‹ La farce politiqueChapitre 4 sur 58 · RIONS QUAND MEME · texte numérisé non relu

RIONS QUAND MEME

La gaieté fut de tout temps en faveur chez les Français. Aujourd'iiui même, malgré tant d'efforts renouvelés sans cesse, pour changer notre caractère, pour le rendre sombre et nébuleux, le naturel revient toujours, le rire n'a rien perdu de ses privilèges : la France est encore son sol classique.

Nous mériterons longtemps le reproche adressé par madame de Staël aux anciens, qu'elle accusait de n avoir point atteint, l'âge de la mélancolie.

Les homéUes germaniques nous fatiguent; les vers larmoyants, les discours sombres nous excèdent; mais que l'on nous offre quelque page où respire une franche gaieté, quelque mot piquant, quelque tableau grotesque, aussitôt l'esprit français va reprendre ses droits. Nous ne disputerons point avec le plaisir; nous III 3

serons prodigués d'indulgence, et nous répéterons cette maxime toute française : JUii ri, me voilà désarmé.

On ne change pas plus le caractère d'une nation que celui d'un individu.

C'est une des conditions de notre nature; il faut vivre et mourir avec les goûts, les penchants, les opinions qu'elle nous a donnés. La prédilection des Français pour le rire tient à leur organisation même. Que le rire soit chez nous, si l'on veut, une passion désordonnée, que ce soit même une maladie, je conviendrai de tout ce qu'on voudra; mais cette maladie est nationale en France, comme le spleen en Angleterre. Chacun a ses préjugés.

Ce n'est pas qu'on ne rie quelquefois chez nos voisins à^Old Enrjland; ils ont quelques romans récréatifs; ils comptent mêmes quelques bonnes comédies. Mais le rire chez eux prend la teinte du caractère général de la nation. Il a je ne sais quoi de forcé, de convulsif, c'est l'accès d'un malade en démence.

Avant de pousser le hurrah traditionnel, ils sont obligés de s'^ prendre à trois fois : Hip! hip ! hip! — et enfin, hurrah!

C'est ainsi que, avant de sauter un fossé, nousessayons notre élan : Une! deux! trois! et nous sautons.

En France, le rire est le libre épanchement de la joie; il nous récrée, il nous fait du bien; il épanouit

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notre cœur. Nous nous portons mieux, quand nous avons ri; les Anglais, au contraire, quand ils ont ri, semjjlent plus malades qu'auparavant. La cause de ce contraste est simple : en riant, ils sortent de leur caractère et nous restons dans le nôtre.

Ce penchant décidé des Français pour la gaieté, assure la vogue à tous ceux qui le tlattent; il a fait de Molière le poète national; et aujourd'hui que mille entraves rendent la bonne comédie impossible, aujourd'hui qu'à l'abri de certaines opinions, les ridiculessont devenus inviolables, et les vices sacrés, le public va chercher ses consolations sur les petits théâtres où l'on peut rire encore.

Ces observations ont une portée qui n'échappera pas au lecteur. Je les trouve sur des notes prisesrécemment dans un court voyage en province. J'y ai vu des gens de tous les partis, et il est prouvé pour moi que l'opinion politique de la bourgeoisie moyenne se fait absolument par des journaux qui sont à peine politiques.

Les erreurs, les préjugés, les partis pris paralysent la puissance des esprits généreux qui se consacrent au progrès démocratique. Or, on ne les connaît que par une multitude de farces et de calembours qui dégénèrent en diffamation et en calomnies. On les juge d'après des nouvelles à la main et des échos de Paris.

Le lecteur n'ignore pas que M. de Guérie, surnommé

le préfet errant, a eu l'honneur de donner des leçons de littérature aux enfants de M. le duc de Broglie. M. de Gaerle appartient à la religion protestante, et il se voit en butte à l'opposition du parti catholique de toutes les villes ou il tente d'entrer en fonctions.

Quel parti n'eussent pas tiré de cette situation les joyeux satiristes qui ont inventé la livrée de Spuller et le numérotage de Jules Simon!

Au lieu de saisir cette aubaine, c'est à peine si les journaux républicains ont indiqué le fait. Eh bien! c'est un tort. Il faut être plaisant. Les gens sérieux d'un parti n'ont pas besoin d'être convaincus. Il faut viser la masse flottante, indécise, souvent indifférente, celle qu'on peut convaincre avec un mot.

