‹ La farce politiqueChapitre 47 sur 58 · QUE DE VEXONS-NOUS · texte numérisé non relu

QUE DE VEXONS-NOUS

Si ron compare le temps OÙ nous vivons aux époque?^ les plus vantées, on sera frappé d'une si prodigieuse différence et des progrès que nous avons faits. Il est vrai que l'un des résultats de ces progrès est de mettre plus d'égalité entre les hommes, quant à l'état intellectuel; que les plus grands génies d'aujourd'hui ne s'élèvent plus au-dessus de la classe commune comme des colosses dont les proportions démesurées font paraître les autres hommes plus bas qu'ils ne le sont réellement; ces prestiges d'optique se dissipent. Mais, de ce que les hommes extraordinaires de notre temps sont moins au-dessus de leurs contemporains, ce n'est pas une raison pour les mettre au-dessous de ceux do l'antiquité. Ce qui est incontestable, c'est qu'en prenant l'ensemble des acquisitions faites par l'intelli-

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gence humaine, en rassemblant les connaissances dont chaque tête est pourvue, on est embarrassé de déterminer le rapport entre l'ancien état de l'homme et celui d'aujourd'hui.

Quand les connaissances étaient renfermées dans un petit nombre de tètes ou dans quelques manuscrits, une irruption de harbares, un incendie suffisaient à les détruire; une nation entière était replongée dans les ténèbres, la civilisation acquise était perdue.

Ue pareils dangers ne sont plus à redouter.

A la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, les combats les plus sanglants, les dévastations, tous les fléaux qui naissent du conflit des nations n'ont point amené la barbarie; ils ont, au contraire, hâté les progrès de la civilisation.

Que l'on compare l'Europe en 1830 à ce qu'elle était en 1790; qu'on établisse ensuite un parallèle entre les progrès qu'elle a faits dans cet intervalle de quarante ans et ceux qu'elle put faire autrefois, dans les temps les plus favorables et de même durée, on trouvera que les vainqueurs portaient à la fois les ravages et les lumières.

Est-ce à dire que la guerre soit la cause de ces développement intellectuels qui nous étonnent? Évidemment non. Ils doivent être attribués à une force dont l'action constante, énergique, irrésistible, aurait triomphé de tous les obstacles et, en perfectionnant la raison humaine, aurait ouvert à tous les peuples la

carrière que quelques-uns ont déjà parcourue.

Cette force existe ; elle brave les vaines attaques des enneeiis de la liberté et du bonheur de l'homme; elle s'appelle l'imprimerie. L'imprimerie franchit les intervalles des temps et des lieux, et distribue également à tous les hommes les connaissances les plus diverses. Sans sortir de chez soi, on est instruit de ce qui se passe sur toute la terre et de ce qui s'est passé dans les temps dont il reste quelques vestiges.

I/imprimerie réaliserait l'immortalité de l'âme humaine, si ce dogme consolateur était une illusion.

C'est l'imprimerie qui a fait tomber le sceptre des mains de la force brute.

Lorsque le peuple ne savait que ce que chaque individu peut apprendre seul, que les livres étaient rares, ainsi que ceux qui pouvaient en profiter, il n"y avait pas d'opinion publique et même pas de public. La tyrannie était en sûreté. Le poison, le fer ou la corde faisaient disparaître les témoins, si la terreur ne suffisait point pour leur imposer silence. Mais, depuis que la presse existe, le nombre des observateurs est devenu si grand que tout ce qui exige du temps, des apprêts, des coopérateurs est bientôt remarqué, découvert, reconnu. Les gouvernements ne peuvent plus être injustes ou absurdes avec impunité.

La presse n'e.-t pas seulement l'organe de l'opinion publique; elle la protège, la défend, lui fournit des armes. Elle n'a point créé le génie; il y en eut de tout

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temps, comme de l'or dans les mines ; inais le génie demeurait sans valeur. Plus d'une fois les découvertes ont péri avec leurs auteurs ; plus d'une fois la superstition les a détournées de leur destination, ourim[)Osture s'en est emparée pour assurer son pouvoir sur l'ignorance et la crédulité. La vapeur, servit, dit-on, aux prêtres égyptiens pour faire mouvoir les divinités; dans l'Étrurie, les augures possédèrent le secret de tirer quelques étincelles des nuages orageux; mais ces ébauches de connaissances ne pouvaient être achevées, et si même quelques circonstances permettaient d'en apprécier ]a valeur, les moyens manquaient pour en tirer parti.

Depuis l'invention de l'imprimerie, ces pertes ne sont plus à craindre. L'esprit humain voit avec orgueil l'immensité de la carrière ouverte devant lui. Dans quelque direction qu'il veuille aller, des secours, des coopérations lui arrivent de tous cotés. D^s qu'une découverte est annoncée, elle devient une propriété commune, dont chacun s'empresse de tirer parti.

Avec tout cela, que devenons-nous?

Evidemment, nous sommes loin du rêve, loin des |)rogrammes électoraux, loin de la République qu'on avait promise au peuple et qu'il attend avec une impatience exemplaire. Il est donc vrai que tout gouvernement, une fois établi, doit durer quinze ans. Après la Commune, après le 10 Mai, après la démission du maréchal, nous voici revenus aux mains du gouvernement de la Défense nationale. Ce sont bien eux, v

compris M. Jules Ferry, qui heureusement n'est plus chargé de la boulangerie. Braves gens sans doute, mais manquant d'originalité, ennemis des innovations, républicains à la manière de Louis-Philippe.

