F.-V. RASPAIL
L'épouvante est l'instrument le plus fréquemment employé par la réaction pour obtenir l'obéissance des classes moyennes.
La réaction agite des souvenirs et des noms.
Prenons donc un de ces hommes redoutables qu'on a érigés en spectres — et sachons ce qu'il est.
Fils d'un pauvre traiteur, Raspail fut d'abord destiné à la prêtrise. Il eut pour premier maître l'abbé Eysseric, homme instruit et libéral.
A seize ans, Raspail fut placé au séminaire d'Avignon. L'année suivante, il était nommé répétiteur de philosophie et professeur suppléant de théologie.
Nous le retrouvons, en 1812, professeur au collège de Carpentras, où il fut chargé du discours prononcé à l'occasion de l'anniversaire d'Austerlitz.
Ce morceau de rhétorique fut communiqué à Napoléon, qui, frappé de certains passages, s'écria : « Prenez garde à ce jeune homme, il ira loin. »
Raspail avait conseillé en termes éloquents, l'union de tous les citoyens en face de l'étranger ; et, peu après, il assistait avec indignation à la résurrection grotesque de l'ancien système de droit divin.
Il avait vingt-deux ans, en 1816, quand il vint s'établira Paris.
La politique envahissait sa vie : il était affihé aux carbonari et perdait tour à tour, à cause de ses opinions, chaque place où il était entré.
11 s'adressa à la science, débuta par des travaux remarquables sur les graminées, publia une série de Mémoires sur la fécule, l'orge, l'alcyonèle fluviatile ; On disait déjà : le savant Haspail.
En 1830, le savant prit un fusil et se mêla aux combattants. Blessé à l'attaque de la caserne de Babylone, il reçut la croix de Juillet.
Louis-Philippe le nomma même chevalier de la Légion d'honneur ; mais Raspail refusa par une lettre rendue publique.
Ce fut comme le signal de la persécution.
« Ah! tu ne veux pas être des nôtres? semblaient dire les conservateurs de l'époque, eh bien! mon garçon, tu vas voir ce qu'il en coûte ! »
Et une lettre de Raspail publiée dans la Tribune, à propos des troubles de Sainl-Germain-l'Auxerrois, lui
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valait trois mois de prison, les premiers, les plus doux — et les plus durs.
Traduit devant le jury pour sa participation aux publications de la Société des Amis du peuple, il fut acquitté.
Vous entendez bien, acquitté!
Mais — il y a toujours moyen de repincer son homme...
Raspail prononça ces paroles : « Il faudrait enterrer sous les ruines des Tuileries le citoyen qui demanderait à la France douze millions par an pour vivre. »
On lui appliqua quinze mois de prison ; c'était pour rien.
De Sainte-Pélagie on le conduisit à la prison de Versailles, les fers aux mains.
C'était sous le bon Louis-Philippe, le roi-citoyen, inventeur du système des parapluies tricolores à coq instantané !
Raspail était à peine rendu à la liberté que l'Académie des sciences songea à lui décerner le prix Monlyon.
M. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, s'y opposa formellement. « Je vous défends, dit-il, de grossir la caisse de l'émeute. »
Raspail prit la rédaction en chef du Réfojnnateur .
Au bout de quinze mois, le journal disparaissait, frappé de condamnations entraînant plus de 115,000 d'amende, et Raspail rentrait en prison.
(C'est évidemment dans les intervervalles qu'il a eu ses enfants.)
Lors de l'attentat de Fieschi, Raspail, arrêté à Nantes sans motif, fat condamné à deux ans de prison pour insultes envers le juge d'instruction Zangiacomi, le fameux Zangiacomi, un homme que sa fidélité politique n'a pas gêné souvent.
Cet arrêt fut cassé et Raspail renvoyé devant la cour de Rouen, qui l'acquitta.
Il était loin de rencontrer une semblable hostilité parmi les savants ; il jouissait à l'étranger d'une immense réputation comme chimiste. On avait souvent recours à lui dans les affaires d'empoisonnement en cour d'assises.
Ses discussions, ses querelles même avec Orfila sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en refaire le récit. Il est cependant juste de dire qu'Orfila fut absolument roulé.
Raspail s'occupa alors de réformer l'art médical. Il inventa une médecine démocratique, avec traitement à bon marché.
On en fut si effrayé qu'Orfila et autres docteurs obtinrent des poursuites contre leur concurrent pour exercice illégal de la médecine.
L'avocat du roi, M. Puget, demanda un franc d'amende, le minimum.
Le tribunal en accorda quinze, maximum.
