INVENTION NOUVELLE
ENVELOPPES-FICilET.
indécrochetahles.
« Ces enveloppes, destinées à contrecarrer les effets de la circulaire du nouveau directeur des po-les, sont garnies de coins en fer. Le cachet, à l'abri du rossignol et du monseigneur, ne peut-être ouvert que par la personne qui connaît le mot.
Des expériences ont été faites en présence de plusieurs ingénieurs ; trois préfets à poigne ont vu échouer leurs efforts devant cette admirable invention.
L'un deux a requis le garde champêtre et les pompiers du chef-lieu, mais toutes les tentatives ont été inutiles. Un autre a même attrapé une hernie.
L'article 10 restera l'article 10, mais il est confiné désormais dans l'esprit du code et ne pourra profiter des extensions prodigieuses qu'on voudrait lui donner en faveur des préfets.
Les enveloppes indécrochetahles ne coûtent que vingt francs le cent.
LA farci: rOLlTIQL'E 107
Cinquante francs le mille pour la période électorale »
M. Riant a voulu rire. Rions.
Il y a des noms heureux. M. Malausséna, avocal distingué de Nice, riche propriétaire, n'a jamais pu se faire nommer sénateur par l'empire, uniquement parce qu'il s'appelle « mal au Sénat ».
M. Riant doit à son nom autant qu'à ses mérites la belle situation qu'il occupera quelque temps encore.
On ne l'eût pas nommé, s'il s'était appelé :
M. Pleurant,
M. Enlr'ouvrant,
M. Décachetant,
M. Déchiffrant,
M. Cabinet-Noir.
Ah! la chance! la chance !
Cependant, la caque sent toujours le hareng. Le Gascon gasconne et ne cessera jamais de gasconner.
Le duc Decazes, qui est Bordelais ou à peu près, nous en raconte de bonnes. Le duc de Broglie, qui est normand, se montre processif. M. de Fortou, natif du Périgord, travaille la truffe et le foie du canard.
M. Riant possède une magnifique propriété dans l'Allier, près d'un endroit nommé Cosnes-sur-VOil... VOil est une petite rivière de ce pays-là. Ce détail n'a l'air de rien ; eh bien! même à Paris, le directeur des postes est surl'Oil.
UN SOUS-PAMPHLETAIRE
Après avoir fait de mauvaises spéculations, M. Ordinaire a fait un mauvais pamphlet, enseveli dès le premier jour sous une épaisse couche d'indifférence. En se larguant des quelques relations plus ou moins suivies que la politique lui avait procurées, l'ex-député du Rhône a usé dun moyen courant de se faire valoir. Tous les aventuriers de la réaction qu'on rencontre sur le boulevard vous disent l'un après l'autre : a J'ai causé hier avec Decazes... » ou : « de Broglie m'a fait part de ses appréhensions. » Au fond, le plus grand nombre a causé avec quelqu'un qui avait vu un chef de bureau.
Tout monteur d'affaire se prétend soutenu par Rothschild, ou, faute de mieux, par M. Pereire ; et, parmi les changeurs qui lèvent Je pied, il en est peu
qui ne se soient prévala, pour inspirer quelque confiance, de leurs relations avec la Société générale ou le Comptoir d'escompte.
M. Ordinaire n arien dit, rien révélé, parce qu'il n'y avait aucun secret à trahir, aucune révélation à faire. Au lieu de se replier en bon ordre, il a montré le poing à la maison, comme un employé congédié, en disant"^- Quelle baraque!
Tout cela ne serait donc rien si la mauvaise humeur de M. Ordinaire n'avait servi de prétexte à un débordement d'injures, de diffamations et de calomnies contre un homme qui va droit son chemin, et qui n'a, pour le défendre, ni l'administration ni le ministère public.
« Ce qui rend le monde désagréable, a dit Chamfort, ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens. » Ghamfort est mort et le monde n'a pas changé.
Le plus curieux de l'aventure, c'est que, du jour au lendemain, M. Ordinaire est subitement devenu digne de foi aux yeux de certains individus qui n'auraient pas voulu le croire avec des pincettes, tant qu'il n'essayait pas ses défaillances contre Gambetta.
Il faut entendre la meute ! Tayau, Rustaud et Médor donnent de la voix à s'en faire éclater le gosier.
Tomber sur Gambetta, c'est si commode, si facile; le succès est tout cueilli. Il y a des gens qui rient dès qu'on leur rappelle que Gambetta est de Gahors, d'autres qui se tordent quand on imprime qu'il a
franchi les lignes prussiennes en ballon. H n'y a même pas besoin d'esprit. C'est le mirliton de la réaction, on n'a qu'à tourner, les distiques se suivent.
Je ne trouve qu'une chose touchante dans la confession de M. Ordinaire, confession qui n'est qu'un réquisitoire à l'envers : c'est que l'ex-député du Rhône est entré riche dans la carrière politique et qu'il en sort pauvre.
Mais la politique a-t-elle bien tout pris? La fraternité seule l'a-t-elie mis à sec? Dans cette ruine, si fâcheuse par ses résultats, ne faut-il pas faire la part des fantaisies d'une tendresse imprudente pour l'as de pique? A Dieu ne plaise que je vienne ajouter aux regrets de M. Ordinaire. Je crois de sa part à beaucoup de jeunesse et de légèreté, voilà tout; mais pourquoi, se sentant compromis, essaye-t-il d'entraîner avec lui ceux-là mêmes dont il se recommandait la veille?
