I. — Le Nouveau Patelin
ainsi nommé par opposition avec l'ancienne Farce de Patelin et qu'il faut dater, suivant P. L. Jacob, de l'an 1474 ^
1. Cf. « Le Nouveau Pathelin à trois personnages, c'est à sçavoir Pathelin, le Pelletier, le Prebstre », dans Jacob ; « Maistre Pierre Pathelin, suivi du Nouveau Pathelin et du Testament de Pathelin, farces du xv^ siècle. » Nouvelle édition, Paris, 1859. — Quoique nous tenions pour plus exacte l'orthographe du mot Patelin sans /i, nous aurons cependant assez souvent à la donner avec A, puisque nous devons maintenant baser nos recherches sur l'édition de Jacob. [Note de l'Auteur] . — Le bibliophile reproduit fidèlement l'épel des vieux textes et d'une époque où l'on écrivait abusivement autheur, Anthoine, etc. Mais déjà Ra-
Patelin se trouve de nouveau dans une situation désespérée. Par bonheur, il se souvient de ses facultés supérieures en fait de tromperie, facultés qui Font déjà mis une fois en possession de six aunes de drap. 11 se décide à exploiter encore ce talent dans la même intention, et se rend au marché, où il trouve bientôt, en la personne d'un marchand de fourrures, un sujet convenable pour ses tours de fripon. Il engage conversation avec lui, lui parle de leurs pères respectifs, entre lesquels auraient existé des liens d'amitié et même de parenté, et surtout le met en garde contre la livraison, à toutes sortes de gens, de ses marchandises à crédit, habitude qu'avait eue son père : « le mon.de était peu sûr aujourc< d'hui, on promettait toujours de payer demain,
« Mais ce demain ne vient jamais.
« Il connaissait cependant des gens à Taise dont il « se ferait un plaisir de lui procurer la clientèle, c< surtout qu'ils étaient parents. Tel était, par exem- « pie, le riche ecclésiastique de la paroisse : il avait « alors justement en vue un achat de fourrure pour « lui et sa nièce, qui projetait de se marier. »
bêlais (notamment Nouv. Prologe du liv. IV et IV, lvi) et Est. Pasquier {Recherches de la France, VIII, lix) écrivent Patelin sans /i, et cette orthographe est celle de La Fontaine (IX, xiv : « deux di,vc\i\patelins »), de Brueys et Palaprat, de Génin, de Littré ; c'est aussi celle de l'Académie pour notre nom commun patelin et pour ses dérivés. Évidemment les deux mots n'en sont qu'un, quoique l'étymologie en soit très controversée. Dans la présente traduction, on a respecté l'orthographe de chacun : ceUe de l'auteur dans le courant du texte, celle de Jacob ou des autres dans les citations. — [Note du Traducteur.]
Le marchand devient tout feu tout flamme pour cette affaire, et aussitôt, sans plus de détails, Patelin, en qualité d'ami du curé, choisit les fourrures les plus convenables et se rend avec le pelletier à réglise, où, comme il le lui a dit, l'argent doit lui être compté. Une fois arrivé. Patelin dit au prêtre qu'il y avait là un homme qui voulait se confesser, que cet individu souffrait incontestablement de ridée fixe d'avoir à recevoir de l'argent pour des fourrures, mais qu'il pouvait, sans se laisser troubler par cette manie, diriger tout de même sa conscience. D'un autre côté, il annonce au pelletier que le prêtre est disposé au paiement. Là-dessus, il s'éloigne avec les fourrures, malgré les protestations du marchand, qu'il tranquillise par la promesse de l'attendre dans l'auberge la plus proche, où le prêtre avait commandé pour eux un repas.
