‹ La farce de Patelin et ses imitationsChapitre 43 sur 81 · III. — L'Avocat Patelin · texte numérisé non relu

III. — L'Avocat Patelin

Comédie en trois actes et en prose, par Brueys et Palaprat.

Une preuve de la valeur de la Farce de Patelin, c'est qu'au XYIIP siècle encore, un poète de réputation, J'abbé Brueys, se sentit porté à la prendre

pour base d'une comédie moderne*. Le travail fut -commencé avec soin en 1700, mais la représentation fut retardée jusqu'au 4 juillet 1706, par la guerre de Succession d'Espagne [cf. Introduction, p. 8]. Cette comédie étant, ainsi que le Henno, •composée d'après les règles de l'art, il s'y trouve également une intrigue d'amour, qui est même -double : d'une part, entre Valère, le fils du drapier, €t Henriette, la fille de Patelin ; d'autre part, entre Colette, la servante de Patelin, et Agnelet. Le sujet semble donc nous offrir assez d'intérêt et d'originalité pour que nous l'exposions ici.

Dans un monologue d'entrée. Patelin formule sa résolution de se procurer à tout prix un habillement convenable, afin de ne pas effrayer, par la vue de ses vêtements râpés , les prétendants à la main de sa fille et de ne pas provoquer les remarques railleuses des gens et de sa femme. Il se cache, au moment où M°^^ Patelin et Colette arrivent. Sur une question impérieuse de sa maîtresse, Colette -avoue qu'Henriette a une intrigue d'amour avec Valère, puis elle s'éloigne. Patelin se montre alors et, sur les reproches de sa femme , lui fait part de la résolution qu'il a prise, au sujet de ses vêtements, de se procurer du drap pour un habillement. La femme, néanmoins , en révoque en doute la possibilité pratique. Avant que l'avocat entre dans la boutique du drapier Guillaume, nous surprenons

\. Cf. Œum^es choisies de Brueys et Palaprat. Paris (Didot), 1811, II, p. 1-63.

encore un entretien entre le marchand et son fils. Il lui reproche d'être de connivence avec le berger Agnelet pour vendre clandestinement ses moutons, afin de se procurer le moyen de faire des cadeaux à celle qu'il aimait. Valère nie énergiquement ; sur quoi Guillaume veut intenter une accusation à Agnelet. C'est alors que Patelin entre dans la boutique. Il commence par gagner le marchand en lui apprenant qu'il a trouvé dans ses papiers une dette de son père (à lui Patelin) au père de Guillaume r elle se montait à environ trois cents écus, et il voulait, en honnête homme, en effectuer le paiement. Ensuite, par les mêmes procédés que dans l'ancienne farce, il lui escroque le drap et l'invite également à dîner. Les scènes suivantes roulent sur la querelle connue du drapier avec Agnelet, et sur la. jubilation de Patelin pour la réussite de sou stratagème. Dans l'intervalle , scène courte entre Valère et Henriette : la jeune fille adjure son amant de s'éloigner d'elle jusqu'à ce que son père ait acquiescé à leur mariage. .

Au début du second acte, le drapier se prépare à venir chez Patelin. Il entre, mais reçoit la nouvelle déconcertante que « Maître Pierre » est depuis longtemps malade et qu'on vient justement, pour faire son lit, de l'asseoir dans un fauteuil à la porte de la chambre voisine. Au même instant, le malade entre en courant et fait, dans un délire simulé, leschoses les plus extravagantes. A la fin, il crie « au voleur! au voleur! » et s'élance sur sa hallebarde. Co cv\ mpt en fuite Guillaume effravé, mais attire

au contraire dans la maison le juge de l'endroit, Bartolin. Patelin cherche à s'excuser auprès de lui, car son délire a vite disparu. — Ici le juge, faisant sans doute allusion à la vieille qualification d' « advocat dessoubz l'orme » [vers 13], se sert, à l'adresse de Patelin manœuvrant sa hallebarde, de l'expression d' « avocat sous les armes ». — Ils s'éloignent ensemble, quand Colette et Agnelet entrent en scène. Le berger, sur le conseil de la servante, veut prendre Patelin pour avocat. Suit le débat entre Agnelet et Patelin : il ne diffère de celui de l'ancienne farce qu'en ce que le berger, conseillé par Colette , dissimule à dessein le nom de son maître.