Il était riche, il est pauvre. Eh bien ! c'est là une situation dont un homme énergique doit se tirer. Le procès de Lyon est un coup dur sans doute, mais M. Ordinaire est jeune ; il as'ait des amis, il lui en reste sans doute encore. Si quelques-uns manquent à l'appel, c'est sa faute; et il a trente ans devant lui pour prouver qu'une erreur se répare, et que le joyeux correspondant de M. Giraud avait en lui l'étoffe d'un honnête homme.
Quant aux adversaires nés et impitoyables de
M. Gambetta, aux bachibouzouks qui le cernent de toutes parts, ils constituent une mêlée absolument stupéfiante. Une mêlée est du reste tout ce qu'ils peuvent constituer.
La haine contre ce grand citoyen est faite d'envie, de crainte et de remords.
L'envie, — parce qu'on a vu surgir et s'élever un homme vraiment politique qui n'est pas sorti de la fabrique traditionnelle. Fils d'un modeste marchand de Cahors, il a dérouté les vieilles classes dirigeantes. Les pairs et les sénateurs des anciens régimes tremblent que leurs enfants soient supplantés.
La crainte, — parce que si la politique républicaine amène, comme cela n'est pas douteux, les progrès qu'on a toujours reculés, il y aura déplacement d'influences, et l'oligarchie routinière sera rendue à ses foyers.
Le remords, — parce que ceux-là mêmes qui tentent d'enrayer la société, de refouler l'opinion, sentent bien que la vérité n'est pas avec eux, et que beaucoup regrettent d'avoir pris la route où ils sont trop engagés aujourd'hui pour tenter de reculer.
Soulevez les masques. Des appétits contrariés, des ambitions déçues, des vanités hystériques se partagent l'orchestration.
Des animaux de toute espèce confondent leurs cris dans ce mugissement de la réaction. L'âne brait son premier-Paris de toutes ses forces; le renard afl'ûte
112 I. ESPRIT DU BOLLEVAHD
des échos sur la défense nationale; le dindon glousse des correspondances menaçantevS pour la République; le loup rédi.i^e un bulletin financier dans lequel il déclare qu'un roi ou un empereur pourra seul faire remonter au pair les emprunts ottomans et celui du Honduras; — et les oies s'abonnent.
La monotonie du sujet ne parvient pas à lasser les réactionnaires. C'est toujours le même texte d'accusation; toujours la même réclamation de comptes dix fois rendus. Il n'y a qu'une nuance légère à constater. Ceux qui n'ont pas eu recours à la générosité de M. Laurier disent :
— Et l'emprunt Morgan?
Ceux, au contraire, que M. Laurier a obligés, s'abstiennent sur ce sujet.
Il est vrai qu'on les renverrait au compte rendu de la commission d'enquête, qui a félicité les auteurs de l'emprunt Morgan.
Une douce manie des aliénés à 500 francs par mois qui rédigent les journaux de police, c'est de reprocher le plus sérieusement du monde à M. Gambetta d'avoir absorbé quelques bocks au quartier latin. Autant lui reprocher d'avoir fait son droit. Quel est l'étudiant qui n'a pas pris de bock ? Et pourquoi M. Gambetta, seul, eût-il préféré l'eau de seltz ?
Léon Gambetta est né à Cahors, le 30 octobre 1838; sa famille est d'origine génoise, comme la famille de
Broglieest d'origine italienne et la famille Mac-Mahon d'origine irlandaise. Il obtint de réels succès à la conférence des avocats stagiaires et se consacra, dès le début de sa carrière, aux causes politiques.
Le palais ne vit jamais avocat plus désintéressé. Il plaidait pour les ami- et même pour les indifférents, car il n'a jamais su refuser un service. Il n'y avait qu'à lui dire : « Je n'ai pas les moyens de payer un avocat, » pour qu'il endossât la robe et se mît à plaider.
Xommé député dans trois circonscriptions, Gambetta prit place à l'Assemblée législative en 1869.
A cette époque, un des puissants de l'Empire s'écriait : Cet homme est redoutable, il sait vivre avec 300 francs par mois !
Lorsque la catastrophe de Sedan amena la chute de la dynastie et des institutions impériales, Gambetta fut nommé ministre de l'intérieur.
TROIS JOURS APRÈS, il publiait avec ses collègues le manifeste qui convoquait les collèges électoraux pour le 18 octobre, afin de nommer une Assemblée constituante. Le 16 septembre, un nouveau décret avançait les élections et les fixait au 2 octobre. La rapidité de l'investissement de Paris détermina le gouvernement à ajourner les élections, à raison des obstacles matériels et moraux qu'elles devaient rencontrer.
Et c'est après cela qu'on a osé reprocher à Gambetta la dissolution des conseils généraux de l'Empire !
Les institutions impériales avaient cessé d'exister en droit et en fait ; il n'y avait plus de conseils généraux ; Sedan les avait licenciés.
En 1871, Gambelta fut élu dans dix départements, notamment dans ceux que la France était menacée de perdre et qu'il avait voulu défendre JUSQU'AU BOUT !
