‹ La farce politiqueChapitre 29 sur 58 · IKS CHAMPIONS DU GOUPILLON · texte numérisé non relu

IKS CHAMPIONS DU GOUPILLON

li paraît que nous sommes dans la saison des miracles. V Univers affirme que la récolte est superbe ; le philloxéra n'a pas prise sur la grotte de Lourdes oii ]a femme du pharmacien donnait ses rendez-vous à son beau capitaine.

Les noms des personnes guéries ne seront livrés à la publicité qu'après une nouvelle enquête, c'est-àdire quand elles seront retournées dans leurs pays. De cette façon, si quelque mauvais plaisant avait l'idée de contrôler les guérisons, les miraculés, disséminés de tous les côtés, échapperaient à ses investigations.

V Univers et le Pèlerin nous assurent gravement que plusieurs aveugles ont recouvré la vue, que des muets ont parlé, que des tumeurs énormes ont disparu.

LA FARCE 1' o LIT 1 QUE 169

Je nen doute pas un seul instant ; mais il y a un miracle bien facile, un miracle de troisième classe qui manque à la collection. Et si ce miracle se produisait, je serais absolument converti.

On sait que M. Louis Veuillot est profondément marqué de la petite vérole. Que ne va-t-il à Lourdes pour y obtenir le repolissage de sa peau?

Si Veuillot reparaît lisse et uni, je prends l'engagement formel d'aller me confesser, de me tenir une journée entière, un cierge à la main et les pieds nus, sous le portique de la Madeleine, et de me présenter à la sainte table le dimanche suivant.

Si Notre-Dame de Lourdes rend la vue aux aveugles, si elle dissout des tumeurs énormes, elle peut bien rafistoler un brin l'épiderme de Veuillot.

Voilà une cure qui doit tenter la reine des deux et qui aurait des résultats incalculables.

Si celle qui fait disparaître des tumeurs énormes n"est pas capable de boucher de tout petits trous, c'est que la guerison des tumeurs est une ignoble imposture ou que Veuillot est damné.

Un journal autrement gai, autrement vif que le D'iboulet, c'est le Pèlerin (6 francs par an). Le Pèlerin a des vignettes, des caricatures ; il s'adresse à l'œil autant qu'à Tesprit...

Le numéro du 15 août contient des choses charmantes :

lu 10

Saint-Siège. — Le bref qui déclare saint Thomas protecteur des écoles catholiques est publié à Rome.

A-t-îl de la chance ce saint Thomas ! Voilà ce qu'on peut appeler un veinard. Depuis le temps qu'il est mort, il se croyait certainement oublié, et tout à coup le pape le nomme à un poste important. Protecteur des écoles catholiques, rien que cela, avec des frais de représentation prélevés sur la cassette particulière.

Nous pouvons compter sur de belles réceptions pour cet hiver.

Saint Thomas se fera entendre au piano dans la fameuse romance :

Vide pedes, vide rnanus :

\oli esse incr'Klulus I

En continuant la lecture du Pèlerin, ]q m'aperçois qu'il n'est pas bonapartiste. Voici ce qu'on lit sous cette rubrique :

Grands. — Entrevue des empereurs d'Autriche et d'Allemagne à Ischl. — Plon-plon et ses deux fils vont visiter le château de Chambord. — Aplomb!

Il y a Plon-plon en toutes lettres. Le Pèlerin est familier surtout quand il ajoute : Aplomb. Les messieurs de Lourdes ne pardonneront jamais au prince Jérôme les dîners de Sainte-Beuve.

En tournant la page, nous trouvons plusieurs vignettes visant directement l'embonpoint de Gambetta.

La dernière de ces images a une portée moins terre-àterre. Trois bouledogues, coiffés du bonnet phrygien, montrent des dents menaçantes à un libre-penseur épouvanté ! Texte : Mon hourgeois tu aimes les enfouissements civils. Je vas t'en faire un de j^remière classe! Dame ! Tenfouissement religieux rapporte deux ou trois mille francs. On ne peut pas renoncer facilement à une telle source de revenu!

Tanner. — Personne ne pense à parler des nombreux saints qui ont passé le carême sans manger et n'avaient point de voracité le 40^ jour. — Ils n'osent pas parler non plus du jeûne complet de Louise Lateau. Ce jeûne dure depuis douze ans. Ces faits sont autrement précieux que le tour de force inventé par l'orgueil.

Désormais, quand un mendiant me dira : « Monsieur, il y a deux jours que je n'ai mangé... » je lui répondrai : « Vous êtes un orgueilleux! »

Où le Pèlerin devient plus sérieux encore (si c'est possible), c'est au chapitre des accidents.