Dans la scène du tribunal, qui ouvre le dernier acte, lorsque Patelin apprend le fin mot de la chose, il refuse péremptoirement de défendre Agnelet; mais il y est contraint par le juge. 11 allègue alors que le. berger a été une fois surpris par le drapier Guillaume au moment où il abattait un mouton, et que son maître lui a donné de tels coups sur la tête, qu'il est depuis atteint de crétinisme et dans la nécessité de se faire trépaner : cette allégation est confirmée par Agnelet, qui ne cesse de crier « bée !» Pour le reste, la scène se passe suivant les données connues, et il en est de même de la suivante, entre Patelin et le berger. Colette cherche maintenant à calmer la colère de l'avocat, en lui promettant de faire réussir le mariage de Valère avec Henriette. Dans ce but, elle propose de répandre, le bruit qu'Agnelet était mort de la trépanation, opération à la-

quelle il avait dû se soumettre par suite des mauvais traitements du drapier. La nouvelle arrive aux oreilles du juge. On conduit le magistrat au lit d'Agnelet, où il aperçoit avec horreur la tête mutilée du berger (on apprend plus tard que c'est une tête de veau maculée de sang) : alors, sans hésiter, il fait arrêter le drapier comme meurtrier du berger. Toutefois, sur les instances de Patelin et de Colette, il lui promet sa mise en liberté, s'il signe le contrat de mariage de son fils avec sa filleule (à lui le juge), Henriette , fille de Patelin. En cas de refus, il serait pendu sans forme de procès. Contraint par la nécessité, le drapier donne sa signature. Alors on amène Agnelet, que des paysans ont arrêté dans un grenier. Guillaume veut aussitôt déchirer le contrat de mariage, et Bartolin l'approuve; mais Patelin réclame maintenant le paiement de dix mille écus , qu'il a le droit d'exiger aux termes d'une clause insérée dans le contrat, en prévision de ce cas. Le marchand cède à la nécessité , et la pièce se termine par l'aveu de Valère, qu'Agnelet a tué et vendu les moutons à son instigation, ce qui arrache au père ce cri : « Me voilà bien payé de mon drap et de mes moutons ! »

En examinant la pièce de plus près, nous remarquons d'abord avec quelle différence les caractères masculins se présentent à nous comparativement aux caractères correspondants de l'ancienne farce. Patelin déjà devra nous apparaître sous un autre aspect, parce qu'il est devenu père de famille et habitant du lieu, parce que cette double qualité

rend sa façon d'agir plus difficile en quelque sorte, et que les suites de cette façon d'agir peuvent entraîner pour lui des conséquences d'une longue et grave portée, étant donné sa situation. Si on le voit ensuite conjurer ces fâcheuses conséquences, en homme doué d'une grande finesse et d'une souplesse merveilleuse, c'est justement ce qui lui fait perdre ces traits frais et purement humains par lesquels l'ancien Patelin nous séduit si irrésistiblement. Il est, dans le cadre de cette pièce, une figure extrêmement humoristique et pleine de vie ; mais, au lieu d'être encore le brillant chevalier d'industrie du XVo siècle, il est au contraire l'avocat retors et subtil du XVIIP, lequel, par sa connaissance exacte des lois, excelle précisément à les tourner. C'est ce trait de caractère qui ressort d'une manière presque répugnante dans la dernière scène, lorsque, s'attaquant au drapier imprévoyant et peu familier avec les formalités du code, il le réduit complètement en son pouvoir, par la rédaction léonine du contrat de mariage. 11 ne peut guère nous plaire davantage dans ses rapports avec M""® Patelin, en regard de laquelle il joue un rôle presque pitoyable :

M™« Patelin : Ah ! te voilà ? — Patelin : Oïd. — jjme Patelin : Comme te voilà vêtu! — Patelin : C'est que, . . je. . . je ne suis pas glorieux. — M™« Patelin : C'est que tu es un gueux ; et je vie^is d'apprendre que ta gueuserie rebute tous les partis qui se présentent pour notre fille. — Patelin : Vous avez raison (A. I, se. ni).

