LES CLASSES DIRIGEANTES
Une partie de la presse réactionnaire est revenue, cette semaine, sur le thème éternel et fastidieux des classes dirigeantes.
Il serait pourtant bien simple de s'entendre une bonne fois à ce sujet. Nous n'avons jamais prétendu qu'un peuple n'eût pas besoin de direction. Ce que nous ne voulons pas, c'est qu'on soit né diiigeant.
Emporté par son sujet, Paris- Journal, qui n'a ménagé aucune injure à la révolution de 89, s'est oublié au point d'en revendiquer le mérite pour sa clientèle.
« Qui donc, s'écrie le rédacteur secret de l'article de fond, qui donc a fait la révolution de 1789 ? Qui donc a remanié de fond en comble la société française, sinon ces classes dirigeantes auxquelles vous reprochez aujourd'hui leur prétendue immobilité? )>
LA FARCE l'OLlTIOUE 17
Ce langage a lieu de nous surprendre. Si c'est vous qui avez fait la Révolution, vous vous êtes adressé des paroles bien dures dans ces derniers temps.
Admettons que vous ne soyez pas restés étrangers au remaniement de la société française, ce n'est pas une raison pour gâter votre ouvrage et pour nous reprendre une à une les libertés que nous avons conquises en commun.
Mais je doute que les classes dirigeantes, telles qu'on les conçoit dans votre parti, aient jamais mis la main à la besogne. Elles étaient à Coblentz et à Londres.
Le Directoire et l'Empire ayant installé de nouveaux dirigeants, les anciennes classes n'ont pu se remettre à l'œuvre qu'à la Restauration, et nous avons gardé un assez mauvais souvenir de leur retour aux affaires.
C'est à l'entêtement, à l'incapacité des classes qui se prétendent dirigeantes que sont dues les inutiles révolutions de 1830 et de 1848.
Inutiles, en ce qu'elles n'ont pas amené les résultats qu'on était en droit d'en attendre. Ces révolutions, cependant, ont servi a nous débarrasser momentanément des incapacités qui, en France, se succèdent comme des furoncles. Quand l'un a percé, il en pousse un autre:
Et quand on est à dix, on leur donne la croix !
Aujourd'hui, nous voyons arriver, du fond de leurs
capucinières, des gens qui disent : Xous sommes les classes dirigeantes.
Hommes noirs, d'où sortez-vous? Vous êtes les fils et les neveux de ceux qui ont contracté l'habitude de manger au budget.
Est-ce là un titre suffisant?
Quelques-uns d'entre vous, ayant appris que divers événements avaient traversé notre histoire, ont fait aux idées nouvelles cette énorme concession « de poser des conditions à votre Roy. »
Vous avez compris qu'un peuple ne se cède pas comme un troupeau de moutons, et vous vous étonnez que nous vous fassions des conditions à notre tour?
Rien cependant de plus juste, de plus logique.
Nous ne vous appartenons pas plus que la France n'appartient au comte de Ghambord.
Naissez marquis et barons tant que vous voudrez; vous ne pouvez naître dirigeants ou académiciens.
Qui donc a parlé de vocation?
Les enfants tiennent de leurs pères, toujours et quand même.
Les fils d'officiers jouent au soldat ;
Les fils de magistrats s'amusent au casier judiciaire ;
Les enfants de commissaires de police s'arrêtent entre eux;
Les fils de pharmaciens jouent à la pilule et s'administrent des lavements.
LA FARCE rOLlTIQUE 19
On m'assure que, dès leur plus bas âge, les petits de Broglie s'amusent à sauter sur les fauteuils. Ils ont l'Académie dans le sang.
Non I nul n'a le droit de nous diriger sans notre consentement. Les classes dirigeantes ne peuvent et ne doivent être composées que des gens qui ont inspiré à leurs concitoyens une somme de confiance suffisante.
C'est a nous de les désigner.
S'ils se nomment eux-mêmes, ce sont des usurpateurs.
Les classes dirigeantes n'ont pas fait la Révolution, la Révolution a été faite contre elles.
