NUANCES .\ AT [ON A LES
Il paraît que je me suis trompé en disant qu'il faut six mois à un Russe pour devenir parisien. Un habitant des bords de la Neva m'écrit à ce sujet, affirmant qu'il n'j^ a devrais Parisiens qu'à Saint-Pétersbourg. En ce qui le concerne, notre correspondant déclare que ce n'est qu'à Paris qu'il se trouve vraiment chez lui et qu'il se regarde comme exilé quand le soin de ses affaires ou ses devoirs de famille le rappellent pour quelque temps dans l'empire des Romanow.
Il est certain que si jamais il doit y avoir une réconciliation générale des différents peuples, Paris est le seul terrain sur lequel ce rapprochement puisse avoir lieu.
Les costumes varient, les habitudes diffèrent, et c'est en vain que le temps efface les aspérités les plus
LA FARCE rOLlTIO'-E 323
rudes qui séparent les peuples, c'est en vain qu'il lime la pointe aiguë des préjugés ; il en reste toujours assez pour se haïr et s'égorger dans l'occasion.
Pascal a bien raison de dire qu'on aperçoit de nouvelles différences entre tous les hommes à mesure quonaplus d'esprit. L'uniformitédelanaturehumaine se brise et se dissémine en une variété presque infinie. Deux événements et deux caractères qui semblent les plus homogènes produisent les résultats les plus différents. L'usurpation de Cromwell aboutit à une paix générale ; l'usurpation de Bonaparte à la guerre universelle.
La restauration de Charles II amène le règne d'une hcence effrénée; la restauration de Louis XVIII détermine la domination desjésuites.
Le génie consiste à saisir du premier coup d'œil les dissemblances et les analogies. Lorsque Bonaparte, exilé à l'ile d'Elbe, s'empara d'un petit navire et vint débarquer à Cannes, aucun exemple historique ne l'engageait à tenter cette entreprise hardie; mais il avait mis en ligne de compte l'étonnement des populations, la situation de l'esprit public, le ressentiment contre les aUiés ; sa marche de Cannes à Paris n'était point unetémérité, mais un des calculs les plus profonds qu'il ait jamais faits.
Et voyez comme on se laisse décevoir par les apparences. L'empereur du Mexique, Augustin Itiirbide, échappe à son exil comme Bonaparte et revient s'emparer du trùned'où il est tombé. On le fusille comme
déserteur. En politique, la parodie est dangereuse. On peut certainement réduire la passion et les caractères à un certain nombre de points principaux, mais les phénomènes qui en résultent sont innombrables.
Demandez à un Talapoin ce que c'est que la vertu, il vous répondra qu'elle consiste à croiser les jambes, à ouvrir la bouche et à dormir au soleil. Un missionnaire adressait la même question à un Cafre, qui répondit gravement : « La vertu consiste à voler le plus de bétail possible. »
La notion de l'honnête et du juste était entrée dans la tête du Cafre, mais à rebours, et lorsqu'il ramenait à la tribu six paires de bœufs volés, il était aussi sûr de sa vertu que Gaton plongeant le fer dans ses entrailles. Il y a un code particulier d'honnêteté, non seulement pour tous les peuples, mais pour tous les états. Le code du marchand lui ordonne de vendre cher ce qu'il achète bon marché ; mais n'allez pas croire qu'il vole. Le code de l'avocat général lui conseille d'employer à tort et à travers cette éloquence furibonde qui pousse les jurés à la sévérité la plus meurtrière et fait tomber quelquefois des têtes innocentes. Le code du jésuite justifie à merveille les bûchers de l'inquisition et le code des rois envoiesans scrupule des milliers d'hommes à la boucherie. Ainsi chacun crée à son usage une moralité particulière, et l'on pourrait dire que tout le monde, jusqu'aubrigand, obéit aux lois de sa vertu.
