FANTAISIES
LA MENAGERIE HUMAINE.
Une classe cruellement atteinte par la rigueur de la température est celle des jeunes personnes qui ont fait delà rue un salon. Sans demander qu'on ouvre une souscription en leur faveur, je puis constater que le culte de Vénus est en baisse. L'homme manque de combustible, et les filles de joie n'ont plus que leurs yeux pour pleurer. Quoi de plus triste que ce coin de rue transformé en glacier, de plus navrant que la voix éraillée de la malheureuse qui, toute transie, vous affirme, en tapant des pieds, qu'elle est très aimable?
Les passants sont rares et pressés; la cantilène se perd dans le vide.
Je m'étais arrêté, il y a quelques jours, devant un magasin de la rue de la Paix, lorsqu'un coupé s'arrêta brusquement. Celle qui en descendit était une créature charmante, dans cette époque intermédiaire, si privilégiée et si courte, de Texistence féminine, où les charmes de la femme et de la jeune fille sont en quelque sorte confondus, el où, comme dit le poète, la femme porte encore les couleurs du printemps.
En entrant dans le magasin, elle tira un de ses gants ; mon œil s'arrêta un instant sur ce bras d'une blancheur si lisse et si pure, qu'entourait un bracelet de pierres fines. Je vis la courbe gracieuse de son cou, la fraîcheur de ses joues, et ces boucles de cheveux fines, soyeuses, avec des reflets d'or et de platine. Je remarquai surtout cette expression indéfinissable d'une dignité native qui annonçait une longue suite d'aïeux soignés et de mères choisies.
Tandis que j'admirais ce spécimen de la beauté féminine, une violente secousse vint troubler ma méditation.
— Hé I dis donc, criait une voix de rogomme, tâche donc de ranger tes arpions I
Celle qui parlait ainsi poussait une petite charrette sur laquelle étaient entassés des monceaux de harengs, et c'est à moi que s'adressaient ces paroles.
Celle-là était aussi une femme !
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Ses bras rouges et gonflés, sa figure couperosée, ses traits durs et haineux, la peau calleuse de son cou, ses jambes épaisses, mal équarries, qui auraient pu soutenir un rhinocéros; son triple menton, cette phy sionomie où se peignaient ensemble l'audace, le vice, la grossièreté et la misère, produisirent sur moi une des plus fortes impressions que j'aie ressenties de ma vje. Le cours de mes idées était dérangé. La femme venait de tomber tout à coup de ce haut degré de gloire où l'avait élevée mon imagination. Celle dont je venais de déifier la beauté ne me parut plus devoir qu'au hasard les avantages qu'elle possédait. Les naturahstes nous diront que la femme aux harengs était seulement une variété de l'espèce humaine.
La diff*érence entre ces femmes n'existe pas seulement dans le langage, laspect, les vêtements, la nourriture, car aucun de ces deux êtres ne pourrait comprendre les goûts, les répugnances, les désirs de l'autre. Peut-être serait-il impossible de trouver une circonstance qui fît également verser les pleurs de ces deux femmes et un aliment qui plût à la fois à leur palais. Chacune d'elles, cependant, craint la peine, mange quand elle a faim, boit quand elle a soif. Mais, sous ce rapport, elles ne se ressemblent pas davantage qu'un bœuf, un mouton et bien d'autres animaux qui ont des noms spécifiques ou distincts, à cause de toutes les dissemblances qui existent entre eux.
Assurément, dans cet âge de classifications préci-
ses, quand les genres, en botanique ou en entomologie, sont divisés et subdivisés à l'infini, à cause d'un cran dans la feuille d'un calice ou d'un joint additionnel dans un antenne, on ne tardera pas à faire quelques esî^ais pour se rendre un compte plus méthodique de l'espèce humaine.
En revenant d'une réunion, on pourra donner l'idée la plus vive et la plus exacte de ceux qui s'y trouvaient, en indiquant les genres présents et les espèces prédominantes, comme on dit, en sortant d'une ménagerie : il y avait deux lions, un ours, une hyène, des tigres et des singes.
Il n'y a pas, dans la création, deux choses qui se ressemblent moins qu'un homme et un autre homme. Des besoins et des infirmités semblables, des espérances et des expectatives analogues, une origine et une fin communes devraient communiquer quelque chose d'uniforme aux désirs et aux sentiments de lame : il devrait y avoir aussi dans nos personnes une forte ressemblance, puisque nous avons tous un nez, deux yeux et une bouche avec deux mâchoires; que nous marchons également sur nos deux pattes de derrière et que la nature ne nous a pas donné de queue pour nous battre les flancs.
