‹ La farce politiqueChapitre 38 sur 58 · LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

LA PEINE DE MORT

On est effrayé de compter les exécutions capitales qui, depuis quelques années, troublent profondément la conscience publique. Les suicides, cet autre genre d'assassinat oii le coupable est à la fois victime et bourreau, se multiplient d'une façon inquiétante. Vusage du suicide suffirait à démontrer l'inutilité de la peine de mort.

Au moment où les penseurs de l'Europe entière tournent leurs regards vers la législation pénale, où les esprits supérieurs sentent la nécessité del'abolition du meurtre légal, il nous a paru intéressantde rechercher, si comme le prétendent les fronts déprimés, la peine capitale donne à la société une garantie qui justifie son maintien ; si, en un mot, la France au dixneuvième siècle a besoin d'avoir recours aux exécu-

LA FARCE POLITIQLE 225

lions sanglantes pour conserver le repos de ses citoyens; si leur sécurité exige que le sang des coupables se répande avec appareil sur les places publiques.

Quels sont les hommes qui, pour ainsi dire, forment laliment des tribunaux ! Ne sont-ce point pour la plupart des êtres privés de toute instruction, ignorant jusqu'aux premiers éléments du langage, et livrés à la misère depuis leur première enfance ?

Il faut songer que des milliers d'individus cesseraient de s'abrutir sous les verrous, si l'éducation avait développé en eux le germe de la morale, si une autorité vraiment nationale leur avait inspiré l'amour du devoir et Vestime de lordre.

A quelque degré de perfection que l'humanité parvienne, il se trouvera sans doute des hommes en dehors du mouvement social ; le devoir des gouvernements n'en est pas moins de chercher à en diminuer le nombre qui est immense en comparaison de ce qu'il

devrait être.

Il y a aujourd'hui une tendance à ne plus voir dans le malfaiteur qu'un homme atteint d'une maladie morale, à la guérison duquel est appelé un médecin législateur. Si ce principe était admis, les prisons devraient être remplacées par des hôpitaux. Mais sans aller jusque-là, on doit se demander si ce n'est pas se révolter contre le vœu du Créateur que de détruirela créature le droit d'exister étant antérieur en date et

supérieur en autorité à tous ceux qui peuvent résulter d'un consentement mutuel.

En vain opposerait-on que la société et chacun de ses membres ont aussi le droit de conserver leur existence respective, et de se défendre lorsqu'ils sont attaqués. Loin de récuser le principe, nous déclarons au contraire que c'est un droit et même un devoir d'^ter la vie à celui qui attente à l'existence de la société ou de l'un de ses membres.

Nîais ce droit et ce devoir sont strictement défensifs et ne peuvent exister que peyidant la durée du danger.

Le moment où la question est de savoir lequel des deux existera, de Tagresseur ou de l'attaqué une fois écoulé, la loi primitive reprend son autorité ; le droit de vivre est coexistant et égal.

Pour nous, le droit de mort entre nations n'existe que durant la guerre; entre une nation et une de ses parties constituantes, que dans les cas d'insurrection; entre des individus, que durant le moment de l'attentat ; mais entre un individu et la société constituée. il n'existe jamais.

On arguerait en vain d'un prétendu contrat entre la société et ses membres.

Outre que l'existence d'un tel contrat n'est pas prouvée, il serait borné au seul cas de défense personnelle, les parties n'ayant pu donner à la société que les droits qu'elles avaient individuellement.

Quant à la question d'utilité pratique, il est prouvé par les faits que la sévérité du châtiment n'a fait qu'augmenter le nombre des coupables.

Il y a moins de falsificateurs des billets de banque depuis que les travaux forcés ont remplacé, dans ce cas, la peine de mort.

En Angleterre, le vol commis dans les blanchisseries •Hait puni de mort. En 1807, on adoucitla loi: ledéht diminua du Iriple.

Une observation importante, c'est la difficulté de convaincre les juges, quand ils ont à prononcer la peine capitale. Alors que la mort était le supplice de ceux qui commettaient des vols dans les blanchisseries, sur cent accusés, quatre seulement furent convaincus du vol, tandis que le nombre des condamnés égala celui des accusés dès que la punition ne fut plus que l'emprisonnement.

Les lois trop rigoureusessLimulentla circonspection du coupable et le poussent à des actions extrêmes.

Là oij les faits parlent, la raison s'efface. La peine de mort n'a aucun eiïel répressif.

C'est peut-être dans la propension de l'homme à imiter ce qui fait une forte impression sur les sens, qu'il faut chercher la cause de l'inefficacité de la peine de mort.

Le meurtrier n'a rien qui lui rende la mort plus redoutable qu'à vous. Le médecin qui ne déserte pas l'hôpital pendant une épidémie, le soldat qui s'avance

au milieu de la mitraille, bravent héroïquement le trépas. Pourquoi donc le coupable ne s'exposerait-il pas à la mort pour un crime contre lequel il s'est précautionné, quand d'autres l'affrontent à tout risque et péril ?

Rien n'est plus comique que le désarroi des restaurateurs avec leurs deux drapeaux. Les uns proposent d'arborer le drapeau tricolore sur la rue et le drapeau blanc sur le derrière. D'autresse rappellent l'histoire de l'homme qui nourrissait ses chevaux avec de la paille, après avoir eu soin de leur mettre des lunettes vertes pour qu'ils crussent que c'étaitdufoin. Ceux-là proposent hardiment d'offrir à M. le comte de Chambord — par voie de souscription nationale — un pince-nez à verres dépolis, de façon à ce que tout drapeau lui paraisse blanc.

Aucunes de ces solutions ingénieuses ne réunit un nombre suffisant d'adhérents.

Ladiscorde agite ses torches parmi ceux qui prêchent l'union — etauxquels V Union rend leur politesse.

Ces messieurs ont inventé les « frères et amis. »

Us sont, eux, les frères et ennemis...

Page 1