‹ La farce politiqueChapitre 6 sur 58 · A TROMPEUR, TROMPEUR ET DEMI · texte numérisé non relu

A TROMPEUR, TROMPEUR ET DEMI

Les journaux de toutes les opinions ont été obligés de reconnaître que, dans la séance du 3 juillet, M. Jules Simon a obtenu un véritable succès de mépris. Ce qu'on ne sait pas, c'est que ce succès a failli avoir des conséquences funestes.

Le maréchal de Mac-Mahon était rentré fort triste chez lui. Il ne desserra les dents que pour manger, 'et c'est à peine sil prit quelque nourriture.

Madame de Mac-Mahon, inquiète de ce changement, ne perdit pas de vue un seul instant celui dont elle porte le nom. Après le dîner, le maréchal s'était retiré dans son cabinet. En regardant par le trou de la serrure, on le vit prendre une plume et tracer fiévreusement quelques lignes.

Le fait paru si extraordinaire que la maréchale en-

voya aussitôt chercher d"Harcourt fcelai qui sait tout;.

D'Harcourt, surnommé le sorcier du 16 mai, arriva au galop. Il était temps, car le maréchal avait ouvert sa boîte à pistolets et, après avoir recommandé à Dieu l'âme de M. de Fourtou, il s'apprêtait à se faire sauter la cervelle.

Courir sus au maréchal, lui arracher le pistolet des mains, fut pour d'Harcourt l'affaire d'un instant.

— Je veux mourir, murmura le maréchal, laissezmoi mourir î

— Quelle est cette lubie ? demanda d'Harcourt.

— Ah! mon ami, je ne me pardonnerai jamais d'avoir pu méconnaître cet homme...

— Quel homme ?

— Le modèle des conservateurs I

— Quel modèle?

— Le type du jésuite !

— Qael type ?

— L'honneur de la calotte !

— Quelle calotte ?

— Mais lui, lui Son Eminence Monseigneur Jules Simon, Tunique et véritable évêque d'Angers...

D'Harcourt ne put retenir deuxlarmes.

— Qui pouvait deviner, murmura-t-il, les ressources infinies de cet esprit ondoyant et divers? Pourquoi lui-même ne s'est-il pas exphqué franchement avec nous?

— Conduit par Simon, le 10 Mai eût réussi... Il nous eut amenés par une pente douce au résultat dé-

>iré. Je l'ai brusquement congédié... et j'ai gardé Decazes ! Ce sont là, d'Harcourt deux fautes impardonnables... Tantôt, pendant que le martyr Simon faisait passer chez tous les membres du Sénat son absence lie conviction, j'ai compris toute l'étendue de mon erreur. Quelle onction î quelle admirable hypocrisie !... D'Harcourt, laisse-moi mourir I

— Xon, maréchal, reprit sévèrement celui qui fut le Pic de la Mirandole de l'Elysée, M. de Broglie peut avoir encore besoin de vous. Comme chrétien et comme soldat, votre devoir est de ne pas déserter le poste.

Le maréchal se laissa tomber dans un fauteuil, et d'Harcourt remit les pistolets à la bonne, qui les emporta dans sa chambre.

A l'hôtel de Broglie, l'émotion n'était pas moins vive.

Le duc faisait les cent pas dans son cabinet.

Il s'arrêta subitement, prit dans sa bibliothèque un volume intitulé : Almanach de Gotha, et se mit à le feuilleter.

— Simon n'y est pasi murmura-t-il. Bourbon, Habsbourg, Savoie, Romanoff, Lubomirski s'étalent surce livre d'or... et pas un mot pour Simon! Il faut que cet homme entre dans ma famille; Je trouverai bien quelque nièce dans mes branches cadettes... et je la lui donnerai. Il prendra le nom d'une de mes terres et je l'imposerai au noble faubourg. Rien de plus facile, du reste, que de lui fabriquer une généalogie...

Nous le ferons remonter à Simon le magicien, surnommé la Vertu de Bleu... Par ce moyen, nous l'attacherons définitivement à notre cause... jusqu'à ce qu'il en meure I

Dans le monde clérical, la galanterie ne perd jamais ses droits. On ne s'entretenait chez la marquise de Trouston-SuUy que de la séance du Sénat. Il y avait eu dîner intime; la comtesse de Sainte-Gantharide, la j baronne des Garennes, la vicomtesse de Lamotte- Rare, trois ou quatre cocodettes de haut vol et deux révérends pères jésuites récemment expulsés.

On sait que les révérends pères ont trouvé bon accueil et bon gîte dans toutes les maisons légitimistes. Ils logent chez Vhabitant, comme les troupes de passage. A eux les sourires de la maîtresse de la maison ; à eux les prévenances des femmes de i chambre; à eux les premières rougeurs des demoiselles qui, surprises dans une occupation matinale, sont obligées de murmurer doucement : Il y a quelqu'un.

Le révérend père sourit et répond : Ad majorem Deï glorlam, après vous!

— Amen, soupire la demoiselle.

Et tout se passe en famille.

La marquise de Trouston-Sully est enchantée des deux hùtes que vient de lui amener la persécution. Les révérends pères passent leur journée à écrire. Ils

ont, à chaque instant, des lettres à faire porter en ville. On a remarqué que, depuis qu'ils sont à l'hùlel, le groom ne peut plus s'asseoir.

Donc, on causait des incidents de la journée.

— Si M. Simon n'était pas sur son retour d'âge, dit madame de Sainte-Cantharide, je lui prouverais notre reconnaissance.

— Ah ! s'écria la baronne des Garennes, cet homme €st un rude lapin!