Dimanche, — Jour des affreux accidents pour les ouvriers qui travaillent ce jour-là. — A neuf heures du matin, le sieur Caillet, charron, en réparant la roue d'une voiture de pierres de taille, est écrasé par le chargement. — Le vapeur de plaisance qui a coulé à Bieune avec dix-sept passagers était parti le dimanche matin.

La proportion des sinistres, le dimanche, est un des faits les plus significatifs.

J'ai cependant remarqué qu'un grand nombre de

i72 l"esprit dl' boulevard

couvreurs étaient précipités les jours ordinaires. Et si le rédacteur du Pèlerin veut bien prendre la statistique, il y verra qu'il y a, au contraire de son allégation, moins d'accidents le dimanche que les autres jours, par la simple raison que moins de gens travaillent ce jour-là.

Le même Pèlerin nous dit à l'article suivant : Marie attire Dieu à elle par des charmes incomparables.

Hé I là-bas 1 mon révérend, feriez-vous concurrence au Piron ?

Une nouvelle pour finir :

Le curé de Dompierre-sur-Mer promet à la sainte Vierge uu ex-voto de magnifiques couronnes de roses s'il y a beaucoup de guéris au pèlerinage national de 1880.

Ce diable de curé de Dompierre sait bien comment il faut prendre les femmes. Un magnifique ex-voto de couronnes de roses est un attrait irrésistible. Ce que la sainte Vierge va se donner de mal pour mériter sa gratification, je frémis rien que d'y penser. Va-t-elle en guérir de ces tumeurs énormes !

Eh bien ! suivant l'exemple du curé de Dompierre, je lui promets un bracelet avec émeraude entourée de brillants et un petit cochon porte-bonheur en or, si elle efface les marques de petite vérole du physique de Yeuillot.

LA FARCE JMJLITIOLE 173

Telle est la fragilité humaine que le moindre dérangement de cette sub>tance blanchâtre qu'on appelle la cervelle, la moindre surexcitation de ce? Hls élastiques qui se nomment des nerfs, peuvent amener subitement l'homme le plus doux à commettre un crime. Que dis-je ? inconsciemment, san.> préméditation, on est exposé à tuer son prochain sans y avoir même songé.

Hier, cà cinq heures, par un temps doux, plein de chaudes effluves, j'ai failli causer la mort d'une marchande de journaux.

Etant depuis deux jours sans nouvelles du marquis de Carbonnel, je m'approchai d'un kiosque.

— Madame, dis-je à la marchande, je voudrais la Civilisation.

A ces mots, cette femme pâlit ; ses yeux roulèrent eflrayamment dans leur orbite ; tout son corps fui agité d'un tremblement convulsif.

— Je conviens, ajoutai-je aussitôt, que quinze centimes pourraient être employés plus utilement, mais je désire avoir des nouvelles d'un homme sur lequel on s'est compté.

Un peu revenue de son émotion, la marchande me dit : Monsieur, vous venez de me faire perdre dix francs.

— Comment cela ?

— J'avais parié que jamais personne ne me demanderait ce journal !

— Croyez, madame, que je suis désolé...

Elle reprit en soupirant ;

— Vous trouverez la Civilisation dans le septième kiosque, à gauche. La dame qui le tient est cousine par alliance du vétérinaire de M. des Houx ; aussi se croit-elle obligée de prendre un numéro chaque jour.

— Merci, et encore une fois, pardon!

Cinq minutes après, j'ouvrais la Civilisation et j'avais des nouvelles de l'excellent marquis de Carbonnel.

Carbonnel va bien. 11 a même fondé un bureau de placement. Le journal qui l'annonce ajoute qu'il réserve la faveur de la gratuité à ses seuls amis politiques.

Sur un placard intitulé : Demandes et offres pour les royalistes associés.

On y ht :

(Très pressé). On demande nu domestique avec sa femme cuisinière. Se présenter chez M. le marquis de Carbonnel.

(Charité bien ordonnée commence par soi-même.) Et plus bas :

M. le curé P,.. (Eure-et-Loir), demande une bonne. — Exige bonnes références.

M. le curé L... (Lot), désire une bonne. — Exige bonnes références.

Je ferai remarquer en passant que ces ecclésiastiques demandent chacun plusieurs bonnes : d'abord,

LA FARCE POLITIOLE 175

une bonne ; puis, des références également bunnes !

Et voilà comment le marquis deCarbonnel descend le fleuve de la vie.

Pas bête du tout, ce petit passe-temps. Qu'il se présente chez lui seulement dix bonnes par jour, il est à supposer qu'il y en a au moins une jolie. Puis la question de rigueur .'Voyons si vous ferez l'afTaire!... Gela rappelle la scène des nourrices au premier acle de la Cigale. L'heure des résolutions viriles a décidément sonné !

Page 1