LETTRE D U>' VIEIL EMPLOYE
Il y a longtemps, bien longtemps que je suis employé. Je compte vingt-sept ans de bureau, et comme j'ai toujours joui d'une bonne santé, c'est aujourd'hui la neuf mille huit cent cinquante-cinquième fois que je me rends à mon poste, à neuf heures précises du matin, pour ne le quitter qu'à quatre heures de relevée.
Vous voyez que j'ai été le salarié de plusieurs gouvernements, et je dois leur rendre justice à tous : s'ils ont varié dans leur constitution, dans leurs lois et dans leurs décrets, ils ont toujours pratiqué les mêmes principes à mon égard; je n'ai pas, en ce qui me touche, à leur reprocher la moindre inconstance, ni la plus petite variation ; ils n'ont absolument rien changé à mon traitement, qui est resté immuablement fixé à 1,200 francs. Je suis expéditionnaire en
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1875 comme je l'étais le i" janvier 1848. II est bien tard pour qu'il me soit permis d'espérer de l'avancement; mais une considération me console, c'est qu'il est impossible que je recule.
La majesté de ma ronde, et la vélocité de ma coulée me garantissent de ce malheur.
Cependant, il faut bien l'avouer, quoique expéditionnaire, je m'avise d'avoir des opinions, et qui pis est des opinions libérales, ce qui semble impliquer contradiction avec ma ferme espérance de rester encore trois ans en place afin d'avoir des droits sérieux à la retraite.
Quiconque n'a pas ma vieille expérience croit que Ton dénonce les hommes et leurs opinions ; c'est une erreur; on dénonce les appointements. Pour peu que, dans les oscillations politiques, vous présentiez aux adversaires une surface de G, 000 à 20,000 francs de traitement, tenez-vous ferme. Il y a toujours là quelqu'un qui démontrera que vos appointements ne sont pas constitutionnels, qu'ils ne sont pas bien pensants : mais un traitement de douze cents francs pense comme bon lui semble.
Voilà qui vous explique comment j'ai vu trente ministres et deux cents organisations sans perdre mon emploi.
Je sens pourtant (jue mes souvenirs deviennent chaque jour moins vifs. Dans ce long intervalle de
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vingt-sept ans d'exercice, je commence à confondre les dates et à commettre des anachronismes sur les décrets qui ont nommé, destitué ou rappelé tant d'excellences.
Aussi n'attendrai-je pas, comme beaucoup d'autres, d'avoir tout oublié pour publier mes souvenirs.
Je n'ai pas de plan tracé, point de cadre arrêté, cela gênerait mon allure. Je ne suis qu'un expéditionnaire et non un commis d'oindre.
Afin de bien mettre les lecteurs en scène, je crois indispensable de leur faire connaître les lieux où je vais les transporter; de leur apprendre comment se compose un ministère, comment les rôles et les emplois se distribuent; comment enfin se répartit le chapitre du budget intitulé ; Dépenses intérieures.
Le premier homme d'un ministère, le plus nécessaire, mais non le plus utile, c'est le ministre.
Son traitement est du dixième environ des sommes dont se compose le chapitre des dépenses intérieures, de telle sorte qu'on serait en droit de penser que Son Excellence fait le dixième du travail.
En admettant que le ministère compte quatre cents employés, on supposerait que le ministre travaille comme quarante, ce qui serait arriver à un résultat absurde.
L'Excellence perçoit un traitement supérieur, pour mille bonnes raisons d'abord, puis parce qu'elle est
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forcée de recevoir, de donner à diner, d'avoir des voilures.
Le ministre et sa famille sont logés gratis. Cette mesure générale a été souvent une cause de grand embarras. Autrefois, les ministères étaient établis à Versailles; la Révolution les a ramenés dans la capitale, et voici que, depuis cinq ans, une autre révolution a renvoyé les minisires dans le chef-lieu de Seine-et-Oise, tandis que les ministères sont à Paris.
Les solliciteurs en sont troublés.
Tel qui sollicitait une préfecture a été nommé général de division, et un colonel qui demandait de l'avancement a failli passer inspecteur de l'Université.
L'hôtel se compose d'un vaste bâtiment entre cour et jardin. La porte cochère se fait remarquer par un encadrement de tuyaux de gaz qui, tour à tour, se sont allumés pour les causes les plus opposées.
Le jardin est généralement peu soigné; il est abandonné aux bonnes et aux enfants du ministre. L'Excellence n'y met jamais les pieds.
