes-vous, par m’ame,

Qui ne parlez, fors que de noise!

LE DRAPPIER.

Dictes, afin que je m’en voise :

Baillez-moy!

GUILLEMETTE

Parlez bas! Ferez ?

Le DRAPPIER.

Mais vous-mesmes l’esveillerez ; Vous parlez plus hault quatre fois, Par le sang bieu ! que je ne fais.

Je vous requier qu’on me delivre!

GUILLEMETTE

Et qu'est cecy! Estes-vous yvre, Ou hors de sens, Dieu nostre pere?

Le DRAPPIER, Yvre? Maugré en ait sainct Pere!

Voicy une belle demande!

GUILLEMETTE

Helas! plus bas!

LE DRAPPIER.

Je vous demande

Pour six aulnes, bon gré saint George, De drap, dame. | GUILLEMETTE.

On le vous forge!

Et à qui l’avez-vous baillé?

LE DRAPPIER.

A luy-mesme.

GUILLEMETTE

Il est bien taillé D’avoir drap! Helas! il ne hobe!

Il n’a nul besoin d’avoir robe:

Jamais robe ne vestira, Que de blanc, ne ne partira D’ond il est que les piedz devant!

LE DRAaPPIER.

C’est doncq depuis soleil levant ?

Car j’ay à luy parlé sans faute.

GUILLEMETTE

Vous avez la voix si tres-haute :

Parlez plus bas, en charité!

LE DRAPPIER.

C’estes-vous, par ma verité, Vous-mesme, en sanglante estraine.

Par le sang bieu! veez-cy grant paine!

Qui me payast, je m’en allasse!

Par Dieu? oncques que je prestasse.

Je n’en trouvay point autre chose!

Guillemette ? Un peu d’eaue rose!

Haussez-moy, serrez-moy derriere!

Trut! à qui parlay-je? L’esguiere !

À boire! Frottez-moy la plante.

LE DRAPPIER.

Je l’oy la?

GUILLEMETTE

Voire.

Ha, meschante!

Vien çà! T’avoye-je fait ouvrir Ces fenestres? Vien moy couvrir!

Ostez ces gens noirs!... Marmara, Carimari, carimara.

Amenez-les-moy, amenez!

GUILLEMETTE

Qu'est-ce? Comment vous demenez !

Estes-vous hors de vostre sens ?

Ju ne vois pas ce que je sens :

Vela un moine noir qui vole!

Prens-le, baille-luy une estole…

Au chat, au chat! Comment il monte!

GUILLEMETTE

Et qu'est cecy? N’a° vous pas honte?

Et, par Dieu! c’est trop remué.

Ces physiciens m'ont tué De ces brouilliz qu’ilz m'ont fait boire :

Et toutesfois les faut-il croire, J1z en œuvrent comme de cire.

GUILLEMETTE

Helas! venez-le voir, beau sire :

Il est si tres-mal patient.

LE DRAPPIER.

Est-il malade, à bon escient, Puis orains qu’il vint de la foire?

GUILLEMETTE

De la foire?

LE DRAPPIER.

Par sainct Jehan, voire!

Je cuide qu’il y a esté Du drap que je vous ay presté, Il m'en fault l’argent, maistre Pierre ?

Ha! maistre Jehan! Plus dur que pierre J'ay chié deux petites crottes, Noires, rondes comme pelotes.

Prendray-je ung autre cristere ?

Le DRAPPIER.

Et que sçay-je ? Qu’en ay-je à faire?

Neuf francs m’y fault, ou six escus.

Ces trois petis morceaulx becuz,

Les m’appellez-vous pilloueres ?

I1Z m'ont gasté les machoueres.

Pour Dieu! ne m’en faites plus prendre,

Maistre Jehan : ilz m’ont fait tout rendre.

Ha! il n’est chose plus amere!

LE DRAPPIER.

Non ont, par l’ame de mon pere!

Mes neuf francs ne sont point rendus.

GUILLEMETTE

Parmy le col soient-ilz pendus Tels gens qui sont si empeschables !

Allez-vous-en, de par les dyables, Puis que de par Dieu ne peult estre!

Par celuy Dieu qui me fist naistre, J’auray mon drap, ains que je fine, Ou mes neuf francs!

Et mon orine

Vous dit-elle point que je meure?.….

Pour Dieu! Faites qu’il ne demeure.

Que je ne passe point le pas!

GUILLEMETTE

Allez-vous-en! Et n'est-ce pas Mal faict de luy tuer la teste?

Le DRAPPIER.

Dame Dieu en ait male feste!

Six aulnes de drap maintenant,

Dictes, est-ce chose avenant, Par vostre foy, que je les perde?

Se peussiez esclaircir ma merde, Maistre Jehan! Elle est si tres-dure Que je ne sçay comment je dure Quand elle yst hors du fondement.

Le DRAPPIER.

Il me fault neuf francs rondement, Que, bon gré sainct Pierre de Romme..

| GUILLEMETTE

Helas! tant tourmentez cest homme!

Et comment estes-vous si rude?

Vous voyez clerement qu’il cuide Que vous soyez physicien?

