‹ La farce politiqueChapitre 28 sur 58 · LA LOI SUR LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA LOI SUR LA PRESSE

Le projet de loi sur la presse, tel que l'a présenté M. Dufaure, me paraît tout à fait insuffisant pour réprimer Paudace des journalistes français.

M. Dufaure a été sans doute retenu par les scrupules que lui commandait une longue carrière dans le camp de l'opposition libérale ; il n'a pas voulu rompre avec son passé glorieux, et peut-être a-t-il trop oublié la gravité des circonstances.

La France est tranquille, le commerce florissant ; personne ne songe à une révolte impossible ; le moment est bon pour museler le Journal des Débals.

Tant que la loi n'a pas été votée, il est du devoir de chaque citoyen d'apporter sa bougie pour éclairer la situation.

Une loi sur la presse doit être parallèle au Code

pénal, et c'est le Code pénal à la main que je rédige ce souriant projet :

Des peines en matière criminelle.

Article l*^^ — Les peines en matière de presse sont afflictives et infamantes.

Ces peines sont :

La mort,

Les travaux forcés à perpétuité,

La réclusion.

Le pal,

L'huile bouillante,

La torture ordinaire et extraordinaire.

Art. 2. — Tout condamné à mort aura la tête tranchée ; mais, la tête étant le siège de la pensée, quand la peine de mort aura été prononcée contre un publiciste, on commencera par les jambes.

Art. 3. — Le coupable condamné pour un crime de presse sera conduit sur le lieu de l'exécution en chemise, nu-pieds et la tête couverte d'un voile noir, qui sera repris chaque fois pour servir à un autre.

Art. 4. — Ce voile noir devra porter un timbrequittance de dix centimes, à la charge du condamné.

Art. 5. — Les corps des suppliciés ne seront pas délivrés à leur famille. On en fera du bouillon pour les maisons de santé.

Art. 6. — Les membres de la Société des gens de de lettre?, condamnés aux travaux forcés, seront em-

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ployés aux travaux les plus pénibles ; ils traîneront à leurs pieds un discours de M. le duc de Broglie.

Art. 7. — Le supplice du pal sera appliqué au moyen d'un fer rouge, mais avec tous les ménagements que commande l'humanité.

Art. 8. — L'application de la torture ordinaire et extraordinaire sera confiée à deux Mohicans appointés pour ces fonctions.

Si l'un de ces employés ou tous les deux sont empêchés par la maladie ou par toute autre cause, ils seront remplacés par deux fous furieux, extraits des cabanons de Bicêtre.

Dss peines en matière correctionnelle.

Art. 9. — Quiconque aura été condamné à une amende sera renfermé dans une maison de correction.

La durée de cette peine sera de soixante-dix à cent ans, sauf les cas de récidive.

Art. 10. — Les produits du travail de chaque détenu seront appliqués partie aux dépenses communes de la maison, partie à fonder un prix pour les courses d'Auteuil.

Des peines et des autres condamnations qui peuvent être prononcées pour crimes ou délits..

Art. 11. — Les individus condamnés à la surveillance de la haute police seront tenus d'habiter le fau-

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bourg Saint-Cyprien, à Toulouse. Ils ne devront s"en éloigner sous aucun prétexte, pas même en temps d'inondation.

Art. \2. — En cas de désobéissance aux dispositions qui précèdent, l'individu placé au faubourg Saint-Cyprien sera condamné à un emprisonnement qui ne pourra dépasser trente ans.

Art. 13. — L'exécution des condamnations à l'amende, aux dommages-intérêts et aux frais, pourra être poursuivie par la voie de la contrainte par corps, telle que la comportent le pal et la torture.

Art. 14. — Tous les écrivains, romanciers, historiens, journalistes, dramaturges et chansonniers, depuis l'Académie française jusqu'au Caveau, seront tenus solidairement des amendes et desfrais prononcés contre l'un deux.

Des peines de la récidive.

