DE L IMPORTANCE D L" DINER ET DE SON ACTION SUR LA POLITIQUE
Je lisais dernièrement un livre de poésies dans lequel j'ai trouvé cette suave expression: le sorbier ami des oiseaux. Les oiseaux sontsans doute les amis dusorbier, mais je doute que celui-ci le leur rende . C'est comme si on disait: l'alouette amie du vautour.
Il y avait en 1847, à Bordeaux, un maire fort gourmand qui me disait : « Monsieur, lorsqu'un turbot est assez heureux pour se faire prendre vers l'embouchure de notre rivière, il est d'un goût beaucoup plus délicat que celui qu'on pêche plus avant dans la mer. »
A propos de turbot, j'ai connu à Poitiers un aimable vieillard nommé M. Lomandie, qui était à la fois le (Joyen du conseil de préfecture et des gourmets de laville.
Un jour, je le trouvai préoccupé, triste même. Retenu pour dîner en ville depuis plusieurs jours, il venait de recevoir, le matin même, une nouvelle invitation: on s'excusait de s'y prendre si tard, mais le dîner avait été décidé inopinément à l'occasion d'un splendide turbot qu'on venait de recevoir.
Le gourmand répondit avec un soupir qu'il était engagé, mais il ne put s'empêcher de prendre auprès du domestique quelques renseignements sur le turbot, et les éclaircissements qui s'en suivirent lui causèreni une vive émotion.
Le poisson en question était un monstre digne d'occuper le Sénat romain ; celui de Domitien n'était qu'une sardine à côté.
Lomandie se rendit en gémissant à la première invitation.
Dans les deux maisons, les convives se mettent à table à la même heure. M. Lomandie était soucieux ; ce repas sans turbot le navrait.
Enfin, la tentation fut la plus forte; il dit tout bas à son domestique: « Tu sais où loge M. de Châteaufaible, dans la rue à côté ; il a un turbot, va m'en chercher. »
Le digne serviteur va chez le voisin, il se mêle aux autres domestiques, avise le turbot, tend une assiette, reçoit une bonne portion et revient triomphant, m 21
M. Lomandie se met à déguster son poisson; mais quoique le domestique lui eût passé l'assiette mystérieusement, ses deux voisins demandent aussi du turbot.
On cherche et on ne trouve rien. Il n'y a pas de turbot, et portant M. Lomandie en a dans son assiette.
Celui-ci, qui voit venir l'explication, se hâte de faire disparaître la pièce de conviction, mais un voisin lui retient le bras :
— Monsieur Lomandie, oii avez-vous trouvé du turbot?
— Mais... vous voyez.
— Comment, nous voyons, il n'y en a pas sur la table.
— Ah! c'est que j'ai peut-être tout mangé.
Le maître de la maison ne s'est jamais expliqué le fait.
Un homme d'État s'écriait dernièrement dans un « cercle politique » : « Le personnel républicam compte aujourd'hui de grands industriels, de riches manufacturiers. Ils nous tiennent. Le parti qui tient table ouverte est toujours le plus fort. »
En effet : M. Wallon enlève la majorité, la rente monte ; la Banque jette vingt et un millions en pièces d'or dans la circulation, et la réaction baisse la tête.
Les succès des dernières monarchies ne sont que des succès gastronomiques. Si l'Empire est tombé à
Sedan, c'est qu'on n'espérait plus de dîners après un tel désastre.
Imaginez ce que devient l'aventurier politique ou litléraire, convié à un festin du grand monde. L'estomac satisfait, les yeux charmés, pleins d'épaules ; heureux de faire partie d'un cercle si brillant, conservateur, libérais! le cercle est libéral, il ne s'appartient plus.
Ainsi s'opéraient chaque jour les grandes acquisitions du parti monarchique. Le prosélytisme des dîners est incalculable. On assure que le duc de Broglie, au moment où le ministère l'a quitté, s'occupait de l'organiser sur une grande échelle qui n'aurait laissé aucune espérance à ses ennemis.
Un bon dîner peut être insupportable ; le luxe des mets n'est pas le seul auquel doivent donner leur attention ceux qui prétendent remuer le grand levier politique. L'aménité, la bonhomie et le sans-façon de l'accueil sont indispensables.
La cordialité bienveillante fait époque dans la vie. Un sourire, une parole partie du cœur sont le meilleur assaisonnement de la truite et du gibier.