Helas! le povre chrestien A assez de male meschance :

Unze semaines, sans laschance, A esté illec, le povre homme. Par le sang Dieu! je ne sçay comme Cest accident luy est venu :

Car il est aujourd’huy venu, Et avons marchandé ensemble :

. À tout le moins, comme il me semble, Ou je ne sçay que ce peult estre| GUILLEMETTE.

Par Nostre Dame! mon doulx maistre,

Vous n’estes pas en bon memoire.

Sans faulte, si me voulez croire, Vous yrez ung peu reposer, Car moult de gens pourroient gloser Que vous venez pour moy ceans.

Allez hors! Les physiciens Viendront icy tout en presence.

Je n’ay cure que l’en ÿ pense A mal, car je n’y pense point.

LE DRAPPIER.

Et maugrebieu! suis-je en poinct ?

Par la feste Dieu! je cuidoye Encor... Et n’avez-vous point d’oye Au feu!

GUILLEMETTE

C’est tres-belle demande!

Ah! sire! ce n’est pas viande Pour malades. Mangez vos oes, Sans nous venir jouer des moes!

Par ma foy, vous estes trop aise!

Le DRaPPIER.

Je vous pry’ qu’il ne vous desplaise, Car je cuidoye fermement.

Encor’, par le sainct sacrement Dieu!... Deal or voys-je sçavoir.

(Il sort et retourne dans sa boutique.)

Je sçay bien que je dois avoir

Six aulnes, tout en une piece ; Mais ceste femme me despiece De tous poinctz mon entendement.… Il les a eues vrayement ?.… Non a, dea! il ne se peut joindre!

J’ay veu la mort qui le vient poindre ; Au moins, ou il le contrefaict.… Et si a! il les print de faict, Et les mist dessoubz son aisselle, Par saincte Marie la belle!

Non a! Je ne sçay si je songe.

Je n’ay point aprins que je donge Mes drapz, en dormant, ne veillant.

A nul, tant soit mon bien vueillant, Je ne les eusse point accrhes.… Par le sang bieu! il les a eues… Et, par la mort! non a, ce tiens-je, Non a!... Mais à quoy donc en viens-je?

Si a, par le sang Nostre-Damel Meschoir puist-il de corps et d’ame Si je sçay qui sçauroit à dire Qui a le meilleur ou Île pire D’eux ou de moy! Je n’y voy goute!.…

PATHELIN, à Guillemette.

S’en est-il allé?

GUILLEMETTE

Paix! J’escoute

Ne sçay quoy qu'il va flageollant.

Il s’en va si fort grumelant Qu'il semble qu’il doive desver.

Il n’est pas temps de se lever?

Comme il est arrivé à poinct!

GUILLEMETTE

Je ne sçay s’il reviendra point.

Nenny dea, ne bougez encore!

Nostre fait seroit tout frelore S'il vous trouvoit levé.

Sainct George!

Qu'il est venu à bonne forge, Luy qui est si tres-mescreant!

Il est en luy trop mieux seant Qu’ung crucifix en ung monstier.

GUILLEMETTE

En ung tres-ord vilain bronstier, Onc lard és pois n’escheut si bien!

Et, quoy! dea, il ne faisoit rien Aux dimenches!

Pour Dieu! sans rire!

S’il venoit, il pourroit trop nuyre.

Je m'en tiens fort qu’il reviendra.

GUILLEMETTE

Par mon serment, il s’en tiendra Qui vouldra ; mais je ne pourroye!

OC

Le DRAPPIER, seul, chez lui.

Et, par le sainct soleil qui roye, Je retourneray, qui qu'en grousse, Cheuz cest advocat d’eaue douce.

Hé, Dieu! quel retrayeur de rentes, Que ses parens ou ses parentes Auroient vendu! Or, par sainct Pierre, Il a mon drap, le faux tromperre!.… Je luy baïllay en ceste place,

OC

GUILLEMETTE, chez elle.

Quand me souvient de la grimace Qu'il faisoit en vous regardant, Je ris! Il estoit si ardant

A demander...

PATÉELIN.

Or, paix, riace!

Je regnie bieu, que ja ne face :

S'il advenoit qu’on vous ouist, Autant vaudroit qu’on s’enfouist.

Il est si tres-rebarbatif.

OC

Le DRAPPIER, chez lui.

Et cest advocat portatif, A trois leçons et trois pseaumes!

Et tient-il les gens pour Guillaumes?

Il est, par Dieu! aussi pendable Comme seroit un branc prenable.

Il a mon drap, je regnie bieu!

Et il m’a joué de ce jeu.

(Il va frapper à la porte de Pathelin.) Hola! Où estes-vous fouye?

GUILLEMETTE

Par mon serment, il m’a ouye!

I! semble qu’il doye desver.

Je feray semblant de resver.

Allez là.

GUILLEMETTE, ouvrant au Drappier.

Comment vous criez! Bon gré en ayt Dieu! Vous riez?

Çà, mon argent!

GUILLEMETTE

Saincte Marie!

De quoyÿ cuidez-vous que je rie ?

Il n’a si dolente en la feste!.… Îl s’en va : oncques tel tempeste N’ouystes, ne tel frenaisie :

Il est encore en resverie :

Il resve, il chante, et puis fatrouille Tant de langaiges, et barbouille :

Il ne vivra pas demye heure.