LA FAUCE l'OLlTlOUE 325
Il y a des spécialités nationales qui creusent des fossés entre voisins. Les Anglais ne peuvent pardonner les sabots au paysan franrais. Dans une taverne de Londres, j'ai vu un cokney refuser de s'asseoir à la même table qu'unhomme qui mangeait son bœuf sans moutarde, ce qui établissait entre les deux convives une sorte de distinction et de délimitation impossible à vaincre et à effacer.
Le temps a déjà fondu bien des nuances. L'Italien . s'est mis à boire de la bière ; l'Anglais ne crie plus French dog dans les rues; mais il y a toujours au fond de chaque nationalité quelque chose d'inaltérable.
L'Anglais affecte de cacher ses sentiments, le Français en fait parade. L'Anglais se brûle la cervelle sans dire un mot; en France le suicide est toujours accompagné d'une élégie.
Avec toutes ces différences, l'orgueil national reste le même. Je suis Français. — A true boni Englishman.
Somo Iloniano io. Gela se dit aussi fièrement surles
bords de la Seine que sur les bords de la Tamise et sur larive du Tibre. Seulement, leFrancais s'estime parce qu'il appartient à la France; l'Anglais estime l'Angleterre parce qu'elle a des hommes comme lui , et l'Italien n'est fier que de la Home d'autrefois. Quand un acteur prononce sur un théâtre ces paroles magiques: Roma invincible seuiprè sara, l'Italien oublie la Rome papale.
Les Américains des États-Unis tressaillent jusqu'au III 19
fond du cœur dès qu'il arrive à un voyageur de chercher le cùté plaisant de leursinstitutions. Allez rire au nez du Napolitain, moquez-vous des usages de son pays, de ses femmes, de ses abbés, deses lazzaroni, de tout ce qui est industrie, commerce, politique, mœurs, théâtre, vie publique et privée, depuis le château de rOuf jusqu'aux limites de l'Apulie, il vous répondra: i( Qu'est-ce que cela me fait? Quand on a du macaroni, le reste n'est rien.
11 y a des raisons matérielles et physiques pour que les vices des peuples ne se ressemblent pas. La vie des hommes du Midi est au dehors, la vie des septentrionaux est toute en dedans ; il faut à ceux-ci une nourriture très succulente, à ceux-là des aliments très léfîfers. La différence de leurs mœurs est inévitable et intime.
Les Scandinaves avaient inventé la bière dès les premiers temps de leur civilisation barbare ; les Tartares, qui n'avaient ni vin ni bière, ont trouvé moyen de s'enivrer avec du lait aigri.
Le résultat le plus positif des progrès de la civilisation, c'est que les Anglais se sont mis aux fricassées^ de poulets et que nous avons laissé s'acclimater chez nous le plum-pudding. Cherchez une preuve plus flagrante de la nouvelle alliance des peuples.
L'histoire est remplie d'exemples qui atteste la
LA FARCE l'OLITIQUE 327
haine profonde de certaines provinces pour certaine? autres.
L'Italie, même depuis l'unité, a conservé quelque chose de ce vieux levain.
— Vous avez un garçon bien maladroit, dis-je un jour à un maître de café de Florence.
— Cela n'est pas étonnant, me répondit-il, c'est un Romain !
La hère gueuserie des Espagnols, la lenteur des Hollandais, la lourdeur des Allemands sont devenues proverbiales. Et, sans passer la frontière, Gascon veut dire hâbleur. Normand veut dire rusé, Auvergnat veut dire économe, Breton signifie entêté et Champenois s'applique quelquefois d'une façon blessante.
« Attraper un Picard » signifie « être dupe de la dupe quon veut faire. »
Le point d'honneur des Romains modernes s'appuie sur Romulus, sur Caton, sur Auguste; ils vous abandonnent volontiers la Rome contemporaine ; et cependant le Romain appartient assurément à la plus vieille race de l'Europe.
Essayez au contraire quelque raillerie sur cet Anglais, produit bâtard de je ne sais combien de bandes pillardes, dans les veines duquel circule le sang mêlé du pirate Scandinave, du brigand saxon, du Normand rapace et du Welche féroce ; il est bien plus fier de sa naissance que l'homme né au pied du
3J8 L ESJ^RIT DL" liOL'LEVARD
Capitole, et dont le nom de famille est celiii d'une race patricienne.