Vous prétendez que la démocratie est puissante et victorieuse, alors quele corps entier des fonctionnaires est nommé par les ennemis de la démocratie — et pour la combattre.
Vous ajoutez qu'on vient de lui faire la dernière des concessions en lui donnant la République!
Vraiment, la lui a-t-on donnée?
Hier, vous disiez non.
C'est qu'on ne lui a point donné la République. La démocratie l'a couvée au milieu des pièges et des embûcbes ; puis, tout doucement, avec autant de sagesse que de volonté, avec autant de prudence que d'énergie, elle vous a dit :
— Voici l'étiquette d'un gouvernennent que personne ne renverse.
Il n'y avait pas autre chose, vous n'étiez pas en nombre, vous vous êtes tus.
Pas longtemps!
Vous êtes revenus avec la garde...
Ce n'était pas suffisant.
Vous êtes allés chercher le Roy...
On s'est mis à rire.
Alors, voyant que rien ne prenait, vous vous écriez : On vous a donné la République.
Vous nous l'avez donnée comme une gifle.
L'aventure du comte de Chambord est beaucoup plus simple qu'elle m'a paru l'être au premier abord.
Un négociateur de niariages va trouver un célibataire et lui dit :
— Je viens vous proposer une jeune flUe charmante.
— Si elle est charmante, répond l'autre, elle me plaira.
— Elle a toutes les qualités.
— Mais pensez-vous qu'elle puisse m'aimer?
— Elle vous connaît de réputation et vous adore déjà.
— C'est parfait. Arrangez-nous une entrevue. D'autre part, le négociateur a dit à la jeune fille :
— J'ai à vous proposer un parti unique, le descendant dune grande famille, bon, simple, pas poseur, doux comme un agneau. Il fera toutes vos volontés.
— Je demande à le voir, répond la demoiselle.
Alors, M. Chesnelong-, c'est-à-dire le négociateur de mariages, va chercher le fiancé, qui dit :
— Me voici! je veux qu'on m'obéisse! je n'accepte aucune condition, et si vous m'embêtez, j'aurai recours à la force...
— Qu'est-ce que c'est que cela? s'écrie la France, mais j'ai refusé des partis qui valaient mieux. Laissezmoi ; je préfère ne p»as me marier.
— Ah! ça, gronde l'ex-fiancé, que m'aviez-vous donc dit — qu'elle m'adorait? Vous me faites venir, et elle ne veut pas de moi ? Que le diable l'emporte I Je retire ma candidature.
Ce sont là de ces choses qui arrivent tous les jours. Une union est projetée, et il suffît de la première entrevue pour brouiller les cartes.
— Mon gendre, tout est rompu!
Sans doute, le peuple est souverain, mais il ne peut exercer directement sa souveraineté.
Il n'y a pas d'Etat où tout le peuple à la fois gouverne sans avoir de représentants.
J.-J. Rousseau se trompe, quand il dit que le peuple n'est libre qu'au moment où il nomme ses magistrats et ses représentants, mais qu'il ne l'est plus dès qu'il les a nommés.
Le peuple n'est pas constamment en exercice de sa
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souveraineté, mais il est libre quand il se donne des lois, et libre quand il les exécute.
Qu'est-ce que le péril social?
Une nouvelle répartition de l'impôt? Un nouveau mode administratif? Je ne sais quoi de pratique et de non effrayant?
La société ne peut être en péril.
Ce qu'on appelle les « droits du peuple n n'a rien de menaçant dans la réalisation.
On n'a de droits que dans la société.
« Oui donc prétend parquer telle ou telle classe de citoyens dans des cadres impitoyablement fermés? »
Ceux qui proclament des classes dirigeantes en dehors de la volonté de la nation.
Il y a tout un système à cet égard.
Je reviendrai sur ce sujet, à une autre heure où je me sentirai plus libre.
Je ne fais qu'un souhait aujourd'hui, c'est que les classes dirigeantes aient bientôt moins d'occasions de diriger... vers la Nouvelle-Calédonie.
LES CONSERVATELRS
Les députés sont rentrés à Versailles sans en faire le siège; ils ont repris leurs places sur ces bancs déjà vermoulus que va réparer bientôt le paiement du dernier milliard.
