I.a comtesse des Bambous demande à son mari
— Où vas-tu, petit poulot?
Le mari répond :
— Moi, aller au grand conseil.
— Défie-toi... Ils sont capables de te faire ministre.'
— Vous bien tranquille, Madame, moi pas accepter. Le comte des Bambous revient tout penaud.
— Là, s'écrie sa femme, j'en étais sûre, ils l'ont fait ministre?
— Tant tracassé moi, que moi accepter.
— Et de quoi es-tu ministre? le sais-tu seulement?
— Moi oublié demander de quoi. Vais retourner pour savoir...
Le journalisme courant d'un gouvernement parlementaire doit se résigner à suivre pas à pas ce qui se passe et ce qui se dit, sans jamais toucher à l'enseml:le, à l'origine, à la logique du susdit gouvernement.
Supposons, par exemple, une séance delà Chambre des députés dans laquelle un de ces misérables qui font de l'opposition, ose dire à la tribune :
« Messieurs, depuis deux ans, on n'a pas élevé un
18b L ESPRIT DL' BOULEVARD
seul fort au-dessus de Paris. (Ja a beaucoup parlé de l'armée, mais on ne l'a pas augmentée d'une cantinière. Si vous laissez plus longtemps la France dans cet état de dénùment, lltalie lui coupe d'un coup de dent, Nice et la Savoie; la Belgique lui prendra Lille et Dunkerque; la Suisse s'installera à Lyon... »
Une voix a droite. — Ohl oh !...
Le journaliste parlementaire, au lieu de discuter le discours de Y honorable préopinant, s'en tiendra à l'interruption.
« Que de profondeur, s'écrierà-t-il, dans cet « eh! ohl »... Comme la pensée du pays s'y reflète tout entière I Heureux le département qui a clîoisi un pareil représentant!
" Oh ! oh ! > a-t-il dit, et tous se sont regardés, admirant la justesse de l'observation. »
Si, dans la suite de la séance, un député, Normand ou Saintongeois, prend la parole et dit :
« Je comptais présenter à l'Assemblée quelques observations sur la fabrication des couteaux... »
Le journaliste parlementaire s'étonne.
« M. X..., écrit-il, nous semble avoir manqué à son mandat. Nommé par les communes rurales, il devait employer le langage de ses électeurs et dire :
« Je m apprêtions à parler de la fabrication des coutiaux... ))
« C'est ainsi seulement qu'il eût répondu aux besoins de ses électeurs. Son devoir était de sacrifier l'élo-
quence à la vérité, la po.npe à rexactitude. Au l.ea de «e mettre à la portée de ceux qui lont nomme, M.X^a tenté d'éblouir ses auditeurs, sacrif.ant au so,n de sa réputation les besoins de son département.
., Nous espéron.. pour l'honneur de ce députe, qu .1 se renfermera désormais dans les strictes limites du mandat qu'il a reçu. »
Avec ce journalisme-là, il n'y a aucun péril pour la
' Mais'où l'autorité doit intervenir dans toute sa rijiueur, c'est quand un écrivain ose dire :
La constitution politique doit toujours être un reflet de l'état social.
V la représentation naturelle et h.stonque a succède un système représentatif artificiel et arbitraire
La garantie de la liberté au moyen âge consistait en ce que nul ne pouvait rien décréter d'obligatoire que pour ceux qui avaient les mêmes droits que lu. et de :,.„.as semblables. ..insi la plupart des Etats etaien ,„ovinciaux, et ne statuaient que sur les affaire, de la
'''l rsquil V avait des États généraux, ils ne pouvaient .laiuer que "sur des questions générales, où dispara^- .ait la différence des intérêts locaux. Dans les .^ss mhlées, les représentants nés étaient empêchés parleur .ropre intérêt de voter contre celui des représentes; et les représentants élus ne pouvaient s'écarter de leurs instructions sous peine de nullité. X côté deces garan-
190 L ESPRIT DU BOLLKVARIJ
lies, la publicité aurait été une garantie superflue.
L'organisation était rassurante pour tous ceux qui y étaient compris, mais il n'en était pas de même de ceux qui restaient au dehors. Le sort des hommes serviles n'était guère digne d'envie. S'ils étaient protégés par les seigneurs contre les prétentions du suzerain, ils auraient eu hesoin hien davantage qu'on les défendît contre leurs protecteurs.
Et cependant la servitude de la glèbe était un progrès sur l'esclavage antique.
Il y a donc un courant que rien ne peut arrêter, et qui fait le tour de la terre comme le fluide qui vad'un pôle à l'autre, et dont on n'a pu découvrir encore le secret!
