LA PEAU DE CHAGRIN
Vous rappelez-vous, Madame^un roman de Balzac intitulé : la Peau de chagrin ? Vous n'avez point oublié la visite de Raphaël chez l'antiquaire, ni la description que fait l'auteur des richesses merveilleuses du marchand de curiosités? Au premier coup d'œil, ce fut un tableau confus oi^i se heurtaient les œuvres divines et humaines. Des crocodiles, des singes, de^ boas empaillés souriaient à travers des vitraux d'église. La porcelaine de Sèvres s'étalait aux pieds d'une momie du temps de Sésostris. Le commencement du monde et les événements de la veille se mêlaient avec une grotesque bonhomie.
Il y avait côte h côte un tourne-broche et une guillotine, un pastel de Latour posé sur une salière, un Christ en ivoire étendu sur une peau de loup...
Ce n'est qu'à la fin que Fantiquaire se décide et montre au visiteur la peau de chagrin qui portait l'empreinte du sceau de Salomon.
Si tu me possède?, tu posséderas tout.
Mais ta vie m'appartiendra. Dieu l'a
Voulu ainsi. Désire, et tes désirs
Seront accomplis, mais règle
Tes souhaits sur ta vie,
Elle est là. A chaque
Vouloir je décroîtrai
Comme tes jours.
Me veux -tu ?
Prends, Dieu
T'exaucera,
Soit!
Et Raphaël se jette dans la vie avec ce talisman. Chacun de ses souh^ts est accompli ; mais à chaque désir exaucé, la peau se retire, diminue, et le moment vient enfin où il ne lui reste môme plus de quoi prolonger sa vie ou celle de la seule femme qu'il ait aimée ! Il faut qu'elle ou lui descende au tombeau.
Ceux qui élèvent des questions publiques devraient considérer combien elles se dénaturent en chemin. On ne nous demande d'abord qu'un léger sacrifice, bientôt on en commande de très grands ; enfin on en exige d'impossibles. Tel homme a disputé son argent. qui finit par ne pas même obtenir la vie.
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Je ne sais quel empereur romain offrit aux séditieux de partager l'empire avec son rival, et on n'y voulut pas entendre; il demanda qu'on lui laissât une province et elle lui fut refusée; il se réduisit à une simple maison de campagne, et il ne put l'obtenir; enfin, il parla pour sa vie, et il fut massacré. Arma fenenti omnia dat quœ justa negat.
Le pouvoir, c'est la peau de chagrin. Il diminue à mesure qu'on s'en sert, et à celui qui en a trop usé, il ne reste plus dans la main qu'un petit lambeau racorni.
Comme la peau de chagrin, le pouvoir a une durée qu'il ne peut dépasser. Un coup d'État, rapide et violent comme la foudre, fait jaillir l'empire du pavé des faubourgs.
Le gouvernement s'organise. Pas un rouage n'y manque. Chaque fonctionnaire veille à son poste. La machine est formidable et nul ne peut prédire par où elle cassera.
Le plébiscite lui passe une couche de peinture pour empêcher la rouille, et le mouvement commence. Peu de roulis, peu de tangage. La mer est belle.
Guerre de Crimée, guerre d'Italie, guerre du Mexique, tout se tient encore, mais la peau de chagrin est réduite à un centimètre.
Ce n'était pas assez pour faire la guerre à l'Allemasne.
L'Assemblée a repris la peau de chagrin, une peau neuve. Gomme il y avait sept cent et quelques députés à la tirer en sens divers, on a voulu faire des économies en priant le maréchal Mac-Mahon d'en accepter le dépôt.
A chaque article de loi qui sera voté, la peau perdra un millimètre ; à chaque mesure de fantaisie, à à chaque caprice préfectoral, la peau se retirera sur elle-même...
Nous verrons ce qu'il en restera... dans sept ans!
0 légitimistes ! et vous tous qui croyez aux revenants, on ne reconstruit pas des mondes avec des os blanchis. Il serait plus facile encore de bâtir des cités avec des dents, comme le fit Cad mus — et comme nous le ferons avec ou malgré vous.
Il est un ensemble de vérités qui prime les passions politiques ou les attachements de famille. Vous ne voulez pas comprendre, et toutes les fois qu'un homme de bonne volonté vous indique une réforme à faire, vous enseigne à quelle épine, à quel angle il a été blessé, vous vous récriez en défendant qu'on y touche.
— Que mettrez-vous à la place ? C'est le mot triomphant, sans réplique avec lequel vous vous terrassez.
Que sais-je? Ce qui est mauvais est mauvais. Et si l'on me servait une viande pourrie et un vin empoisonné, je les jetterais à la borne, sans me demander ce que je mangerai à la place !
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[I n'y a qnc la France qui puisse exciter à la fois l'envie et la ))itié.
Nous sommes peut-être le seul pays du monde qui puisse se suffire à lui-même.
Nous avons viande, légume, poisson, blé, pommes de terre; nous avons la toile, le fer, le charbon, le cuir, les vins, les eaux-de-vie, le tabac, le sucre, la pierre et le marbre. On peut nous entourer d'une muraille de Chine, nous vivrons.
Et si Ton enfermait ainsi tout autre peuple, on pourrait compter, au bout de cent ans. quelle serait la décroissance de la population !
Il y a un livre secret qu'une partie de la société française semble consulter chaque soir. Je n'en connais que le titre : L'art de rendreles révolutions inutiles.