Il s'agissait d'un être mal pensant, et vous comprenez !...
Le 24 février 1848, Raspaii entrait à l'Hôtel-de-Ville et, l'un des premiers, y proclamait la République.
En 1849, nous le retrouvons devant la haute cour de Bourges, où on lui décerne six ans de détention.
Il était enfermé dans la citadelle de DouUens quand il eût la douleur de perdre sa compagne. Etex, le grand sculpteur, a composé pour madame Raspaii un tombeau plein de drame et d'austère majesté. Nul ne fait parler la pierre comme Etex.
Raspaii avait encore deux années à faire, quand le reste de sa peine fut commué en bannissement. Il se retira en Belgique, à Boitsford, et ne quitta cette résidence que pour s'établir à Arcueil-Gachan.
Le 12 février 1874, traduit devant le jury de la Seine sous l'inculpation d'avoir fait — dans son almanach — l'apologie de faits qualifiés crimes, il fut condamné — malgré ses 81 ans — à deux ans de prison et 10,000 francs d'amende.
La cour de Versailles réduisit cette peine à un an.
Les titres des ouvrages de Raspaii forment une colonne entière de la notice biographique qui lui est consacrée dans tous les dictionnaires encyclopédiques.
Il a quatre fils, quatre démocrates.
L'un d'eux, Xavier Raspaii, médecin aide-major aux éclaireurs de la Seine, fut aussi condamné à six
mois de prison et 600 fr. d'amende — comme éditeur de Falmanach de son père.
Xavier Raspail a écrit plusieurs ouvrages.
Voyons donc ce qu'a pensé et écrit ce grand criminel que tous les régimes ont poursuivi, traqué, condamné, enchaîné et emprisonné.
Les maladies provenant de causes morales seront d'autant plus rares que la société sera mieux organisée. Une société bien organisée doit être une assurance mutuelle, où chacun concourant à l'existence commune, où l'homme n'ayant plus rien à craindre de l'homme, et le- passé se rachetant par une réparation, il n'y ait plus que le feu du ciel ou les eaux du déluge qui soient capables de faire trembler sur les chances de l'avenir. Aujourd'hui Thygiène publique, déjà si défectueuse sous le rapport physique, est nulle et de la plus complète uuUité sous le rapport moral.
Vous le voyez, cet homme attaque la société. Il la voudrait meilleure. Que lui faut-il donc?
Et pour arriver à son but, voici les conseils qu'ils se permet d'adresser au public :
Ne donnez jamais le nom de plaisir à ce qui s'achète aux dépens du repos et de la bourse, encore moins à ce q l'on n'oserait pas avouer en public
Soyez économes et jamais avares.
Évitez les querelles et les procès avec le même soin que vous évitez une mauvaise rencontre.
Que chacun fasse valoir ses droits par l'arbitrage. Mais évitez de part et d'autre, avec le même soin, les grèves, cessation inconsidérée du travail, qui pèse sur tout le monde et ne saurait profiter qu'aux intérêts de? nations jalouses de la France.
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N'embrassez jamais la cause d'un homme, mais toujours celle de riiumanité.
Ne cherchez pas à imposer vos croyances; inspirez-les par la persuasion ; ne faites un crime à personne de ce qu'il croit autrement que vous.
Tl n'est pas de maux que je n'aie soufferts dans ma vie, pas d'humiliations dont je n'aie été abreuvé ; on m'a spolié de tout, excepté de ma gaieté et de ma sympathie pour ceux qui souffrent. Avec ces deux seules choses, je suis plus heureux que mes spoliateurs.
Quel dangereux conspirateur que cet homme qui conseille aux ouvriers d'éviter les grèves, et à tous les citoyens de n'avoir recours qu'à la persuasion pour ramener les égarés.
Que peut-il dire particulièrement aux jeunes gens ? Lisons I
Ce n'est point calculer en honnête homme que de rechercher certains plaisirs... Que penser d'un citoyen qui, après avoir procréé par une surprise ou une séduction des bâtards forts et intelligents qu'il abandonne ensuite, sans nom, à toutes les misères de la vie et à toutes les tentations du besoin, fait tout ce qui dépend de ses sales caprices pour donner son nom et son héritage à des enfants rachitiques et scrofuleux, boucs émissaires de ses ignobles plaisirs.
Rappelez-vous qu'on n'est pas toujours sain quand on se croit guéri, et que c'est l'épouse qui se ressent le plus des anciens vices au mari.
Conclut-il, au moins '? Certainement.