Le rez-de-chaussée est tout aux cuisines, à l'office, à la salle de billard. Aux jours de grande réception, le ministre ne dédaigne pas de s'armer de la queue d'ivoire et de tenter un carambolage.
Il joue la poule (au pot), pour se concilier les Chevau-Légers ; et s'il prévoit un vote important pour le lendemain, il laisse gagner un député du Centre gauche.
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Le premier étage se subdivise entre les antichambres, les cabinets de travail et les salons de réception.
Les bustes de princes, de rois et d'empereurs jouent à la hausse et à la baisse sur les supports de chêne fixés à toutes les parois.
C'a été chacun son tour de disparaître; quand les rois tombent, on les porte au grenier. Aussi tous ces anciens souverains ont-ils conservé un air ûJamnistk.
En ce moment, il n'y a pas de préféré. Espérons que le beau fixe continuera
Le second étage, oii l'on parvient par un escalier intérieur, contient les chambres à coucher du ministre, celles de madame, les dortoirs des enfants et des femmes de chambre.
Ce n'est qu'au second étage que le ministre ose s'exposer franchement et sans détour. C'est là que, se jugeant lui-même, il lui arrive de condamner ce qu'il a fait au premier étage. Là, il regrette une signature trop légèrement accordée, un avis hasardé au conseil. Là, il regrelte les faveurs mal prodiguées, les disgrâces injustes, les séductions, les fausses promesses.
Il voudrait révoquer quelques-uns de ses ordres, faire rétrograder ses commissaires; mais il redescend le lendemain, et il accuse leur lenteur.
La tête habite le premier, et le cœur — quand il en reste — occupe le second.
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Chaque ministère a son garde-meuble.
Ce serait une histoire fort piquante que celle de ce garde-meuble. Un œil exercé y compterait tous les âges, toutes les phases de la révolution.
La première mise de cet immense et bizarre mobilier s'est formée en 92 et 93 de tout ce qu'abandonnait la noblesse fugitive. On y voit encore le prie-Dieu de la vieille marquise, l'immense fauteuil du conseiller au Parlement, les commodes bombées et leurs tiroirs aux mains de cuivre, les secrétaires historiés oii se pavane le mandarin, enfin ces vieilles tapisseries où la Bible et l'Ecriture sainte étalent leurs mystères.
Tout ce vieux fatras est depuis longtemps dévolu aux sous chefs et aux commis de bonne famille.
L'époque que le garde-meuble signale le plus vivement est celle du premier empire.
Des fonds extraordinaires furent accordés pour ces fournitures; elles furent l'occasion de discussions et de rapports. Les tapissiers obtenaient seuls des audiences particulières.
C'est depuis cette époque que Pompeïa et Herculanum revivent dans les appartements. La moindre des audiences équivaut à un voyage à Rome ou à Athènes.
A Faspect de ces vases altiques, de ces chaises curules, de ces lampes romaines et de ces lits Spartiates, on se croirait transporté sur la terre du patriotisme ot de la liberté.
Il n'en est rien.
En examinant les diverses parties de ces mobiliers, on y remarque certains meubles sans harmonie qui semblent faire exception dans les masses. Ces meubles isolés permeltent de nommer les ministres qui ont successivement tenu le portefeuille.
Voici le lavabo de M. X...
La chaise-longue de M. le duc de...
Le jeu de tonneau de l'austère M. Z...
La cuvette de la marquise de V...
Le fauteuil percé du général H...
Chacun a eu sa fantaisie et son caprice; ils sont restés sur le carreau.
Le garde-meuble aiderait presque à refaire les almanachs de la cour, si la collection venait à se perdre.
Ces caprices ne sont d'ailleurs point très dispendieux à satisfaire; il faut remarquer que, le même ministre reprenant le portefeuille jusqu'à trois et quatre fois, on lui conserve ses meubles favoris.
C'est même l'occasion de galanteries et de prévenances vis-à-vis du ministre qui revient; en un instant, tout est remis en place comme au jour de son départ.
Quand M. Crémieux fit sa rentrée au ministère de la justice, le -4 septembre, la première figure qu'il aperçut fut celle d'un garçon de bureau que lui-même avait placé là en 1848.
— Monsieur le ministre, dit le fidèle serviteur, j'ai remis votre encrier sur le bureau...
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— Eh bien! répondit M. Grémieux, j'étais sûr que je reviendrais...
— J'en étais aussi sûr que vous, reprit le garçon de bureau, car je suis resté pour vous attendre !
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