‹ La farce de maître Pathelin publiée avec notice, notes et variantesChapitre 22 sur 23 · FRERES · texte numérisé non relu

FRERES

Vous m'avez trompé faulcement, Et emporté furtivement Mon drap, par vostre beau langaige.

PATHELIN, au Juge.

Ho! j'en appelle à mon couraige :

Et vous l’oyez bien, monseigneur?

LE DRaPPIER.

M'aist Dieu! vous estes le greigneur (Au Juge.)

Trompeur!... Monseigneur, quoyqu’on die.

Le Juce.

C’est une droiïcte conardie Que de vous deux : ce n’est que noise.

(Il se lève.) M'aist Dieu, je loe que je m'en voise.

(Au Bergier.) Va-t’en, mon amy; ne retourne Jamais, pour sergent qui t’adjourne. La Court t’absout : entens-tu bien?

PATHELIN, au Bergier.

Dy grand mercy.

LE BERGIER

Bée!

Le Juce, au Bergier.

Dy-je bien.

Va-t’en, ne te chault; autant vaille.

LE DRAPPIER.

Mais est-ce raison qu’il s’en aille Ainsi ?

Le Juce.

Ouy. J’ay affaire ailleurs.

Vous estes par trop grands railleurs :

Vous ne m’y ferez plus tenir; Je m’en voys. Voulez-vous venir Souper avec moy, maistre Pierre ?

Je ne puis.

(Le Juge s’en va.)

AG

Le Draprier, à Pathelin.

Ha! qu’es-tu fort lierre!

Dictes : seray-je point payé?

De quoy? Estes-vous desvoyé?

Mais qui cuidez-vous que je soye” Par le sang de moy! je pensoye Pour qui c’est que vous me prenez.

Hé dea!

Beau sire, or vous tenez.

Je vous diray, sans plus attendre,

Pour qui vous me cuidez prendre :

Est-ce point pour escervellé ?

Voy : nenny, il n’est point pellé, Comme je suis, dessus la teste.

LE DRaAPPIER.

Me voulez-vous tenir pour beste?

C’estes-vous en propre personne, Vous de vous : vostre voix le sonne, Et ne le croy point aultrement.

Moy de moy? Non suis, vrayement.

Ostez-en vostre opinion.

Seroit-ce point Jehan de Noyon?

Il me ressemble de corsaige.

Le DRaAPPIER.

Hé dea! il n’a pas le visaige Ainsy potatif, ne si fade.

Ne vous laissay-je pas malade Orains dedans vostre maison ?

Ha! que vecy bonne raison!

Malade? Et quelle maladie?

Confessez vostre conardie :

Maintenant elle est bien clere.

LE DRaAPPIER.

C’estes vous! je regnie sainct Pierre!

Vous, sans aultre, je le sçay bien, Pour tout vray!

Or n’en croyez rien :

Car, certes, ce ne suis-je mye.

De vous onc aulne ne demye Ne prins : je n’ay pas le loz tel.

LE DRaPPIER.

Ha! je voys veoir en vostre hostel, Par le sang bieu, se vous y estes.

Nous n’en debatrons plus nos testes Icy, se je vous treuve là.

Par Nostre Dame, c’est cela :

Par ce poinct, le sçaurez-vous bien.

(Le Drappier sort.)

IG

LE BerGtiEr.

Bée!

Vien çà, vien.

Ta besogne est-elle bien faicte?

LE BERGIER

Dy, Aignelet?

Bée!

Ta partie est retraicte :

Ne dy plus Bée; il n’y a force.

Luy ay-je baillé belle estorse ?

T’ay-je point conseillé à poinct? Bée!

Hé dea! on ne te orra point!

Parle hardiment : ne te chaille.

Le BERGIER.

Bée!

Il est ja temps que je m’en aille.

Paye-moy.

LE BERGIER

Bée.

À dire voir, = Tu as tres-bien faict ton devoir, Et aussy bonne contenance.

Ce qui luy a baillé l’advance, C’est que tu t'es tenu de rire.

Le BERGIER.

Bée!

Quel Bée? Ne le fault plus dire.

Paye-moy bien et doulcement.

LE BERGIER

Bée!

Quel Bée? Parle sagement, Et me paye. Si m'en iray.

LE BERGIER

Bée !

Scez-tu quoy je te diray?

Je te prie, sans plus m’abayer, Que tu penses de moy payer.

Je ne vueil plus de baverie.

Paye-moy. Bée!

Est-ce mocquerief Est-ce à tant que tu en feras ?

Par mon serment! tu me payeras, Entends-tu ? se tu ne t’envolles!

Çà, argent.

LE BERGIER

Bée!

Tu te rigolles!

(A lui-même.) Comment! N’en auray-je autre chose?

LE BERGIER

Bée! | PATHELIN.

Tu fais le rimeur en prose !

Et à qui vends-tu tes coquilles ?

Scez-tu qu’il est? Ne me babilles Meshuy de ton Bée, et me paye.

LE BERGIER

Bée !

N'en auray-je autre monnoye?

À qui cuides-tu te jouer?

Et je me devoye tant louer De toy! Or fay que je m’en loë.

Bée!

Me fais-tu manger de l’oë?

Maugré bieu! Ay-je tant vescu, Qu’un bergier, un mouton vestu, Un villain paillart, me rigolle?

LE BERGIER

Bée !

N’en auray-je autre parolle ?

Se tu le fais pour toy esbatre, Dy-le : ne m'en fais plus debatre.

Vien-t’en souper à ma maison.

LE BERGIER

Par sainct Jean! as bien raison :

Les oysons menent les oes paistre.

(A lui-même.) Or cuidois-je estre sur tous maistre Des trompeurs d’icy et d’ailleurs, Des forts coureux et des bailleurs De parolles en payement, A rendre au jour du Jugement :

Et un bergier des champs me passe!

(Au Bergier.) Par sainct Jacques! se je trouvasse Un bon sergent, te feisse prendre.

LE BERGIER

Bée!

Heu, Bée! L’en me puisse pendre Se je ne voys faire venir Un bon sergent! Mesavenir Luy puisse-il s’il ne t'emprisonne:

Le BERGIER, s’enfuyant.

S'il me treuve je luy pardonne!

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