‹ La farce politiqueChapitre 48 sur 58 · LE SOCIALISME · texte numérisé non relu

LE SOCIALISME

Il faut remercier Dieu de nous avoir donné le soleil sans prendre l'avis de personne ; car, s'il eût consulté une assemblée de notables, il y aurait eu cent voix contre quinze pour ne pas avoir de soleil.

La République telle qu'elle se comporte est un état singulier qui n'est pas la monarchie, puisqu'il n'y a plus de monarque, mais qui n'est certainement pas la République, puisque rien n'est changé en l'état.

Les hommes qui ont versé leur sang sur les barricades, depuis 1830 jusqu'en 1871, n'avaient peut-être pas pour objectif la diffusion du pouvoir aux mains de huit cent? voyageurs au rabais, non plus que l'enrichissement des rédacteurs de quelques journaux, l'élévation de M. Target ou le bien-être du compère Turquet.

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Tous les Augustes de France ayant bu, ils déclarent que le peuple est ivre.

Et les survivants — ou les fils — des fusillés de Juin, de Décembre et de Mai, contemplent avec une stupeur indignée, la satisfaction bourgeoise de ceux qui les envoyaient au combat et qui, pendant la bataille, s'adjugeaient par avance les fruits de la victoire.

L'homme qui se bat ne se bat pas seulement pour lui, il répand son sang et risque sa vie pour une idée de classe, pour une amélioration du sort commun, amélioration dont il ne profitera peut-être pas. Il le sait. En sortant de chez lui, le fusil sur l'épaule, il en a pris son parti, il va détrùner les accapareurs, chasser l'oppresseur, faire place nette. Arrive qui plante.

Arlequin, donnant un tambour à ses enfants, avait soin d'ajouter : « Surtout, ne faites pas de bruit. »

C'est ainsi que le gouvernement, les sénateurs, les députés, les membres des différents conseils d'administration, les ambassadeurs, les receveurs généraux, les préfets, tous gens satisfaits, — et pour cause, — répondent nonchalamment aux citoyens qu'ils ont refaits : « Vous vouliez la République, vous l'avez. Restez tranquilles. Gardez le tambour, mais pas de bruit. »

On ne saurait se moquer plus complètement du

monde. Qu'est-ce que cela peut nous faire que M. Ferry

ait remplacé Bourbeau et que M. Turquet ait suc-

<:édé à Nieuwerkerque ? Qu'avons-nous gagné à

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ce que l'élégant Andrieiix ait pris, à Madrid, la place de Mercier de Lostende ?

Ce n'est pas précisément dans ce but, si élevé qu'il puisse paraître, que des milliers de citoyens, armés de vieux fusils, de pistolets rouilles et de sabres ébréchés, ont soulevé les pavés en chantant la Marseillaise.

Un soir, dans une ville de quatre mille âmes, qui avait un petit théâtre, mais un matériel absolument insuffisant, j'ai vu jouer par une troupe de passage la Grâce de Dieu dans les décors de la Tour de Nesle. Je songe toujours à cette belle soirée quand je vois jouer les institutions monarchiques dans le décor de la République.

« Nous sommes d'hier, s'écrie à la fin du deuxième siècle le chrétien Tertullien, et cependant nous remplissons déjà vos camps, vos villes, vos municipalités,, le Sénat et le Forum. »

En exceptant le Sénat de la nomenclature, les socialistes peuvent aujourd'hui prendre pour eux le cri de Tertullien. Nous assistons à l'avènement d'une autre religion des esclaves.

Chaque fois qu'ils ont un malheur, une catastrophe, un suicide, une misère à enregistrer, ils les classent sous ce titre général : la question sociale.

Elle se dresse de tous côtés, comme les vagues soulevées par la tempête, qui s'avancent menaçantes et s'écroulent sur elles-mêmes dans un tourbillon d'é-

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cume, mais non sans avoir roulé les galets, descellé une pierre, battu le rivage en brèche.

Ouvrez vos journaux et lisez :

Les drames de la misère. — L'a ras>emblemeut s'était formé hier, vers onze heures du matin, boulevard de Magenta, autour d'une jeune femme tenant dans ses bras un enfant de dix-huit mois environ, qui venait de se trouver mal.

Cette malheureuse a déclaré aux personnes qui l'entouraient qu'elle et son enfant mouraient de faim.