Notre société entassée nous mesure l'air avec parcimonie ; la mode a dit à l'élégance de nous frustrer de la quantité qui nous en revient. L'architecture rétrécit notre appartement, la mode rétrécit nos poumons ; elle nous étouffe à l'âge de l'adolescence, elle nous étouffe au maillot, elle nous étouffe
dans le sein de nos mères. Dans le torse de la Vénus ant'que je devine d'avance la mère forte et puissante; dans la taille étranglée de nos jeunes filles, je ne prévois que stérilité, opérations césariennes, avortons ou pauvres enfants rachitiques et maladifs. Quand j'assiste à une danse villageoise j'admire la vie aux prises avec la vie, la toute-puissance de l'amour préludant à la toute-puissance de la fécondité ; dans les bals les plus brillants de nos grandes villes, il me semble assister à la danse macabre exécutée par des squelettes endimanchés.
Voilà Raspail. Un savant, un moraliste, un doux prédicateur des plus saines doctrines, médecin du corps et médecin de l'âme.
Gomme il n'a pas voulu être chevalier de la Légion d'honneur, on l'a nommé repris de justice.
Et il est rentré hier à Versailles, où on l'avait conduit autrefois les fers aux mains; il y est rentré le front haut, entre deux haies de soldats qui lui présentaient les armes.
Ses quatre-vingt-deux ans d'honnêteté, de lutte, devaient présider la jeune assemblée.
Le vieillard allait devant lui, simple, ému, bienveillant. Les tambours battaient aux champ ^'...
Raspail était doyen d'âge et de vertu.
CLEMEXCEAi:
Dans la galerie des contemporains, les personnages prennent à mes yeux les aspects que leur prêtent les affinités physiologiques. Je vois, par exemple, Rothschild en or massif, Gambetta en bronze, Jules Simon en mie de pain, Clemenceau en acier.
Regardez ce front développé, d'un modèle unique, ces yeux métalliques, ce pli de la narine, ce menton fortement arrêté ; tout indique dans cette physionomie l'énergie, le courage, la volonté. On sent qu'il y a là un arsenal de pensées affilées et tranchantes. Clemenceau n'est pas seulement un républicain ; c'est le républicain simple, affable, austère et fort.
Ceux qui le disent ambitieux ne le connaissent pas. Il aime ou il déteste, il estime ou il méprise, il veut une chose et il n'en veut pas une autre, voilà tout.
Georges Clemenceau naquit le 28 septembre 1841, à Mouilleron-en-Pareds, Vendée. Le château de Sainte- Hermine, ancien domaine des Marciliac, appartient depuis longtemps à sa famille. Sainte-Hermine est 'situé eu plein Bocage, dans le pays le plus vert et le plus ombragé de France. Des bois sillonnés de ruisseaux à l'eau claire et limpide, de belles routes qui montent et descendent, bordées d'ormeaux, de chênes et de châtaigniers. L'horizon s'étend comme une palette oii sont confondues toutes les nuances de la verdure. Les tons clairs du peuplier ressortent vivement sur le vert sombre des chênes, et les saules au feuillage pâle forment comme un liséré d'argent sur le bord des fossés. On n'y voit pas ces eaux dormantes et ennuyées qui croupissent sous des couches de lentilles et de nénuphars. Les sources jaillissent de toutes part, l'eau court joyeusement, chantant sur les cailloux, traçant ici un sillon de lumière puis s'enfonçant sous une voûte de feuillée, toujours vive, toujours pressée. Cha.que filet d'eau a l'air d'aller faire une commission.
Les oiseaux aiment ce pays. Les nids y sont plus nombreux qu'ailleurs. Partout la feuille babille et chante. Les chardonnerets, les rouges-gorges, les pinsons, les bruants, y foisonnent ; rossignols et fauvettes y luttent de roulades, et les alouettes, par milliers, ponctuent les labourés comme autant de notes échappées d'un cahier de musique et jetées pêle-mêle dans les sillons et dans les prés.
Une longue avenue plantée d'arbres trois fois sécu-
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laires, deux vastes cours grandes comme le carré du Luxembourg, au fond du château féodal, vaste corps de bâtiment flanqué de quatre tours avec deux ailes crénelées, entouré de larges fossés : c'est Sainte-Hermine, résidence du docteur Clemenceau, père du député de Montmartre.
Le docteur Clemenceau, dans les loisirs que lui laisse l'administration de ses propriétés, fait de la sculpture et de la peinture avec un réel talent.
Cet honnête homme a été brusquement arrêté, sous l'Empire, à la suite de la loi sur la sûreté générale. L'une de ses filles fut tellement frappée qu'elle en perdit la raison. Cet égarement dura plus d'une année ; elle avait oublié le piano, la gravure, qui jusque-là formaient ses occupations favorites. Le retour de son père, les soins dont elle fut entourée la rendirent peu à peu à elle-même. Elle est aujourd'hui une bonne et simple mère de famille.
