TRAVAIL DES ENFANTS DANS LES MANUFACTURES
Je ne connais M. Balsan,nide vue, ni de réputation, mais je me le ferai montrer. Je vais m'enquérir de ses origines, et — dassé-je faire le voyage en personne — j'achèterai sa photographie, qui doit être en vente chez le hbraire de sa ville.
M.Balsan est le député qui a combattu l'amendement de M.Scheurer-Keistner, à propos du travail des enfants dans les manufactures.
Il s'agissait de décider que, de dix à treize ans, les enfants ne pourront travailler plus de six heures par jour.
Remarquez que si l'on ajoute deux heures pour l'instruction de l'enfant, lecture, écriture et arithmétique, et une heure pour le repas du soir, lajo urnée du pauvri:^ déshérité est bien remplie.
Tel n'est pas l'avis de M. Balsari, susnommé.
« Il ne faut pas, dit-il, que les enfants soient inoccupés et puissent être livrés à l'oisiveté et au vagabondage. »
Il faudrait l'organe et la sole nnité de Henri Monnier pour donnera cette phrase une saveur complète. XonI c'est aussi beau que le conseil au mendiant estropié:
— Tenez, mon ami, voilà un sou... ne mendiez plus !
Le travail I que ce mot est grandi il contient l'économie entière des sociétés. Pour se nourrir, se vêtir, se mettre à l'abri de l'intempérie des saisons, l'homme a reçu deux bras — et l'intelligence. Le travail n'est pas seulement un instinct chez lui, c'est une destination. L'homme, s'il eût été pourvu detout, auraU vécu et serait mort idiot.
Longtemps les fruits du travail n'ont pas été répartis en raison des services. La violence, laruse, l'exaction ont arraché au travailleur le fruit de ses peines. Que de siècles il a fallu pour rendre l'homme à lui-même! Il n'est pas une des libertés dont nous jouissons avec indifférence qui n'ait coûté le sang de plusieurs générations.
Le travail, dans l'ère moderne, a conquis à peu près tous ses droits. Il est la substance de la vie comme il en est la dignité.
L'Etat n'a plus que quelques élagations à faire pour que nous arrivions à une bonne justice distributive ;il
ne faut pas que, dans les divers modes d'activilé, il y en ait qui prélèvent sur larichesse publique destributs détournés. Débarrasser la société des situations abusives, de toute charge commune qui se convertit en intérêts particuliers, de tout privilège sans compensations équivalentes.
Alors le travail aî-rivera àtoutTéclat de sapuissance; assez longtemps il a été opprimé par l'esclavage, le servage et le monopole. Il s'est perpétué à travers les plus sombres époques de l'histoire, laissant ici un monument, là une statue, un tableau. L'aqueduc romain, le soc de charrue enfoui et retrouvé, l'amphore arrachée aux cendres de Pompéï, la mosaïque brisée, l'anneau de cuivre, la lampe latine, tout ce que la bêche retira du sol dans le hasard de ses recherches, nous montre Fhomme s'ingéniant, travaillant, grandissant. Le travail a été l'obstacle à la déchéance humaine, et l'opinion des peuples éclairés lui a délivré enfin ses lettres de noblesse.
C'est là que commence un autre péril.
Nous avons à sauvegarder la vie humaine des cupidités de l'industrie.
C'est assez qu'il y ait des métiers périlleux comme celui de chauffeur ou de mécanicien : qu'il y en ait de mortels comme celui des ouvriers qui touchent au mercure,*à l'arsenic ; les gouvernements doivent, au moins, intervenir dans les questions générales qui intéressent directement l'humanité.
Au premier rang de ces questions, se trouve celle du travail des enfants.
Depuis longtemps déjà, l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse avaient donné l'exemple et tracé la voie à la France — qui, décidément, fera bien de hâter le pas, si elle veut reprendre sa place à la tête des nations.
La discussion est enfin venue, et nous espérons qu'il en sortira quelque chose, malgré M. Balsan. v
Plus que jamais nous avons besoin d'hommes.
Et quels hommes seraient-ce que des enfants privés d'air, fatigués dès l'âge le plus tendre, anémiques à vingt ans ?
Quelle armée nous donneront des femmes épuisées par le travail de nuit, entassées dans des salles chauffées au charbon de terre ?
L'industrie doit céder au salut du pays, et, dans aucun cas, l'humanité ne peut abdiquer ses droits au bénéfice des spéculateurs qui ne voient dans la vie de ceux qu'ils emploient, qu'une question de rabais sur leurs marchandises.
Non, certes, il ne faut pas que les enfants soient inoccupés et livrés à l'oisiveté et au vagabondage î Mais si une mort prématurée est un moyen certain d'empêcher le vagabondage, je me permettrai de faire observer à M. Balsan qu'il amène aussi une oisiveté forcée.
Oiiand M. Balsan avait dix ans, combien d'heures employait-il chaque jour au travail ?
J'aurais voulu le voir, à cet âge, occupé dans une verrerie, ou dans une de ces manufactures où Ton carde les laines, exposé à la chaleur accablante des fourneaux, ou respirant cette poussière tine et aiguë qui pénètre dans les poumons et les dessèche.
Oh ! qu'après six heures de cette vie utile, il eût respiré avec bonheur, en courant sur leschemins, l'air des oiseaux et des moutons, l'air qui caresse le feuillage et qui sent l'herbe et la violette !
Et que ce M. Balsan ne se fut point trouvé alors livré à l'oisiveté et au va.sabondaofe I
Je lui souhaite, pour toute punition, d'avoir sur les genoux un enfant à lui, souffreteux, maigre, la poitrine déchirée par la toux, et qui, entre deux flots de sang sur les lèvres, lui dise: Père, j'ai travaillé dix heures par jour I