On lit une collecte, qui produisit une dizaine de francs.

Et demain?

La question sociale. — Vingt-huit familles ont été, pour cause d'expropriation, cxpulsc^es de quatre masures de la rue Vandamme.

Ces pauvres gens ont passé la nuit a la belle étoile. Une brave loueuse de voitures, madame Corbeau, leur a ouvert ses écuries, où ils sont tant bien que mal installés. Ils vivent depuis quatre jours des secours qu'on leur procure.

Et après ?

Niort. — Une pauvre femme, habitant Saiute-Néomage, accablée par la misère, s'est levée pendant la nuit, a pris dans leur berceau ses deux petites filles, âgées de deux et trois ans, ot, sortant de chez elle, est allée se jeter avec ses deux enfants dans un puits voisin.

Le matin, on a retrouvé au fond de l'eau les trois cadavres étroitement enlacés.

Il y a bien à Sainle-Xéomage, comme dans tous les villages de France, quelques propriétaires aisés et quelques gros fermiers. Les voilà débarrassés du spectacle douloureux de cette misérable femme et de

se< deux petiles filles mourant lentement de faim. Tous mes compliments à ces messieurs.

HoNFLEUH. — La 7)opiilation de Hontleiir, rassemblée sur le port, vient d'assister à un spectacle navrant. Le bateau de sauvetage u» 4, du Havre, parti au secours d'une goélette en détresse, était parvenu, après les plus grands dangers, à ramener au Havre l'équipage de la goélette.

On signale de nouveau un sloop en danger.

Immédiatement, le même bateau n» 4, avec un dévoùment héroïque, reprend la mer...

Il parvient à recueillir l'équipage du sloop, qu'on apercevait cramponné sous la mâture, mais un coup de mer plus violent engloutit à la fois le sloop et le bateau de sauvetage.

Ceiui-ci revient seul à la surface; il était vide. La mer avait englouti dix-neuf victimes et fait du coup trente et un orphelins.

Ces enfants peuvent évidemment compter sur le Crédit lyonnais et sur la Compagnie du gaz, qui sauront subvenir à tous leurs besoins.

Connaissez-vous rien de plus sinistre que l'histoire de ce malheureux ouvrier que la cour d'assises vient d'acquitter ? Sa femme meurt folle : il reste avec trois enfants. A la suite d'une dispute avec un de ses camarades, il est renvoyé de la fabrique dans laquelle il travaillait. Il cherche de l'ouvrage, frappant à toutes les portes, et il ne trouve rien. Quelle angoisse à chaque refus ! trois petits êtres attendent du pain, et le pauvre homme va, offrant ses bras, sombre, le cœur serré. Puisqu'il n'y a pas moyen de vivre, il

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faut mouiir. Il couche ses enfants, allume un réchaud et attend la mort, la grande bienfaitrice.

Des voisins enfoncent la porte, et sauvent le misérable et l'aîné des enfants. Plus heureux, les petits sont mort-. On n'aura pas à leur refuser du travail. Eperdu, l'homme se jette à l'eau ; on l'en retire et on l'envoie en cour d'assises.

Que demain cet homme retrouve du pain ; il regrettera la mort chaque fois qu'il pourra se dire : il y en aurait eu pour quatre î

Au milieu de ces douloureuses pensées dont je suis chaque jour assailli, j'ai cherché une consolation dans le bel ouvrage de Benoît Malon, VHistoire du socialisme, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Ancien membre de l'Internationale , ancien député de la Seine, ancien membre de la Commune de Paris, M. Benoît Malon est un des pionniers infatigables et jamais découragés de l'idée nouvelle.

Il s'est surtout appliqué à mettre à la portée de tous,les doctrines, parfois trop savantes dans la forme, des socialistes allemands. Mais un travail qui lui est tout personnel, c'est la partie historique de son ouvrage. M. Malon apporte dans ses résumés la certitude et la brièveté de Michelet. Il y a dans son remarquable travail des esquisses historiques d'une grande puissance, dans lesquelles il explique les diverses phases qu'a traversées l'humanité, en peu de mots et sans qu'il y manque rien.

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« Le socialisme, dit M. Malon, considéré comme la recherche d\m état social meilleur ou comme revendication justicière contre les classes dominantes successives, est aussi vieux que le monde, c'est-à-dire que les premières iniquités ressenties, que les premières luttes de classe^.