De la dôpoiiillo de uo.-* lois L'automne avait jouché la tonv.
Belca?tel était sans mystère.
Et Lorgeril était saus voix.
Les traîneurs de sabre ont reparu à l'hôtel de la présidence; les traîneurs de plume se sont installés de nouveau dans la tribune qui leur est réservée...
Le commerce parisien a repris un nouvel élan en apprenant que la Chambre autorisait les poursuites contre M. Carré-Kérizouët, témoin dans un duel.
C'est là, en effet, une de ces mesures que commande quelquefois le salut d'un peuple; la discussion aurait pu être moins longue, mais tout est bien qui finit bien.
On s'attend à une forte hausse à la Bourse, si M. Garré-Kerizouët est condamné à quinze jours de prison.
En dehors de l'Assemblée, une décision bien cruelle a été prise. On assure que cet homme de tant d'esprit, Henri Hochefort, condamné à la déportation alors que Courbet en était quitte pour six mois de prison, serait expédié dans la Nouvelle-Calédonie. Nouvelle ou ancienne, eût-il dit dans son bon temps, la chc»se est à peu près indifférente...
Il n'y a qu'à s'incliner, quand on nous répond avec la loi ; mais n'y a-t-il pas lieu d'adoucir des lois promulgées dans des époques d'exception et dont la rigueur n'est vraiment plus de notre temps?
Je fais appel à la majorité même de l'Assemblée ; cette majorité, composée de légitimistes, d'orléanistes et de républicains conservateurs, nVt-elle rien à se reprocher vis-à-vis de l'auteur de la Lanterne?
N'est-ce pas elle qui a encouragé de ses applaudissements le pamphlétaire audacieux quand il attaquait l'Empire avec une férocité qui remplissait de joie les autres partis monarchiques?
Rochefort, Messieurs, a été un de vos instruments. A^ous l'avez acheté, vous l'avez lu, vous étiez de ses clients.
Je sais comme vous que les crimes et délits commis par la voie de la presse sont assimilés aux crimes et délits ordinaires; mais l'écrivain qui a publié une nouvelle à la main un peu vive et qui est condamné à cent francs d'amende pour outrage à la morale, est-il coupable au même chef que le monsieur qui se fait arrêter le soir aux Chami^s-Elysées?
Dumas fils, qui a écrit : Tue-la! sera-t-il poursuivi comme complice de tous les maris qui la tueront?
Hochefort a été exalté, poussé en avant par tous les ennemis de l'empire; et vous en étiez, messieurs du droit divin, et vous aussi, messieurs de la colonne de Juillet.
Après vous c'est le peuple des rues qui a pris l'écrivain et lui a dit : « Tu ne t'arrêteras plus !
Mais c'est vous qui avez commencé.
Le Président de la République ne fera-t-il rien pour celui qui a toujours voulu la République ?
Rochefort va-t-il partir en songeant amèrement que Napoléon ne l'envoyait qu'à Bruxelles ?
Ah ! Messieurs, que ne sommes-nous restés singes !
Les personnes qui ne peuvent supporter le mouvement de la balançoire feront bien daller passer six mois en Suisse. Le gouvernement va de droite à gauche et de gauche à droite avec une persistance monotone qui fatiguerait les marins les plus éprouvés, tels que MM. Saiss.et et Ghasseloup-Laubat. G'e^t à la III. 2
fois le tangage, le roulis et l'escarpolette. On rendrait sa carie d'électeur, si on l'avait avalée.
Il faut savoir compter jusqu'à cent pour calculer le nombre de ceux qui, dans une seule journée, vous demandent d'un air inquiet : Que va-t-il arriver ?
Mais, braves gens, il ne va rien arriver du tout.
Les gouvernements sous lesquels il n'arrive rien, ^'appellent des républiques.
Dans six mois, la libération du territoire, c*est-à- •du territoire provisoire, de celui qui est censé devoir être la France des années prochaines. Une fois les Allemands retirés dans les hôtelleries qu'on appelle Metz, Strasbourg, Mulhouse [et Colmar, il faudra bien •que l'Assemblée se décide à retourner dans ses foyers.