Et, pour comble de malheur, nous sommes menacés de voir Jules Simon président du Sénat. Il ne manquait plus que cela. Reculer pour sauter plus mal.

Chaque courrier m'apporte un paquet de correspondances émanant de lecteurs sympathiques. Chacun réclame, indique un point douloureux, demande ce que deviennent les réformes. Il faut répondre comme les restaurateurs à qui l'on demande des nouvelles d'un mets longtemps attendu : « On le dresse, monsieur, on le dresse î n

Il n'y a pas de nuit sans que quelques chiffonniers ramassent des corps de nouveau-nés ; on en trouve au pied des murs, on en trouve dans les squares, dans les canaux, dans les fosses d'aisance ; hier, c'était une petite fille enfermée dans une marmite et jetée à la Seine.

X'avait-on pas parlé du rétablissement des tours? La question a-t-elle avancé ?

On n'en parle même plus.

Et les logements ouvriers ?

La Chambre a déclaré samedi que le sujet n'était pas digne d'elle.

Et la suppression de l'octroi ?

Le sujet sera mis à l'étude un de ces jours.

Et le reste ? L'organisation du travail ?le divorce ^

tant d'autres bonnes choses de grande «m de petite importance ?

On verra cela un de ces jours.

Les sophismes et les banalités ne manquent pas aux fougueux tribun^ d'il y a dix ans, aujourd'hui reposés et somnolents 1

« Qu est-ce que c'est que quelques années clans la vie

d'un peuple ? »

— C'est plus qu'il n'en faut pour enterrer une génération ou faire une révolution.

« Jetez les yeux sur les autres pays. Vous verrez que notre situation est préférable à la leur. »

— Il est curieux que, lorsqu'on signale des maux produits par une cause déterminée, les apologistes détournent l'attention sur des questions toutes différentes. Un fermier serait-il bien reçu s'il venait payer son terme avec de belles phrases sur la prospérité du domaine qui lui a été confié ? Il n'y a pas de nation, quelque pauvre et malheureuse qu'on la suppose, qui puisse servir de thème à un sophisme. Eh quoi ! on endurerait un mal parce que d'autres se résignent à la souffrance ?

« On ne se plaint pas. »

— C'est là une objection qu'on oppose fréquemment, quand il s'agit de réprimer les abus les plus graves. La mesure, dit-on, n'est pas nécessaire. Personne ne se plaint du désordre auquel vous voulez remédier; et cependant, sous tous les gouvernements,

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surtout SOUS ceux où la liberté de la presse est garantie, on réclame toujours, à tort ou à raison.

« On ne se plaint pas '> équivaut à un veto sur toute mesure préventive. C'est comme si l'on attendait, pour garnir les ponts de parapets, qu'un nombre suffisant de personnes soient tombées à l'eau.

// faut attendre. Le moment n est pas venu. »

Argument de ceux qui, hostiles à une mesure, ne veulent pas l'avouer. L'ajournement prépare au rejet définitif. C'est la tactique de ces défenseurs de mauvaise foi qui, d'incident en incident, de pourvoi en pourvoi, espèrent ruiner leurs adversaires et les désarmer de guerre lasse.

L'époque la plus favorable pour la répression d'un abus, c'est le jour où on le découvre.

N'oublions pas que toutes les réformes ont été arrachées au pouvoir après la plus vive résistance et presque toujours dans le tumulte des révolutions, c'est-à-dire dans le temps le plus mal choisi pour les amis éclairés du bien public.

« Généralités vagues. Ordre social. »

— Ordre social ! c'est le cri d'alarme contre tout ceux qui proposent d'alléger les sacrifices que la nation s'impose au profit du petit nombre.

Songez-vous à diminuer les délais judiciaires, les procédures vexatoires, les frais de chicane ; à réduire le nombre des sinécures ; à persuader à la nation qu'il faut éloigner des affaires les agents dont la

fidélité est physiquement ou moralement impossible, aussitôt on fait intervenir Vordre social.

C'est dans le même esprit qu'on manifeste un grand intérêt pour la liberlé de la presse et beaucoup d'horreur pour sa licence.

La licence, c'est la censure des abus; la liberté, c'est le droit de ne publier que ce qui est à la convenance du pouvoir.

La déception consiste, dans ce cas, à se couvrir d'une approbation dérisoire de la liberté. De même que tous les abus se tiennent, il existe chez toutes les personnes qui en profitent un intérêt commun qui établit entre elles une alliance nécessaire.

Oq aura donc soin de distinguer deux sortes de réformes: l'une modérée, à laquelle on applaudira; l'autre radicale, qu'on déclarera intempestive, outrageante.

Il est entendu que la première s'exercerait à vide»

<• Le plan est bon en théorie. »

— Eh bien ! alors ?

« Mais il ne vaut rien dans la pratique. »

Ce système de déception est ïultima ratio des gens dont un projet compromet les intérêts.

Les théories sont suffisamment connues, je pense. Elles ont été logiquement démontrées ; leur utilité n'est pas contestable. Il est temps, bien temps de passer à la pratique.

Quand la France a fait les trois sommations, il est prudent de lui obéir.

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