Par ceste ame! je ris et pleure

Ensemble.

LE DRAPPIER.

Je ne sçay quel rire, Ne quel pleurer. A brief vous dire, Il faut que je soye payé.

GUILLEMETTE

De quoy? Estes-vous desvoyé ?

Recommencez-vous vostre verve?

LE DRAPPIER.

Je n’ay point apprins qu’on me serve De tels mots, en mon drap vendant.

Me voulez-vous faire entendant De vessies que sont lanternes?

PATHELIN , simulant le délire.

. Sus tost ! la royne des guiternes!

A coup, qu’ell” me soit approuchée ?.… Je sçay bien qu’elle est accouchée De vingt et quatre guiterneaux, Enfans de l’abbé d’Iverneaux : Il me fault estre son compere.

GUILLEMETTE, Helas! pensez à Dieu le pere, Mon amy, non pas à guiternes!

Le DRAPPIER.

Ha! quels bailleurs de balivernes Sont-ce cy?.. Or tost, que je soye Payé, en or ou en monnoyÿe, De mon drap que vous avez prins!

GUILLEMETTE

Hé, dea, se vous avez mesprins Une foys, ne souffit-il mye ?

| Le DRAPPIER.

Sçavez-vous qu’il est, belle amye?

M'aist Dieu, je ne sçay quel mesprendre!.…

Mais quoy! il convient rendre ou pendre.

Quel tort vous fais-je se je vien Ceans pour demander le mien?

Quel? Bon gré sainct Pierre de Romme!

GUILLEMETTE

Helas! tant tormentez cest homme!

Je voy bien, à vostre visaige, Certes, que vous n’estes pas saige.… Par ceste Pecheresse lasse, Si j’eusse ayde, je vous lyasse!

Vous estes trestout forcené.

Le DRaPPiER.

Helas! j’enraige que je n’ay Mon argent!

GUILLEMETTE

Ha! quel niceté!

Seignez-vous! Benedicite !

Faictes le signe de la croix.

LE DRAPPIER.

Or, regnie-je bieu, se j’accrois, De l’année, drap!... Hen! quel malade!

Mere de Diou, la Coronade, Par fyé, y m’en voul anar, Or renague biou, outre mar!

Ventre de Diou! zen dict gigone, Castuy carrible, et res ne donne.

Ne carillaine, fuy ta none ; Que de l'argent il ne me sone.

(Au Drappier.) Avez entendu, beau cousin?

GUILLEMETTE

Il eut ung oncle Lymosin, Qui fut frere de sa belle ante :

C'est ce qui le faict, je me vante, Gergonner en lymosinois.

Le DRAPPIER.

Dea, il s’en vint en tapinois, A-tout mon drap soubz son aisselle.

Venez ens, doulce damiselle ?.… Et que veut ceste crapaudaille?

Allez en arriere, mardaille!

Cha tost, je veuil devenir prestre.

Or cha, que le deable y puist estre

En chelle viele prestrerie!

Et faut-il que le prestre rie,

Quand il deust canter sa messe?

GUILLEMETTE

Helas! helas! l'heure s’appresse

Qu'il fault son dernier sacrement!

LE DRAPPIER.

Mais comment parle-il proprement

Picard? D’ond vient tel coquardie?

GUILLEMETTE

Sa mere fut de Picardie:

Pour ce, le parle maintenant.

D'ond viens-tu, caresme prenant ?

Wacarme liefve, Gonedman,

Tel bel bighod gheueran.

Henriey, Henriey, conselapen

Ich salgned, ne de que maignen;

Grile, grile, schole houden,

Zilop, zilop, en nom que bouden,

Disticlien unen desen versen

Mat groet festal ou truit den herzen.

Hau, Wattewille! come trie,

Cha, à dringuer, je vous en prie?

Commare, se margot de l’eaue;

Et qu'on m’y mette ung petit d’eaue ?

Hau! Watwille! pour le frimas,

Faictes venir sire Thomas, Tantost, qui me confessera.

LE DRAPPIER.

Qu'est cecy? Il ne cessera

Huy de parler divers langaige ?

Au moins, qu’il me baillast ung gaige,

Ou mon argent, je m’en allasse!

GUILLEMETTE

Par les angoisses Dieu! moy lasse!

Vous estes ung bien divers homme!

Que voulez-vous? Je ne sçay comme Vous estes si fort obstiné.

Or cha, Renouart au Tiné,

Bé dea, que ma couille est pelouse!

EIl” semble une catte pelouse,

Ou à une mousque à miel.

Bé! parlez à moy, Gabriel!

Les playes Dieul Qu'est-ce qui s’ataque A men cul? Est-che or une vaque, Une mousque, ou ung escarbot ?

Hé dea, j’ay le mau sainct Garbot!

Suis-je des Foyreux de Bayeux?

Jean du Quemin sera joyeux;

Mais qu’il sçache que je le sée… Bé! par sainct Jean! je berée Voulentiers à luy une fés.

LE DRAPPIER.

Comment peut-il porter le fés De tant parler? Ha! il s’affole!

GUILLEMETTE

Celuy qui Papprint à l’escole Estoit Normand : ainsi avient Qu'en la fin il luy en souvient.

Il s’en va! | LE DRAPPIER.