Art. 15. — Quiconque, ayant été condamné à une peine infamante, aura commis un second crime, sera condamné à la torture, si le crime a été commis dans^ le feuilleton d'un journal ;

Au pal, s'il a été commis à la deuxième page ;

A mort, s'il a été commis à la première page.

iJes personnes punissables, excusables ou responsables. Art. 1G. — Seront punis comme complices des

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crimes ou délits commis par la voie de la presse, les ouvriers imprimeurs, le propriétaire delà maison où se trouveront les bureaux du journal incriminé, sa femme et ses enfants, les porteurs du journal, le marchand de papier et les plieuses.

Art. 17. — Ceux qui, connaissant des journalistes d'opinion démocratique, leur fournissent un logement ou lieu de réunion, seront punis comme complices.

Art. 18. — Ceux qui, sciemment, se seront abonnés à un journal poursuivi, seront aussi punis comme complices.

Art. 19. — Néanmoins, la peine de mort, lorsqu'elle sera appliquée à l'auteur principal, sera remplacée, à l'égard des abonnés, par celle de l'huile bouillante.

Art. 20. — H y a crime et délit même quand l'écrivain est en état de démence.

Art. 21. — Lorsque l'abonné aura moins de seize ans, il sera toujours décidé qu'il a. agi avec discernement.

A l'expiration de la peine prononcée contre lui, il sera placé pendant dix ans au faubourg Saint-Cyprien.

De la corruption des fonctionnaires publics par la voie de la presse.

Art. 22, 23, 24. — Abrogés.

Mendicité.

Art. 25. — Tout écrivain qui aura été trouvé men-

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diant dans un lieu où il existera un journal ou une librairie sera condamné à dix ans de prison et conduit au faubourg Saint-Cyprien.

Attentats contre les personnes.

Art. 26. — Tout article critiquant un fonctionnaire est qualifié meurtre.

Art. 27. — Tout entrefilet écrit avec préméditation est qualifié assassinat.

Art. 28. Le guet-apens consiste à envoyer une quittance d'abonnement.

Du roman- feuillet on

Art. 29. — Tous les crimes commis dans un roman seront poursuivis comme s'ils avaient été commis dans la vie ordinaire. Le signataire du feuilleton est responsable des crimes commis par les personnages qu'il met en scène.

Dispositions générales

Art. 30. — Les crimes et délits commis par la voie de la presse seront déférés à un jury uniquement composé de sergents de ville.

Art. 31. — Dans tous les cas non prévus par la présente loi, le minimum de la peine sera la mort.

Il ne faut pas faire les choses à demi. Le projet que

je propose concilie sagement une douce liberté avec une vigoureuse répression.

A chacun selon ses mérites.

C'est la presse qui a perdu la bataille de Waterloo ;

C'est la presse qui, en 1848, a refusé à la nation l'adjonction des capacités ;

C'est la presse qui est entrée dans les commissions mixtes ;

C'est la presse qui a déclaré la guerre à la Prusse avec une armée insuffisante ;

C'est la presse qui a livré Metz aux Allemands ;

C'est la presse qui a refusé à MM. Lucien Brun, Chesnelong et de Carayon-Latour d'accepter le drapeau tricolore ;

C'est la presse qui, avant le payement des cinq milliards, a réclamé à la France les biens que lui avait confisqués l'empire ;

C'est la presse qui a empêché les légitimistes, les bonapartistes et les orléanistes de s'entendre sur le choix d'un souverain...

Frappons l'hypocrite ; écrasons l'infâme ! Pas de demi-mesures.

M. de Franclieu a raison quand il dit qu'il voudrait plus de franchise dans les cabinets.

UN ARTICLE DE S AINT-GEXEST ,

Le Figaro a fait des gorges chaudes du projet de M. Edmond Turquet de classer les tableaux par genres, afin de rendre les recherches et la comparaison plus faciles; et voici qu'aujourd'hui le pieux Saint-Genest s'empare de l'idée de M. Turquet pour l'aggraver en l'étendant à la société tout entière.