Gambelta obtint 5G,G2l voix dans le Bas- Rhin ;
52,917 dans le Haut-Rhin ;
57,047 dans la Moselle ;
47,211 dans la Meurlhe;
18, 530 dans Seine-et-Oise;
62, 739 dans lesBouches-du-Rhône ;
12, 423 à Alger;
6, 142 à Oran.
Il opta pour le Bas-Rhin, quoique la perle de ce département dût amener sa sortie de l'Assemblée nationale.
II y fut renvoyé, aux élections du 2 juillet, par trois départements, la Seine, le Yar et les Bouchesdu-Rhône.
Ce serait abaisser l'ex-membre de la Défense nationale, le républicain convaincu, le rêveur de victoires, l'illusionné de 1870, que d'essayer de le défendre contre certaines imputations.
Le fond de son caractère est le désintéressement le plus absolu. Si Gambetta a gagné quelque argent, c'est que son journal a trouvé de nombreux lecteurs ;
il gagne de l'argent avec la République française, comme M. Hébrard avec le TempSy comme M. Edmond Mairnier avec V Evénement.
On reconnaît facilement aujourd'hui les amateurs de coup d'Etat à l'inquiétude de leurs tailleurs et à l'effarement de leurs logeurs à la nuit.
llscraignentd'enrichir leur blason de quelques protêts et tentent de se soustraire à des faillites généalogiques.
Ce qui ne m'empêche pas de reconnaître, car je suis plus juste ou plus généreux que mes contradicteurs, qu'il peut y avoir des honnêtes gens dans tous les partis I
Le baron de Breteuil, après son départ du ministère en 1788, blâmait la conduite de l'archevêque de Sens. Il le qualifiait de despote, et disait : « Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère point en despotisme, et j'entends qu'elle se renferme dans les limites OU ELLE ÉTAIT RE5SERKÉE SOUS LOUIS XIV. »
C'était un honnête homme, ce baron de Breteuil, mais il n'en faut plus comme cela î
CDANGEEEN NOURRICE
J'ai trouvé les préfets et sous-préfets d'un gouvernement qui voudrase foncier enfin surl'équilé. Il devra, sans hésiter, expédier dans les départements les ouvriers typographes de Paris.
Aucun d'eux ne voudra se démentir dans ses nouvelles fonctions, et ces messieurs donnent aux mandataires du ministre de l'intérieur un exemple excellent à suivre.
Les typographes, en leur qualité d'ouvriers instruits, on pourrait dire lettrés, sont généralement républicains, ce qui ne les empêche pas de composer les journaux de toute opinion et de toute nuance.
V Union, V Univers, la Gazette, la Patrie, le Pays,
V Ordre, la Liberté sont imprimés par des républicains.
Les typographes pensent que toute opinion a droit
LA FARCt POLITIQUE 117
à son organe, et tel qui Jit de préférence VÉvénement, le Temps, le Rappel, entrera aussi bien dans la brigade du Gaulois ou de Paris-Journal.
Si un architecte et un maçon républicains refusaient de construire pour les légitimistes, si un menuisier démocrate s'obstinait à ne pas livrer de portes et fenêtres à un bonapartiste, la minorité serait sans domicile, ce qui serait le dernier mot du désordre.
Les colporteurs et marchands de journaux faisaient preuve de bon sens et d'impartialité, comme les typographes. Ils vendaient les journaux de toutes les opinions. Chacun en prenait à sa convenance.
Et voilà que tout à coup, alors que la mer était calme et le ciel bleu, une tempête administrative se déchaîne sur ces pauvres diables. Copin tonne et Tracy mugit. Les kiosques sont déracinés, les feuilles volent dans tous les sens. Aquilon-Doncieux les chasse au loin dans la plaine; Borée-d'Huart les roule et les retourne, tandis qu'Oscar de Poli lance quelques éclairs pour ajouter à l'horreur du tableau.
On appelle cela préparer les élections.
Et un journal réactionnaire s'écrie : « Si les journaux républicains vous gênent, suprimez-les ! »
Ce n'est pas une opinion, cela ; c'est un commerce.
Je me demande jusqu'à quel point on peut en rester là.
Dire aux colporteurs : Vous vendrez des journaux
118 L ESl'Rlï DU BOULEVARD
de ces deux couleurs-ci, pas d'autres ; c'est un commencement.
Mais pourquoi s'arrêter et ne pas dire aux fleuristes : Vous ne vendrez désormais que des lis et des violettes. Les roses sont défendues et les œillets punis de deux mois de prison I
Pourquoi, enfin, ne pas adresser aux épiciers une bonne circulaire qui, autorisant la vente des haricots blancs, leur interdira, sous les peines les plus sévères, de vendre des haricots rouges ?
Un peu de vigueur, que diable !
Quelle singulière République que celle sous laquelle il est interdit de vendre les journaux républicains !
C'est à croire que si Napoléon III revenait, il ne souffrirait sur la voie publique d'autre journal que la Marseillaise, et encore à la condition expresse que tous les premiers-Paris seraient d'Henri Rochefort.
Gela paraît peu probable ; et cependant, en agissant ainsi, Napoléon III ne ferait que continuer la logique de la brillante époque que nous traversons.
Quand on confie un nouveau-né à une nourrice, c'est pour qu'elle vous le rende grandi, bien portant et ayant fait ses premières dents.
