A PROPOS DE L DUTEL DES POSTES
Le journal ayant à peu près remplacé le livre, on on peut prévoir que la dépêche télégraphique supprimera à un moment donné Ja correspondance épistolaire. L'extrême facilité de la transmission menace de priver la littérature française d'un genre de composition dont les modèles se trouvent dans toutes nos bibliothèques. Vous figurez-vous les lettres de Madame de Sévigné écrites en style télégraphique?
L'avantage de correspondre à distance a été Tune des premières préoccupations de l'humanité. Hérodote rapporte une façon bizarre d'assurer le secret de la correspondance. Après avoir rasé la tête d'un homme de confiance, on écrivait sur la peau de son crâne. Quand les cheveux avaient repoussé, il partait, et on le rasait encore à l'arrivée pour déchiffrer le
message. C'était peut-être un peu long, mais, l'enveloppe n'étant pas inventée, il fallait bien placer sa lettre sous chevelure.
Avec ce procédé, les restaurants parisiens trouveraient difficilement des chasseurs ; les rendez-vous ne se donneraient qu'à des dates éloignées, et les ordres de Bourse n'arriveraient pas au moment opportun.
On s'est servi, à diverses époques, de morceaux de bois gravés ou taillés, puis de cordes de différentes couleurs, nouées de certaines façons convenues.
Quand Fernand Cortez débarqua à Cempoallan, il trouva le service des postes parfaitement organisé. Les Aztèque? avaientméme des facteurs en uniforme, qui endossaient des costumes de couleurs différentes, >elon qu'ils apportaient de bonnes ou de mauvaises nouvelles.
Aujourd'hui qu'on peut correspondre pour quinze centimes sur toute l'étendue d'un grand pays et transmettre une nouvelle ou un avis en quelques quarts d'heure pour la somme ronde de dix sous, on peut se demander si réellement l'espèce humaine, favorisée sur tant de points, n'a pas été frappée d'autre part d'une malédiction implacable. Elle a pu obtenir de si admirables résultats, franchir les espaces avec une rapidité prodigieuse, sillonner les mers, s'éclairer et se chaufler avec quelque chose d'invisible qu'elle a découvert ; elle sait et elle peut tout faire, excepté se nourrir! De< peuples qui ont des chemins de fer, des
peuples pour qui la nuit n'existe plus, puisque leurs villes s'allument quand le soleil se couche ; des peuples qui savent que la terre tourne, qui en connaissent les dimensions, qui peuvent parfois prédire le temps qu'il fera, ces peuples ne savent pas trouver en quantité suffisante la pomme déterre et le blé, ou inventer je ne s'ais quoi qui puisse les remplacer. Mourir de faim dans un désert, cela se conçoit : mais mourir de faim sous un bec de gaz, auprès d'une gare de chemin de fer, cela n'est pas naturel. Les biens de ce monde sont évidemment mal distribués ; il y a quelque chose à trouver.
Tandis que le pain ne faisait qu'augmenter, le timbre-poste ne cessait de baisser de prix, et plus le prix était bas, plus les revenus devenaient considérables. Cette vérité étant reconnue, je veux être le premier à annoncer que, dans vingt ans, le tarif du port des lettres sera de cinq centimes surtout le territoire, dix centimes pour l'étranger.
La plupart des améliorations qui ont été introduites dans le service des postes sont dues à des personnes étrangères à l'administration. Les hauts fonctionnaires ne manquaient jamais de s'y opposer. On ne se figure pas aisément combien les hauts fonctionnaires sont bêtes. J'ai constaté le fait, une fois de plus, la semaine dernière. Une dépêche télégraphique coûte 50 centimes d'un bout de la Belgique à l'autre^ 50 centimes aussi sur tout le territoire français. Or,
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envoyant de Bruxelles une dépèche à Paris, l'enriployé me dit : C'est trois francs.
J'ai donné les trois francs, mais je me demande encore pourquoi la France et la Belgique se sont unies pour me voler quarante sous. Puisqu'il n'en coûte que dix sous pour une dépèche de Bruxelles à la frontière, dix autres sous pour une dépêche de la fontière à Paris, qui est-ce qui a profité de mes deux francs ?
Cette exaction est en même temps une sottise. La plupart des voyageurs attendirent le buffet où se passe la visite de la douane et firent partir de là leurs dépèches pour Paris. C'est autant de fois cinquante centimes qu'a perdus le budget belge. Les voj^ageurs sont des gens avisés, et, à mon prochain voyage, j'aurai soin de faire comme eux, économisant ainsi une somme nette de deux francs cinquante.
Il a fallu bien du temps pour amener l'administration des postes à l'idée d'un tarif à bon marché. Quand le port était élevé, le destinataire tenait à en avoir pour son argent. 11 fallait se creuser la tète pour remplir les quatre pages. Les gens économes recouraient à toute sorte de ruses pour éviter les frais.