En effet, depuis quatre-vingts ans, c'est toujours à recommencer.
Xous voulons un moulin à eau, les autres veulent un moulin à vent. De temps en temps, nous enlevons les ailes et nous mettons une roue. Eux reviennent, arrêtent la roue, détournent le cours de Teau et remettent les ailes avec les vieux morceaux de toile.
Il n'y a pas de raison pour que cela finisse.
Et tout est si mal organisé que les mécontents ont toujours raison.
Les avocats etles médecins ne paient pas de patente. Pourquoi "?
182 l'esprit du liOULEVAUD
Et les 9,200 notaires, 6,000 huissiers, et je ne sais combien d'avoués ? Si chaque notaire payait 200 francpar an, dans une grande ville, 100 francs dans chaque ville au-dessus de 30,000 âmes, et 50 francs dans les campagnes, la corporation en serait-elle plus pauvre? A 75 francs par avoué, 50 francs par huissier, nous arrivons à3ou 4 millions par an, sans gêner personne.
L'ouvrier des villes réclame souvent, et il a raisoi!. Mais que peut dire l'ouvrier des campagnes dont on ne s'est jamais occupé ? Cependant, l'ouvrier des campagnes est une matière première.
Nous entendons tous les jours des gens se plaindre et s'écrier que « tout devient cher. » Le libre-échani:'' nous a fait beaucoup de mal à cet égard.
L'Angleterre prenait nos œufs et nous rendait des rasoirs en échange ; nos vins, en nous rendant des molletons ; notre beurre, en nous retournant de petits encriers en fer recouverts de cuir.
L'industrie est une belle chose, sans doute, et je suis prêt à échanger en franchise de droits des souliers cloués de Bordeaux contre des lutaines de Manchester, mais je croirais faire un métier de dupe en échangeant un poulet contre des petits couteaux. Or, c'est ce qu'a fait la France depuis tantôt quinze ans.
C'est une pitié de voir, dans le port de Bordeaux, la quantité de caboteurs qui emportent nos œufs, nos beaux oignons du Midi, nos magnifiques châtaignes.
On dit que l'ouvrier anglais faitplus de besogne que
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l'ouvrier français ; c'est une question d'alimentation: l'ouvrier anglais mange plus deviande. Voyez cependant avec quelle sollicitude M. Disrarli a étudié ses besoins et ses souffrances !
Jeneprétendspointqu'il faille ferniernos frontières; mais sur tout ce qui touche à la nourriture de Thomme on ne saurait établir des droits trop considérables àla sortie de France.
Avant d'en faire passer aux voisins, il faut que tout le monde ait pu manger ici.
Il faut bien le dire, les classes dirigeantes sont d'une ignorance incroyable. En France, un homme se croit politiquiî quand il a attrapé un certain bagout parlementaire ; un autre se croit savant parce que, sorti de l'Ecole normale, il connaît par le menu les jours où Alcibiade avait la migraine et les nuits où Annibal suppurait d'un œil.
Quant aux gens pratiques, nets, précis, disant : « Là est le mal, et voici le remède », il n'y en a pas ; — ou, du moins, ils n'ont pas la portée nécessaire pour i'orcerraltention. On les dédaigne ou on les condamne.
Si j'avais connu la vie plus tôt, je serais entré dans la magistrature, sur de condamner les autres et de ji'être condamné par eux que platoniquement.
Que m'importe, si j'ai flanqué un homme en prison, qu'il se venge en crachant sur ma photographie ?
Malgré tout, c'est dur d'être hypocrite. Il n'y a
pourtant pas dautre moyen connu de faire son chemin dans le monde, cela mène à tout ; et nous sommes des rêveurs quand nous demandons aux puissants decettesociété un peu de franchise etde loyauté. Autant exiger de la chicorée qu'elle pousse des fraises, et du chiendent qu'il donne des raisins.
De loin en loin, un homme de génie saisit quelque vieux monde à la gorge, le terrasse et le renouvelle.
C'est ce qu'a fait Pierre Romanow pour la Russie. Et le czarewitch Alexis se lamentaitavec les boyards.
Ils s'écriaient; où nous mène le czar avec ses réformes ? Quand il aura détruit tous nos vieux usàge>. que mettra-t-il à la place ?
La discussion, en France, est absolument limitée à quelques formules que les parlementaires ramènent le plus souvent possible. Ces formules constituent le fond de leur sac.
La loi sur la presse, quoti refait tous les dix ans, est le grand cheval de bataille des traîneurs de portefeuilles.
Quand nous aurons une nouvelle loi sur la presse, cela fera-t-il baisser le prix du pain?
Deux passants causaient au coin de la place de la Concorde.
Ils n'étaient pas d'accord, car leur voix semblait s'échauffer.
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Tout à coup, riin d'eux tombe sur l'autre à coups «le poing, en lui criant :
— Et moi jeté dis que nous avons sept ans detrantjuillité !...
N'est-ce pas ainsi que les journaux de l'ordre cher- <hent à nous persuader ?
A coups d'épithètes injurieuses, à grand renfort de points d'exclamation et de catéchisme poissard, ils réclament le calme et la dignité.
On échange des insultes et jamais des raisons.
Allez, meute inassouvie, lécheurs d'assiettes des royautés tombées ! Vous regretterez bientôt le temps perdu et les larmes que vous aurez fait couler...
La peau de chagrin s'use tous les jours.