Si elle vous rend l'enfant chétif et malade ; si elle s'est appliquée à lui arracher ses dents à mesure qu'elles poussaient, on est en droit de lui représenter que ce n'est pas cela qu'on attendait d'elle.
LA FAHCI-: POLITIQUE 119
Mais si on lui a confié un beau petit garçon, blanc et blond, et qu'elle vous rende un affreux petit nègre couveit de plaies, on peut dire sans hésiter que ce n'est pas là le dépôt qu'elle a reçu.
Eh bien ! sans hésiter davantage, nous avons le droit de constater que la République a été changée en nourrice.
Nous ne voulons pas de cet enfant-là, rendez-nous notre nourrisson !
Les Collet-Meygret, les Treilhard, qui étaient chargés, dans les commencements de l'Empire, de la surveillance de la presse, seraient bien heureux de voir de nouveau fermer les kiosques et pendre les colporteurs.
Ces fantoches retrouveraient l'atmosphère de leurs beaux jours, et peut-être revivraient-ils, comme la méduse desséchée qu'on remet dans l'eau de mer.
Quel régime de presse !
.Je faisais alors un journal bi-hebdomadaire, dont les nouvelles à la main sont restées célèbres et reparaissent encore tous les jours, par ci par là. Les sardines se conservent dans l'huile, les olives dans la saumure, et les nouvelles à la main dans les échos de Paris.
Quand le journal était composé, il fallait en tirer deux épreuves, l'une pour le ministère, l'autre pour la préfecture de police.
On renvoyait au bureau du journal l'épreuve revue
et corrigée. Ces messieurs de la censure marquaient au crayon rouge les passages qu'il fallait supprimer. Il n'y avait pas à lutter, c'était comme cela. Si un des passages indiqués était maintenu, les agents saisissaient le journal dans les kiosques, dans les gares, et la permission de vente sur la voie publique était retirée.
Or, ces redoutables éplucheurs étaient tous des fruits secs du journalisme et de la littérature ; il avait fallu bien des échecs, bien des refus pour les décider à entrer dans cette "autre police où. chacun d'eux recevait de 150 à 200 francs par mois! Ils se vengeaient sur ceux qui avaient la chance d'être imprimés. L'un d'eux enlevait régulièrement certains bons mots et certaines anecdotes qui ne touchaient en rien à la politique, ni à l'opéra, ni aux gens en place. Ce n'est qu'après six mois que j'appris qu'il les gardait pour son usage personnel : cet honnête employé faisait une correspondance en province et passait pour un homme d'infiniment d'esprit — grâce à ses habiles soutirages.
Ce qu'on aura peine à croire, c'est que cette censure préventive n'était pas même une garantie contre les poursuites du parquet.
On arrivait devant la fameuse 6° chambre avec un numéro qui portait d'un coté :
« Yu au ministère de l'intérieur; »
De l'autre :
LA FAHCt: POLITIOLE 121
« Vli à la préfecture de police. »
Le substitut se levait, et, désireux de s'asseoir, il parlait de péril social, de presse à scandales, et terminait gravement son discours par ces mots :
« Vous n'hésiterez pas, Messieurs, à faire un exemple. Je demande une condamnation sévère. »
Vainement, le journaliste s'écriait :
— Mais je suis garanti par l'administration ; voici le visa du ministère ! si la censure avait biffé ou souligné le passage incriminé, je n'aurais pas hésité à le supprimer, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Si vous me condamnez, condamnez aussi mes complices du ministère de l'intérieur.
Les trois juges faisaient semblant de ne pas entendre et, par des considérants qui eussent paru sévères pour Lacenaire, ils condamnaient le gazetier à une amende qui variait de 100 à 500 francs.
On passait ensuite à une affaire de vol, et tout était dit.
Je me rappelle qu'un jour, ce Treilhard, qui s'était affublé du sobriquet de baron, me fit demander en toute hâte au ministère.
En entrant dans son cabinet, je le trouvai médi- (ant sur les épreuves de mon journal.
— Monsieur, me dit-il, vous choisissez singulièrement vos collaborateurs ! Qu'est-ce que c'est que ce M. Tony Re Villon?
122 l'esprit du boulevard
— C'est un homme aimable, lettré et souvent spirituel.
— Vous avez lu son article ?
— Sans doute.
— Et voilà ce qu'il dit de Napoléon I^T « L'empereur déclinait visiblement ; son embonpoint était excessif, il avait les joues pendantes... » Les joues pendantes ! l'empereur ! Pourquoi ne pas dire tout de suite que c'était un poussah?
— Pas tout de suite, Monsieur, mais, un de ces jours, nous risquerons l'appréciation.
— En attendant, je supprime l'article.
— On pourrait y apfxorter quelques modifications et dire, par exemple: « Napoléon, quoique plus âgé, paraissait plus jeune. Il était d'une maigreur pleine de promesses, et toutes les femmes lui faisaient de l'œil?... »
Le baron Treilhard me foudroya du regard, et l'article de Tony Revillon resta sur le carreau.
La façon dont la presse indépendante est traitée par les sous-préfets actuels nous rappelle naturellement « les abus de l'ancien régime ». Les sous-préfets actuels manquent d'actualité, c'est là leur moindre défaut.
Ces messieurs répètent à l'envi qu'ils sont nommés pour trois ans et resteront à leur poste jusqu'en 1880.