Un paysan normand alla un jour réclamer au bureau de la poste une lettre présentée chez lui en son absence. Déclarant qu'il ne sait pas lire, il prie l'employé de l'ouvrir et de lui en donner communication.
Lecture faite, il remercie et promet de venir retirer la lettre dès qu'il aura seize sous.
L'inviolabilité des lettres est un principe admis par tous les honnêtes gens, dont les gouvernements n'ont jamais partagé les scrupules. Ils se sont tous attribué le droit d'ouvrir les lettres qui subissent leur monopole.
Avec le nouveau système, la littérature par correspondance disparait de nos mœurs.
Voltaire, madame deSévigné, madame du DefFand, lord Walpole, lady Russel prendraient le train au lieu d'écrire et feraient directement leurs communications.
Une lettre bien écrite est une sorte de causerie d'où sont bannies l'affectation et la recherche. Le beau style y serait absolument déplacé, aussi bien qu'un grand discours dans un salon. Le degré de la familiarité se règle sur le caractère et l'humeur de celui à qui la lettre est adressée.
Les lettres de Walter Scott, de Byron, de Burns, si différentes par le style, conservent toutes cette mesure. Leurs correspondances intimes ont pu affronter la curiosité pubhque.
La première lettre dont la date soit restée est celle que David adressa à Joab pour lui enjoindre de placer Crie, dont il convoitait la femme, au premier rang des combattants. Cicéron, Sénèque et Pline le Jeune furent
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les premiers à porter l'art épistolaire à sa perfection.
Les Romains plaçaient en tête de la lettre le nom de l'auteur et celui du destinataire; la date était scrupuleusement marquée.
Nous varions maintenant les formules :
Monsieur,
Monsieur et confrère,
Monsieur et ami,
Cher maître.
Ma vieille branche...
Et pour le beau sexe :
Madame,
Belle dame,
.Enchanteresse,
Mon petit lapin.
Cher cœur,
Mon bel oiseau bleu.
Petit rat d'égout...
Selon les qualités et les circonstances.
Les finales ont passé par toutes les formes possibles : J'ai l'honneur d'être votre très respectueux et très obéissant serviteur.
Recevez mes salutations très empressées,
J'ai l'honneur devons saluer,
Salut et fraternité,
Tout à vous,
Cordialement,
Tibi,
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Avec mes civilités,
Sincèrement,
Compliments empressés, etc..
Les dames ont deux manies favorites, celle d'écrire en travers et celle des post-scriptum.
L'habitude de souligner les mots est un aveu d'impuissance; on n'aurait pas besoin de recourir à ces traits de plume, si on savait employer le mot propre ou encadrer complètement la pensée ou l'ironie.
Parmi les lettres célèbres, on cite ces deux lignes de Politien à un ami.
« J'avais un grand chagrin et j'ai une grande joie. C'est que vous étiez malade et que vous êtes guéri. »
Charles Lamb, impatienté des détails minutieux avec lesquels le peintre Haydon lui indiquait son adresse, lui fît la réponse suivante :
« Je me ferai un plaisir de me rendre au numéro 22, Lisson-Grave-Nord, chez Rossi, la maison à deux étages, qui a une porte et des volets peints en vert, à michemin à droite, si je suis jamais capable de la trouver.
» A vous,
» Charles Lamb.
« 20, Russelcourt. Covent-Garden Est. au tiers delà rue, en montant, près du coin, côté gauche. »
J'aime assez la lettre de ce maçon qui écrivait de Paris à un de ses camarades à Limoges ;
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« Dépêche-toi de venir ici. Tii n'auras rien à faire qu'à monter des pierre.^ jusqu'au haut de l'échelle. Il y a là un autre homme qui vous les reprend et quiiail tout l'ouvrage.
Le gros des gens étant peu versé dans l'art épistolaire, on a publié de gro^ manuels pour lui venir en aide : le Secrétaire des Àmrmts, Recueil de correspondances pour toutes les circonstances de la vie, Choix de compliments pour les fêles et anniversaires, etc.
On trouvera bientôt la matière d'un volume dans les lettres du comte de Chambord à ses partisans. Un peu monotones, par exemple.
On a publié beaucoup de lettres, mais il en reste une quantité prodigieuse qui mériteraient de voir le jour. C'est dans leurs correspondances que nous trouverions le déshabillé des personnages historiques. N'est-ce pas un réel plaisir que d'entrer dans l'intimité des hommes qui ont marqué par leur génie, ou par leur mérite, et de posséder, au heu d'un aperçu aride de leurs faits et -estes, une peinture vivante de ce qu'ils ont senti?
Un poète anglais a dit : « Les clefs ouvrent les coffres-forts, les lettres ouvrent les cœurs, » et Aaron Hill a formulé une jolie chose en de jolis vers :
« Si les âmes pouvaient écrire, la mort serait vaincue I »