‹ La farce politiqueChapitre 36 sur 58 · LA OUESTION DE LA LIBRAIRIE. DERNIER EFFORT AUPRÈS DU ROY · texte numérisé non relu

LA OUESTION DE LA LIBRAIRIE. DERNIER EFFORT AUPRÈS DU ROY

A une époque où l'on a si rarement l'occasion de rire, le public ne sera pas fâché de se dérider en apprenant que MM. Cazenove de Pradines, Lucien Brun otCarayon-Latour viennent de partir pour Froshdorff. Ces messieurs vont « tenter un dernier effort. »

Je ne sais si l'effort succombera à la tentation, mais je donnerais bien dix francs pour que les trois honorables réussissent dans leur démarche.

Ce qu'ils vont demander à M. le comte de Chambord, quels sont les points sur lesquels portera leur insistance, je l'ignore absolument, et eux aussi.

L'affaire en était restée à la question du drapeau blanc ; mais que d'événements depuis cette époque I

quel mouvement dans les esprits ! et que nous sommes loin déjà de la couleur du drapeau!

Je suppose que M. de Chambord fasse toutes les concessions, qu'il accorde plus que ses partisans ne voudraient, en quoi serons-nous plus ou moins avancés?

Que demain il nous arrive une dépêche ainsi conçue :

« xMonseigneur propose le drapeau rouge, mais s'obstine à refuser le bonnet phrygien. »

Une heure après :

« Bonnet phr^'gien accepté à la condition qu'il y sera brodé trois fleurs de lys. »

Le soir :

u Nouvelles armes proposées: un triangle surmonté d'un coq. »

Onze heures :

« Adoption du suffrage universel sans restriction. Mariage des prêtres. Amnistie générale. »

Les hobereaux s'écrieraient : Monseigneur va un peu loin, mais noire devoir est de nous incliner.

Eh bien ! en ne prenant des suppositions qui précèdent que ce qu'il y a de raisonnable, c'est-à-dire rien, la restauration n'aurait pas fait un pas.

Dussé-je me faire conspuer, comme une ganache célèbre, je déclare en toute sincérité que je regrette profondément que M. le comte de Chambord n'ait pas

accepté en temps utile les sages propositions de M. Chesnelong.

Et si l'Assenblée avait donné une majorité quelconque à ce monarque en disponibilité, j'aurais tiré de mon gousset le chronomètre qui s'y prélasse. Puis, le regard fixé sur l'aiguille à secondes, j'aurais compté le temps de faire cuire un œuf, — et ce laps de minute eût suffi à la monarchie du dernier Bourbon pour dire son dernier mot.

\ous saurions combien de temps peut régner un prince qui a contre lui l'armée, la bourgeoisie et le peuple — sans compter une partie de la noblesse.

Tandis que MM. de Pradines, Brun et de Cara3-on s'occupent de tenter un dernier effort (est-ce bien le dernier?), on songe sérieusement à diminuer le nombre des libraires, en attendant qu'on brûle les livres — et peut-être les auteurs.

La librairie! les livres! ou pour mieux dire ; le livre ! Lesautresanimaux boivent et mangent, comme nous ; ils s'aiment et font des petits, comme nous ; ils marchent, courent, s'amusent, se battent, se décbirent, comme nous; seulement, ils ne lisent pas. Ils n'ont pas d'auteurs et ils n'ont pas de livre-;. C'est là un point que peu de réactionnaires songeront à contester. Eh bien! quelques personnes bien pensantes vont mettre ordre à cela, ordre moral bien en!en<iu.

On ne peut pas tout faire à la fuis. L'impiimeiie ne

sera pas supprimée du coup comme une invention diabolique et dangereuse, mais son tour pourrait bien venir.

Et voilà où nous en sommes.

La question de la librairie est une matière dont l'importance est si vitale et l'intérêt si universel, que tous les organes de la publicité devraient, en ce moment, quelle que soit d'ailleurs la nature spéciale de leurs travaux, s'empresser d'en faire l'objet de leurs plus sérieuses méditations. Citoyens et gouvernement, le pouvoir et la liberté, la science et l'industrie, toutes les classes de la société, tous les degrés de l'ordre social ne sont-ils pas intéressés dans cette question ? N'est-ce pas de leur cause à tous qu'il s'agit?

M. de Montalivet, quand il était ministre de l'instruction publique, chargea M. Cousin d'aller recueillir des documents authentiques et complets sur les diverses parties de l'enseignement public en Prusse et en Allemagne.

Qu'il me soit permis de donner ici quelques extraits du travail de M. Cousin:

« Les fonctions de maître d'école doivent être rangées parmi les plus importantes de l'État, car elles ont pour but l'éducation morale et religieuse du peuple, à laquelle se rattache étroitement son éducation politique...