« Cependant, ce n'est guère que depuis un demisiècle qu'il s'est constitué sous un nom distinct, et comme philosophie et comme parti, et qu'il est devenu l'expression théorique et pratique d'un besoin social nouveau.

» Mais avec quelle rapidité il s'est fait sa place !...

»... C'est que le socialisme, outre les forces matérielles croissantes dont il dispose, a pour lui la force des choses ; il est l'égalité et la solidarité désormais comprises et désirées par l'élite de l'humanité ; il est le seul ordre social désormais possible, étant données les idées économiques de la société moderne.

■> Le socialisme moderne, entré dans la voie scientifique, peut seul mettre fin aux iniquités, aux guerres, aux antagonismes, en un mot aux luttes de races et de classes qui ont désolé et ont fini par détruire toutes les sociétés constituées jusqu'à ce jour. »

Il y a dans l'avènement du socialisme un rapport frappant avec la première aube du christianisme. Déjà Ihistoire a pu assister, chose rare, aux funérailles complètes d'une religion. Elle a pu observer de près les phases de la maladie, juger les conducteurs de la

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cérémonie fanèbre : prêtres, ministres ou médecins .l'une religion déchue ; tous essayant de faire revivre le cadavre. Elle a pu observer de près les passions qui con>battaient autour de ce tombeau, quelles furent les passions mises en jeu par une religion croulante, quelles alternatives de succès et de défaites ont marqué ces crises intellectuelles.

Le soleil couchant du polythéisme empourpre encore l'horizon, lumière ardente, météorique, pleine de menaces. La première aube modeste du christianisme apparaît au loin ; elle se pare de teintes plus vagues qui s'éclaircissent et rayonnent peu à peu. Par une expansion progressive, l'influence du christianisme, après un travail long et secret, accompli dans les entrailles mêmes de la société, s'élève jusqu'au rang de puissance antagoniste, appelle au combat toutes les opinions anciennes, et leur dispute hautement l'empire de l'intelligence et l'empire des faits.

Le monde devient attentif. Les idoles tombent, et l'on comprend enfin la monstrueuse dépravation l'extravagance inouïe, l'absurdité effrénée du système appelé polythéisme. Ce système croule.

« Nous voulons, dit l'auteur de l'Histoire du socialisme, que le domaine de la morale soit étendu à la politique, qu'il y ait une morale sociale comme une morale individuelle, tendant toutes deux au même but : le perfectionnement des individus et le bien commun. »

Le paganisme était en pleine agonie, et la masse avait peine à renoncer aux dieux antiques, méprisés des savants, mais non abrogés.

Nous nous agitons aujourd'hui au milieu des mêmes regrets et des mêmes superstitions. Jésus et Marie, et leur cortège de saints sont pleures comme le furent Apollon, la déesse lo et la foule des demi-dieux.

Mais l'impulsion est donnée ; l'arbitraire théologique a cessé de faire loi ; les motifs humains repoussent les sanctions extraterrestres. Le miracle a perdu toute autorité.

On a fait jusqu'à présent des religions pour les dieux ; le temps est venu de faire une religion pour les hommes. Les premiers sont des êtres fort vagues, dont les quahtés ne nous ont été révélées que par des tiers. Nous connaissons les autres et nous les trouvons dignes d'intérêt.

LA PRISON CKLLULAIRE

Nous sommes cinq dans le compartiment. Au premier coup d'oeil, je devine deux personnages muets, un Américain et un négociant quelconque voyageant pour le placement de produits ignorés.

— Tous ces messieurs sont bien pour Bordeaux? demande le contrôleur.

— Oui, oui, yes, répondent trois voix.

Les personnages muets se sont contentés d'un signe de tête affîrmatif.

La portière se referme, l'n coup de sifflet' — et le train se met en marche. L'Américain ouvre le petit carreau et crache une fois par seconde; l'expectoration, aux Étals-Unis, est un jet d'eau continuel qui rivalise avec ceux de Saint-Gloud. Portalis racontait un jour devant moi que, allant de New-York à Phila-

delphie, il s'était placé près d'une des portières du wagon ; il voulait admirer le coucher du soleil, quand ilfutsurpris de voir sortir comme un nuage de petites plumes des fenêtres du wagon précédent. Il s'imagina d'abord que les voyageurs s'amusaient à jeter au vent le contenu de quelque vieil oreiller, mais il vit bientôt que ces petits flocons blanchâtres provenaient de la salive américaine. Un Russe aurait cru aux premiers symptômes d'une tempête de neige.