Les empaillés, que leurs journaux désignent sous le nom de conservateurs, doivent désormais s'abstenir de saluer tous ceux qui, de près ou de loin, prêtent leur concours à la République; ils doivent refuser la main à tout individu qui tenterait ou approuverait une réforme dans l'Etat. Voilà donc les groupes bien tranchés.

11 est évident que, si le duc de Broglie avait refusé de saluer M. Thiers, celui-ci eût hésit'- à dire que la

République est le gouvernement qui nous divise le moins ; si le duc Decazes fût passé raide comme balle devant M. Gambetta, Tex-ministre de la Défense nationale n'aurait jamais osé prendre la présidence de la Chambre.

« Ces hommes qui servent de pont, s'écrie Saint- Genest, ces hommes qui sont les complices des radicaux, quel est leur rôle "^

» Oh ! mon Dieu ! ce rôle est bien simple : le matin, dans son journal ou à la tribune, exprimer les idées les plus antichrétiennes, les plus antisociales, et puis, le soir, mettre son habit et aller faire l'aimable au milieu des gens du monde et des chrétiens.

)) Comment î le matin ils ont attaqué la société, la NOBLESSE, la monarchie française, et vous tous, gens du monde, vous ne leur tournez pas le dos? "

Il résulte des lignes qu'on vient de lire qu'il y a, parmi les républicains, ou du moins parmi ceux qui pensent que la République est le gouvernement normal, des hommes conciliants, désireux de ramener les égarés — comme les corsets de la rue Auber. Leur faire bonne figure, c'est les encourager.

Il faudra leur tourner le dos, quoique cette manœuvre ait peu réussi à M. de Germin y, le premier en date pour l'invention des groupes.

Si la proposition Saint-Genest rencontre dans le monde parisien le succès qu'el'e mérite, on verra :

Arthur Meyer refuser la main à Emile de Girardin,

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Ernest Daudet enfoncer son chapeau sur sa tête quand il rencontrera Edmond About.

Poupart-Davyl foudroyer Ranc du regard.

Louis Teste tourner le dos à A^acquerie.

Les lé.i^itimistes se grouperont d'un coté, les orléanistes de l'autre, et les bonapartistes feront bande à part. On ne verra plus les passants échanger un salut banal, plus de poignées de main, plus de sourires. Une société de croque-morts passera grave et empesée sur les boulevards et dans les Champs- Elysées.

Le soir, dans quelque salon, si un jeune homme va demander une valse ou un quadrille à une femme nuejusqu'au nombril (indice d'une piété bien comprise), ou à une demoiselle qui n'étale que la moitié de sa gorge (pour faire voir qu'elle sort du Sacré-Cœur), la dame ou la demoiselle dira : — Pardon, monsieur, avant de vous livrer ma taille, avant de vous permettre de vous régaler de ma nudité, je voudrais savoir si vous êtes bon catholique et royaliste fervent ?

— Mais, Madame, je ne vois pas ce que la politique peut avoir à faire dans cette circonstance ?

— Tout, Monsieur. Je ne donnerais pas ma main à baiser à un républicain, et je ne refuserais aucune faveur à un jeune homme dévoué à la monarchie. Bien plus, je suis prête à danser en chemise avec un bon catholique, tandis que je ne montrerais seulement pas mes mollets à un libéral !

— Est-ce possible?

— Si vous voulez vous rallier, je serai chez vous à minuit et demi, et nous en ferons de bonnes. Mais si vous persistez dans l'erreur, ne comptez pas sur moi pour calmer vos sens î

D'où vient la sévérité de Saint-Genest ? Pourquoi cette ligne de démarcation entre des cœurs qui ne demandent qu'à se comprendre ?

C'est que les républicains désorganisent la France. Ils désorganisent l'armée, ils désorganisent le clergé et ils vont désorganiser la magistrature.

Tout cela était si bien organisé avant le 4 Septembre que nous avons été rossés à plate couture, que Fintendance n'avait pas de vivres à envoyer à nos troupes en marche et que la France s'est émiettée comme une vieille briquette qui tombe en poussière.