Comment fixer d'une manière historique le progrès, le mélange et la destinée définitive des nationalités modernes ? Sommes-nous sur la voie d'une fusion universelle ? Faut-il nous attendre à ce que toutes les nationalités s'effacent en s'influençant mutuellement?
Je le désire — sans avoir l'espoir d'être jamais témoin de cette scène de famille.
Si le Russe qui se déclare surpris — dans la lettre mentionnée au début de cet article — de ce que j'ai fixé à six mois le stage nécessaire aux naturels de la Xéva pour devenir Parisiens — tient absolument à ce que je lui cite un exemple à l'appui de mon dire, je trouve dans mes souvenirs un fait qui est précisément en situation.
Les habitués du petit cercle de la Ghaussée-d'Antin (maison Rossini) n'ont pas oublié ce grand diable qui s'appelait à peu près Labonow de Chandor.
Homme superbe, manières exquises, jolie figure, sourire plein de douceur, c'était un séduisant. Il recevait de temps en temps une grosse somme, qu'il semait en vingt-quatre heures, après quoi il tirait le diable par la queue pendant six mois.
Énumérer ce qu'il a trouvé de ruses et de mensonges aimables, ce qu'il a dépensé de compliments, accumulé de promesses pour se maintenir pendant deux ans sur le boulevard avec des habits à la mode.
LA FARCt: POLITIQUE 329
un chapeau brillant et des gants propres, ce sérail recommencer l'enfer du Dante.
Kh bien I au fond de ce La Palférine de Nord, derrière le masque séduisant de ce mondain des neiges, il y avait encore un petit reste de nomade.
Madame de S..., à laquelle il s'était fait présenter, l'invita à venir passer quelques jours au château de Villestang. Je m'y suis rencontré avec lui.
Après le diner, on fit un tour de parc, puis le> •lames et les demoiselles se mirent tour à tour au [.iano. 11 y avait une table de whist dans un coin, et les jeunes gens faisaient une partie dans la salle de billard.
A minuit, la maîtresse de maison dit au Russe :
— Colonel, nous allons vous montrer votre chambre. Vos effets y ont été portés.
— Ma chambre ? fit Chandor avec étonnement.
— Mais... sans doute.
— Oh ! ne me faites pas cette peine î
— Où donc voulez-vous passer la nuit ?
— Madame, dans cette saison, mon seul bonheur est de passer la nuit dehors. Il y a là une pelouse magnifique ; je vais coucher tout nu dans l'herbe.
— Tout nu ? s'écria-t-on.
— Parbleu I au mois de juillet 1
— Mais, à quelle heure vous levez-vous ?
— Le plus tard possible.
— Vous n'y songez pas... il y a des demoiselles... Toutes les fenêtres donnent sur la pelouse...
3 30 L ESPRIT DU 13ÛLLEVAKD
— Je VOUS en prie, Madame I
— Encore une fois, cela ne se peut pas. On va vous conduire à votre chambre.
Chandor soupira bruyamment et se laissa mener. La chambre était élégante, le papier tout neuf; le lit paraissait excellent.
— Ah ! s'écria-t-il, apportez-moi deux seaux d'eau. On les lui monta. Aussitôt Chandor prit chaque
seau et, répandant tout le contenu dans le lit :
— Comme cela, dit-il, j'aurai au moins un peu de fraîcheur !
On ne l'invita plus.
Auguste Blanqui, que les électeurs de Bordeaux veulent rendre à la liberté, compte aujourd'hui soixante -treize ans d'âge et trente-cinq ans de prison. Blanqui est né à Nice. Son père, le conventionnel Dominique Blanqui, était magistrat dans sa ville natale lorsque les Français y entrèrent en 1792 ; il est un de ceux qui travaillèrent le plus activement à la réunion de ce pays à la France.