Il est manifeste qu'il doit résulter de là un imbroglio comique, et il suit du reste une scène qui ne laisse rien à désirer en fait de comique burlesque. Naturellement, c'est le pelletier qui est dupé. Il quitte l'église en colère et avec menace, s'il ne trouve Patelin à l'auberge, de forcer malgré tout le curé au paiement. Cette menace fait prendre à l'ecclésiastique la résolution de ne pas se rendre de la journée au presbytère, où le pelletier viendrait sans doute le relancer pour son argent, mais d'aller dîner chez sa « commère » [Gevatteri7i],
« Dans le Nouveau Pathelin,.. », dit Jacob (page 127),. . . « la tromperie repose sur l'équivoque des deux mots despecher et depescher, l'un signifiant
expédier, et l'autre confesser ». Et c'est aussi, dans la comparaison avec l'ancien Patelin, l'unique originalité de cette farce; car, pour tout le reste, on peut suivre pas à pas l'influence de Tancienne farce, avec cette réserve que la nouvelle a perdu une grande partie de la finesse avec laquelle, dans l'ancienne, les caractères et les situations sont créés. Pendant que la première est une création si instinctive, « l'œuvre de quelque Molière du xv° siècle »,
comme dit excellemment Littré*, la seconde se
montre à nous comme le produit d'une tête médiocre, qui se règle presque en tout sur son modèle : l'ouvrage, ainsi que son auteur, nous apparaît comme un « produit de valeur moyenne » [Durchschnittsproduht] de son temps, sans véritable élan d'originalité. Le Patelin de cette farce n'est plus l'ancien Patelin, qui se plaisait même en quelque sorte à laisser son esprit et sa verve se jouer sous les couleurs les plus brillantes, et qui nous devient par là si sympathique, que nous ne remarquons pas complètement ou que nous oublions l'immoralité de sa conduite. Ce qui lui manque d'esprit et de verve, il cherche à y suppléer par une mise en scène des plus prétentieuses et calculée sur les facultés bornées de ses contemporains. Déjà le début de la pièce nous le montre sous un jour moins favorable : ce n'est pas, comme l'ancien, par une sorte de sentiment du devoir envers sa femme, qu'il prend sa
1. Cf. Histoire de la langue française, t. II, p. 2. [Note du Traducteur.]
résolution de faire une escroquerie ; mais c'est par pure avarice, pour ne pas puiser dans sa bourse :
Mais il faiilt bien que je m'expose D'empoigner quelqu'un à la source.
Et d'avoir, sans deslier bourse, Des fourrures pour noz cotelles.
La scène suivante, dans laquelle Patelin met à exécution sa manœuvre frauduleuse, présente, quoiqu'elle soit imitée dans tous ses détails de la scène correspondante de l'ancienne farce, un aspect essentiellement différent de celle-ci, parce que la situation de Tavocat relativement au marchand s'est complètement modifiée. Dans la première pièce, si le marchand se comporte avec l'avocat sans lui témoigner précisément de la méfiance, il montre cependant une certaine réserve, dont l'avocat triomphe d'abord par son caquetage séduisant, si bien qu'un siège lui est offert. Ici, presque tout le contraire. Patelin entre immédiatement en scène comme une sorte de grand personnage, et c'est lui qui, voyant le pelletier se tenir humblement devant lui, le chapeau à la main, l'invite à se couvrir :
Couvrez-vous, deal
Ce n'est pa^ signe de preud'homme \Qxiê\ d'estre si gracieux, comme Vous estes.
Et ce même rôle protecteur, il le joue durant toute la scène. Il donne le bon et peu coûteux conseil de ne rien prêter à de mauvais payeurs , et le marchand voit en cela un tel enrichissement de ses connaissances, qu'il le remercié le plus poliment du monde :
• Vous m*amonnestez
Beau et bien, et vous en mercye.
Lorsque ensuite il s'est donné comme parent, et fait entendre avec bienveillance au pelletier son intention de l'aider de ses relations étendues avee des gens distingués, aussitôt l'autre lui ojfïre sa marchandise à crédit :
S'il vous fault rien, nous en aurons Fait en deux mots, car seurement Tout est bien au commandement.
Et n'y eust'il denier comptant.
Cependant l'avocat joue l'homme au plus haut point honorable en jurant qu'il n'aime pas emprunter ; mais alors, sur les instances du marchand, il choisit des fourrures pour son ami et parent le curé. A ce propos, il dit en face au pelletier, avec le plus grand sang-froid, que le prix exigé était beaucoup trop élevé, qu'un fripon voudrait peut-être payer plus cher encore, mais que lui, il était un honnête homme :
Rien, rien. Je vous mercye pourtant ; Mais, quant d'avec moy partirez.
Par ma foy, vous emporterez Tout ce que vous debvez avoir.
