‹ La farce de Patelin et ses imitationsChapitre 45 sur 81 · I. — Extrait de Henri Kurz · texte numérisé non relu

I. — Extrait de Henri Kurz

(Histoire de la Littérature allemande, t. I, p. 713 A

— 714 Al).

. . . Tous les drames menlionnés jusqu'à présent furent représentés au Mardi-Gras et appelés en conséquence Jeux de Carnaval. Il y eut aussi des drames profanes qui furent représentés au 7iouvel an. A l'origine, le sujet en était religieux et on les jouait dans l'église ; mais ils dégénérèrent en une telle licence, qu'on les proscrivit assez vite du lieu sacré. On n'en a malheureusement conservé aucun texte. Nous savons seulement, par un document du commencement du xiv^ siècle, que, lors de ces comédies, des mascarades avaient lieu dans l'église, que des banquets se donnaient au dehors, qu'on faisait de la musique et qu'on dansait dans les maisons comme dans la rue; enfin, qu'après les repas, le prêtre qui faisait l'évf^que au jour de la Saint-Jean (27 décembre), chevauchait par les rues, sur un cheval ou .sur un âne, et aspergeait les gens à l'entrée de l'église. Quoique bannis du lieu saint, ces jeux se maintinrent constamment ; toutefois ils adoptèrent des sujets qui, évidemment, devinrent peu à peu tout à fait profanes et cessèrent d'avoir le moindre rapport avec l'église. Néanmoins, leur identité première avec les

1. Geschichte der deutschen Literatur... voa Heinrich Kurz. Leipzig (Teubner), 1876, 4 vol. in-4.

jeux religieux peut encore se reconnaître en un point, c'est qu'ils avaient plus d'étendue que les jeux de carnaval ordinaires. Du moins l'unique jeu de nouvel an que nous connaissons jusqu'à présent, mis en comparaison avec ces jeux de carnaval, est très étendu, puisqu'il a plus de neuf cents vers. C'est le jeu du Valet AVISÉ [der Klugeknecht]. Ce poème date de la seconde moitié du xv« siècle et fut composé probablement en Suisse.

Si tous les jeux de nouvel an ont valu celui-ci pour l'étendue, le plan, l'exécution et la peinturç des caractères, il est fort regrettable qu'il ne nous en soit pas resté plus de traces ; car le Valet avisé QSt réellement, sous ces rapports et à d'autres égards , bien préférable à la plupart des jeux de carnaval. Il se divise en actes, ce qu'on ne trouve pas dans les jeux de carnaval même les plus étendus, et il présente déjà, somme toute, plus de développement théâtral, en quoi l'on peut également voir un rapport avec les Mystères.

La pièce commence par un discours préliminaire du héraut [exklamator). Ce discours, plus long que les prologues ordinaires, est aussi beaucoup plus significatif : il ne se contente pas d'exposer en peu de mots le sujet de la pièce, il en formule aussi la profonde portée *. Nous reconnaissons là ces idées contemplatives de la vie qui reviennent si fréquemment chez les poètes didactiques ; et, d'un autre côté, cela suppose un poète plus instruit que ne peuvent l'avoir été en grande partie les auteurs de jeux de carnaval.

1 . Ce n'est que très rarement qu'on a lieu d'apprécier dans les jeux de carnaval une pensée d'une certaine profondeur, une règle quelconque de conduite, un principe de sagesse. Il en est ainsi non seulement pour les jeux déjà mentionnés (le Manteau de Lunète, Lunetens Mantel, et les Princes et Seigneurs, von Fûrsten und Herrn) mais encore pour le jeu du Paysan et du Bouc, vom Paurn und Bock, dans lequel le poète veut faire toucher du doigt cette maxime : Moins fait ruse que vérité.

Dans le Valet avisé, Taction est plus nourrie que dans la plupart des autres jeux ; elle est aussi plus intéresisanie. Un paysan, dont la femme est le maître dans la maison, a des habits tout déchirés, et sa femme ne veut lui donner aucun argent. Au moment favorable, le valet trouve dans Técurie un petit magot (huit écus rhénans] que la femme avait caché. Il l'apporte à son maître, qui renvoie à la ville avec cet argent pour lui acheter le drap d'un habit neuf. Mais le valet garde l'argent, prend le drap à crédit et le garde aussi en disant au paysan qu'il n'a pas su exactement quel drap prendre, mais qu'il a payé le marchand d'avance, de façon que son maître n'ait plus qu'à aller faire son choix. Lorsque Riiedi (c'est le nom du paysan) arrive chez Dochmann, on découvre bientôt que le valet a trompé les deux. Ils l'actionnent en justice et le font comparaître. Le valet avoue à son défenseur la tromperie, mais lui promet huit écus s'il veut l'aider à sortir de cette situation difficile. L'avocat lui conseille de faire le muet et de ne répondre à aucune question. Xi'autre suit le conseil , et, quelque demande que lui fasse le juge, il ne dit jamais que « weiw». Alors, malgré toutes les observations des plaignants, les juges les déboutent, attendu qu'ils n'auraient pu être trompés, comme ils le prétendent, par un muet. Mais, lorsque l'avocat réclame les huit écus promis, le valet persiste dans la feinte qui lui a été conseillée, de sorte qu'il prend l'avocat dans son propre piège.

Cette pièce a une ressemblance des plus frappantes avec la farce française la plus ancienne que l'on connaisse *, « Maître Pierre Pathelin », qui date, aussi de la seconde moitié du xv« siècle. On ne saurait guère sup-

1. Le recueil de M. Edouard Fournier, le Théâtre français -avant la Renaissance (Paris, Laplace, Sanchez et C^®, 1872), contient plusieurs farces jugées antérieures à Patelin.

[Note du Traducteur.]

poser qu'elle en ait été imitée , car elle aurait conservé une foule de traits comiques et d'imbroglios qui ne s'y rencontrent pas. La pièce allemande, il faut le reconnaître, est, sous tous les rapports, très inférieure à la pièce française : elle n'a ni la vivacité dramatique, ni la verve réellement comique qu'on adiûire avec raison dans celle-ci. Elle n'en reste pas moins incontestablement une production à jamais remarquable, surtout en ce que les caractères principaux, le paysan, sa femme et le valet, sont d'un dessin exact et bien marqué, et que le poète sait ajouter nombre de traits heureux, dont les uns sont d'un grand effet comique, les autres d'une puissance dramatique qui donne de la vie aux personnages et aux situations.

Page 1