Ce serait doux pour eux et dur pour nous.
LA KAI5CK l'OLITIOUK 123
— Vous comprenez, disait l'un d'eux, si les élections sont réactionnaires, nous resterons; et si elles sont républicaines, raison de plus pour qu'on nous garde... On aura plus que jamais besoin de gens à poigne...
Je connais un notaire de Malines qui a horreur des suppositions. Il prétend que les suppositions conduisent toujours à l'absurde.
Quand un de ses clients lui dit : « Si j'avais acheté cetie usine, je serais riche aujourd'hui... » le notaire de Malines répond:
— Si ma tante avait des roues, ça serait un cabriolet !
Un jour qu'on parlait politique au café Suisse, à Bruxelles, un orangiste regrettait la séparation de la Belgique et de la Hollande.
— Si l'on n'avait pas fait la révolution de 1830, s'écria-t-il, l'industrie des Flandres serait en pleine prospérité...
— Oui, murmura le notaire, si ma tante avait des roues, ça serait un cabriolet...
Hier, dans un restaurant doré, un indulgent disait : Vous attaquez l'empire, messieurs, avec une violence que j'approuve. Cependant, si on enlève le coup d'Etat, les commissions mixtes, les déportations, les abus qui ont suivi; si on supprime l'expédition du
Mexique, la guerre de 70, l'empire a bien son mérite...
— Eh bien! oui, si ma tante avait des roues, ça serait un cabriolet.
LES DEVORANTS
L'Exposition n'est pas terminée, les Chambres ne sont pas rentrées que déjà Ton se préoccupe des élections sénatoriales. C'est peut-être la première fois qu'en France on montre tant de prévoyance.
Ce renouvellement du Sénat est comme une épée de Damoclès suspendue sur la tête des conservateurs, avec cette différence dans l'aventure qu'on sait le jour où sera coupé le fil.
En présence de ce péril, les anciens partis qui s'accablaient de reproches et d'injures ont tenté un de ces rapprochements toujours édifiants pour ceux qui viennent d'assister à leurs querelles.
Ce rapprochement ne s'opère pas avec l'entrain désirable. Il est clair, à la façon dont en parlent les
intéressés, qu'il y a du tirage dans les affaires de la coalition.
Un journal qui aurait été conduit à la fourrière, si onFavait rencontré sans collier, s'évertue à jouer de la grosse caisse pour provoquer une sainte alliance entre les partis que des intérêts dynastiques, leurs prétentions et leurs appétits rendent hostiles à la République.
— Pourquoi ne nous unirions-nous pas? s'écriel-il d'une plume de rogomme. Nous ne sommes d'accord sur aucune question, nous poursuivons des buts très différents, mais faut- il s'arrêter à ces bagatelles? Unissons-nous, comme Desquiens et la veuve Crémieux, comme de France et Hodister !
Un autre, aussi peu sérieux, mais peut-être plu> propre, abonde dans le même sens.
— Voyez, dit-il, les républicains. Ne sont-ils pas aussi divisés que nous? Ils doivent même l'être davantage puisqu'il est agréable à nos lecteurs de se repaître de cette idée fausse. N'en sont-ils pas moins amis ? Imitons leur exemple. Ils sont unis contre la monarchie ; soyons unis contre la République. Sachons nous entendre pour l'égorger ; nous nous dévorerons plus tard.
Cette façon d'encourager les gens à une entreprise ne manque pas d'originalité.
D'ordinaire, ceux qui cherchent des partisans, des
LA KARCE l'OLITlQL'E 127
allié^ ou des complices, leur promettent que, une fois l'opération faite, ils seront récompensés par une large participation aux bénéfices et au butin.
Mais les bonapartistes, avec une sincérité qu'on ne peut méconnaître, prom.ettent à ceux qu'ils veulent entraîner dans leurs rangs de les mettre ensuite en capilotade.
C'est mal connaître le cœur humain que de s'imaginer qu'une promesse de ce genre soit de nature à provoquer une aveugle confiance et un dévoùment sans bornes.
Si Barré, au lieu de faire entendre à Lebiez que, après l'assassinat de la laitière, il lui abandonnerait une part des valeurs soustraites, s'était contenté de lui déclarer qu'il n'hésiterait pas à l'assommer pour bénéficier seul du crime, il est probable que Lebiez eût laissé l'homme d'affaires consommer seul sa sinistre besogne.
Avec un langage aussi peu dénué d'artifice, les bonapartistes risquent fort d'être seuls à tenter de couper la République en morceaux.
Il faudrait véritablement que les conservateurs, qui n'ont pas les mêmes espérances que MM. Rouher et Amigues, et qui n'ont pas les mêmes raisons de les avoir, fussent d'une simplicité inimaginable pour se laisser toucher par des exhortations si menaçantes.
Les vieux partis ne sont point aussi innocents que
128 l'esprit du boulevard
le petit Chaperon rouge. Ratapoil aura beau mettre le bonnet de la mère-grand, on voit les dents du loup qui percent sous la couverture.
Et quelle singulière façon de gagner aux projets de la coalition les sympathies de gens simples et d'humeur prudente que de leur annoncer que, après avoir bouleversé le pays pour saper la République, on le bouleversera encore pour arriver au triomphe et à la curée finale.
S'il était une promesse qui pût tromper un pays si souvent agité, c'est la promesse d'un avenir de concorde, de paix, de tranquillité.