Cependant, des circonstances particulières et imprévues modifient si complètement nos corps et nos esprits qu'un taureau et une abeille, une autruche et une crevette ne diffèrent pas moins qu'un
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grand nombre d'hommes ne diffèrent entre eux.
Nous avons le grand tort de généraliser sans cesse et à tout propos. Ainsi nous donnons indistinctement le nom de nez à toute saillie percée de deux trous qui se trouve au milieu du visage, sans considérer qu'un petit morceau de chair presque imperceptible et un grand arc fortement prononcé ne se ressemblent aucunement. Que si on soutient la convenance de la désignation à cause de l'uniformité de l'usage, nous répondrons qu'un organe qui aspire avec volupté la poudre de tabac ne peut être comparé à un autre que rapproche seule d'une tabatière va plonger dans des éternuements spasmodiques. Il en est de même de tous nos autres organes.
Si les zoologistes ne s'étaient pas laissé surprendre par des préjugés, ils auraient divisé la race humaine en autant de genres qu'on en a attribué aux oiseaux ^t aux poissons.
Il y a donc une nouvelle science à inventer. L'adepte pourrait espérer, par des investigations patientes et des expériences réitérées, non seulement de constater les dispositions et le caractère actuel de ses semblables, mais même d'en découvrir l'embryon, comme le botaniste prévoit le fruit empoisonné qu'une fleur éclatante doit produire, et l'entomologiste la gloire du papillon encore enfermé dans la chrysalide.
Une recherche judicieuse amènerait la découverte
de quelque espèce curieuse, étouffée sous les conventions ou d'un type particulier précieux, comme le botaniste aperçoit une plante rare dans le feuillage vulgaire d'une haie ou dans l'herbe d'une prairie.
Les variétés sont peut-être plus nombreuses chez la femme que chez l'homme. Un de ces jours, si l'actualité nous fait défaut, nous essaierons de classifier ces êtres étranges, tour à tour sublimes et monstrueux, qui peuvent se rattacher à toutes les espèces animales : tigre et colombe, phoque ou fourmi, fauvette ou serpent.
GOBSEK MARCUAXD DE BOIS
Il était temps que le dégel arris'àt. Les marchands de bois et de charbon, non contents de doubler leurs prix, ne consentaient à livrer leur marchandise qu'au détail, dans de petits cornets de papier qu'ils vendaient au poids de l'or. Quelques-uns exigeaient qu'on les appelât « monseigneur »!
Les gares en étaient encombrées, de charbon; mais les moyens de transport faisaient défaut. Il était donc naturel qu'on augmentât le prix du charbon; mais le bois entassé dans les chantiers n'avait pas coûté plus cher aux exploiteurs de la souffrance publique parce que le froid se prolongeait outre mesure. C'est donc par un déplorable abus que messieurs des chantiers imposaient au public grelottant une hausse de fantaisie.
Et il fallait voir les abords d'un chantier 1
312 l'esprit dc boulevard
Le directeur, grandi de six pouces, se tenait droit et fier au milieu du bureau, chauffé par un insolent brasier.
La foule des suppliants faisait queue à la porte. Les charrettes à bras prenaient la file.
— Monsieur, disait un client.
— Appelez-moi monseigneur !
— Monseigneur, je voudrais 500 kilos de bois.
— Vous êtes donc bien riche ?
— Je me gênerai.
— Votre nom?
— Un tel.
— Un tel?... Oui, je connais ce nom-là. Vous avez déjà eu l'honneur de vous servir chez moi?
— Oui, monseigneur.
— Je vous autorise à faire enlever 500 kilos de bois... Je vous le passe au poids du diamant..., mais à plusieurs conditions. Je ne me charge pas de le faire scier; vous le scierez vous-même et vous le ferez transporter comme bon vous semblera.
— Cependant, permettez. Voici la carte que vous m'avez adressée au commencement de la saison, en me priant de vous continuer ma clientèle : 1,000 kilos de bois scié en trois, rendus en cave, 58 francs.
— Je ne pensais pas qu'il ferait de si beaux froids.
— Alors vous êtes un marchand de bois pour grandes chaleurs?
— Taisez-vous I ou je vous fais jeter dehors par ma garde d'honneur!
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Ah ! marchands de bois du diable, paissent deux ou trois hivers d'une douceur idéale vous étaler tout crus sur la liste des faillis I
Un proverbe dit : Quand le bâtiment va, tout va.
Puissions-nous inaugurer l'année prochaine ce proverbe nouveau : Quand les marchands de bois font banqueroute, c'est que tout va bien I