Supérieurement doué, instruit, éloquent, Auguste Blanqui a sacrifié sa vie au triomphe des idées révolutionnaires. S'il n'avait été qu'un vulgaire ambitieux, s'il n'eût dédaigné les moyens bourgeois et les vues étroites, il serait arrivé très haut. Il lui aurait été facile de conquérir une de ces positions brillantes qui.
pour le grand nombre, sont un but ; il a préféré la lutte avec toutes ses ardeurs et tous ses périls.
Blanqui était étudiant quand le nom de liberté fit éclore son premier rêve ; il se jeta dans les luttes politiques de l'époque. A vingt-trois ans, il fat blessé dans le combat qui se livra rue SaintyDenis, en 1827, à propos des élections. Nous le retrouvons sur les barricades en 1830, et il contribua de tous ses efforts à créer, sous Louis-Philippe, un parti républicain qui vit ses rangs grossir chaque jour, émergea un instant en ^848, et qui, écrasé en 1852, pat enfin reparaître au moment où la patrie envahie, livrée à l'étranger vainqueur, cherchait un régime réparateur et des hommes qui se dévouassent à la gouverner sans Topprimer de nouveau.
De 1830 à 1839, Blanqui représentait l'élément révolutionnaire, la fraction révolutionnaire, la fraction ardente, héroïque: il était, avec Barbés et Martin Bernard, de cette poignée d'hommes audacieux, toujours prêts à livrer bataille, cent fois vaincus, jamais domptés, aventuriers de la Révolution, ne laissant ni trêve ni merci au gouvernement qui, oublieux de son origine, tendait à devenir la plus médiocre des monarchies, après s'être annoncé comme la meilleure des républiques. La vie de Blanqui, comme celle de Barbes, est remplie d'épisodes dramatiques qui semblent tenir de quelque héroïque légende.
Blanqui est resté l'homme de ce temps et de cette
LA KAHCK l'OLlTIOLE 233
génération. Il n'a jamais cru que Vidée seule pût faire son chemin sans être aidée par la force, et il a pensé que le renversement du pouvoir devait être le but constant des efforts du parti républicain, sûr que le lendemain il aurait avec lui le nombre.
Impliqué dans le procès des dix-neuf, sa défense eut un immense retentissement. Il parla des droits et des misères du peuple ; il se constitua le tribun du prolétariat contre l'oligarchie bourgeoise.
Après chaque révolution on voit surgir des gens qui n en étaient pas, et qui sous le prétexte de maintenir l'ordre s'emparent du pouvoir et se partaiiani les places, constituent un pays légal dont les arrangements et la manière d'être répondent aussi peu que possible à l'idéal de ceux qui ont donné leur sang. L'efTort est venu d'ailleurs et les résultats sont confisqués.
L'éloquence passionnée de Blanqui frappa le jury qui l'acquitta. Mais la ma.ij^istrature ne perd jamais ses droits ; la cour le condamna à un an de prison pour délit d'audience ! Je vous demande un peu ce que pouvait être un délit d'audience et quelle importance il pouvait avoir dans les débats passionnés d'un procès politique aussi important ? Il eût certainement été plus habile de ne pas prendre la parole après la décision du jury et de laisser le détail se perdre dans le principal.
Blanqui reparut bientôt dans le procès d'avril
comme défenseur des accusés, subit une nouvelle condamnation en 1836, et enfin prépara avec Barbes et Martin Bernard l'insurrection du 12 mai 1839. Condamné à mort, il vit sa peine commuée en une détention perpétuelle et fut envoyé au Mont-Saint-Michel.
J'ai là, sous la main, le livre de Xouguès : Condamnation de Mai. Le frontispice représente un grillage de prison posé sur une tête de mort ; à côté de la tête de mort se déroule un papier sur lequel on lit : Arrêt. En bas, une lampe funéraire brûle sur une barricade.
Je trouve dans ce volume le récit douloureux des ionguesjournées de Doullens et du Mont-Saint-Michel, l'histoire de deux, ou trois tentatives d'évasion. Les noms sont toujours les mêmes : Blanqui, Barbes, Martin-Bernard, Flotte, Hubert, Bonnefond, Martin- Noël et d'autres martyrs déjà oubliés.