L'Américain demande si la fumée du cigare n'incommode personne — et bourre une pipe. Les muets roulent des cigarettes.

Le négociant examine les physionomies comme un homme qui cherche avec qui causer.

— Eh bien ! s'écrie-t-il tout à coup en me regardant en face, croyez-vous qu'ils vont nommer Blanqui?

— Je le crois.

— Blanqui! fait l'Américain, j'ai lu son histoire dans les journaux.

— Et qu'en pensez-vous? demande le commerçant.

— Aux États-Unis, on ne laisserait pas en prison un homme comme celui-là.

— Vous êtes dans le commerce?

Le Yankee se rengorge.

— .Je suis, dit-il gravement, le petit-fils d'un homme qui a inventé le moyen de distiller à froid l'huile de ricin.

— Moi, riposte le négociant, je fabrique de la tine Champagne avec de l'alcool de pommes de terre. . en

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y ajoutant un peu de thé et de sucre candi, on obtient un produit délicieux...

A la table d'hôte du buflet des Aubrais, le Yankee s'assoit en laissant un couvert libre à sa droite et à sa gauche.

— Trois déjeuners! dit-il au garçon.

— Mais... monsieur est seul?

— Qu'est-ce que cela vous fait? Voici neuf francs et cinquante centimes pour le garçon, servez pour trois personnes.

L'Américain mangea sans peine les trois déjeuners, but deux bouteilles de vin; et, quand nous remontâmes en wagon, l'estomac insuffisamment rempH, je me promis, à mon prochain voyage, de suivre son exemple et de me faire servir trois couverts, après avoir eu le soin de me munir d'une loupe pour voir les beefsteaks.

Le Yankee était, du reste, un lettré et un observateur. Le nom de Blanqui nous amena à causer de la prison et des différents régimes pénitentiaires.

— La réclusion cellulaire, me dit l'Américain, a été inventée à Philadelphie; la prison, située en dehors de la ville, y est dirigée d'après un système particulier à l'État de Pensylvanie. Je n'attaque pas les intentions de ce système; je suis convaincu qu'il n'a été inventé que dans un but d'humanité et de réforme morale; mais ceux qui ont fait cette belle découverte

dans le régime des prisons, et les braves gens qui en exécutent le règlement, sont dans l'erreur la plus complète. Je crois peu de personnes capables d'apprécier tout ce qu'il y a de tortures et d'angoisses dans cet épouvantable châtiment prolongé pendant plusieurs années. Plus j'y ai réfléchi, plus j'ai cherché à m'en rendre compte, plus j'ai interrogé ceux qui l'ont enduré et qui, seuls, peuvent en mesurer l'horreur, plus je reste convaincu que c'est un supplice que l'homme n'a pas le droit d'infliger à l'homme. Ce n'est plus le corps ici que vous bourrelez, c'est le cerveau même, cet organe mystérieux de la pensée. Parce que ses cicatrices et ses plaies ne sont pas visibles à l'œil, palpables au toucher, parce que vous n'arrachez pas à votre semblable de ces cris déchirants qui vous font frissonner, ne croyez pas que vous soyez des bourreaux moins barbares que ceux qui mettaient le coupable sur la roue et le chevalet. Celte peine secrète ne peut appeler à son secours comme celle qui s'étale au soleil.

Quand vous vous placez au point central du pénitentiaire, et que votre œil plonge tour à tour dans les sombres passages sur lesquels ouvrent les cellules, il y a quelque chose d'imposant dans le repos et le calme qui vous entourent. Une fois écroué, le prisonnier n'entend plus parler de femme ou d'enfant, de la vie ou de la mort d'aucune créature. Il aperçoit les employés de la prison, mais à cette exception près, il ne voit plus une figure humaine, il n'entend plus une

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voix humaine ; c'est un homme enterré vivant, qu'on pourra bien exhumer après le laps des années, mais qui, en attendant, reste mort à tout, excepté à l'horreur de son désespoir.