Le député de Montmartre a fait ses études au collège de Nantes, avec Henri Pruneau, qui fit plus tard une admirable plaidoirie dans l'affaire du Fœderis-Arca et mourut sous-préfet de Toulon; avec Charles Loiret, aujourd'hui inspecteur d'académie, et Jules Aubron, de la maison Gévelot.
Clemenceau était vif, remuant, ardent à l'étude, ardent à la récréation. A ses heures de mélancolie, il faisait des vers.
Aubron lui attribue ceux-ci :
Il n'est pas toujours bon d'être un grand personnage. Le? postes élevés ont leur désavantage.
Mais Clemenceau les nie énergiquement.
Les mères bien pensantes éloignaient de lui leurs enfants, parce que le jeune Clemenceau n'avait pas été baptisé.
Au sortir du collège, il fit ses études de médecine à Paris et fut interne à Bicétre, sous le professeur Delasiaume. En même temps, Clemenceau collaborait à plusieurs journaux du quartier latin, parmi lesquels une feuille socialiste, le Travail.
En 1863, désireux de voir une République, Clemenceau partit pour les Etats-Unis. Il y resta trois ans.
Le docteur envoya d'abord de Sainte-Hermine les subsides nécessaires à son fils ; puis, songeant que la jeunesse doit apprendre à ses risques et périls que la vie est une lutte, il coupa la pension.
Georges Clemenceau trouva une place de professeur de littérature dans une institution de jeunes demoiselles, à Stamford, dans le Gonnecticut. Il partait de New York le lundi matin et y revenait le samedi soir. Stamford est l'un des plus jolis villages des environs de New York. Le paysage y est riche et accidenté.
A ses talents de rhétoricien Clemenceau joignait un avantage précieux : celui d'être un excellent écuyer. La directrice du pensionnat lui confiait une douzaine de jeunes miss, les grandes, et le jeune Clemenceau s'élançait au galop de son cheval, à la
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tête de cette troupe d'amazones de quatorze à seize ans, aux yeux de saphir, aux tresses dorées, qu'il ramenait toutes roses, enivrées de grand air et plus fièresque leurs cravaches.
Ce n'est pas un congréganiste qu'il eût fallu charger de cette mission de confiance.
C'est là que Clemenceau connut celle qui devait devenir sa femme. Il revint en France rapportant dans son cœur cette douce image. La famille de la jeune miss était opposée au mariage ; la question religieuse se dressait entre Clemenceau et la fiancée de son choix. Plus heureux que Daniel Rochat. Clemenceau triompha de tous les obstacles, parce qu'il étaitaimé. La volonté le soutint, l'amour le servit.
Il retourna aux Etats-Unis pour y chercher celle qu'il aimait, et la pensionnaire de Stamford, devenue Madame Clemenceau, quitta New York pour Montmartre.
Clemenceau fut nommé par le gouvernement de la Défense nationale maire du dix-huitième arrondissement, le 5 septembre 1870, et membre de la commission de l'enseignement communal le 3 octobre.
Il prescrivit aussitôt l'enseignement laïque dans les écoles communales de son arrondissement. Le 8 février 1871, il fut élu député de la Seine par 95,141 voix et siégea à l'extrême gauche.
Le 18 Mars, quand on vint lui apprendre l'assassinat
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des généraux Lecomteet Clément Thomas, il accourut à la rue des Rosiers, où il ne put que constater la mort de ces premières victimes de la guerre civile. Cité plus tard comme témoin devant le sixième conseil de guerre, il protesta contre l'acte d'accusation, qui semblait vouloir lui donner une part de responsabilité, et demanda vainement à être compris dans les poursuites, pour que sa conduite fût jugée une fois pour toutes.
La vérité est que Clemenceau lit tous ses efforts pour empêcher la guerre civile. Il se tint en permanence à la mairie de Montmartre, y passa une nuit entière au milieu d'une foule mobile, surexcitée, risquant dix fois sa vie contre des agents secrets de certains partis politiques qui espéraient une résurrection des excès mêmes qu'ils pourraient soulever.
Dès le 23 mars, il se vit expulsé de sa mairie ainsi que ses adjoints, et arrêté sur son refus de céder la place au délégué du comité central.