Alors aussi se présenta cette réticence, explicable sous une monarchie, absolument imprévue sous une république : la grâce au lieu de l'amnistie.
Je laisse parler Xouguès :
« Pour le prisonnier, la réception d'une lettre est une joie douce et enivrante. La lecture de ces quelques lignes d'une main aimée ou d'un main amie est un repos d'une étrange douceur. Une lettre, c'est la vie. Parfois, elle n'arrive pas au jour fixé, elle se fait attendre. L'heure du courrier passée, le prisonnier conçoit des craintes, des soupçons. Il désespère jus-
LA FARCE l'OLlTlOLK 335
qu'au moment où le geôlier lui tend, d'un air distrait, ce papier dont le relard a troublé ses nuits...
<■ Un gardien m'a remis une lettre.
•' Aux premières lignes, des paroles de foi, d'avenir, des nouvelles de la famille et des amis... mais, au verso de la page, qu'ai-je lu? — Je m sais si cette lettre vous parviendra, car vous devez être libre à r heure quil est...
<< Mais c'est écrit !... Et plus loin : Ammsïie.
Courons ! mais comment les portes ne sont-elles pas ouvertes ?
<i Je vais chez le directeur.
,< __ Xous sommes libres. Monsieur!
« — Libres... vous et quelques autres... mais pas tous.
<- — Qu attendez-vous pour nous mettre en liberté?
u — Je n'ai pas d'ordres ; j'en attends par le prochain courrier.
^^ — Xous sortons tous, n'est-ce pas?
.« — Non, quelques-uns... vous en êtes ; voyez.
« Il met sous mes yeux une ordonnance royale datée d'Eu, il y a deux jours. Ce n'est pas une amnistie, ce sont des grâces. Nous n'avons jamais demandé de ces choses-là I
« Et lui rendant le journal :
« — Je vous remercie. Monsieur, j'attendrai tant qu'on voudra maintenant.
' Et je retourne à mon quartier, la tète un peu moins haute qu'en le quittant. Gracié !... »
3 36 L ESI'RIT DL' BOL LtVAHD
Blanqui ne fut pas gracié, lui. 11 resta au Mont-Saint- Michel, subissant les traitements le? plus durs, pendant que sa jeune femme, artiste distinguée, expirait dans la solitude et le désespoir.
La révolution de Février lui ouvrit seule les portes de sa prison. Tl arriva de Tours, où on le gardait à l'hôpital, et le 25, i) se trouvait sur le pavé de Paris où les révolutionnaires intransigeants se groupèrent autour de lui.
On essaya de le salir en lui attribuant une sorte de rapport sur l'émeute de 1839, rapport que publia la Revue rélrospective. Pauvre Blanqui ! On lui eût donc payé ses appointements de délateur en prison perpétuelle ?
Il se crut néanmoins obligé de se défendre. Après avoir rappelé ses luttes, ses longues souffrances, il s'écria : « Et c'est moi, ^triste débris qui traîne parles rues un corps meurtri sous des habits râpés, c'est moi qu'on foudroie du nom de vendu, tandis que les valets de Louis-Philippe, métamorphosés en brillants papillons républicains, voltigent sur les tapis de IHùtel de Ville, flétrissant, du haut de leur vertu nourrie à quatre services, le pauvre Job échappé des prisons de leur maître ! »
On ne put jamais — et pour cause — produire l'original de la pièce ; et s'il est vrai, dit la biographie publiée par Larousse, que Barbes crut à la culpabilité de son ancien compagnon, il ne faut pas oublier l'inimitié qui séparait ces deux chefs révolutionnaires.
LA FAKCE POLITIQL'E 337
inimitié dont l'origine se perd dans la nuit des sociétés secrètes.
A la suite des événements du 15 mai la cour de Bourges condamna Blanqui à dix ans de prison.
A Belle-Isle, il tenta plusieurs évasions.
Après avoir passé une partie de la nuit dans Teau, presque mort de froid, il escalada les murailles et les palissades; il erra dans l'île avec un de ses compagnons et arriva enfin à la cabane d'un pêcheur, qui avait reçu une forte somme pour conduire les fugitifs jusqu'au continent, et qui, en brave et loyal marin, s'empressa de les livrer à l'autorité.