Donner à dîner, c'est influer sur l'intelligence, l'âme, les actions humaines, remuer les partis, bouleverser les empires et changer la face du monde.
Les révolutions commencent par des banquets.
Première règle applicable à toutes les époques,
SOUS aucun prétexte, ni le maître ni les convives ne doivent être dérangés.
L'anecdote probante à l'appui de cet axiome est celle dont M. de Suffren est le héros. Il dînait à Pondichéry, quand on lui annonça l'arrivée d'une députion des notables du pays, chargés d'une communication importante.
— Répondez, leur dit le gouverneur français, qu'un précepte de la religion chrétienne dont je ne puis me départir, m'ordonne de ne m'occuper d'aucune affaire pendant le dîner.
La députation hindoue se retira, pénétrée de vénération pour le gouverneur, dont elle admirait la piété.
Seconde règle. Bannissez l'étiquette autant que possible. Que chacun soit à son aise. Le convive tient à dîner sans trouble, sans gêne, sans ennui. Il ne veut pas être l'esclave du maître de la maison.
Le dîner de grande étiquette est une torture qu'il faut subir avec politesse et reconnaissance. Plus de liberté. Aucun mouvement spontané. On vous impose des plaisirs qui sont des fatigues. Tantôt l'estomac est surchargé de mets inattendus, tantôt il languit dans une attente pénible.
11 n'est permis de dîner seul que lorsqu'on est prisonnier d'Etat ou que l'on vient de perdre sa femme. Le dîner sohtaire est antisocial et antihygiénique.
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Dans la salle à manger, je condamne l'or, l'argent, les couleurs brillanles. Il y faut des nuances douces, des ornements simples. J'admets les fleurs, mais en petite quantité. Il faut veiller à ce que les chaises soient assez légères pour que le convive se déplace aisément sans nuire à son voisin.
Ayez le moins de laquais possible, rien n'est fatigant comme de sentir derrière soi un soldat en faction qui surveille vos morceaux, témoin cruel et gênant d'un exercice qui a besoin de silence, de mystère et de dignité.
« Ne pouvant faire ta Vénus belle, tu la fais riches n disait le peintre grec à son rival. Reproche que l'on peut adresser à presque tous les ordonnateurs de festins.
Les jolies femmes sont utiles dans un repas, pourvu que ni leur beauté ni leur esprit ne brillent de celte coquetterie odieuse qui porte le trouble dans les sens. Une petite femme replète, le teint fleuri, l'œil vif, de belles dents, un sourire rustique, c'est la meilleure voisine de table.
Quant à l'éclairage, gardez-vous d'imiter lord Byron avec ces têtes de morts oii il s'avisa un jour de placer les lumières qui devaient éclairer sa salle à manger. Si votre dîner est chélif, tâchez de le relever par beaucoup d'esprit et d'affabilité. S'il est bon, taisez-vous, et laissez-le produire son efl'et. Les préparations et les excuses peuvent occasionner de tristes méprises...
L'aci.eur Pope avait reçu une invitation ainsi con-
eue : « Venez dîner ce soir, cher ami, si vous n'êtes pas dans un jour d'exigence. Nous n'avons qu'un saumon et un filet de bœuf. »
Pope arrive, trouve le bœuf et le saumon délicieux. Il en dîne, quand il voit toul à coup apparaître une magnifique pièce de gibier. Il essaie de lui faire honneur, mais, après quelques vains efforts, il laisse retomber sa fourchette et son couteau.
Des larmes abondantes sillonnent son visage, et il s'écrie :
— D'un ami de vingt ans, je ne me serais pas attendu à un tel procédé!
Tiichez que votre dîner soit toujours en harmonie avec la saison et ne négligez pas d'en augmenter l'intérêt par les traditions historiques. Il y a de la poésie dans l'oie de Noël et dans les crêpes du mardi-gras.
N'oubliez pas les accessoires. L'olive, l'anchois, le caviar sont à la cuisine ce que les rubans et les épingles sont à la toilette d'une femme.
D'un dîner simple, les accessoires font un dîner éclectique. Les mets qui viennent de loin ont une saveur et un cachet particuliers.
Si votre fortune est modeste, rappelez-vous ce précepte du sage :
— Les truffes, c'est bon chez les autres.