— Et quelle langue I soupira Madame de Lamotte.

— Oui, c'est un véritable orateur, affirma le père Narcisse.

— 11 faudra pourtant, interrompit la marquise, que l'une de nous se sacrifie. Un homme n'est vraiment attaché à un parti que lorsqu'il y est retenu par la main d'une femme. N'est-ce pas, mon père?

Le père Fructueux, interpellé, répondit en levant les yeux au ciel : « Quum finis est licitus, etiam média sunt licita. »

— Sanchez, Navarre t-t autres théologiens nous apprennent, ajouta le père Narcisse, que la prostitution est permise quand l'intention est bonne.

— Mes intentions sont toujours bonnes, s'écria madame de Yal-Fessé, qui entrait à ce moment.

Le lendemain, en prenant son chocolat, M. Jules Simon reçut une vingtaine de plis armoriés et exhalant une forte odeur de patchouli.

56 l'esi'Rit du boulevard

C'étaient autant de déclarations émanant des nobles dames qui descendent des contes de Brantôme.

Celle qui attira particulièrement l'attention de Son Eminence était conçue en ces termes :

'( Jules, ô mon damoiseau î

« Servir la cause du Seigneur, c'est embrasser la cause des dames. Youlez-vous embrasser la mienne?

» Je vous offre la récompense de vos travaux. Vous m'appellerez Omphale, et je désire que les circonstances me permettent de vous donner le doux nom d'Hercule.

» Vous entrerez par le jardin; la porte sera entrebâillée, et ma fidèle camériste vous conduira vers le boudoir, oii je vous attendrai en proie à une émotion que je vous promets de ne pas contenir.

» Rappelez-vous les paroles du poète :

Eu vain la jeunesse Veut faire sa cour.

C'est à la vieillesse Qu'appartient l'amour!

» Je vous prouverai, gentil damoiseau, que les gens qui parlent de liberté ne connaissent pas les chaînes de fleurs. Je vous montrerai mes quartiers de noblesse et vous pourrez les compter.

» Ci-joint ma photographie. Yingt-cinq ans, un marbre.

LA FARCE rûLITIQL'E 5 7

» Autorisée par mon confesseur, je vous attendrai en peignoir bleu.

» Toute à vous,

» Odette de Prémontré, née de Très Bonnechose. »

— Je serai au rendez-vous, s'écria Simon, Sorti du peuple, je ferai mon trou dans la noblesse... C'est le propre des révolutions de mettre dessus ce qui était dessous I

Chez M. Bocher, les sentiments étaient partagés. L'amnistie pleine et entière comptait quelques partisans.

— Le duc d'Aumale l'eût accordée, dit un orléaniste, s'il était arrivé à la présidence.

— Sans doute, répondit feu Target, mais il n'est pas permis à tout le monde de faire ce qu'aurait fait le duc d'Aumale.

M. Bocher s'adressa alors à M. Paul de Rémusat.

— Entre nous, demanda-t-il, que pensez-vous de tout cela?

— Qu'entendez-vous par tout cela?

— L'amendement Labiche et le discours Simon ?

— Je pense, répondit M. de Rémusat, que... Labiche

fait pas le moine!

AMENITES CLERICALES

Le procès qui vient de se juger à. Dijon me sen:ible singulièrement instructif. Un sieur Bour, économe del'orphelinat catholique, et une demoiselle Marie-Françoise Pommier, en religion sœur Saint-Pierre, sont assis sur le banc des prévenus.

Au dire de Taccusation, les corrections manuellesr sont administrées dans l'établissement avec une telle prodigalité que les voisins ont pu croire qu'il s'y faisait des expériences de vivisection.

Les malheureux petits êtres livrés aux bêtes du cléricalisme sont des enfants en bas âge — et l'économe Bour avait la prétention de les empêcher de faire pipi dans leurs draps en les fustigeant d'importance. C'est ce qu'on appelle « prendre les enfants par la douleur. »

Les témoins déclarent avoir vu les enfants trem-

LA FARCE l'OLlTIOL-I- 5^

blantscommedesaniiiiaiix battus. L'un avait plusieurs phalanges de la main droite écorchées, un autre Toreilie entamée, un tout petit saignait à la figure.

Une dame Midant a vu de pauvres petits condamnés qu'on menait chez Bour et qui ne voulaient pas monter l'escalier, sachant bien ce qui les attendait.

Pauvres petits, que l'on menait aux coups comme des agneaux à labattoir! Je les vois, se regardant au pied de l'escalier de cet usurpateur de Dahomey, le nommé Bour — un nom qui est la moitié de bourreau ! Ce rival de Galcraft et d'Hendreich frappait les enfants avec des bâtons attachés avec des cordes, nouvelle espèce de martinet à laquelle il pourra laisser son nom et qu'on appellera la Bourodine.

Quant à la sœur Saint-Pierre, on lui reproche seulement d'avoir mis dehors, vêtu d'une simple chemise, le petit François, âgé de quatre ans, par un froid de douze degrés au-dessous de zéro. Charmante, la sœur Saint-Pierre. Plus charmant encore le docteur Gautrelet, dont voici la déposition, un chef-d'œuvre :

« Si l'on a mis des enfants dehors par la neige, dit ce paternel médecin, il n'en est rien résulté de fâcheux, et il ne pouvait rienen résulter de fâcheux ». (Toupet est donc un mot qu'il faut rayer du dictionnaire ? Voyons, docteur, il ne pouvait rien en résulter de fâcheux, dites-vous? Pas même une fluxion de poitrine, pas même un rhume ?) Gautrelet, — dont je vais demander la photogra-

Page 1