Et tout homme qui croira qu'on peut trouver mieux, tout insensé qui s'avisera de toucher l'édifice, sera privé, ô honte ! du salut de M. de Grandlieu et des faveurs de la marquise de Largebrèche !...

Ah ! le coup est affreux î Grâce, Saint-Genest I

Que ferai-je si le prince Lubomirski feint de ne pas me connaître dans la rue? Que deviendrai-je si la baronne me ferme ses salons?

Mais, au fait. Monsieur, êtes-vous sans reproche pour avoir l'accusation si facile?

Il me semble que nul plus que vous n'a désorganisé

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l'armée. Vous étiez officier et vous avez renoncé au drapeau pour entrer au Figaro. Savez-vous que si tous les officiers avaient suivi voire exemple, c'en serait fait de l'armée française? Canrobert écrirait au Gaulois, le général d'Aumale a.u Journal de Paris Gallifet serait au Siècle et Billot au Rappel.

Les colonels feraient de la chronique, les capitaines rédigeraient les tribunaux et les sous-lieutenants les faits divers!

La voilà, la désorganisation de l'armée.

M. Saint-Genest parle des gens qui attaquent la noblesse. Où est-elle la noblesse? J'ai dans ma bibliothèque les trente volumes de Saint-Allais, intitulés : Xobiliaire universel de France ; à cùté le Dictionnaire des anoblis (1270-1868), et enfin le Dictionnaire des familles qui ont fait modifier leurs noms de 1803 à 1870.

Si M. Saint-Genest veut bien faire la même étude que moi, il verra ce qu'est devenue la noblesse française. Un tas de gens portent aujourd'hui les noms de familles notoirement éteintes. Parce qu'il a plu à Napoléon III d'autoriser Gribouilleau et Cuissajus à se faire appeler comte ou marquis de quelque chose, qu'est-ce que cela peut nous faire? Et même dans ce qu'il reste d'authentique de la descendance des hommes primitifs qui se couvraient prudemment de plaques de fonte avant d'aller se battre, à quelle cuisine ne s'est-on pas livré?

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Ducs, marquis, comtes et barons ont cédé la moitié de leur titre en échange d'une dot. Ces descendants des preux, ces fils des croisés épousent presque tous de riches demoiselles de la finance Israélite. Je ne les en blâme point. Ces messieurs peuvent même alléguer que ce n'est plus qu'en croisant les races qu'on peut obtenir des croisés. Il n'en est pas moins vrai que les gentilshommes qui résultent de ces unions descendent à la fois de ceux qui ont voulu reconquérir le tombeau de Jésus-Christ et de ceux qui avaient cloué le fils de Dieu sur un madrier. Tels sont les conservateurs de la rehgion catholique. Dans dix ans, le plus brillant des représentants de la noblesse française pourra dire : Je remonte aux croisades par mon père et aux coups de lance dans le flanc par ma mère I Si M. Saint-Genest veut reconstruire une société monarchiste et catholique avec de tels éléments, je crois qu'il perdra son temps.

Le chroniqueur qui a contribué à la désorganisation de l'armée en la quittant termine par un aveu que nous devons retenir :

« Jusqu'ici, dit-il, on a toujours trouvé parmi nous des hommes pour faire la besogne des radicaux, et soyez sûrs qu'on en trouvera encore. »

(Cette espérance fait du bien au cœur.) « Seulement, ajoute Saint-Genest, que désormais quiconque veut faire cette besogne-là sache bien qu'en y gagnant de l'avancement, il y perd son rang dans la société. »

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Quelle société? Chez la duchesse de... surprise récemment en flagrant délit d'adultère ? Chez la baronne de..., surnommée le chau/foir public ? Chez la marquise de... qui aimait tant son cocher? Chez ces grandes dames — par le titre et par la fortune — pécheresses par tempérament, grisettes par ennui, chercheuses de plaisirs, avides de tout voir et de tout connaître?

Perdre son rang là dedans, M. Saint-Genest se trompe; il veut dire : « perdre son tour ! »

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