MORT AUX ENFANTS
Le pavage en bois est enfoncé, et il devait l'être dans un pays qui est, comme l'enfer, pavé de bonnes intentions.
Il a été question, dernièrement, pour la dixième fois, de rétablir les tours.
Plusieurs rapports ont été faits sur ce sujet, une commission a été nommée, un projet élaboré. Il se passera sans doute pas mal de temps encore avant qu'une décision soit prise. L'administration française, que les tortues nous envient, a coutume d'agir avec une lenteur imbécile.
On avait supprimé les tours en disant qu'ils favorisaient la débauche. Un idiot solennel alla jusqu'à déclarer que le tour était une prime à l'immoralité.
Il y a bien des choses, dont la moralité est au moins aussi douteuse, qui s'étalent dans notre civili-
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sation, qui s'y perpétuent à l'état d'institutions et par lesquelles il eût été bon de commencer.
Le tour facilite peut-être l'abandon des nouveaunés, mais il ne le provoque pas. Dans tous les cas, avec le tour on les aijandonne vivants. Sans le tour, on les abandonne étranglés.
Le nombre des enfants abandonnés tend à s'accroître de jour en jour. La cause en est dans nos institutions, dans nos préjugés et surtout dans ]a misère. Qu'on change tout cela, et si les tours subsistent, on peut affirmer qu'ils resteront vides.
Une brave fille de campagne, jeune, forte, pleine de nature, a dansé avec un jeune gars qui a quelque bien au soleil : il lui a dit tout bas qu'il lui faudrait pour femme une ménagère comme elle, gaie, avenante, travailleuse. Un soir, en revenant de la danse, après que leurs mains s'étaient pressées, ils s'attardent à causer. Une belle nuit tiède, une herbe odorante; l'àme de la terre a parlé à leur sens...
Puis la bonne fille s'aperçoit qu'elle va être mère. On parle aux. parents du jeune homme. Ceux-ci ne veulent point d'une bru qui n'a que ses bras. Elle pleure ; on est inexorable. Il faut qu'elle parte. Elle quitte le village où le scandale serait complet. On l'insulterait sur son passage, tandis que le séducteur reste insoucieux et irresponsable. La voici à Paris, cachant sa grossesse. Elle se place où elle peut, portant de lourdes charges sans sourciller et se serrant pour dissimuler sa faute.
Le terme fatal arrive. Elle accouche; quelquefois à l'hùpital, plus souvent dans la mansarde étroite du sixième étage, seule, sans secours, dévorant sa douleur, éouffant ses cris.
Que veut-on que cette malheureuse fasse de son enfant? A peine a-t-elle du pain pour elle-même ;puis le sentiment qui domine en elle est le préjugé qu'elle partage, quoiqu'elle en soit victime. Ce préjugé lui commande de cacher sa honte, d'en faire disparaître jusqu'à la moindre trace. C'est pour lui ohéir que tant de malheureuses vont échouer sur les bancs de la cour d'assises, payant souvent des travaux forcés, dt^ la réclusion, ce qui est la faute d'un autre.
Elle a tué l'enfant ; elle Ta caché dans une armoire, sous un tas de Hnge. Qu'en eùt-elle fait ? Qui eût payé les mois de nourrice ? Il faut rester en place, servir les autres. Les bourgeois ne veulent pas d'un enfant. On ne donne donc pas à la fille-mère le moye/j de se débarrasser autrement que par le crime de ce boulet qu'elle ne peut traîner.
Ce n'est pas sans regret et sans douleur que beaucoup de ces malheureuses, qui auraient fait de bonnes mères comme les autres, se sont décidées à abandonner leur enfant.
Mais n'est-ce pas assez de ce déchirement sans qu'on leur impose l'humiliation de certaines formahtés, de certaines déclarations auxquelles un grand nombre cherchent à se soustraire en abandonnant le petit dans un coin obscur, sous une porte cochère.
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dans une rue déserte où il peut mourir de froid ou d'inanition. Belle réglementation que celle qui produit ces résultats!
Il y a de mauvaises mères, sans doute. Mais à celles-là ne vaut-il pas mieux enlever les enfants dont elles feront des martyrs ? Les tribunaux ont retenti souvent du récit des tortures inimaginables suivies par de pauvres petits êtres qu'avaient condamnés des marâtres. On ne s'imagine pas les raffinements qu'inspire la haine irritée par la misère.
Si la société ne peut songer à rendre ces mères-là meilleures, elle peu du moins épargner la torture à leurs enfants.
La morale sociale veut qu'on respecte la maternité partout oij elle se trouve. Quand une femme est mère, il n'y a pas à examiner dans quelles conditions elle l'est devenue. Elle a droit, par le fait seul, à la sollicitude générale.
Fût-elle coupable, elle porte en elle un innocent.
Puisque la société ne peut empêcher qu'il naisse des enfants en dehors du mariage, puisqu'elle ne peut empêcher davantage qu'il en naisse hors de l'aisance, elle doit au moins tâcher de réparer envers eux le mal qu'elle n'a pu arrêter dans sa racine. Elle doit assurer la vie à tous ceux qui naissent, — indistinctement.
Qu'on rétablisse donc les tours.
On ne fera pas plus d'enfants, mais on en tuera moins.
où EST LA MORALE?
On a trouvé le chat du Bulgare, on a trouvé la bergère, et le public parisien n'a pas eu besoin de méditer longuement sur la caricature de Gill pour deviner que M. Rouher était dans la moutarde.
Il serait utile de publier maintenant une grande image rappelant les traits principaux de l'histoire des papes, de Tinquisition, de la monarchie française; enfin un tableau de la société telle que la veulent le parti réactionnaire et la droite du Sénat, et un autre tableau de la société telle que le parti républicain cherche à la constituer.
Au-dessous serait posée cette question : Où est la