Je ne hais rien tarit que debvoir :
Jamais d'accroire homme ne prie, . .
Ung trompeur, qui le voudrait croire [= avoir
à crédit], En offriroit plus largement ; Mais j'en offre tout justement Ce qu'en veux payer sur le pec ^
EnBn le marché se conclut, et tous deux se rendent à Téglise.
Si cette scène s'appuie, pour le fond, sur Tancienne farce, sous le rapport du texte même c'est aussi fréquemment le cas. Ainsi, la salutation de Pat-elin à son entrée dans la boutique du pelletier est presque identiquement la même ; cependant, même en cette bagatelle, on voit que l'ancien poète a un sentiment plus délicat de la beauté de la forme et de la souplesse de la pensée :
(Ancien) Pathelin : Dieu y soit I
Le Drappier : Et Dieu vous dointjoye !
1. Le bibliophile explique ce mot par pectus ; mais pectus nous a donné « pis ». « Pec « doit plutôt dériver de pascunni (? cf. « Le Pecq », village de la banlieue de Paris) et signifier « champ de pâture ». « Sur le pec » égalerait donc « sur-le-champ ». Toutefois cette acception ne se trouve pas dans le Dictionnaire de Vancienne langue française, par F. Godefroy (Paris, Vieweg, 1880-1888); — [Note du Traducteur.]
(Nouveau) Patheun : EtDieuvoitsdointjoye,nostre
[maistre l
Le Pelletier : Dieu votes dointjoye !
Après la conclusion du marché, c'est en termes semblables qu'il est donné, comme arrhes, un « denier à Dieu » :
(Ancien) Pathelin : Dieu sera
Payédes premiers, c'est raison.
Vecy ung denier : ne faison Rien qui soit où Dieu ne se
[nomme.
Le Drappier : Par Dieu, vous estes ung bon-
[homme,
(Nouveau) Pathelin : Il convientbailler, c'estraison.
Le denier à Dieu : ne faison Marché de quoy Dieu n'ait sa
[part.
Le Pelletier : C'est raison d'y avoir regard.
Et dictes comme homme de bien,
Lors du départ, le même débat surgit entre les personnages, pour décider qui portera les fourrures,
et tout finit, dans les deux pièces, par la victoire de Patelin :
Le Drappier : Allez devant .' sus, firay doncques.
Et les porter ay,
Pathelin : Rien qidconques.
Que me grevera-il ? Pq,s maille, Soubz mon aisselle.
Le Drappier : Ne votes chaille :
Il vault mieulx,pour le plus honneste.
Que je le porte.
(Nouveau) Pathelin : Allons doncqtces.
Le porterai-je...
Le Pelletier : Rien quelconques.
R n'y a rien qui soit pesant
Ne vous chaille : j'en porteroye Bien plus, à une de mes mains,
L'expression a: rien, rien », que l'ancien Patelin emploie une fois (p. 42], le nouveau remploie assez souvent, lilentionnons encore qu'ici, comme dans Tancienne Farce et dans le Testament de Patelin, que nous avons à examiner plus tard, il se présente une allusion à la Chansoii de Roland, signe de la grande vogue de cette épopée, restée populaire dans les couches les plus profondes, jusqu'à cette époque même :
(Ancien) Pathelin \ ... Je sçay aicssi bien chanter
Au livre avecques nostre prestre Que se f eusse esté à maistre A utant que Charles en Espaigne *•
Ip. 21].
Le Pelletier au Prebstre [Nouveau Pathelin y page 169) :
Vous estes plus traistres que Ganes [= Ganelon] ^ Dangereux et mauvais trompeurs ^.
Pathelin [Testament de Pathelin, p. 189) :
Si je mouroye tout maintenant.
Je mourroye de la inor't Rolant [c'est-à-dire a de soif »].
Eu égard aux trames peu fines de Patelin, le pelletier est représenté comme beaucoup plus niai& que Joceaume. Cette niaiserie dégénère même en grossièreté dans la querelle avec le prêtre à Téglise. Une pareille scène montre clairement combien le poète de la nouvelle farce est inférieur à celui de Tancienne. D'autre part, c'est assurément une marque de grande indifférence morale, imputable soit au poète, soit au public, soit à l'un et à l'autre,