Mais la promesse d'une guerre civile, en cas de succès, nous paraît devoir réunir peu de partisans.
Si cet aveu a le mérite de la franchise, il faut reconnaître qu'il n'a que celui-là.
Les Dévorants sont passés de mode, et le parti qui a capitulé à Sedan n'a pas de revanche à prendre ; il ne doit désirer que Toubli.
UN COLONEL MELOl'HOBE
Les préfets de M. de Fourtou ont d'autant pins de mérite à être conservateurs qu'ils ne sortent certainepas du Conservatoire. Copin avait défendu la danse, vuiciM. de l'Angle-Beaunianoir qui interdit la musique. Déjà un préfet de je ne sais où, — comment retenir le nom de ces éphémères ? — le préfet X... avait pris un arrêté disant :
« Considérant que la fanfare de... est devenue un centre d'agitation politique...
» Arrête :
» La fanfare est dissoute. »
Pauvre fanfare I L'ophicléide était centre gauche, le cor anglais républicain et le trombone anticlérical!
Le solo sera seul autorisé désormais ; les morceaux d'ensemble, leschœurs, les symphonies sont condam-
130 L ESI'KIT DU BOL'Ll::VAHU
nés à la déportation dans une enceinte fortifiée. Le hautbois pourra faire entendre des lamentations solitaires; l'accompagnement est sévèrement interdit. On ne pourra plus être accompagné que par des gendarmes.
Des deux derniers Beaumanoir, l'un est colonel, l'autre est préfet; le préfet, fils du colonel. Le colonel aime la musique, et, à force d'études, il est arrivé à jouer de la trompe comme un éléphant. Le préfet enrage de voir son père faire de la musique à l'œil.
Le soir venu, le bon colonel met sa trompe sous son bras, s'éloigne des endroits habités, et, s'arrêtant quand un site lui plaît, il fait retentir les échos comme au bon vieux temps de la chevalerie.
Les gars de Saint-Brieuc s'attachent à ses pas ; ils suivent le vaillant sonneur sur les bords de laGouette et ils l'écoutent religieusement. C'est leur Alcazar, à cesgens-là. Mais Beaumanoir, le préfet, ne veut pas que Beaumanoir, le colonel, charme chaque soir les oreilles des manants; il déclare que son père est devenu un centre d'agitation, et il prend un arrêté vexatoire contre l'auteur de ses jours. Cette fois, on peut le dire : Beaumanoir a bu son sang î
J'attends avec impatience le jour où l'on ne pourra plus jouer d'un instrument sans avoir déposé préalablement une déclaration à la préfecture. Parmi les inventions récentes, nousavons eu les libraires fictifs.
LA FARCE l'OLlTlOUE 131
La France va se divisant de plus en plus en catégories: l'heure des musiciens fictifs est arrivée. Les tribunaux décideront. On parle déjà d'un amateur d'accordéon qui demande cinq cents francs de dommages-intérêts à son sous-préfet. Le sous-préfet déclare qu'il restera sous-préfet jusqu'en 1880 et que, d'ici là, l'accordéon est absolument interdit sur le territoire dont M. de Fourtou lui a confié l'administration. Devant cette affirmation peut-être risquée, la résistance légale s'organise. Deux fifreset un triangle, suivant l'exemple de l'accordéon, viennent d'envoyer du papier timbré à leur sous-poignant.
C'est une justice à rendre aux fonctionnaires du 16 mai et jours suivants qu'ils trouvent toujours du nouveau. Ah I ils en font d'excellentes ; leur imagination ne tarit pas.
L'un fait fermer les salles de danse :
L'autre fait fermer les cafés et cabarets ;
Celui-ci fait fermer les loges maçonniques :
Celui-là fait fermer les cercles...
— Que diable ferai-je donc fermer ? se demandent chaque malin ces hommes prodigieux.
On croit qu'il n'y a plus rien à fermer; eh bien ! ils trouvent encore.
L'un fait fermer les pianos.
L'autre fait fermer son père ! ! !
L'ouverture de la chasse les contrarie vivement.
Ouvrir ? A quoi bon ? Et ce ne serait encore rien s'il ne fallait pas aussi ouvrir la période électorale... Une cruelle ouverture, celle-là. Parce que, après tout, si on ouvre la chasse, on a aussi le plaisir de la fermer : tandis que la période électorale est suivie de Touverture du Parlement. Deux ouvertures coup sur coup, c'est trop pour les estomacs du 16 mai.
L'enlr'acte politique auquel on a donné le nom de Septennat aura vu un singulier défilé d'hommes et d'opinions.
Sous le même régime, deux ou trois ministres de la justice flétrissent les commissions mixtes ; deux ou trois autres ministres de la même justice les décorent.
Un ministre de l'intérieur établit une administration ; son successeur fait table rase. En somme, nous avons trois ou quatre personnels qui, tour à tour, auront administré, jugé, émargé à des titres différents; avec des opinions opposées, sous le même Président d'une République diverse.
S'il n'y avait pas indiscrétion, je demanderais au valet de chambre d'un des secrétaires de M. le Maréchal de Mac Mahon ce que le Président entend par (( maintenir les institutiens républicaines » jusqu'en 1880.
Interdire les journaux répubhcains, est-ce maintenir les institutions républicaines ?