A ce moment, nous promettons un regain de vogue à la vieille chanson française :
Allez-vous-en, gens de la noce, Allez-vous-en, chacun chez vous,
Les députés, si tenaces qu'ils puissent être, hésiteront certainement à se proclamer députés à vie, décision qui amènerait bientôt la députation héréditaire.
Le plus grand nombre, nommé par des départements envahis qui n'aspiraient qu'à la paix, ou par des provinces menacées qui redoutaient l'invasion pour leur propre compte, le plus grand nombre rentrera dans la vie privée. Les poules et les lapins charmeront leurs longues journées, et ces messieurs pourront goûter les joies de la famille entre un taureau de
LA FAllCt: POLI TI OLE 2T
la Gauche et une ,2:énis?e de la Droite. Les élection.nous donneront alors une Chambre qui représentera l'opinion de la France libre, revenue à elle-même, et non d'une France humiliée, affolée, qui Jetait ses bulletins de vote à tous les prometteurs de paix hotiorable.
C'est à ce moment que commencera l'essai loyal de la République.
On m'écrit de pkisieurs cùtés: Faites-nous de la politique !
Quelle politique ? Il n'y en a pas à faire. 11 faut attendre.
Presser M. Thiers de réaliser les réformes promises ?
M. Thiers répondra : Je ne puis rien. Tout ce que je proposerai à la Chambre actuelle sera certainement repou-sé.
Attaquer le président qui paie la rançon, qui maintient l'équihbre entreles partis, qui rassurelecommerce et la propriété ? ce serait un crime.
Les monarchistes indurés s'écrient avec chagrin : Voilà deux ans que nous sommes en République et nous vivons encore I
Les monarchistes de hasard, ceux qui espèrent une préfecture ou un débit de tabac, commencent à hocher la tête en disant : Ah çàl est-ce que c'est sérieux, cette fois ?
La force bonapartiste était une masse électorale qui a suivi le gouvernement impérial jusqu'à son dernier soupir. A quel parti va se rattacher cette masse
électorale, composée de gens qui ne demandent qu'à travailler, à vivre tranquillement, et à laisser à leurs enfants la plus grande somme d'aisance possible?
Elle se rattachera au plus sage, parce que le plus sage sera le plus fort. Que les républicains exaltés n'oublient pas notre conseil; il faut prendre les monarchistes comme les séducteurs prennent les femmes.
Beaucoup de tendresse et de petits soins, des affectations d'eslinje et de respect. Pas de menaces, pas de violence ; la femme crie — et ne se rend pas.
La masse électorale n'a de préférence pour personne ; elle a sacrifié quelquefois aux faux dieux, mais je crois qu'on ne l'y prendra plus.
Ce qui s'est passé dans la réunion politique dite Centre gauche doit fixer l'opinion du lecteur sur les sentiments du pays tout entier.
M. Casimir Périer, homme mixte, duc de la bourgeoisie, a voulu ramener vers la droite ce groupe qui ■s'était donné charge de transaction, d'accommodements et de compromis. Le centre gauche a immédiatement déposé M. Casimir Périer et a élu M. Christophle pour président.
Cependant M. Périer avait déclaré qu'il acceptait franchement la République ; mais ce n'est pas tout de le dire, il faut le faire. M. Ricard, chargé de présenter à la tribune l'opinion de ses amis, n'a pas trouvé un mot à dire. Etait-ce la faute de M.. Ricard, avocat '«bloquent, politique accoutumé aux succès oratoires dans les réunions privées? Non, sans doute; mais, en
face d'une Assemblée qui attendait de> déclaration? nettes et franches, M. Ricard s'est trouvé subitement n'avoir rien dans son sac, parce que ses amis n'y avaient rien mis.
Ce jour-là, le centre gauche a été disloqué.
M. Périer a cru qu'il serait possible de le ramener à la Droite et de constituer ainsi une majorité suffisante pour soutenir sa République conservatrice.