Où il reproduit le vieux Patelin, c'est dans son délire simulé, et devant la justice : il y a là deux scènes qui, sans aucune imitation servile des passages correspondants de la vieille farce française, sont d'un excellent effet comique et à peine inférieures à Toriginal.

Mais, s'il y a lieu de remarquer ici la fraîcheur de verve et d'esprit de l'ancienne pièce, c'est beaucoup moins le cas pour la scène de l'escroquerie du drap. Là, comme dans le Nouveau Patelin, la finesse fait défaut dans l'art de la persuasion. Si déjà l'histoire des trois cents écus à payer est calculée sur une passable étroitesse d'esprit du drapier, la critique s'applique bien mieux encore aux flatteries, dont l'excès va jusqu'à friser l'ironie :

Patelin : Vous faites votre commerce avec une i7itelligence . . . — Guillaume : Oh ! Monsieur. . . — Palelin : Avec une habileté 7nerveilletùse . . . — Guillaume : Oh ! oh ! Monsieur. . . — Patelin : Des manières nobles et franches qui gagnent le cœur de tout le monde. — Guillaume: 0/î ! point. Monsieur. — Patelin : Parbleu, la couleur de ce drap fait plaisir à la vue. — Guillaume : Je le crois ; c'est couleur de marron. — Patelin : De marron ? Que cela est beau ! Je gage. Monsieur Guillaume, que votes avez imaginé cette couleur-là ? — Guillaume : Owi, oui, avec mon teinturier. — Patelin : Je l'ai toujours dit : ily a plies d'esprit dans cette tête-là que dans toutes celles du village. — Guillaume : Ah ! ah l ah!

. . . Patelin : Vous étiez heau comme VAmo^ir, — Guillaume : Je l'ai ouï dire à ma mère. — Patelin : Et vous appreniez tout ce qu'on voulait. — Guillaume : A dix-huit ans, je savais lire et écrire, — Patelin : Quel dommage que vous ne vous soyez appliqué aux grandes choses ! Savez-vous hien. Monsieur Guillaume, que vous auriez gouverné un JStat^ — Guillaume : Commue un autre.

. . . Patelin : Vous souvient-il, Monsieur Guil- Zawne, d'un jour que nous soupâmes ensemble à VÉCU de France ? — Guillaume : Le jour qu'on fit la fête du village ? — Patelin : Justement. Nous raisonnâmes, à la fin du repas, sur les affaires du temps : que je votes ouïs dire de belles choses ! — Guillaume : Vous vous en souvenez? — Patelin : JSije m'en souviens! Votes prédites dès lors tout ce que nous avons vu depuis dans Nostradamus. — Guillaume : Je vois les choses de loin (A. I, se. v).

Mais par cela même que Guillaume se laisse preudre à ces appâts, malgré leur grossièreté, son «caractère se trouve dessiné dans ses traits essentiels. Toutefois, outre Tétroitesse d'esprit, il faut 'CDCore observer en lui la cupidité et Tavarice : c'est ce dernier vice qui le porte à donner si peu à son fils, que celui-ci est réduit à le voler :

M"*® Patelin : Mais où prend Valère de quoi faire ces présents? Son père est un riche brutal qui ne lui donne rien, — Colette : Ohl Madame, quand les pères ne donnent rien, les enfants les volent, cela

est dans C ordre; et Valère fait comme les autres (A. I, se. II).

