LES BRASSERIES DE FEMMES
L'administration vient d'interdire le service des femmes dans les brasseries et estaminets du quartier latin. N'ayant jamais mis les pieds dans ce genre d'établissements, j'ignore si la morale perdait beaucoup à ce que le bock fût servi par une jeune fille au lieu d'être servi par un jeune homme. C'est une affaire de goût.
On reprochait sans doute à ces pauvres servantes de prêter une oreille facile aux propos galants, de sourire aux habitués et de pousser à la consommation par la flamme de leurs regards. J'admets tout ce qu'on voudra. Il n'en est pas moins certain que ces jeunefemmes avaient une profession, un métier. Qu'elles y aient mêlé un peu de galanterie, c'était de leur âge et de leur sexe.
Le travail partageait avec l'amour. Elles sont désormais condamnées à n'être que des danseuses de la Closerie des lilas et des filles galantes.
Cela, dans l'intérêt des mœurs.
Par exemple, on ne dit pas si c'est des bonnes mœurs ou des mauvaises.
Vae simple question à ce sujet.
Qui vaut le mieux : un homme qui travaille toule la journée et qui boit le soir?
Ou un homme qui ne fait que boire et ne travaille jamais ?
Il est évident que, dans l'intérêt même de la société, celui chez lequel l'ivrognerie n'est qu'un accident, est de beaucoup préférable à l'autre.
Eh bien! la mesure qui vient d'être prise par l'autorité compétente conclut à l'inverse de notre raisonnement, — en ce qui concerne les femmes. . .
Chez les servante? d'estaminet, la galanterie ne pouvait être qu'un accessoire. Cet accessoire deviendra le principal-
C'est une chose rebattue que, dans l'organisation actuelle, il est impossible aux femmes de vivre de leui^ travail. Or, il naît beaucoup plus de filles que de garçons. Quel peut être le dénoùment de cette situation ? A moins d'un massacre général du beau sexe, je n'y vois pas de solution.
Dans les magasinsde nouveautés, ce sont desjeunes
gens soignés, musqués, élégants qui, la bouche en cœur, servent les dames. Le rayon appartient aux redinsTotes.
La typographie est fermée aux femmes par les sociétés puissamment organisées des ouvriers imprimeurs.
Le jour n'est peut-être pas loin où les garçons de bains voudront faire le service des deux côtés.
Il faudrait pourtant trouver le moyen d'occuper les femmes à autre chose qu'à nous appeler 70/15 ^arço?zs.
Le réchaud de charbon ou le plongeon dans la Seine ne sauraientêtreconsidérésparles législateurs comme le dernier mot delà civilisation.
Et des filles ! toujours des filles I Sur les genoux ou aux bras de toute mendiante, une petite fille, deux, trois filles. Que voulez-vous en faire ?
Henri Monnier plaisante-t-il quand il fait dire à Joseph Prudhomme : « Je destine mon fils à l'Ecole polytechnique et ma demoiselle à la prostitution ! »
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