Son attente a été trompée. Les républicains du du centre gauche n'ont pas cru à l'efficacité de ce rapprochement, et ils se sont refusés à s'éloigner de leurs amis de l'Union républicaine, parce que c'est avec ceux-là qu'est le drapeau.
Ce que M. Thiers aura fait de plus étonnant pour l'histoire, ce sera d'avoir fondé la République avec une Assemblée monarchique ; mais il ne faudrait pas diviser ce système à l'infini, et le centre gauche a eu raison de ne pas suivre M. Casimir Périer dans la voie où il voulait l'entraîner.
Cette Répubhque conservatrice m'a toujours rendu rêveur.
Que veut-elle donc conserver ?
Nous avons les conservateurs des hypothèques, des médailles, des musées ; nous savons ce qu'ils conservent. Que conservera votre République ?
Les traditions du passé ? les bureaux ? les rapports et contre-rapports ? Savez-vous que vous m'effrayez avec votre manie de conserve ?
Je me représente malgré moi ces boîtes en fer-blanc
30 l'esprit du boulevard
qui renferment des légumes passés, des viandes comprimées, à moitié pourries dans Thuile et des harengs qui nagent dans des flots de vinaigre où les écueils sont représentés par des ronds de carotte.
Certes, je suis loin de proposer une République destructy^ice : mais il faudrait s'expliquer sur le détail des conservations projetées.
Vivrons-nous en France, comme aux Champs- Elysées, au milieu des ombres des anciennes réalités?
Depuis longtemps, nous sommes menés par les capitalistes. Catastrophe universelle, fortune publique, signiiient toujours fortune des capitahstes, catastrophe de capitalistes. C'est le langage de la Bourse de Paris. Cependant la faveur que le gouvernement accorde aux citoyens, doit toujours être en raison inverse de la moDihié de leurs richesses. Ainsi, celui qu'on doit favoriser le plus, c'est le laboureur, dont les richesses soni mmuniles comme le sol.
Apres lui vient le commerçant, dont la richesse a plus de mobilité, mais qui ne peut se passer du temps, des chemins de fer, des fleuves et de ]a mer.
Au dernier rang vient l'homme d'argent, qui, d'un coup de plume, peut transporter sa fortune au bout du monde, et qui, n'agitant jamais que des signes convenus, se dérobe également à la nature et à la société.
Or, calculez ce que payent d'impôts les agriculteurs et ce que payent les rentiers, ceux dont la fortune est en })apier.
LA K A II Ci: l'OLITirjUE 31
LMiomme inutile échappe presque complètement à l'impôt; le producteur paye pour lui.
Est-ce là ce que M. Casimir Périer veut conserver?
On s'est étonné souvent de voir avec quel acharnement on se dispute chez nous les plus petites places. Klre employé du gouvernement à un degré quelconque semble être l'idéal du Français. Celui qui a une place de dix-huit cents francs dans une administration jouit d'une considération qui échappe à un commerçant généralement plus intelligent que l'employé.
Comment se fait-il que ce peuple léger, mahn, audacieux, devienne tout à coup si positif et si étroit?'^
C'est que l'initiative des particuliers semble disparaître de jour en jour. On a peur de tout. Le commerçant a gagné 20,000 fr. cette année, c'est vrai; mais peut en perdre quarante l'année prochaine; et un bon père de famille aime mieux condamner son fils aux dix-huit cents francs à perpétuité que de l'exposer à de pareils risques.
Où est l'audace américaine? Quand verrons-nous ce mouvement, cette agitation, cette fièvre des affaires qui agitent et mènent tous les particuliers dans le nord du Nouveau-Monde?
Il n'y a là-bas que fabricants et marchands, et le pays s'enrichit dans une admirable activité.
Ce manque d'audace tient aux complications de nos codes et à la mauvaise application de la répression.
La répression, en France, est terrible ; elle ne frappe guère sans déshonorer celui qu'elle atteint.
32 l'esprit du boulevard
Il ne faut pas qae M. Casimir-Périer conserve l'appareil des mitrailleuses légales. Tout esta refaire dans cet ordre d'idées. Et pour arriver k la simplification du gouvernement, il s'agit de conserver la République et non de fonder une République qui conservera.