Ah! saincte Marie!

Vecy la plus grand’ resverie Où je fusse oncques-mais bouté.

Jamais ne me fusse douté Qu'il n’eust huy esté à la foire!

GUILLEMETTE

Vous le cuydez?

Le DRaPPiEr.

Sainct Jacques! voire ;

Mais j’apperçoy bien le contraire.

Sont-il ung asne que j’os braire?

Halas! halas! cousin à moy!

Ilz seront tous en grand esmoy,

Le jour, quand je ne te verray.

Il convient que je te herray :

Car tu m’as faict grand trichery;

Ton faict, il est tout trompery.

Ha oul danda, oul en ravezeie Corf ha en euf.

GUILLEMETTE

Dieu vous aseie!

Huis oz bez ou dronc noz badou Digaut an can en ho madou Empedit dich guicebnuan Quez que vient ob dre donchaman Men ez cachet hoz bouzelou Eny obet grande canou Maz rechet crux dan holcon, So ol oz merveil gant nacon, Aluzen archet episy, Har cals amour ha courteisy.

- Le DRAPPIER.

Helas! pour Dieu, entendez-y!

Il s’en va! Comment il gargouille!

Mais que dyable est-ce qu’il barbouille ?

Saincte Dame! comme il barbote!

Par le corps bieu ! il barbelote

Ses mots, tant qu’on n’y entent rien.

Il ne parle pas chrestien,

Ne nul langaige qui apere.

GUILLEMETTE

Ce fut la mere de son pere, Qui fut attraicte de Bretaigne…

Il se meurt : cecy nous enseigne Qu'il fault ses derniers sacremens.

Hé, par sainct Gignon, tu ne mens!

Vualx te Deu, couille de Lorraine, Dieu te mette en male sepmaine!

Tu ne vaux mye une vieilz nate.

Va, sanglante botte chavate;

Va, coquin; va, sanglant paillard :

Tu me refais trop le gaillard.

Par la mort bieu! Çà, vien t’en boire, Et baille-moy stan grain de poire :

Car vrayement je le mangera,

Et, par sainct George, je beura

À ty!... Que veux-tu que je die?

Dy, viens-tu niant de Picardie?

Jacque niant, que t'es ebaubis?

Et bona dies sit vobis,

Magister amantissime,

Pater reverendissime.

Quomodo brulis? Quæ nova?

Parisius non sunt ova.

Quid petit ille mercator£

Dicat sibi quod trufator

Ille, qui in lecto jacet,

Vult ei dare, si placet,

De oca ad comedendum :

Si sit bona ad edendum, Pete sibi sine mora.

GUILLEMETTE

Par mon serment, il se mourra, Tout parlant! Comment il escume! Veez-vous pas comment il fume ?

À haultaine divinité Or s’en va son humanité!

Or demourray-je povre et lassel LE DRAPPIER, à part.

Il fust bon que je m'en allasse Avant qu’il eust passé le pas.

(A Guillemette.) Je doute qu’il ne voulsist pas Vous dire, à son trespassement, Devant moy, si privéement, Aucuns secrez, par aventure.

Pardonnez-moyÿ, car je vous jure Que je cuydoie, par ceste ame, Qu'il eust eu mon drap. Adieu, dame.

Pour Dieu, qu’il me soit pardonné!

GUILLEMETTE

Le benoist jour vous soit donné!

Si soit à la povre dolente!

Le DRAPPIER, seul.

Par saincte Marie la gente!

Je me tiens plus esbaubely Qu’onques!... Le dyable, en lieu de 1y,

A prins mon drap pour moy tenter.

Bencdicite! Attenter | Ne puist-il ja à ma personne!

Et, puis qu’ainsi va, je le donne, Pour Dieu, à quiconques-l’a prins.

PATHELIN, après le départ du Drappier.

Avant! Vous ay-je bien apprins?

Or s’en va-il, le beau Guillaume!

Dieux! qu’il a dessoubz son heaulme De menues conclusions!

Moult luy viendra d’avisions Par nuyt, quant il sera couchié.

GUILLEMETTE

Comment il a esté mouchié!

N'ay-je pas bien faict mon devoir?

Par le corps bieu! à dire voir, Vous y avez tres-bien ouvré.

Au moins, avons-nous recouvré Assez drap pour faire des robes.

Le DRAPPIER, chez lui.

Quoy, dea! chacun me paist de lobes!

Chacun m’emporte mon avoir, Et prent ce qu’il en peut avoir!

Or suis-je le roy des marchans!

Mesmement, les bergers des champs Me cabassent : ores le mien,

À qui J’ay tousjours faict du bien.

Il ne m’a pas pour rien gabé :

Il en viendra au pied levé,

Par la Benoiste couronnée!

THIBAULT AIGNELET, bergier.

Dieu vous doint benoiste journée Et bon vespre, mon seigneur doulx !

Le DRAPPIER.

Ha! es-tu là, truant merdoux!

Quel bon varlet! Mais à quoy faire?

Mais, qu’il ne vous vueille desplaire ;

Ne sçay quel vestu de royé,

Mon bon seigneur, tout desvoyé,

Qui tenoit ung fouet sans corde,

Ma dict.. Mais je ne me recorde

Point bien, au vray, ce que peut estre.