Mis en Hberté peu après, Clemenceau rédigea immédiatement une protestation qui fut affichée à Montmartre et publiée dans les journaux :
« Nous avons à cœur d'éviter un conflit dont les résultats désastreux nous épouvantent. Voilà pourquoi nous cédons à la force sans en appeler à la force. Mais nous protestons hautement contre l'attentat dont la garde nationale du dix-huitième arrondissement s'est rendue coupable sur la personne de magistrats républicains librement élus, qui se rendent publi-
quement le témoignage qu'ils ont accompli leur
devoir. »
En prenant possession de la présidence du conseil municipal, Clemenceau prononça les paroles suivantes : <c La gloire de Paris, c'est d'être toujours resté la personnification la plus haute de cet esprit de justice générale et de liberté qui est le trait saillant de la France. Vainement a-t-on conçu la pensée sacrilège d'opposer la France à Paris. Qu'est-ce donc que cette noble ville, sinon le point de rencontre de tous les Français en quête de lumière, de vérité, de progrès? sinon un laboratoire immense, où viennent aboutir et séjourner toutes les idées françaises, pour se répandre de là sur tout le territoire, par l'impulsion de ceux-là mêmes qui étaient venus les apporter à Paris et les y mettre en harmonie avec le génie de la France tout entière?... Montrons à tous ce que peuvent l'application aux affaires, le travail, le désintéressement, la probité. Associons, par la liberté et la publicité de nos discussions, et de nos actes la cité tout entière au contrôle de ses élus. »
Aux élections du 20 février 1876, Clemenceau se présenta comme candidat radical dans le 18° arrondissement.
Son programme comprenait les points suivants «Amnistie. Abolition de la peine de mort. Intégrité du suffrage universel. Liberté de réunion et d'association. Instruction primaire obligatoire, gratuite et
laïque. Organisation démocratique de l'enseignement professionnel. Défense de la société civile contre l'envahissement clérical. Remise en vigueur des lois non abrogées qui prononcent l'expulsion des jésuites. Service militaire obligatoire pour tous, sans privilège d'aucune sorte. Élection des maires parles conseils municipaux. Affranchissement de la commune. Décentralisation administrative. Revision de l'assiette des impôts tendant à dégrever le travail. Séparation de l'Eglise et de l'Etat. »
Je ne reprendrai pas ici le discours que M. Clemenceau a prononcé dimanche dernier dans la réunion à laquelle il avait convoqué ses électeurs pour leur rendre compte de la façon dont il avait rempli son mandat. Ce discours, remarquablement élevé, a soulevé d'ardentes polémiques.
Le soir même, M. Clemenceau disait à quelques amis : « Ce que je voudrais éviter, ce que je crains avant tout, c'est une révolution. Elle n'est pas imminente, sans doute. Mais, dans dix ans, plus tut peutêtre, elle peut résulter de l'exaspération de tous ceux dont les espérances auraient été trompées. »
En effet, nous nous trouvons dans un cercle vicieux dont il faut sortir à tout prix. On a dit au peuple, et il l'a cru, qu'il serait plus heureux sous la République sous tout autre régime. Il est temps que cette promesse devienne une réalité.
Il est dit dans la constitution même que la constitu-
tion peut être revisée ; or, cette revision est placée dans des conditions telles qu'elle ne peut avoir lieu.
Le prétendu maintien de Tordre est depuis longtemps une mauvaise raison, une raison condamnée. L'ordre sous Charles X, c'était Charles X. L'ordre sous Louis-Philippe, c'était Louis-Philippe. L'ordre sous Napoléon III, c'était l'empire.
En un mot, l'ordre c'est ce qui est.
Sous le prétexte de ne pas troubler l'ordre, on ne toucherait jamaisà rien, on n'avancerait pas d'une semelle.
Je terminerai par une comparaison vulgaire, mais qui a au moins le mérite delà clarté.
Quand votre bonne vient faire votre chambre, elle prend les draps et les couvertures, elles étend à l'air; puis, elle empoigne les matelas et les dépose sur deux chaises ; après quoi elle roule le lit au milieu de l'appartement et relève les rideaux sur les patères. Elle dépose la descente de lit sur la rampe de la fenêtre ou le balcon ; enfin, elle entasse les chaises dans un coin les unes sur les autres. C'est le désordre même.
Un quart d'heure après chaque chose est à sa place ; le lit est fait. Il n'y a de moins que la poussière, les bouts de fil, les vieux boutons — et le linge sale. C'est l'ordre.
Il n'y a donc qu'à faire pour la France ce qu'on fait chaque matin dans votre ménage. Secouer les tapis, balayer et donner de l'air.
Tant pis pour ceux qu'atteint le balai. Il y a des mesures de propreté qui s'imposent.