Je somme tout homme d'Etat de déclarer, la main sur la conscience, si la répression a jamais empêché un dogme de se répandre, une religion de se fonder, une idée de germer ?
Nous ne nous arrêtons guère aux invectives quotidiennes d'une certaine presse contre la Révolution et les révolutionnaires, non plus contre l'absurdité et l'injustice de certaines théories.
Il n'y a pas à réfuter sérieusement une suite d'assertions que rien ne prouve et que tout vient démentir.
Mais il semblerait, à suivre la politique de réaction, que la société, ou pour mieux dire la population française, n'ait pas des intérêts identiques.
LA FARCI-: l'OLITIQUE 191
De là, des discussions irrilantes et infructueuses, des lois qui ne peuvent satisfaire personne, des majorités flottantes et contestables.
Des hommes appelés à représenter les intérêts si divers de conditions et de localités si dissemblal)!es, ne peuvent guère parvenir à s'entendre.
Les transactions (|ue la lassitude impose ne peuvent être qu'arbitraires et funestes dans leurs résultats.
C'est pourtant dans cette transaction,, où une seule vuix distingue quelquefois la majorité des minorités, que réside l'expression de la souveraineté populaire !
L'expérience démontre que lorsque des intérêts essentiels sont exclus ou laissés en dehors de la représentation, ou que désintérêts opposés sont censés représentés par une seule et même assemblée, un accord véritable devient impossible, et qu'il n'y a que des simulacres de consentement.
Je ne conçois d'intérêts opposés en France que celui des positions acquises et celui des positions à acquérir par le travail, et, pour chacune de ces positions, d'intérêts diflérents, sans être contraires, que ceux de l'agriculture, de l'industrie et de l'intelligence.
Or, qui demande avec le plus d'instance que ces intérêts divers soient représentés, si ce n'est la partie la plus libérale de la nation ?
UN MALADE RECALCITRANT
Les médecins appellent « mauvais malades » ceux qui repoussent les soins, refusent de prendre les remèdes et meurent en disant : « Vous voyez bien que je n'avais rien ! »
En observant ce qui se passe journellement autour de nous, il faut avouer que notre pa\-s est bien le plus mauvais malade que puissent avoir à traiter des hommes politiques. La France ne veut pas suivre les prescriptions et refuse absolument les remèdes.
M. le garde des sceaux vient de consulter la cour de cassation sur les réformes à introduire dans notre organisation judiciaire; la cour s'est empressée de répondre qu'il n'y a rien de plus admirable au monde que l'organisation actuelle et que la plus petite réforme serait un crime irréparable.
LA FARCE l'ÛLlTlOL'K 193
Si Ton eût pris l'avis des plaideurs, ils auraient certainement fait remarquer à M. le garde des sceaux, que. après deux: ou trois années de débats contradictoires en première instance et en appel, il est pénible d'attendre une année encore la décision de la cour de cassation ; qu'il y a beaucoup à faire au I)oint de vue de la lenteur de la procédure ; que les ('clianges de papier timbré ont pris, grâce à l'habileté des bas officiers de justice, les proportions des avalanches de sauterelles ; en un mot que, si l'intégrité immaculée de notre magistrature est au-dessus de toutsoupçon (cliché n*' 7), il n'en est pas ainsi jusqu'au bas de l'échelle.
D'autres diraient que, dans les affaires criminelles, les questions sont posées tant à l'accusé qu'aux témoins, dans un sens convenu d'avance et qui empêche souvent la vérité de se faire jour.
En Angleterre, c'est la défense qui harcèle l'accusation et la force à se justifier sans cesse.
Peut-être aussi n'eût- il pas été mauvais de rappeler au souvenir de M. le garde des sceaux l'affaire de Louarn et Baffet, deux innocents condamnés par la cour d'assises du Finistère et morts tous deux au bagne.
La réhabilitation par les débats publicsétait la seule réparation que la justice pût offrira ces malheureux. Le ministère public refusa de demander le huis-clos, mais la cour, statuant d'office, rendit un arrêt interdisant toute publication, parce que les débats pour-
194 l'esprit dl' boulevard
raient entraîner des incidents fâcheux pour Vordre public et les bonnes mœurs.
Ainsi, en des cas nombreux, l'intérêt absolu de l'innocent est primé par une question d'ordre général. Il est plus simple de commettre une erreur que de la réparer.