Il m’a parlé de vous, mon maistre,

Et ne sçay quelle ajournerie.

Quant à moy, par saincte Marie!

Je n’y entends ne gros ne gresle.

Il m’a brouillé de pesle mesle,

De brebis, et de relevée,

Et m’a faict une grant levée,

De vous, mon maistre, de boucher.

LE DRaPPIER.

Se je ne te fais emboucher Tout maintenant devant le juge, Je prie à Dieu que le deluge Courre sur moy, et la tempeste!

Jamais tu n’assommeras beste, Par ma foy, qu’il ne t’en souvienne!

Tu me rendras, quoy qu’il advienne, Six aulnes... dis-je, l’assommaige De mes bestes, et le dommaige Que tu m'as faict depuis dix ans.

Le BERGIER.

Ne croyez pas les mesdisans, Mon bon seigneur : car, par ceste ame...

Le DRaPrIER.

Et, par Dame que l’en reclame!

Tu rendras, avant samedy, Mes six aulnes de drap... Je dy Ce que tu as prins sur mes bestes.

Le BERGIER.

Quel drap? Ah! mon seigneur, vous estes, Ce croy, courroucé d'autre chose.

Par sainct Leu! mon maistre, je n’ose Rien dire quand je vous regarde.

Le DRAPPIER.

Laisse m’en paix, va t'en, et garde Ta journée, se bon te semble!

Le BERGIER.

Mon seigneur, accordons ensemble :

Pour Dieu! que je ne plaide point!

Le DRAPPIER.

Va, ta besongne est en bon poinct; Va t'en! Je n’en accorderay, Par Dieu, je n’en appointeray Qu'’ainsi que le juge fera.

Ha! quoy! chacun me trompera Mesouen, se je n’y pourvoie.

Le BERGIER.

À Dieu, sire, qui vous doint joye!

Il faut donc que je me defende.

IG

(Il frappe à la porte de Pathelin.)

A-il ame là?

On me pende, S'il ne revient, parmy la gorge!

GUILLEMETTE

Et non faict, que bon gré sainct George!

Ce seroit bien au pis venir.

Le BERGIER, entrant.

Dieu y soit! Dieu puist advenirl PATHELIN.

Dieu te gard, compains! Que te fault?

LE BERGIER

* On me piquera en defaut Se je ne voys à ma journée, Monseigneur, à de relevée.

Et, s’il vous plaist, vous y viendrez, Mon doulx maistre, et me defendrez Ma cause, car je n’y sçay rien.

Et je vous payeray tres-bien, Pourtant, se je suis mal vestu.

Or vien çà? Parle! Qui es-tu ?

Ou demandeur? ou defendeur?

LE BERGIER

J'ay affaire à ung entendeur (Entendez-vous bien, mon doulx maistre?) À qui j’ay longtemps mené paistre Ses brebis, et les luy gardoye.

Par mon serment ! je regardoye Qu'il me payoit petitement.… Diray-je tout?

Dea, seurement :

À son conseil doit-on tout dire.

LE BERGIER

Il est vray et verité, sire, Que je les luy ay assommées, Tant que plusieurs se sont pasmées Maintesfois, et sont cheutes mortes,

Tant feussent-elles saines et fortes.

Et puis, je luy fesoye entendre,

Afin qu'il ne m’en peust reprendre,

Qu'ilz mouroient de la clavelée.

« Ha! faict-il; ne soit plus meslée

Avec les autres : gette-lal

— Voulentiers! » fais-je. Mais cela

Se faisoit par une autre voye :

Car, par sainct Jean | je les mangeoye,

Qui sçavoye bien la maladie.

Que voulez-vous que je vous die?

Jay cecy tant continué,

J'en ay assommé et tué

Tant qu'il s’en est bien apperceu;

Et quand il s’est trouvé deceu,

M'aist dieu! il m’a fait espier :

Car on les ouyt bien crier

(Entendez-vous?) quand on le sçait.

Or, j'ay esté prins sur le faict :

Je ne le puis jamais nier.

Si vous voudroye bien prier

(Pour du mien, j’ay assez finance)

Que nous deux luy baillons l’avance.

Je sçay bien qu’il a bonne cause;

Mais vous trouverez bien tel clause,

Se voulez, qu’il l’aura mauvaise.

Par ta foy, seras-tu bien aise,

Que donras-tu si je renverse Le droit de ta partie adverse, Et si je t'en envoye absoulz?

Le BERGIER.

Je ne vous payeray point en soulz, Mais en bel or à la couronne.

cd

Donc auras-tu ta cause bonne.

Et, fust-elle la moytié pire, Tant mieulx vault, et plustost l'empire Quand je veulx mon sens aplicquer.

Que tu m’orras bien descliquer, Quand il aura fait sa demande!

Or, vien çà; et je te demande, Par le sainct Sang bien precieux!

Tu es assez malitieux Pour entendre bien la cautelle. Comment est-ce que l’en t’appelle?

Par sainct Maur! Thibault l’Aignelet.

L’Aignelet, maint aigneau de laict Tu as cabassé à ton maistre ?

Le BERGIER.

Par mon serment! il peut bien estre

Que j’en ay mangé plus de trente En trois ans.