Le meilleur gouvernement est celui qui est le moins visible; en France, on ne voit que cela. On est gouverné depuis le sous-sol jusqu'à la girouette.
Le gouvernement compte les grappes de raisin dans le pressoir et les haricots dans le sac de toile.
L'homme, sortant de l'état naturel pour arriver à l'état social, perd de son indépendance pour acquérir plus de sûreté; la liberté est l'effet d'un contrat entre la sûreté et l'indépendance; mais quel est celui de nous qui eût consenti à aliéner ses mouvements et ses gestes dans l'intérêt de sa sécurité? L'indépendance, avec ses dangers, vaut encore mieux que cette camisole de force qu'on nous a passée tout doucement — et sans nous consulter.
L A M B A s s A D E U R ERRANT
Il n'y a pas à dire, la position de directeur de l'Odéon est devenue préférable à celle d'ambassadeur. Certes, l'Odéon n'est pas près de Paris, mais le directeur peut s'y installer commodément et faire ses affaires dans son cabinet ; tandis que les diplomates, à peine arrivés à Londres, à Berne ou à la Haye, sont obligés de prendre le train à chaque instant^ afin de venir déclarer que le gouvernement qui les a nommés leur convient à tous égards.
Cela s'appelle le vote de confiance.
Franchement, si M. de Bisaccia refusait sa confiance au gouvernement qui lui donne 300,000 francs par an, ce serait un acte d'ingratitude révoltante.
La même observation s'applique à xMM. de Chau-
34 L liSPRIT DU BOL'LEVARD
dordy, Target et consorls — en abaissant les appointements de deux ou trois degrés.
Le Juif-Errant, en ce moment à Marseille, s'est beaucoup diverti de l'aventure de M. de Bisaccia et aussi de celle de M. de Chaudordy.
— Je ne serai donc plus une exception dans ce monde ! a-t-il murmuré en humant une prise de tabac.
Et désormais, quand les bourgeois de Bruxelles en Brabant donneront sur son passage quelques marques d'étonnement, Isaac Laquedem répondra :
— Ambassadeur français, voyageant pour vote de confiance I
Mais toute médaille a son revers, et je ne serais pas surpris qu'on retournât la complainte et qu'on la mît sur le compte de M. de La Rochefoucauld?
L'AMBA^SSADEUR ERRAxNT
Air connu.
Est-il rien sur la terrn, Pour briser le tibia, Que d'être eu Angleterre Monsieur de Bisaccia?
Que sou sort malheureux Paraît triste et fâcheux !
On lui dit: Boujour, maître, De grâce accordez-nous La satisfaction d'être Un moment avec vous.
LA FARCE l'OLlTinU li 35
Ne uou> refusez pas Tardez im peu vos pa?.
— Messieurs, je vous proteste Que j'ai bien du malheur ; Jamais je ne marrète,
Ni ici, ni ailleurs.
Pur bon ou mauvais temps
Je marche incessamment.
— N'ètes-vous point cet homme De qui l'on parle tant,
Que l'Écriture nomme Isaac, Juif Erraut?
De grâce, dites-nous Si c'est sûrement vous!
— Foucault de Bisaccia Pour num ou me donna.
Loin de Jérusalem
^e trouve mon harem, A Londres, plein d'ardeur. Je suis ambassadeur.
Juste ciel! que ma ronde Est pénible pour moi!
Je fais le tour du monde Pour la cinquième fois.
La nuit comme le jour, 11 faut voter toujours!
— Vous étiez donc coupable De quelque grand péché.
Pour que Bro^^lie l'aimable Vous ait tant aftligé ?
Dites-nous l'occasion De celte punition.
— Je hais la République...
Tous en sont avertis.
Mais les fonctions publiques Sont à tous mes amis.
Il faut qu'à chaque fois Je leur porte ma voix.
Messieurs, Buffet me presse...
On attend Chaudordy.
De votre politesse Je me sens enhardi.
Mais je suis tourmenté Quand je nai pas votéL
Et il reprend sa course...