Déjà le ministre de la guerre avait consulté les principaux officiers d'état-major sur les améliorations qu'il serait utile d'apporter dans l'instruction, la formation et le fonctionnement de ces corps militaires. La commission, composée d'officiers d'état-major, répondit que, s'il y a quelque chose de beau en Europe, c'est notre état-major, et qu'il y aurait folie à tenter de le modifier.
L'intendance, qui a encouru tant de reproches pendant le cours de la dernière guerre, est également fort satisfaite et ne voit rien à changer dans son organisation.
Tout le monde est content de son petit cercle, et grâce à cette satisfaction générale, la France pourra compter sur le triomphe d'une seconde défaite.
Peut-être eùt-il mieux valu écouter les plaintes de? parties civiles sur notre organisation judiciaire ; des officiers actifs sur notre état-major, et celles des soldats affamés, sur l'intendance, ses retards et son insuffisance.
Supposons que le ministre de l'intérieur, désireux de s'instruire sur le régime cellulaire et l'état des pri-
LA FARCE rOLITIOLE 195
sons, demande un rapport à messieurs les geôliers.
Les geôliers s'empresseront de répondre : « Les prisons sont un séjour des plus agréables, à ce point que des personnes peu fortunées recherchent souvent des condamnations afin de passer les grandes chaleurs dans une cellule fraîche et bien aérée, tandis que d'autres y préfèrent la saison d'hiver, tempérée par des calorifères. Une prison est tour à tour Trou ville et Monaco. La nourriture y est saine et suffisante, Tordre admirable. Si les prisonniers regrettent parfois les joies de la famille, ce vide de leur cœur est certainement comblé par la présence des geôliers.
Nous pouvons citer l'exemple d'un homme condamné pour un vol qu'il n'avait pas commis ; au bout de huit mois, le vrai coupable fut découvert. Eh bien ! l'innocent ne voulait pas s'en aller, il se cramponnait aux barreaux de sa cellule, il fallut le porter au dehors. Dans les promenades au préau, il s'était lié d'amitié avec quelques fabricants de chaussons, dont il regretta la société. Ces messieurs lui avaient donné de si bons conseils que, peu de temps après sa mise en liberté, lex-innocent nous revint, bien et dûment coupable cette fois ; il est encore parmi nous. . Au point de vue des mœurs, la prison est une véritable école. 11 n'y a, d'un côté, que des hommes, et rien que des femmes de l'autre. Jamais d'accouchement clandestin, et, par conséquent, jamais d'infanticide.
Il n'y a pas d'exemple de vol de bijoux dans une
106 l'esprit du boulevard
prison ; Je banquier ne peut en sortir pour gagner la Belgique ; le notaire n'y fabrique jamais de faux testaments, le mari n'y trompe pas sa femme. Au point de vue politique jamais de réunions électorales, pas de pétitions pour la dissolution de l'Assemblée, pas d'attroupements.
En un mot, il serait à désirer que la société tout entière ressemblât à l'intérieur d'une prison.
MM. les geôliers n'ont pas d'autre observation à faire parvenir à M. le ministre de l'intérieur. »
Eh 1 quoi, tant de sang versé, tant de rois chassés, tant de transports en mer — et il n'y a rien à faire, rien à changer ! Tout est bien tel qu'il est ?
L'ordre est rétabli ! Qu'est-ce donc que l'ordre ? Ce qui était auparavant ; et quand chaque chose est revenue à sa moisissure, quand les rouages se remettent à tourner tant bien que mal, la révolution a dit son dernier mot?
Ce serait à désespérer de l'humanité, du progrès, de la justice.
Parlonsdesréformesnécessaires;et surtout, n'allons pas consulter, sur ces réformes, ceux qui, par tradition, par routine ou par intérêt, s'opposeront à ce qu'elles aient lieu. Le procédé est d'une telle naïveté que personne n'en sera dupe.
Une révolution est faite, la fusillade a cessé, et le nouveau gouvernement, tenant une lorgnette et un porte-voix, s'écrie : — Attention, là-bas!
LA FARCE POLITIOLE 197
— Nous y sommes, répondent les préfets.
— L'ordre est-il rétabli ?
— Parfaitement. La gendarmerie est à son poste, les sergents de ville dans les rues.
— Los tribunaux ont-iU repris leurs audiences?
— 11 y a déjà eu plusieurs condamnations pour offenses envers le nouveau gouvernement.
— Très bien. Quel est l'esprit de Tarmée ?
— Impossible de le savoir, mais elle marche comme un seul homme!
— Une dernière question... Tous les abus sont-ils bien à leur place?