Gomme le caractère de Patelin, celui d'Agnelet s'est aussi un peu transformé. Ce n'est plus le nigaud de paysan, sottement rusé, de l'ancienne farce. Sous le masque du rustre, perce parfois le drôle qui exécute ses tours avec une finesse consciente. Il a môme déjà une fois dupé Patelin pour ses honoraires ; mais, en implorant pour la seconde fois l'appui de l'avocat , il sait cacher sa mauvaise foi, ainsi que le nom de son véritable maître» Guillaume, contre qui Patelin n'aurait probablement pas plaidé pour lui :

Patelin : Vous étiez deux frères que je garantis^ des galères; l'un de votes deux ne me paya point.

— Agnelet : C'était mon frère. — Patelin : Vous fûtes malades au sortir de prison, et Vun de vous deux mourut. — Agnelet : Ce ne fut pas moi. — Patelin : Je le vois bien. — Agnelet : Jç fus pourtant plus malade que mon frère. Enfin, je viens vous prier de plaider pour ynoi contre mon maître^

— Patelin : Ton maître, c'est ce fermier d'ici près? — Agnelet : Il ne demeure pas loin d'ici^ et je vous payerai bien (A. II, se. vi).

Dans les caractères féminins, à l'examen desquelsnous passons maintenant, la seule comparaison avec l'ancienne farce est fournie par Guillemette^ la femme de Patelin. Dans notre comédie, elle est devenue M™e Patelin, et elle sait faire ressortir^

comme il convient, la dignité de sa position influente, en traitant, dès le début de la pièce, son mari de « gueux ». Ce trait indique en substance la différence qui distingue la nouvelle figure de l'ancienne. Quant à la Giiillemette toujours empressée à seconder avec joie son mari et à partager ses sentiments, on en trouve peu de traits dans M™° Patelin. Celle-ci, nous la voyons partout ne concentrer son attention que sur le maintien de son rang à Tégard d'autres personnes. C'est pourquoi aussi elle désapprouve catégoriquement les prétentions que lui manifeste son mari à propos de sa maladie feinte; mais Patelin réfute ses objections par une réflexion philosophique pleine d'àpropos :

M"« Patelin : Il faut , malgré moi, que faide à t'en sortir; mais tu devrais rougir de honte de ce que tu m'as proposé de faire, et ce n'est point du tout agir en honnête homme.. . — Patelin : Eh 1 mon Dieu, ma femme, en honnête homme î II n'est rien de plus aisé, quand on est riche, d'être honnête homme; c'est quand on est pauvre, qu'il est difficile de l'être (A. I, se. ix).

Le personnage nouveau de Colette , créé par le poète [Dichter] est le type de la soubrette de la comédie française, tel qu'il se présente encore au cœur même de notre siècle. Grâce à un sage conseil de Colette, Patelin se réconcilie avec Agnelet, et le dénouement heureux de la pièce devient possible.

7 Vf"

Henriette est une amante très convenable , d'un caractère ordinaire. Elle ne paraît guère que deux fois en scène : d'abord, pour adjurer Valère, comme il est d'usage , dans Tintérêt de son amour, de ne plus penser à elle tant qu'il n'aura pas le consentement de son père pour leur union ; ensuite au dénouement, pour être unie avec son amant.

Quel que soit le peu d'importance de ce couple amoureux (Valère et Henriette) pour la marche de l'action , c'est à lui cependant qu'il incombe de détacher à la fin, pour la satisfaction générale, le nœud fortement serré de l'intrigue , et de clore les débats par une solution qui nous renvoie contents. Pour que nous ayons ce sentiment, il faut que notre jugement s'étende en général sur l'ensemble de la comédie. On doit en effet, à notre avis, avouer que, si jamais la vieille farce de Patelin devait être transformée en comédie moderne, elle ne pouvait l'être plus adroitement, ni plus plaisamment que dans l'œuvre de Brueys et Palaprat.

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