Peu après, Blanqui était transporté en Afrique, ce qui prouve qu'on peut être à la fois un prisonnier perpétuel et un grand voyageur.
Dévasté par les souffrances, abreuvé d'amertumes et d'outrages, vaincu, écrasé, Blanqui est resté inflexible.
Dans sa prison, il lit, il étudie toujours, ne vivant guère que de laitage et d'eau.
Blanqui n'a jamais formulé de programme. Sa grande préoccupation est l'émancipation des classes ouvrières. Vingt fois déçu dans ses espérances, il ne croit plus au progrès par la persuasion: cet homme souffrant, débile et maladif n'estime guère que la force ; il la regarde comme le seul moyen de résoudre le problème social.
Le 14 août 1870, dans Jasoirée, on apprit que quelques émeutiers avaient tenté de s'emparer des fusils renfermés dans la caserne de la Yillette. Plusieurs arrestations furent opérées. Il résulta des débats que Blanqui, rentré depuis quelques jours à Paris, avait -été l'instigateur de ce mouvement. Caché chez mon excellent ami Camille Bias, Blanqui échappa à toutes les poursuites.
Le lendemain de la déchéance de Napoléon III, Blanqui reparut avec un journal : la Pairie en danger.
Son nom figura sur la liste des membres appelés à former un comité provisoire chargé de remplacer le gouvernement du 31 octobre. Il prit part également à la tentative du 22 janvier et fut compris dans les poursuites qui furent ordonnées contre les auteurs de l'insurrection. Après le 18 Mars, il fut élu membre de la Commune pour le dix-huitième arrondissement par 14,953 voix. Blanqui était alors dans le Midi et fut arrêté, par ordre du chef du pouvoir exécutif, avant qu'il eût pu rentrer à Paris pour prendre possession de son poste.
Blanqui, jugé par le quatrième conseil de guerre séant à Versailles, fut condamné à la détention dans une enceinte fortifiée.
11 n'a pu prendre part ni au gouvernement de la Commune, ni aux exécutions des fameux soixanteneuf otages, ni aux incendies. Il s'est toujours refusé à signer un recours en grâce — et cela se conçoit.
LA FARCE rOLlTl QUE 33U
Prisonnier de Louis-Philippe, prisonnier de l'ennpire, prisonnier de deux républiques, tel aura été, par une singulière ironie du sort, la vie d'un des plus ardents défenseurs de la liberté.
YI
LES DOMESTIQUE. s
Les domestiques sont-ils seulement une classe intéressée, ou sont-iJs aussi une classe intéressante ?
L'un des auteurs delà Commune et sesidéesà travers Inisloire, M. Edmond Robert, consacre une longue et minutieuse étude à la domesticité depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.
Le sujet en vaut bien un autre, et nous l'étudierons avec M. Edmond Robert, si vous le voulez bien.
Le feu duc de Persigny, récemment anobli, s'écriait en soupirant : Il me manque un de ces vieux serviteurs qui naissent et meurent dans les familles.
C'est, en effet, ce qui manque aux familles d'occasion.
Le vrai serviteur fait partie de la famille même ; et comment y serait-il né quand la famille n'existait pas ?
LA FAl;CK l'OLlTlQUE 341
« La Gaule ignorait l'esclavage ; il nous vint de Rome aves les aigles. »
Il dura peu ; les grandes famines du onzième sircle le firent disparaître. L'esclave, qui naguère valait quatre chevaux, ne se vendait plus que le tiers d'un cheval depuis que lechevalétaitdevenu une viande. VA le moment vint où le pain coûta plus cher que l'homme.
On trouve, dans la domesticité du quatorzième siècle, une trace de l'hérédité de l'esclavage : les domestiques pouvaient engager leurs enfants.