11 y a beaucoup de Callnos dans les rangs des réactionnaires. Sachons nous sacrifier; attachons des grelots aux barbes de notre plume. Le ridicule est une arme qui lue; nos adversaires n'en ont pas le secret. Ridiculisons leurs hommes ; la besogne est facile, ou plutôt, elle est toute faite. Il n'y a donc qu'à nous résigner pour faire l'appoint qui nous manque, avec les imbéciles que les malins de la réaction ont accaparés pour grossir leurs rangs.

Savez-vous à quelle épreuve la France est soumise en ce moment? Je vais vous le dire.

Les royalistes sont occupés à la chloroformiser, et ils attendent qu'elle soit endormie pour lui faire subir l'opération.

Yous voilà prévenus; ne vous laissez pas aller. Si vous fermez l'œil une minute, le tour est fait.

Le moyen de pénétrer dans les couches de lecteurs que nos idées effrayent — bien à tort assurément — c'est d'être gais et spirituels autaiU que possible.

Un grand nombre de républicains lisent le Ventriloque, ce journal réactionnaire si parisien, si piquant, rempli de nouvelles vraies ou fausses. Aucun royaliste ne lisait la Revue politique, dans laquelle il s'est dépensé, en six mois, plus de talent réel qu'on n'en trouverait dans la collection entière dudit Ventriloque.

Les foules veulent être amusées; et, en France, la foule commence en haut.

Anacharsis Clootz appelait Paris le chef-lieu du globe; et, comme toute expression heureuse et vivante a sa parodie qui la consacre, Edmond Texier disait plus tard de la Belgique : C'est l'Odéon de l'Europe.

Le vocable gigantesque de l'orateur révolutionnaire peignait assez bien une immense cité, qui, devenue alors l'asile et le foyer des troubles politiques, offrait à l'univers le plus imposant spectacle. Mais les commencements des plus illustres nations, comme ceux des villes les plus riches, ont toujours été faibles et sans gloire. Il y a loin de Paris, centre des lumières et de la propagande humanitaire, fameux par les institutions qui s'y sont succédé, superbe par les monu-

menls qui le décorent, à ce bourg informe et presque inaperçu des Gaules, qui servit jadis de refuge à l'inculte peuplade des Parisii.

Il est indispensable au salut du pays qu'une transformation aussi complète s'accomplisse dans les mœurs. La grandeur de la France, l'avenir de nos enfants, l'intérêt même de la religion l'exigent.

Que chacun fasse le fou, comme Junius Brutus. Rions, Messieurs, rions au nez de nos magnétiseurs, et leurs passades n'auront aucun résultat.

La masse des lecteurs français repousse les écrivains timides, dont l'impassible froideur affaiblit les faits les plus concluants. L'ironie est une des formes de l'indignation, la seule qui nous soit laissée; et la muse de l'histoire, c'est l'indignation.

C'est surtout en écrivant l'histoire de la monarchie française qu'il est difficile de se dérober à ce sentiment. Gomment demeurer froid en exposant cette lutte, prolongée pendant tant de siècles, du sens comm.un contre les institutions, du droit contre le fait; en racontant cette série non interrompue d'actes toujours oppressifs, souvent atroces et révoltants, créée au profit d'une double tyrannie, celle qui frappe et celle qui trompe; chaos d'erreurs et de crimes dont l'horreur est à peine tempérée par quelques vertus isolées et presque toujours punies?

Eh bien! c'est au nom de ce passé qu'on nous

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prêche. Les uns le prennent de haut; ils ont la tribune et la chaire. Les autres se répandent en tirailleurs: ils jettent la farine au visage des hommes graves pour faire rire les autres. Le système leur réussit.

C'est surtout en politique qu'il est bon d'avoir les rieurs de son cùté.

Si désolés que nous puissions être, rions ! rions î je vous en prie.

R<'pondonsaux faux nez avec des pratiques. A polichinelle, polichinelle et demi.

Les faux nez ont fait cinq cents articles pour dire que Gambetta est borgne; nous n'en avons pas fait un seul pour dire que le comte de Chambord est boiteux. Ils se tordent de rire en parlant de la bosse du député Xaquet et nous évitons niaisement de numéroter les infirmités des énergumènes de l'autre côté de la Chambre.

Assez de ce jeu. Comptons les verrues, mesurons les oreilles. Gare aux infirmes!

Et rira bien qui rira le dernier.

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