Ce sont dix de rente, Pour tes dez et pour ta chandelle.

Je croy que luy bailleray belle!

Penses-tu qu’il puisse trouver Sur piez par qui ces faicts prouver?

C’est le chief de la playderie.

Le BERGIER.

Prouver, sire! Saincte Marie!

Par tous les saincts de paradis!

Pour ung, il en trouvera dix Qui contre moy deposeront.

C’est ung cas qui bien fort desrompt Ton faict.. Vecy que je pensoye :

Je faindray que point je ne’soye Des tiens, ne que je te visse oncques.

Le BERGIER.

Ne ferez, dieux!

Non, rien quelconques.

Mais vécy qui te conviendra : Se tu parles, on te prendra, Coup à coup, aux positions; Et, en telz cas, confessions Sont si tres-prejudiciables, , Et nuysent tant, que ce sont dyables!

Et, pour ce, vecy qu’il faudra :

Ja tost, quand on t’appellera Pour comparoir en jugement, Tu ne respondras nullement, Fors Bée, pour riens que l’on te die.

Et, s’il advient qu’on te mauldie, En disant : « Hé, cornart puant ; Dieu vous mette en mal an, truant!

Vous mocquez-vous de la justice? »

Dy : Bée. « Ha! feray-je; il est nice; Il cuide parler à ses bestes. »

Mais, s’ilz devoient rompre leurs testes, Que autre mot n’ysse de ta bauche :

Garde-t’en bien!

LE BERGIER

Le faict me touche.

Je m’en garderay vrayement, Et le feray bien proprement, Je le vous promets et afferme.

Or t'en garde; tiens-toy bien ferme.

À moy-mesme, pour quelque chose Que je te die ne propose, Si ne respondz point autrement.

Le BERGIER.

Moy! Nennyÿ, par mon sacrement!

Dictes hardiment que j’affolle Se je dy huy autre parolle, À vous ne à autre personne,

Pour quelque mot que l’on me sonne, Fors Bée, que vous m'avez apprins.

Par sainct Jean! ainsi sera prins Ton adversaire par la moe.

Mais, aussi, fais que je me Îloe, Quand ce sera faict, de ta paye.

Le BERGIER.

Monseigneur, se je ne vous paye À vostre mot, ne me croyez Jamais. Mais, je vous pry”, voyez Diligemment à ma besongne.

Par Nostre Dame de Boulogne!

Je tiens que le juge est assis :

Car il se siet tousjours à six Heures, ou illec environ.

Or vien aprés moy : nous n'iron Pas tous les deux par une voye.

Le BERGIER.

C’est bien dit : afin qu'on ne voye Que vous soyez mon advocat.

Nostre Dame! moquin, moquat, Se tu ne payes largement!

Le BERGIER.

Dieux! à vostre mot vrayement, Monseigneur, n’en faictes nul doubte.

PATHELIN, seul.

Hé dea, s’il ne pleut, il desgoute.

Au moins auray-je une espinoche :

J’auray de luy, s’il chet en coche, Ung escu ou deux, pour ma paine.

LA

IG (Devant le juge.)

Sire, Dieu vous doint bonne estraine Et ce que vostre cueur desire!

Le Juce.

Vous soyez le bien venu, sire!

Or vous couvrez. Çà, prenez place.

Dea, je suis bien, sauf vostre grace :

Je suis icy plus à delivre.

Le Juce.

S’il y a riens, qu’on se delivre Tantost, affin que je me lieve.

Le DRAPPIER.

Mon advocat vient, qui achieve Ung peu de chose qu’il faisoit, Monseigneur; et, s’il vous plaisoit, Vous feriez bien de l’attendre.

Le Juce.

Hé deal j’ay ailleurs à entendre.

Se vostre partie est presente,

Delivrez-vous, sans plus d’attente.

Et n’estes-vous pas demandeur ?

Le DrRaPPiEr.

Si suis.

Le Juce.

Où est le defendeur ?

Est-il cÿ present en personne ?

Le DRAPPIER.

Ouy : veez-le là qui ne sonne Mot; mais Dieu scet qu’il en pense.

Le Jucs.

* Puisque vous estes en presence

Vous deux, faites vostre demande.

LE DRaAPPIER.

Vecy doncques que luy demande, Monseigneur. Il est verité Que, pour Dieu et en charité, Je l’ay nourry en son enfance:

Et, quand je vy qu’il eut puissance D’aller aux champs, pour abregier, Je le fis estre mon bergier Et le mis à garder mes bestes.

Mais, aussi vray comme vous estes Là assis, monseigneur le juge, Il en a faict ung tel deluge De brebis et de mes moutons Que sans faulte.…

= sm :

RE -e-mmnne. Del ee mme mn me

Le Juce.

Or, escoutons :

(Au Drappier.)

Estoit-il point vostre aloué ?

Voire : car, s’il s’estoit joué A le tenir, sans alouer.…

LE DRAPPIER, reconnaissant Pathelin, qui se couvre le visage avec la main.

Je puisse Dieu desavouer Se n’estes-vous sans nulle faulte!

Le Juce.

Comment vous tenez la main haute?

A’vous mal aux dents, maistre Pierre ?