— Tous î il n'en manque pas un à l'appel.
— Bravo! l'ordre est, en effet, rétabli... Vive la France !
C'est alors qu'on dresse des listes de jurés d'oii ï(>n bannit les professeurs et les savants ;
C'est alors que recommencent les discours snobiformes dont nous sommes asphyxiés;
C'est alors aussi que le peuple se demande pour qui et pourquoi il a tiré les marrons du feu.
Ce qu'il y a de curieux au fond de tout cela, c'est que, si vous prenez à part, l'un après l'autre, ces monarchistes qui arrivent, après chaque révolution, apportant pour le salut du pays, ces cataractes de Gulliver chez les Lilliputiens, toujoursprêtesà éteindre l'incendie, vous trouverez des gens beaucoup plus montés, beaucoup plus avancés que vous-mêmes.
Consultez, sur l'honnêteté de nos magistrats, un
198 L ESTRIT DL' BOULEVARD
Jégitimiste qui a perdu un procès ; interrogez, à propos des formes de la répression, un orléaniste qui a, par hasard, fait un mois de prison, et vous serez tenté de commander un ponton pour le duc de Sainte- Xitouche et une cabine à Nouméa pour le Cuvillier- Flétry.
Ce qui m'agace particulièrement, c'est le retour monotone et fatigant des mômes accusations, cent fois repoussées, et revenant toujours avec la persistance des idées fixes chez les idiots...
Tenez-vous bien ! je vais parler de la Défense nationale.
La Défense nationale n*a pas réussi à faire chasser de France, par un million de paysans, un million de soldats, cela est vrai.
Notre héroïque arn-iéeétaitprisonnière,etles pauvres enfants qui auraient appris à se battre, s'ils avaient eu seulement six mois devant eux, se sont fait trouer la poitrine sans aboutir à la victoire.
Des victoires partielles, des héroïsmes perdus, on en citerait par centaines, mnis le but n"a pas été atteint parce qu'il ne pouvait pas l'être.
Ceux qui ont continué la lutte ont-ils levé les yeux vers le ciel oîi se tient Deus Sabbaoth ?
Ont-ils pensé que, de cette terre féconde en grands hommes, jaillirait un inconnu, David ou Samson?
Nul n'est venu. Le châtiment devait être complet. Nabuchodonosor broutera l'herbe pendant sept ans.
LA kahcl: I'ûlitioll: 199
Ce qui est, devait êlre. Courbons le front, frappons notre poitrine, — et attendons.
Mais que les malins d'un certain parti vivent encore sur les fusils sans lumière, les couvertures en amadou, les tuniques en toile d'araignée et les souliers en carton, c'est ce qui nous fait hausser les épaules.
J'aurais voulu garder quelque ménagement pour ces rabâcheurs et ces plaisantins monocordes; mieux vaut peut-être leur dire une bonne fois leurs vérités.
Ceux qui se sont illusionnés sur le tempérament de la patrie et qui ont cru. jusqu'à la dernière heure, la résistance possible, ont commandé :
De vrais fusils en bon état, • Des couvertures de laine,
Des tuniques d'une étoffe épaisse et solide,
Des souliers à semelles de cuir.
Nous avons payé pour qu'il en fût ainsi, et nous payons encore I
Qui donc a trompé le pays? Qui nous a volés?
Les fournisseurs.
Qu'est-ce que c'est des fournisseurs?
Des négociants, des gens qui ont une surface, qui dirigent des magasins de confection, des usines, des manufactures; c'est-à-dire des gens déjà riches qui voulaient le devenir davantage, des propriétaires désireux de s'arrondir.
Us y sont arrivés. Je sais des confectionneurs de province qui ont gagné cinq ou six cent mille francs à
ne métier-là; mais ce ne sont pas des démocrate.-, au <^ontraire.
Celui qui a vendu cinq francs le mètre un molleton 44ui lui coûtait dix-huit sols en Angleterre, crie de toutes ses forces : Nos mobiles sont morts de froid! — C'est un réactionnaire.
Le coquin qui a vendu les souliers en carton déclare qu'il n'accepte pas la responsabilité de sa fourniture, que le cuir était à des prix fous et qu'il a voté pour les membres de l'extrême-droite.
En somme, ceux qui ont fait les commandes peuvent arguer de leur patriotisme; ceux qui ont fait les fournitures sont les seuls coupables.
Or, les fournisseurs appartiennent tous au grand parti des égoïstes. Du reste, ils ne sont point superstitieux, et s'ils ne croient pas aux revenants, ils croient aux revenus.