La France pourtant devait briser l'esclavage héréditaire, qui %isait des dynasties de damnés. Kn 1842, une famille d'esclaves noirs ayant cherché dans l'hôtel du consulat général de France à Tunis un asile contre les mauvais traitements, notre représentant obtint du bey Achmet, outre l'affranchissement de ce> réfugiés, la promesse que, dans la Régence, tout enfant d'esclave naîtrait libre désormais. La France eut toujours la confiance des opprimés et la clientèle des victimes. Les petits viennent à elle, qu'elle soit fille aînée de l'Eglise ou fille aînée de la Révolution.
Chez les juifs, la liberté mourait d'un coup d'aiguille. L'oreille des esclaves, percée par le maître, avec une alêne, contre le jambage de la porte, témoignait de la perpétuité de leur condition et symboliquement les clouait au seuil.
Marques d'esclavage sont encore toutes les chaînes
342 L ESTRIT D L' BOULEVARD
d'or OU d'acier, autant sur les femmes que sur les haissiers des palais. Au dix-septième siècle, les colliers s'appelaient carcans.
Le christianisme, sans proclamer l'esclavage aboli, €ut néanmoins sa part en déclarant tous les hommes frères, en faisant convives de leurs maîtres ces esclaves qu'un Yerdius Pollion donnait en pâture à ses murènes.
Déjà Platon avait dédié à un esclave son traité de VimmortaUté de Vâme.
Un jour l'égalité devant la loi, la liberté, la fraternité quitteront les bannières religieuses pour s"in?crire sur le drapeau politique.
L'auteur de la Maisonréglée, Audiger,qui, lui-même avait appartenu àla haute domesticité, reconnaissait, en 1700, à l'officier de service ou sommeher, le droit au treizième du pain.
Les levures de lard, les vieilles fritures, les cendres de la cuisine, la graisse des lèchefrites revenaient à Técuyer de cuisine.
Le valet de chambre s'arrangeait du renouvellement des chapeaux, gants, rubans et garnitures.
Aujourd'hui, ce sont d'autres prélèvements, et le sou par franc est un des moindres. La morale gagnerait, et peut-être ne gagnerait-elle pas seule, à ■ce que cet abusif et irrégulier droit de commission fût sancticmné dans une certaine mesure ; le définir,
LA FAUC1£ rOLlTlQUE 343
ce serait le limiter. On verrait cette classe affranchie du soupçon incessant ; le domestique marcherait dans les bornes de la loi et serait poursuivi, s'il les dépassait. Nous voudrions voir cesser une tolérance qui, de part et d'autre, a quelque chose de dégradant.
Un abus très condamnable est l'affiliation d'une cuisinière à un fournisseur comme d'un médecin à une pharmacie.
Onaditsouvent, àlalouangede l'ancien régime, aue le domestique était de la famille ; il arrivaitaussi qu'il en fût trop. Le forum n'existait pas et la ruelle pouvait mener à tout. Le valet de chambre des grandes dames devait être habile comme tailleur pour femme. Les tailleurs pour femmes ne sont donc pas d'invention moderne.
L'orgueil faisait ordinairement l'effet de la pudeur.
Madame du Châtelet, dans son bain, ou sortant de l'eau, se faisait servir par Longchamps.
Mademoiselle de Montpensier se faisait passer ses bas par ses laquais.
On n'a pas oublié que, sous le dernier empire, une duchesse très connue recevait tous les matins le secrétaire de son mari dans une tenue si élémentaire que celui-ci s'écria : « Madame, il y a un homme sous le secrétaire ! »
La duchesse prit un balai et se mit à donner de grands coups de manche sous les meubles.
Elle comprit enfin et se mit a rire, — et lachroni-
que scandaleuse ajoute que, ayant ri, elle fut désarmée.
Les lois n'étaient pas clémentes aux serviteurs. Au théâtre, Scapin débite une histoire de galères sans que ce mot lui brûle les lèvres. Le maître n'a qu'une menace : « Maraud, je te ferai prendre. »
Mascarilie est un escroc, Crispin un faussaire.
Ils seront plus tard Robert-Macaire et Bertrand, ces oncles de la petite finance, quand Figaro, devenu directeur d'une banque, invitera Basile à ses dîners d'apparat.