Son nom, son crime, le terme de son supplice sont inconnus même à l'employé qui lui distribue sa ration journalière.

Il y a chez le geôlier principal un livre ; dans ces pages seules se trouvent le nom du reclus et le sommaire de son histoire.

Je m'informai de ce que faisaient ordinairement les détenus immédiatement après leur libération.

— Ils ont, me fut-il répondu, une sorte de frisson et comme une révolution complète du système nerveux. Ils ne peuvent signer leur nom sur le registre ; quelquefois ils ne peuvent même tenir la plume; on dirait qu'ils ne savent plus ce qu'ils font ni où ils sont. et quelquefois ils s'asseyent et puis se relèvent vingt fois dans une minute. Dès qu'ils ont franchi la porte ils s'arrêtent, regardent tantôt d'un cùté, tantôt de l'autre, ne sachant quelle direction prendre, puis ils finissent par s'éloigner et disparaître.

Sur le visage hagard de tous les prisonniers, j'ai remarqué une même expression. J'y trouvais quelque chose de cette attention forcée qu'on voit sur les visages des sourds et des aveugles, mêlée à une sorte

d'angoisse, comme s'ils avaient été secrètement terrifiés.

Ma conviction intime est que, indépendamment de la torture morale, torture qui est si épouvantable que l'imagination ne saurait atteindre à la réalité, l'emprisonnement solitaire jette l'âme dans un état morbide qui la rend incapable désormais de subir le rude contact et l'activité du monde.

L'emprisonnement solitaire alanguit les organes et mine peu à peu toutes les forces du corps. Des criminels, détenus depuis longtemps, deviennent sourds. La solitude est si peu naturelle, qu'un chien, l'animal le plus intelligent, finirait par se désespérer et épuiser ses forces.

A l'une des assemblées périodiques des inspecteurs de la prison, un ouvrier de Philadelphie se présenta, implorant comme une faveur d'être logé dans une cellule. Quand on lui demanda le motif d'une si étrange pétition, il répondit qu'il avait un irrésistible penchant à l'ivrognerie et s'y livrait constamment au risque de se perdre; ne se sentant pas le courage nécessaire pour combattre ce vice, il voulait.se mettre à l'abri de la tentation. On lui fît observer que le pénitentiaire n'était destiné qu'aux criminels jugés et condamnés par la loi ; on lui conseilla de lutter contre lui-même, on lui donna enfin toutes sortes de bonnes raisons et de bons conseils, sur quoi il se retira très peu satisfait de l'accueil fait à sa pétition extravagante.

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Il revint, fut renvoyé encore et revint une troisième fois, puis une quatrième. Bref, il se montra si sincère et si importun que le comité finit par se consulter.

— Certainement, dit un des inspecteurs, voilà un drùle que l'ivrognerie amènera ici malgré nous, si nous ne l'admettons pas de bonne grâce : ne vaut-il pas mieux l'enfermer avant qu'il ait fait quelque mauvais coup? Il sera bientôt dégoûté de notre régime et nous serons débarrassés de lui.

On lui fit donc signer un acte par lequel il s'interdisait de poursuivre les inspecteurs devant la justice pour détention arbitraire ; il déclara dans cette pièce qu'il entrait dans la prison par goût et par choix. On lui dit bien que l'employé aurait ordre de le relâcher à toute heure du jour ou de la nuit quand il frapperait à sa porte pour faire connaître qu'il en avait assez; mais on ajouta que, si une fois il sortait, il ne serait plus admis.

Tout étant convenu, notre ouvrier fut conduit en prison et installé dans une cellule.

Dans cette cellule, cet homme trop faible pour voir un verre de liqueursur sa table sans le vider, demeura volontairement deux ans, travaillant de son métier de cordonnier. A l'expiration de ce terme, sa santé déclina, et le médecin recommanda qu'on le fit bêcher quelquefois au grand air dans le jardin. Cette nouvelle occupation lui rendit toute sa gaité.

Un jour qu'il labourait une plate-bande, il s'aperçut

en levant la tête que le guichet de la porte extérieure était ouvert; il vit au delà le sillon bien connu de la route poudreuse. Il n'avait qu'un mot à dire pour s'en aller tranquillement. Pas du tout. Il jeta tout à coup sa hêche, se sauva de toute la vitesse de se.^ jambes et on ne le revit plus.

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