Nommer des bonapartistes et des royalistes à tous
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les emplois, est-ce maintenir les institutions républicaines ?
Choisir pour candidat officiel M. de Carayoïi-Latour, le conspirateur de Frohsdorf, est-ce maintenir les institutions républicaines ?
La République paye, entretient ceux qui ont juré sa perte.
11 n'est pas jusqu'à nos lettres que nous ne soyons forcés de remettre aux mains d'un royaliste clérical.
Ah Iles temps sont durs. Le Septennat a vécu quatre ans, et dans ces quatre annéesnous aurons vu l'âge defer, l'âge de plomb, l'âge de zinc, l'âge de fer-blanc... Nous voici arrivés àTâgede caoutchouc, celui où les consciences sont élastiques.
Un dénoûment , de grâce , un dénoûment I N'avions-nous pas assez de nos défaites : et faut-il que l'histoire ajoute au récit de nos malheurs : « Cette catastrophe fut terminée par une pantomime dans laquelle Deburau obtint un grand succès de fermeture ! »
Vainement, M. deFourtou nous promet ungouverment cousu au prix du cloué ; vainement les circulaires préfectorales recommandent aux agents du pouvoir d'apporter à l'exercice de leurs fonctions tous les égards compatibles avec la violence ; nous avions rêvé mieux. Notre idéal a été admirablement défini par M. le duc de Broglie. Nous ne demandons qu'une chose à Alexandre, c'est de « s'ùter de notre soleil. » m. R
Nous voulons lire les journaux que les colporteurs n'ont pas le droit de vendre.
Nous voulons danser.
Nous voulons faire de la musique.
Nos réclamations sont fondées ; elles toucheraient le cœur le plus dur.
Nous demandons la liberté pour dous — et pour le -colonel Beaumanoir!
MENEES CLERICALES.
A voir ce qui se passe autour de nous, on pourrait croire que les opinions politiques sont devenues autant de professions.
Cela n'engage à rien d'être clérical. On n'a besoin, pour entrer dans le parti, ni de conviction, ni d'austérité, ni de vertu. On est clérical comme on serait notaire ; on fait de la conservation comme on ferait de l'usure.
Être clérical, cela ne veut pas dire qu'on ait de îa religion; j'ai connu des cléricaux qui était parfaitement sceptiques, et deux ou trois qui étaient athées.
Cela ne veut pas dire davantage qu'on renonce aux plaisirs et aux vanités de ce monde. Les cléricaux sont les plus âpres à la curée quand ils disposent du pou-
voir, les plus avides de titres et de distinctions honorifiques.
Cela veut dire encore moins qu'on soit un homme de bonnes mœurs ; de nombreux exemples en font foi.
Non le cléricalisme est un moyen, une profession. On s'y plonge comme Rominagrobis dans la huche ouverte :
C'est à nous de prendre garde :
Ce bloc tout charbonné ne me dit rien qui vaille; Et, quand tu serais sac, Je n'approcherais pas.
Les cléricaux ont la vie dure, et, comme le démon évoqué par Faust, ils savent prendre toutes les formes. Quand on les a terrassés sous un aspect, il reparaissent sous un autre.
Etourdis un instant le 13 décembre, ils apportent déjà les échelles pour remonter à l'assaut. Quelquesuns sont restés dans la place, les autres attendent qu'on les hisse.
Et nous sommes obligés d'user de ménagements!
Si rude a été l'atleinte portée à la France par le -coup de main de MM. de Broglie et de Fourtou que le sol est encore jonché de débris et que nos matériaux n'y trouvent pas de place.
Les dix-huit années de corruption ont peut-être fait moins de mal au pays que les sept mois de désordre moral.
Le 16 Mai a tout bouleversé : la religion, par les prières ordonnées et qui n'ont pas été entendues;
radministration, par une pression passionnée et féroce; la magistrature, en la mettant dans une sorte d'obligation de juger dans un certain sens; l'armée, en cherchant à la disposer à un coup de force dans un pays absolument calme...
Puis les hommes de violence et d'arbitraire ont disparu, laissant après eux une forte odeur de soufre.
Tout est désagrégé, tout est à refaire. C'est un travail de patience fort pénible pour un peuple, qui n'est rien moins que patient; mais c'est de ce travail que dépend l'avenir.
Aussi voit-on les répubhcains les plus indignés prêcher la modération et les plus éprouvés faire de la concihation. Les aventuriers de l'ordre moral profitent de cette mansuétude, et nous assistons à ce répugnant spectacle de voir certains hommes appelés à d'importantes fonctions pour avoir desservi leur pays.