Damiens, qui peut-être ne s'était armé d'un canif que pour tailler sa plume, avait été laquais, et c'est dans son ancienne profession qu'il avait pris sans doute l'intelligence politique qui lui fit écrire à Louis XV : Par malheur pour vous que vos sujets vous ont donné leur démission. »
Un des prédécesseurs d'Hanriot dans le commandement en chef de la garde nationale, le général Hullin, avait été, avant la Révolution, chasseur au service du marquis de Conflans. léna fit de cet ancien domestique le gouverneur de Berlin.
La livrée n'est plus qu'une parodie du costume ancien. Il n'est pas rare de v<^ir sur un tréteau forain un singe, un chienavecle tricorne à plumes et l'habit
LA FARCE rOLlTlOLt: '215
brodé, le baudrier suspendant l'épée — avec les rubans verts du Misanthrope.
Habillés en marquis, ils sautent.
Les domestiques sont électeurs depuis 1848 et part intégrante du souverain. Une part du souverain porte la livrée. Leur manche est galonnée, tandis qu'ils ('crivent aux tables de la loi.
La Révolution ùta la livrée au serviteur, puis, en l'armant, elle acheva de le faire homme. La glèbe devint la patrie.
Le nom de plusieurs attestait encore leur origine rurale. Leur nom était tiré du sol même, point d'une terre comme les noms féodaux. Ils s'appelaient La Verdure, Lafleur, La Violette, Jasmin, Lépine, Labranche, La Ramée, Dubois, La Forêt.
Aujourd'hui, le domestique e<i un nomade ; on est servi par des passants.
La vie désormais ne saurait être une marche pompeuse allongée de figurants, environnée de décors humains, une orgueilleuse devise terminée par deux grands laquais comme un distique par deux rimes riches.
On voit encore des domestiques anglais qui insèrent dans les gazettes le diamètre de leurs mollets et, sinon leur poids, leur taille — car on doit les appareiller.
346 L LSI'RIT DU BOL'LEVARI»
On avait récemment projeté un impôt sur les domestiques, qui a soulevé des protestations au nom de la dignité humaine.
Cependant c'aurait été un impôt somptuaire, donc un impôt moral.
L'industrie a peu de domesliques, les rentiers en ont beaucoup, ce qui prouve bien que les domestiques sont un luxe.
La plus odieuse servitude est celle qui a les bras croisés ; la servitude laborieuse porte en elle-même une contradiction émancipatrice.
L'industrie s'entend aux délivrances.
Le nombre des domestiques est en raison inverse du degré de civilisation.
Déjà moins nombreux en France, les domestiques sont presque introuvables aux États-Unis, malgré les égards dont ils y sont entourés.
Abraham Lincoln ouvrit lui-même la porte de sa petite maison de l'Illinois aux messagers qui venaient lui annoncer qu'il était Président des États-Unis d'Amérique.
M. Edmond Robert conclut ainsi :
Il y aurait progrès à ce que la domesticité ne fût, comme le service militaire, que la dîme de la vie humaine et le tribut de la jeunesse, au lieu de cet indéfini dans l'abdication et le célibat.
Religion, propriété, famille, dit-on sans cesse avec
raison. Les serviteurs sont presque exclus du repos du dimanche. La rémunération principalement ennature leur rend la propriété très inaccessible. Et quant à la famille, on sait combien la mansarde est dangereuse.
48 a fait les domestiques électeurs, mais, il faut l'avouer, ce progrès appelle une réforme de la domesticité elle-même par la transfiguration du serviteur en ouvrier.
En Amérique, les domestiques sont appelé? desaides.
En France, il n'y a que le bourreau qui ait un aide.
Et quand l'aide s'aventure à faire le promeneur dans la ville ou dans la campagne, plutôt que d'avouer, il se dit gnrçon-boucher.
C'est ainsi que, dans le train de Cologne, il y a de«v Prussiens jusqu'à Maubeuge ; et, à partir de Maubeuge, tous deviennent subitement Alsaciens.