CHANTONS LA MARSEILLAISE
J'attendrai le résultat de l'enquête pour parler longuement de l'affaire du théâtre de Nantes. En tout cas, je puis dire dès à présent que cet éclat était nécessaire. Un certain nombre d'officiers supérieurs, braves gens, bons soldats, respectables sous tous les rapports, ne peuvent pas se faire à l'idée que la hiérarchie s'arrête au ministre de la guerre. Il leur faut un monarque, Napoléon III, Louis-Philippe, ou tout autre figurant; ridée de République leur est aussi étrangère qu'à ce prince de Dahomey qui, ayant appris, en 1795, que les Français n'avaient pas de roi, trouva la chose si comique qu'il fut pris d'un fou rire et en mourut.
Il y a une fâcheuse tendance des grands corps de
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rÉtat à s'isoler du reste de la nation, à faire bande à part.
On rencontre plus d'un vieil officier, de ceux qu'on appelle culottes de peau, qui vous dira en roulant de gros yeux :
— Je ne suis pas républicain, moi, mille millions de tonnerres!
— C'est votre droit comme particulier, mais comme capitaine, commandant ou colonel, vous êtes au service de la République; il faut donc accepter et respecter le gouvernement reconnu ou donner votre démission.
Je n'ai pas Ihonneur de connaître M. Hervé; mais l'uniforme qu'il porte, le grade qu'il a acquis lui assurent mon respect le plus sincère.
L'armée est une pépinière d'honnêtes gens, et le jour viendra où l'armée tout entière comprendra qu'elle est le cœur de la nation et fera cause commune avec le peuple, dont elle émane et dans les rangs duquel elle ne tarde pas à rentrer.
En attendant, je me représente l'effarement du public nantais devant les rigueurs de M. Hervé.
On joue Marceau, pièce qui a eu trois cents représentations à Paris, six cents en province, cinquante à Bruxelles.
Le public s'exalte ; il se met à l'unisson des personnages qui sont en scène.
Un officier aperçoit l'un des chefs de musique de la
garnison qui conduit la Marseillaise, et qui plus est, horreur des horreurs I le même officier reconnaît, parmi les soldats de la première République, ses propres li;^nards à lui I
Nom d'un petit bonhomme! quinze jours d'arrêt au chef de musique... Quant aux troupiers, ils ne mettront plus les pieds au théâtre.
Mais, mon colonel, je souhaite à vos soldats les mêmes aventures qu'à ceux de Marceau, et, véritablement, vous me paraissez bien dégoûté.
Si Marceau en personne eût paru au théâtre de Nantes, vous l'auriez peut-être fait mettre à la salle de police ?
Qu'est-ce donc qui a pu vous blesser? On chante la République; mais c'est le gouvernement que vous servez et qui vous fera passer, un de ces jours, général de brigade ! Vous avez donc tout oublié, Strasbourg, Metz, Sedan?
Sérieusement, il y a des gens qui croient qu'on trahit Vempire quand on sert la France !
Ah! mon colonel, lisez,, relisez l'histoire ; et, croyezea un journaliste chauvin : ne cherchez pas à tuer l'enthousiasme. C'est avec l'enthousiasme qu'on remporte des victoires. C'est par manque d'enthousiasme •que nous avons été vaincus. Laissez chanter la Marseillaise, chauffez vos hommes, et vous verrez comme ils vous suivront...
C'est vous qui vous êtes trompé, mon colonel, en •croyant agir dans l'intérêt de la discipline. Le jour où ii( 9
tou5 les français chanteront la Marseillaise à l'unisson, nous ne serons pas loin de recouvrer nos frontières.
Air : Dis-mot, soldat, dis-moi, t'en souviens-tu2