Chateaubriand avait prévu une semblable situation quand il écrivait : « Tout change, tout se détruit, tout passe; on doit, pour bien servir sa patrie, se sou- .mettre aux révolutions que les siècles amènent; et pour être l'homme de son pays, il faut être l'homme de son temps. Eh! qu'est-ce qu'un homme de son temps? C'est un homme qui, mettant à l'écart ses propres opinions, préfère à tout le bonheur de sa patrie; un homme qui n'adopte aucun système, n'écoute aucun préjugé, ne cherche point Timpossible
et tâche de tirer le meilleur parti des éléments qu'il trouve sous sa main; un homme qui, sans s'irriter contre l'espèce humaine, pense qu'il faut donner beaucoup aux circonstances et que, dans la société, il y a encore plus de faiblesse que de crimes; enfin, c'est un homme éminemment raisonnable, éclairé par l'esprit, modéré par le caractère, qui croit, comme Solon, que dans les temps de corruption et de lumière, il ne faut pas vouloir plier les moeurs au gouvernement, mais former le gouvernement pour les mœurs. »
Voilà qui semble écrit d'hier; on doit ajouter qu'il est également nécessaire de former l'administration et surtout la magistrature pour les mœurs. Le Journal des DéhatsYdi dit avec une honnête sévérité : « Chacun s'est dit, en France, que les jugements seraient rendus dans tel ou tel sens, selon l'opinion politique du justiciable, selon la nuance du journal auquel il était abonné. »
Ce qui a été pour l'astucieux Français une occasion de déclarer avec un profond soupir que les répubhcains attaquaient la magistrature. Nous l'attaquons comme les maçons attaquent une maison, pour la réparer.
M. de la Brière, quand il était sous-préfet de Gaillac, accusait aussi les républicains d'insulter le Maréchal ; et, dès qu'il a cessé d'être sous-préfet, il a dépassé par l'injuste violence de son injure tout ce que le pochard le plus affligé aurait pu trouver d'incisif et de mordant.
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Loin d'attaquer la magistrature, je prétends que flétrir les mauvais magistrats c'est honorer les bons ; et j'en connais qui sont de mon avis.
Aujourd'hui les fortunes sont à gauche et les appétits sont à droite.
A la Gauche républicaine siège un député dont la fortune dépasse dix millions.
Le préfet de l'ordre moral combattait vivement sa candidature.
— Il est du parti des partageux! disait-il aux paysans.
— Eh bien ! répondit un villageois malin, qu'il partage!., nous ne demandons pas mieux.
Mais ce n'est pas tout de fonder la République; encore faut-il que cette victoire serve à quelque chose. La France a des besoins d'austérité, de vertu. Elle veut mettre le travail à l'abri de l'agiotage, l'épargne à l'abri de la loterie. La morahsation part d'en bas, d'un seul jet et de tous les cœurs.
Nous sommes las de voir les filles séduites, abandonnées, mourir de faim avec leur enfant, ou l'étoufTer à sa naissance, ou l'abandonner au coin d'une rue, tandis que le séducteur, le lâche, reste impuni, ajoutant avec orgueil un nom de plus à la liste de ses bonnes fortunes.
Nous sommes las d'entendre les tribunaux prononcer des séparations sans que l'homme puisse redevenir époux, sans que la femme ait le droit de redevenir mère.
Nous sommes las de voir la répression frapper toujours du même coté.
• Nous sommes saturés d'injustices, dégoûtés d'excès €t de passe-droits, écœurés d'ignominies.
Cette fois le champ est ouvert au progrès, sans secousse, sans convulsion d'aucune sorte. Il n'y a pas <le révolution à faire, il suffît de marcher en avant.
La guerre d'Orient retarde seule l'essor de la civilisation nouvelle.
Il doit s'opérer dans la vie générale des nations un double phénomène alternatif assez semblable à celui que les physiologistes ont constaté chez l'homme et •qu'ils appellent vie de nutrition et vie de relation. Un -peuple se concentre et s'étend ; il produit et il échange ; il agit en dedans ou en dehors; et si l'harmonie ne se maintient pas entre ces deux ordres de fonctions, il y <i malaise, langueur et atonie.
Par un phénomène social extraordinaire, notre pays souffre à la fois d'une exubérance de capitaux et de population.
Si nous pouvons encore nous mouvoir librement sur le sol de la patrie, nous y éprouvons déjà des difficultés pour y acquérir l'aisance qui partout doit être le fruit du travail.
Toutes les classes de la société exercent l'une sur l'autre un froissement fâcheux.
Dans le commerce, des chefs d'atelier et des fabri-
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cants se livrent une guerre acharnée pour se disputer de mesquins bénéfices. Le manufacturier cherche vainement un débouché qui ne soit pas obstrué par les produits de ses compétiteurs.
Le détaillant voit son bénéfice diminué d'année en année, parce qu'à côté de lui un gros capitaliste a fondé d'immenses magasins où l'on trouve réunis les articles de trente fabrications difi'érentes et que l'universalité de son commerce lui permet de se contenter de plus petits bénéfices sur chaque objet,
\os universités regorgent d'étudiants; il n'y aura jamais assez de malades pour tant de médecins, assez de plaideurs pour tant d'avocats.
La colonisation sur de larges bases nous offre les moyens de remédier à cet encombrement. Cherchons ailleurs le terrain qui nous manque en Europe; au lieu de restreindre nos richesses aux proportions de notre sol , élargissons notre sol en proportion de nos richesses.
Que de choses à étudier, que de progrès à réaliser par la République!
En attendant cette aurore espérée, accompagnons d'un sourire M. le duc de Broglie, (jui, fatigué du 16 Mai, est allé chercher la liberté en Suisse.
On sait que le noble duc a vendu son hôtel à son fils; il a démissionné comme propriétaire, de façon que si, par hasard, on avait à lui réclamer quelque -omme imprudemment avancée aux candidatures offi-
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cielles, son interrogatoire se forniulerait ainsi
— Votre nom?
— Duc de Broglie.
— Votre profession?