Ouy; elles me font telle guerre Qu’oncques-mais ne senty tel raige :

Je n'ose lever le visaige.

Pour Dieu, faites-les proceder?

Le Juce.

Avant, achevez de plaider.

Suz, concluez appertement.

Le DRAPPIER, à part.

C’est il, sans autre, vrayement!

(À Pathelin.)

Par la croix où Dieu s’estendy!

C’est à vous à qui je vendy Six aulnes de drap, maistre Pierre?

Le Juce.

Qu'est-ce qu’il dit de drap?

Il erre.

Il cuide à son propos venir, Et il n’y scet plus advenir, Pour ce qu'il ne l’a pas apprins.

Le DRAPPIER.

Pendu soye se autre l’a prins, Mon drap, par la sanglante gorge!

Comme le meschant homme forge De loing pour fournir son libelle!

Il veut dire (il est bien rebelle!) Que son bergier avoit vendu La laine (je l’ay entendu) Dont fut faict le drap de ma robbe, Comme il dict qu’il le desrobe Et qu’il luy a emblé la laine De ses brebis.

Le DRAPPIER.

Male semaine M'envoye Dieu se vous ne l’avez!

Le Jucs.

Paix! par le dyable! vous bavez!

Et ne sçavez-vous revenir A vostre propos, sans tenir La Court de telle baverie ?

Je sens mal, et faut que je rie.

Il est desja si empressé Qu'il ne scet où il l’a laissé :

Il faut que nous luy reboutons.

Le Juce.

Suz, revenons à ces moutons :

Qu'en fut-il?

LE DRAPPIER.

Il en print six aulnes De neuf francs.

LE Juce.

Sommes-nous bejaunes, Ou cornarts? Où cuidez-vous estre ?

Par le sang bieul! il vous fait paistre!

Qu’est-il bon homme par sa mine!

Mais, je le oz, qu’on examine Un bien peu sa partie adverse.

Le Juce.

Vous dictes bien : il le converse!

Il ne peut qu’il ne le cognoisse.

Vien çà! Dy!

LE BERGIER

Bée!

LE Juce, Vecy angoisse!

Quel Bée est-ce cy? Suis-je chievre?

Parle à moy!

Le BERGIER.

Bée!

Le Juce.

Sanglante fievre Te doint Dieu! Et te moques-tu?

Croyez qu'il est fol, ou testu, Ou qu’il cuide estre entre ses bestes.

Le Drarrier, à Pathelin.

Or regnie-je bieu se vous n'estes Celuy, sans autre, qui avez Eu mon drap... Ha! vous ne sçavez, Monseigneur, par quelle malice.

Le Juce.

Et taisez-vous! Estes-vous nice?

Laissez en paix cest accessoire, Et venons au principal.

LE DRAPPIER.

Voire, Monseigneur ; mais le cas me touche.

Toutesfois, par ma foy, ma bouche Meshuy un seul mot n’en dira.

Une autre fois il en yra Ainsi qu’il en pourra aller :

Il le me convient avaller Sans mascher.. Or çà, je disoye,

A mon propos, comment j’avoye Baillé six aulnes.. Doy-je dire Mes brebis... Je vous en pry, sire, Pardonnez-moy... Ce gentil maistre, Mon bergier, quant il devoit estre Aux champs... Il me dit que j'auroye Six escus d’or quant je viendroye.… Dy-je, depuis trois ans en çà, Mon bergier me convenança Que loyaument me garderoit Mes brebis, et ne m'y feroit Ne dommaige ne villenie….

Et puis, maintenant il me nie Et drap et argent plainement!

Ah! maistre Pierre, vrayement, Ce ribaut-cy m’embloit les laines De mes bestes, et toutes saines Les fesoit mourir et perir Par les assommer et ferir De gros baston sur la cervelle...

Quant mon drap fut soubz son aisselle, Il se mist eñ chemin grant erre, Et me dist que j’allasse querre Six escus d’or en sa maison.

Le Juce.

Il n’y a rime ne raison En tout quant que vous rafardez.

Qu'est cecy? Vous entrelardez

Puis d’un, puis d'autre. Somme toute, Par le sang bieu! je n’y voy goute!

I! brouille de drap, et babille Puis de brebis, au coup la quille!

Chose qu'il dit ne s’entretient.

Or je m'en fais fort qu’il retient Au povre bergier son salaire.

LE DRaPPIER.

Par Dieu! vous en peussiez bien taire” Mon drap, aussi vray que la messe.

Je sçay mieux où le bas m’en blesse Que vous ne un autre ne sçavez...

Par la teste bieu! vous l’avez!

Le Juce.

Qu’est-ce qu'il a?

Le DRaAPPIER. Rien, monseigneur.

Certainement, c’est le greigneur Trompeur... Hola! je m’en tairay, Se je puis, et n’en parleraÿ Meshuy, pour chose qu’il advienne.

Le Juce.

Et non! Mais qu’il vous en souvienne!

Or concluez appertement.

Ce bergier ne peut nullement Respondre aux fais que l’on propose,

S’il n’a du conseil; et il n’ose Ou il ne scet en demander.

S’il vous plaisoit moy commander Que je fusse à luy, je y seroye.

LE Juce.