>■ Dans la plupart des États protestants de l'Aile-

LA FARCK POLITIQUE 217

magne, une loi ordonne, sous des peines sévères, à tous les pères de famille d'envoyer leurs enfants à l'école, et cette loi remonte à l'origine même du protestantisme. Dès lors c'était pour l'État une obligation d'ouvrir des écoles au peuple : aussi le dernier village, le i)lus pcîiL hameau a-t-il la sienne.

» Cha«[ue en Tant paie annuellement 12 gros (36 sous) ; s'il est pauvre, la commune est tenue de payer pour lui.

» Le minimum du traitement de l'instituteur est de 100 thalers, non compris le logement et le chauffage. Quand ce minimum est dépassé, la commune ne paye plus pour les enfants pauvres; si les conmunes sont pauvres elles-mêmes, les anciennes dotations des églises locales viennent à leur secours ; si l'église est trop pauvre aussi, l'État y supplée. »

(( Rien déplus facile, disait M. Cousin, que d'établir en France un ordre de choses semblable. La commune serait tenuede venir au secours des familles, le canton au secours de la commune ; l'arrondissement suppléerait à l'insuffisance des moyens du canton, le département à celle de l'arrondissement; enfin, le budget de l'État viendraient au secours des départements pauvres. »

Ceci, Messieurs, s'écrivait en 1831 ; et, sur quatre cents conscrits arrivés, il y a quinze jours, dans une des casernes de Paris, deux cents ne savent ni lire ni écrire I

ni 13

218 l'esprit du boulevard

Nous avons entendu dire qu'il était contraire à la dignité d'une grande nation d'aller chercher des modèles ailleurs et d'imiter les étrangers. Voilà une de ces maximes pompeuses et vides de sens qui ont trop longtemps égaré la vanité des peuples. Pourquoi ne pas naturaliser chez soi ce qu'il y a d'excellent chez les autres? Fallait-il laisser la pomme de terre à l'Amérique, la vaccine à l'Angleterre, au risque d'avoir tous les dix ans la famine, et de voir chaque année décimer les générations nouvelles par un fléau importé de l'étranger ?

Voltaire écrivait au roi de Prusse :

Il mûrit à Moka, dans le sable arabique, Le café UL'Cessaire au pays des frimas. Dieu mit aussi la fièvre en nos climats Et le remède en Amérique.

Il n'est pas étonnant que, dans un pays aussi arriéré que la France au point de vue de l'instruction générale, on en arrive à trouver qu'il y a trop de libraires !

La lumière est dans le livre; et qui répand les livres ?

Si l'imprimerie a sa mission, la librairie a aussi la sienne.

Tout le monde connaît la puissance qu'a acquise la corporation des libraires allemands. La foire de Leipzig s'appelle le marché de la pensée humaine.

(Ironiquement.)

LA FARCE POirriQUE 219

Aussi, vous voyez ce qui est arrivé : les Allemands sont punis par où ils ont péché. Ilssont superbes avec leur instruction obliî?atoire, leurs écoles et leurs librairies!...

Cela ne nous a pas empêchés de les tailler en pièces en 1870, et de leur prendre les bords du Rhin. Celte leçon leur profitera.

[Fin de V ironie.)

Eh bien! Messieurs de l'ordre moral, je vous dis que constater Faccroissement du commerce de la librairie, c'est constater l'accroissement du développement de l'esprit humain; et que restreindre la librairie, c'est nous comprimer le cerveau.

En Angleterre, le nombre des livres publiés est plus considérable qu'en France, bien que les prix soient généralement plus élevés.

En Belgique, en Allemagne, en Suisse, la supériorité sur la France est incontestable. Mais la librairie américaine surtout est arrivée à un état de prospérité incroyable, grâce au régime de la hberlé et de la vulgarisation de l'enseignement.

La France est le seul pays où la librairie soit réglementée. En Russie même, cette industrie est soumise au droit commun. Nulle part le libraire n'est astreint à se procurer un brevet, nulle part le nombre des libraires n'est limité.

Aujourd'hui que nous sommes fiers d'être Français

sans regarder la colonne, je me demande ce que nous pouvons bien regarder à la place. Vainement je jette autour de nous des regards éplorés ; il me semble que, si nous sommes toujours fiers d'être Français, nous serions bien embarrassés de dire pourquoi.

Le voyage de MM. Gazenove, Brun et Carayon est fâcheux à un certain point de vue; il excite les mauvaises passions d'en haut, il entretient l'agitation dans les classes privilégiées et flatte les instincts aveugles du petit nombre. Gomment satisfaire ensuite ces appétits vivement aiguisés et faire rentrer dans leur lit tant d'ambitions déçues?

Allendons! nous nous prononcerons après.

Que dire de raisonnable avant de connaître les résultats du dernier effort ?

Page 1