Avecques luy? Je cuideroye Que ce fust trestoute froidure :

C’est peu d’acquest.

Mais je vous jure Qu’aussi n’en vueil rien avoir :

Pour Dieu soit! Or, je voys sçavoir Au pauvret qu’il voudra me dire, Et s’il me sçaura point instruire Pour respondre aux fais de partie.

Il auroit dure departie De ce, qui ne le secourroit!

Vien çà, mon amy? Qui pourroit Trouver... Entens.

LE BERGIER

Bée!

Quel Bée, dea!

Par le sainct sang que Dieu crea!

Es-tu fol ? Dy-moy ton affaire.

LE BERGIER

Bée!

Quel Bée? Oys tes brebis braire?

C'est pour ton prouffit : entens-y.

LE BERGIER

Bée!

Et dy : Ouy ou Nenny, C’est bien faict. Dy tousjours! Feras?

LE BERGIER

Bée!

Plus haut! Ou t’en trouveras En grans depens, ou je m’en doubte.

LE BERGIER

Bée !

Or est plus fol cil qui boute Tel fol naturel en procés!

Ha! sire, renvoyez-l’en à ses Brebis! Il est fol de nature.

LE DRAPPIER.

Est-il fol? Sainct Sauveur d’Esturc!

Il est plus saige que vous n’estes.

Envoyez-le garder ses bestes, Sans jour que jamais ne retourne. Que maudit soit-il qui adjourne Tels folz, que ne fault adjourner!

LE DRAPPIER.

Et l’en fera-l’en retourner Avant que je puisse estre ouy?

M'aist Dieu! Puis qu’il est fol, ouy.

Pourquoy ne fera?

LE DRAPPIER.

Hé dea, sire, Au moins laissez-moy avant dire Et faire mes conclusions.

Ce ne sont pas abusions Que je vous dy, ne mocqueries!

Le Juce.

Ce sont toutes tribouilleries Que de plaider à folz ne à folles!

Escoutez : à moins de parolles, La Court n’en sera plus tenue.

LE DRAPPIER.

S’en iront-ilz, sans retenue De plus revenir?

Le Juce.

Et quoy doncques?

PATHELIN, au Juge.

Revenir? Vous ne veistes oncques Plus fol, ne en faict, ne en response.

(Montrant le Drappier.) Et cil ne vault pas mieulx une once.

Tous deux sont folz et sans cervelle,

Par saincte Marie la belle!

Eux deux n’en ont pas un quarat.

LE DRAPPIER.

Vous l’emportastes, par barat, Mon drap, sans payer, maistre Pierre! Par la chair bieu, ne par sainct Pierre, Ce ne fut pas faict de preud’homme.

Or, regny sainct Pierre de Romme, S’il n’est fin fol, ou il affolle!

Le Derappier, à Pathelin.

Je vous cognois à la parolle, Et à la robbe, et au visaige.

Je ne suis pas fol; je suis saige, Pour congnoistre qui bien me faict.

(Au Juge.) Je vous compteray tout le faict, Monseigneur, par ma conscience.

PATHELIN, au Juge.

Hé, sire, imposez-luy silence!

(Au Drappier.) N'avous honte de tant debatre À ce bergier, pour trois ou quatre Vieilz brebiailles ou moutons, Qui ne valent pas deux boutons?

Il en faict plus grand kirielle.…..!

LE DRAPPIER.

Quelz moutons? C’est une vielle :

C’est à vous-mesme que je parle, A vous! Et me le rendrez, par le Dieu qui voult à Noel estre né!

Le Juce.

Veez-vous? Suis-je bien assené!

Il ne cessera huy de braire.

LE DRaAPPIER.

Je luy demande...

PATHELIN, au Juge.

Faictes-le taire!

(Au Drappier.) Et, par Dieu, c’est trop flageollé.

Prenons qu’il en ait affollé Six ou sept, ou une douzaine, Et mengez en sanglante estraine :

Vous en estes bien meshaigné!

Vous avez plus que tant gaigné, Au temps qu'il les vous a gardez.

LE DRAPPIER.

Regardez, sire; regardez!

Je luy parle de drapperie, Et il respond de bergerie!

Six aulnes de drap, où sont-elles, Que vous mistes soubz vos aisselles ?

Pensez-vous point de me les rendre?

Ha! sire, le ferez-vous pendre Pour six ou sept bestes à laine?

Au moins, reprenez vostre halaine :

Ne soyez pas si rigoureux

Au povre bergier douloureux,

Qui est aussi nud comme un ver!

LE DRAPPIER.

C’est tres-bien retourné le ver!

Le Dyable me fist bien vendeur De drap à ung tel entendeur!

(Au Juge.) Dea, monseigneur, je luy demande...

Le Juce, au Drappier.

Je l’absoulz de vostre demande, Et vous deffens le proceder.

C'est un bel honneur de plaider (Au Bergier.) A ung fol!... Va-t’en à tes bestes?

LE BERGIER

Bée!

LE Juce, au Drappier.

Vous monstrez bien quel vous estes, S're, par le sang Nostre Dame!

Hé dea! monseigneur, bon gré m’ame,

Je luy vueil...

S’en pourroit-il taire ?

Le DRaprier, à Pathelin.

Et c’est à vous que j’ay affaire :

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